‹ Les Sablons (L'île de Sable) et l'île Saint-BarnabéChapitre 25 sur 25 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Suite des événements. — Autres batailles.^— Proclamation d'indépendance. — Incidents divers.

Cependant le comte Gosford s'apercevait depuis longtemps que la ligne de conduite qu'il avait adoptée n'était pas de nature à ramener la paix dans la province. Dès le 2 septembre 1837, il avait écrit au ministre des colonies : '^ Il est évident que la " faction de Papineau ne sera pas satisfaite tant que " le gouvernement anglais ne l'aura pas mise dans " une position qui lui permette de mettre ses projets " à exécution, savoir : la séparation de ce pays de

l'Angleterre et l'établissement- d'un gouvernement

sous la forme républicaine."

n suggérait de suspendre la constitution. Par une autre lettre, en date du 14 novembre de la même année, c'est-à-dire quelques jours seulement avant la

— lOS —

bataille de St. Denis, il demandait son rappel. Lord Glenelg acquiesça à sa demande le 23 décembre, et il informa, en même temps, Sir John Colborne que par la retraite dn gouverneur-général l'administration tem poraire des aflFaires de la province lui était confiée. •

La nouvelle du rappel de Lord Gosford arriva ici le 13 janvier 1838. Les habitants de la ville et du comté de Québec, ainsi que ceux de plusieurs autres paroisses lui envoyèrent des adresses pour lui exprimer tout le regret qu'ils éprouvaient en conséquence des batailles et de l'effusion du sang qui avaient eu lieu dans le District de Montréal. H partit le 26 février par le chemin de Kennébec, se rendit jusqu'à Boston, et visita Philadelphie et Washington avant de s'embarquer pour l'Angleterre. Sir John Colborne prit les rênes du gouvernement et continua la loi martiale proclamée le 5 décembre précédent ; mais cependant, comme le pays était tranquille il licencia les volontaires des comtés de Laprairie, Chambly et l'Acadie.

Si la tranquillité semblait régner dans la province, c'est parce que la force avait eu raison des rebelles, et aussi parce qu'un grand nombre d'entr'eux avaient passé la frontière ; en effet 6 à 700 insurgés, principalement de l'Acadie et de Laprairie, sous le commandement de Eobert Nelson, frère de celui qui commandait à St. Denis, et du Dr. Côté, de Napierville, s'étaient réunis dans l'Etat de Vermont, et le premier de mars ils firent une incursion infructueuse sur le territoire du Canada. M. R. Nelson, qui s'intitulait président du gouvernement provisoire de la

république canadienne, avait lancé une ptûclamation d'indépendance.

Selon cette proclamation, le Bas-Canada, était relevé de son allégeance envers TAngleterre. La république était déclarée, les sauv8(ges devaient jouir de tous les droits civils et politiques ; séparation de réglise et de Tétat (textuel), la tenure seigneuriale était abolie, toute personne qui fournirait des armes pour obtenir l'émancipation aurait bien mérité de la patrie.

La proclamation décrétait encore qu'il n'y aurait plus d'emprisonnement pour dettes, l'abolition de la peine de mort, la liberté de la presse, les élections par le scrutin, les terres publiques et celles de la compagnie des terres de l'Amérique Britannique du Xord, devenaient biens nationaux. Enfin, il devait y avoir, aussitôt que possible, une convention des députés nommés par le peuple ou par les comtés, et cette convention formerait le corps législatif qui devait doter le pays d'une constitution basée sur les principes précédents.

On voit par cette déclaration que les insurgés étaient imbus des principes de la démocratie la plug avancée.

Une autre proclamation ou appel aux armes, lancée en même temps que la déclaration d'indépendance , et signée " Eobert Nelson," commaridant-enrchef de V armée patriotique, l'emportait encore par le ridicule et l'exagération sur la déclaration d'indépendance.

Vers le milieu de mars, on apprit en Canada la suspension de la constitution et la nomination du

eomte Borliam au poste de gouvemeuiygéiiéral et de haut commissaire royal, pour régler les affaires du Haut et du Bas-Canada. Cette nouvelle fut reçue avec la plus grande satisfaction par toutes les classes de la société. Lord Durham avait une haute réputation d'homme politique et de diplomate consommé. Il avait représenté TAngleterre comme ambassadeur à St. Pétersbourg, et c'était un libéral avancé. Lors de sa nomination, il avait déclaré dans la chambre des pairs qu'il rejetterait toute considération de partis français, anglais, canadien ; "car", disait-il, " je ne connais rien de ces partis, et je donnerai à " tous une égale protection, une égale justice, at- ** tendu que tous sont les sujets de Sa Majesté, et " qu'ils sont égaux devant Elle et devant la loi. "

Ce fut, précédé de cette réputation d'habilité et d'impartialité, qu'il fut attendu en Canada. Mais en obéissance à l'acte suspendant la constitution, acte qui avait été sanctionné le 28 février. Sir John Colborne nomma un conseil spécial, composé d'un égal nombre de Canadiens et d'Anglais (*).

La première ordonnance passée par ce conseil qui s'assembla à Montréal fut de suspendre Vhabea9 corptiff jusqu'au 24 août alprs prochain, afin de donner lé temps à Lord Durham d'arriver et de prendre

(*) Ce conseil était composé des Honorables C. E. 0, De Léry, James Stuart, John Neilson, Amable Dionne, Charles Casgrain, M. P. de Sales Laterrière, Toussaint Pothier, P. McGill, P. de Bocheblave, Samuel Gerrard, Jules Quesnel, W. P. Christie, Turton Penn, James Cuth;bert, B. Joliette, Joseph E. Faribeault, P. H. Knowlton S. Smith, Joseph Dionne et Etienne Mayrand.

les mesures qui lui paraîtraient convenables envers les insurgés, selon les instructions qu'il pourrait avoir reçues avant son départ. En même temps, comme le pays paraissait tranquille, Sir John Ck)lbome licencia tous les volontaires qui avaient été appelés sous les armes^ et le 3 mai il proclama la fin de la loi martiale.

Cependant, malgré cette apparente tranquillité, il n'en était pas moins vrai qu'il existait un malaise* général parmi les habitants des paroisses situées au Sud de la viUe de Montréal, et qu'en conséquence, de la sympathie que les réfugiés politiques rencontraient sur les frontières des Etats-Unis, un autre soulèvement était imminent. Et puis, la prison de Montréal était encombrée de prisonniers ; les uns étaient détenus comme suspects, d'autres, et c'était le plus grand nombre, avait été pris les armes à la main. Beaucoup d'entr'eux avaient été relâchés durant l'hiver, et cependant il n'y avait pas eu de procès, ni devantf les cours civiles, ni devant la cour martiale ; le gouvernement anglais, par une dépêche du mois de mai, avait conseillé à. Sir John Colboume de retarder les procédures jusqu'à l'arrivée de Lord Durham.

Ce dernier arriva à Québec le 27 de mai. H fut reçu par toutes les troupes en garnison, les • officiers civils et un immense concours de citoyens. Dix vaisseaux de guerre arrivèrent peu de temps après le gouverneur, portant des régiments entiers et des détachements des bataillons qui étaient déjà en Canada.

Lord Durham publia immédiatement une proclamation rédigée en termes qui sentaient le maître et le despote, et non le commissaire venu pour s'enquérir des difficultés et suggérer les moyens d'7 remédier. Ensuite il renvoya le conseil spécial de Sir John Colbome et il nomma un conseil exécutif composé de sept personnes dont une seulement, le secrétaire-provincial Daly, était du Canada. Il donna pour raison de ce choix que, pendant la suspension temporaire de la constitution, l'administration des affaires devait être complètement indépendante et n'avoir aucun rapport avec les résidants de la province.

Malgré ces mesures impolitiques cela n'empêcha pas cependant les citoyens de Québec et de Montréal de lui présenter des adresses pour lui souhaiter la bienvenue.

. Cependant rien n'était décidé relativement aux prisonniers politiques qui, comme nous l'avons dit, étaient en très-grand nombre. Lord Durham était dans un embarras très-grave à ce sujet. Faire leurs procès était impossible, d'abord parce que les procès politiques sont toujours vus d'un mauvais œil par le peuple, ensuite parce que les fins de la justice ne seraient pas atteintes. En effet, comment obtenir un juré impartial ? Choisir les jurés parmi les canadiens, c'était assurer d'avance l'impunité aux accusés ; d'un autre côté les loyaux ne manqueraient pas de les condamner, et si les jurés étaient pris dans les deux partis, ils ne pourraient jamais s'entendre.

On s'attendait donc à une amnistie, sinon générale

du moins partielle, mais il fallait choisir, et lord Durham Toulait que les prisonniers les plus compromis en fissent la demande ; en conséquence, un confident, M. Simpson leur fut envoyé, et il en emporta une lettre signée par huit des principaux détenus (*) qui se déclaraient coupables et s'en remettaient pour leur sort à la discrétion et à la clémence du gouverneur.

Quand il fut en possession de cette lettre, il fit passer par son conseil spécial une ordonnance pour pourvoir à la sécurité du pays. Par cette ordonnance, il condamnait à la déportation aux Bermudes ^;|;) les huit signataires de la lettre, et déclarait hors la loi, et bannis de leur patrie, quatorze autres chefs rebelles qui avaient cherché refuge aux Etats-Unis, parmi lesquels se trouvaient M. Papineau, le Eévérend M. Chartier, M. George-Etienne Cartier, et M. Duvernay, propriétaire de la Minerve,

Par cette même ordonnance, il proclamait une amnistie générale pour tous les autres prisonniers, à l'exception de ceux qui étaient accusés d'avoir tué

(*) MM. B. S. M. Bouchette, Wllfred Nelson, N. Des- Bivières, L. H. Masson, H. A. Qauvin, S. Marchesseaa, J. H. Goddii et B. Yigfir.

(X) I^es Bermudes n^étaîent pas une colonie pénale, mais seulement nn simple lieu de détention. Les huit condamnés à la déportation y furent transportés dans le steamer Veêtale,

Par les soins du gouverneur, ils furent pourvus de toutes les délicatesses de la table, et arrivés aux Bermudes, ils furent laissés libres, après avoir donné leur parole d'honneur au commandant militaire qu'ils ne laisseraient pas la place sans un ordre spécial.

le lieutenant Weir, de ceux qui avaient favorisé révasion de la prison de Montréal de Louis Lussier, et enfin des prisonniers accusés d'avoir tué un nommé Ghartrand à T Acadie, au commencement des troubles.

Certainement cette ordonnance était sage et humaine ; mais malheureusement elle violait les lois gardiennes des libertés et protectrices de Taccusé, en condamnant à la déportation des sujets anglais, et en mettant quatorze autres hors la loi, sans aucune forme de procès. Aussi, si Tamnistie fut bien accueillie en Canada, elle fut vivement blâmée en An* gleterre, parce que, comme le disait Lord Brougham, le comte Durham s'était arrogé un pouvoir que la Souveraine même n'oserait pas s'arroger.

En conséquence de cet édit, la prison de Montréal fut presque complètement vidée, et les huit condamnés à la déportation furent conduits à Québec, d'où ils s'embarquèrent pour les Bermudes sur le steamer Veêtcde,

Pendant ce temps-là, la conduite de Lord Durham continuait à être vivement critiquée par la presse anglaise. Outre l'amnistie, on lui reprochait encore son entourage, et particulièrement la nomination de M. Turton et celle de M. Wakefield, comme attachés à la commission royale j la femme du premier avait obtenu contre lui un jugement de divorce pout adultère, et le second avait été condamné pour séduction. Mais ce n'était rien comparativement à son ordonnance où, comme l'appelait un membre de la chambre des communes, son ukase russe ban* nissait au fond de la Sibérie quelques malheureux

qui avaient déplu à leur maître. Cette ordonnance fut désavouée par les deux chambres.

Lorsque lord Durham apprit ce désaveu il était en conférence avec les gouverneurs et des députés des provinces maritimes ; de suite il se hâta de manifester la honte qu'il en ressentait en disant qu'il allait laisser les rênes du gouvernement, et partir aussitôt que possible pour aller défendre sa cause en Angleterre.

Parmi les événements qui attirèrent l'attention du public, on doit mentionner le procès de Nicolas Danais et des deux frères Pinsonnault qui eut lieu à Montréal aux assises criminelles de septembre 1838. Ils étaient accusés du meurtre de Chartrand, tué le 27 novembre 1837, parce qu'il n'avait pas voulu déclarer oh se trouvaient quelques animaux dont les patriotes voulaient s'emparer pour s'en faire des approvisionnements. Les accusés furent acquittés ; il en fut de même du capitaine Jalbert et de deux autres qui avaient été mis en accusation pour avoir tué le lieutenant Weir.

Lord Durham partit pour l'Angleterre le 13 novembre, et laissa le gouvernement à Sir John Colborne. La population de Québec lui donna des marques non équivoques du profond regret qu'elle éprouvait de son départ.

Il était évident, comme nous l'avons dit^ d'après l'activité déployée par les patriotes réfugiés aux Etats-Unis, et d'après leurs rapports constants avec ceux du District de Montréal, qu'un autre mouvement d'insurrection allait avoir lieu. Le long de la

frontière américaine, depuis le lac Champlain jusqu'au Détroit, ' les canadiens réfugiés, aidés des Américains qui sympathisaient avec eux, se préparaient à envahir les deux provinces. Le départ de lord Durham sembla être le signal convenu pour le commencement des hostilités.

Les troupes insurgées étaient sous la conduite de Eobert Nelson qui, comme nous Tavons dit, avait pris le titre de président de la république canadienne imaginaire, et de général en chef de Tarmée patriotique.

Le commencement de l'action eut lieu le 3 novembre, sur le canal Beanharnois ; les rebelles attaquèrent le steamer Henri Brougham, ils étaient environ 400 : Ils firent les passagers prisonniers, brisèrent Fengin du vaisseau, de manière à le rendre impropre à la navigation. Ensuite, ils cernèrent la maison seigneuriale de Beauhamois, firent prisonniers M. EUice et les autres membres de sa famille, s'emparèrent de quelques armes, puis pillèrent la maison.

Le soulèvement devint général dans cette partie du pays. Un anglais nommé Walker, résidant près de Laprairie, fut saisi durant la nuit du 3 au 4 novembre et fut tué, sa famille ne dut son salut qu'en se dérQbant aux recherches, et en s'enfuyant à Montréal.

Ensuite, les insurgés brisèrent une partie du chemin de fer de Laprairie à St. Jean, pour interrompre la communication par les chars, et arrêtèrent le courrier de la malle de Québec au Bout de l'Isle.

On voyait en même temps un grand nombre d*hommes désarmés se rendant à St. Denier, à St. Charles, à St. Ours où on leur avait dit qu'ils trouveraient des armes et des munitions. En arrivant dans ces paroisses, ils ne trouvèrent ni armes, ni munitions ; en conséquence, désappointés, le plus grand nombre d'entr'eux s^en retourna aux Etats-Unis, d'autres se rendirent à Napierville, pour rejoindre M. Robert Nelson qui avait établi là ses quartiers-généraux, tout près des frontières américaines dont il n'était séparé que par les établissements de la rivière La* eole.

Le dimanche, 4 novembre, une sauvagesse de Caughnawaga qui était à la recherche de sa vache, dans un bois, près du village, aperçut un nombre considérable d'hommes armés cachés dans ce bois, et se disposant à surprendre les sauvages, durant la messe. Immédiatement, sans éveiller l'attention des hommes embusqués, elle s'en retourna au village et annonça sa découverte aux sauvages rassemblés dans l'église pour le service divin. Aussitôt ils sortirent de l'église, saisirent les armes qui leur tombèrent sous la main, des mousquets, des haches, des tomc^ hawks, des barres de fer, etc., etc., et poussant leur cri de guerre, ils firent une charge si prompte et si furieuse sur la bande d'hommes armés qu'ils le» mirent en fuite ; la confusion fut telle qu'ils firent 64 prisonniers qu'ils amenèrent triomphalement à Montréal dans l'après-midi.

Ce parti de rebelles venait de Chateauguay d'oà il avait été envoyé par ordre des chefis^ afin de s'em-

parer des armes, des munitioiis et des approvisionaements des sauvages ; œs derniers mirent d'autant plus d'ardeur dans Tattaque qu'ils avaient à se venger de Tafifront que leur avait fait, Tannée précédente, le suisse Girod, en s'emparant de leurs fusils ai d'un canon.

Le lendemain, 5 novembre, Sir John Colbome proclama de nouveau la loi martiale, et convoqua le même conseil spécial qu'il avait nommé avant l'arrivée de lord Durham. H y eut un nombre considérable d'arrestations, et la prison de Montréal se trouva de nouveau remplie. Parmi les personnes arrêtées se trouvaient MM. D. B. et L. M. Viger, Charles Mondelet, L. H. Lafontaine, Pierre De Boucherville, etc., etc. Les volontaires furent mis sous les armes et le conseil spécial suspendit Vhabeas corpus,

Eobert Nelson qui se trouvait à Laprairie vit son noyau d'armée grossi d'environ 2,000 patriotes ; il leur promit qu'ila allaient s'emparer des forts St. Jean et Chambly, et il lança une proclamation ou déclaration d'indépendance semblable à celle dont nous avons déjà parlée.

Sir John Colbome envoya des troupes à Napierville, et traversa lui-même à Laprairie le 6 novembre avec une armée composée de plusieurs régiments, de 400 sauvages, et de 500 volontaires, formant en tout à peu près 7,000 hommes, avec huit pièces de campagne.

La position de Nelson était précaire ; ses derrières étaient occupés par la milice, sa retraite interceptée.

et Six John Colbome s'avança sur lui. Il résolut de

retourner à Odelltown, et il entra dans cette place

le 9 novembre, à la tête de 800 hommes armés ;

mais le lieutenaut-colonel Taylor arriva en même

temps que lui et prit le commandement des troupes <%

qui étaient à proximité; il s'ensuivit un combat

meurtrier dans lequel les insurgés furent défaits et

Nelson gagna la frontière avec ceux qui purent le

suivre dans sa fuite. Les troupes anglaises firent

plusieurs prisonniers, entr'autres Nicolas, un des

meurtriers de Chartrand, et un jeune français nommé

Hendenlang, arrivé récemment dans le pays, et qui

avait pris du service dans les rangs des rebelles.

En même temps que disparaissaient de Napierville les patriotes de Nelson, ceux qui étaient en possession de Beauharnois étaient aussi délogés de leur position, et mis en déroute par les troupes régulières. Les prisonniers que les insurgés avaient faits à bord du steamer Henry Brougliam, et qui avaient reçu une généreuse hospitalité du Eévérend M. Quintal, curé de Beauharnois, furent rendus à la liberté.

Eestait un dernier camp de rebelles, sous le commandement de M. Malhiot qui ^s'était emparé du manoir et des moulins de M. Bruneau, à Montarville, à mi-chemin entre Boucherville et Chambly ; ces rebelles s'étaient retranchés dans ces édifices avec l'intention d'opposer aux troupes une résistance formidable. Mais à l'approche de deux compagnies de réguliers envoyés contre eux, ils abandonnèrent leur poste en laissant trois canons, une quantité

considérable d'armes et de munitions, et les quelques prisonniers qu'ils avaient faits.

Cette dernière défaite des rebelles mit fin à Tinsurrection. Sir John Colborne rentra à Montréal en triomphateur, après avoir promené la torche incendiaire sur son chemin. Il ne fit aucune distinction et brûla sans pitié les propriétés des innocents et des coupables. Il faut dire aussi qu'il fut puissamment secondé, dans cette œuvre de destruction, par les volontaires et par beaucoup d'autres personnes qui, depuis longtemps, étaient en butte aux violences des patriotes, et ne demandaient pas mieux que de s'en venger.

C'est maintenant l'occasion de placer un épisode des plus émouvants et des plus intéressants qui eut lieu en octobre 1838; pour bien le comprendre, qxielques explications sont nécessaires :

Dans le même temps où une partie du Bas-Canada était en révolte avec l'autorité anglaise, une partie beaucoup plus considérable du Haut-Canada était aussi en insurrection contre cette même autorité. L'organisation des rebelles haut-canadiens commandés par M. McKinzie, était plus parfaite. Us s'étaient déclarés en guerre ouverte contre l'Angleterre, proclamant, eux aussi, la république comme leur gouvernement provisoire. Ils soutinrent plusieurs combats oh. bien souvent la victoire leur resta, tant sur terre que sur les lacs.

Les troupes anglaises, plus souvent victorieuses, avaient fait un grand nombre de prisonnier. Parmi eux se trouvaient deux américains qui, pris d'un

bel enthousiasme pour la cause de la liberté, s'étaient enrôlés dans Tannée républicaine du Haut-Canada, Tun avait nom Dodge et Tautre Theller. Le premier avait passé promptement au rang de colonel, et Tautre à celui de brigadier-général. Tous deux avaient été faits prisonniers, après une résistance courageuse, à bord de la goélette canonnière ilnn, sur le lac Ontario ; ils avaient été blessés durant la lutte et transportés à la prison de Toronto.

Accusés de haute-trahison, avec un grand nombre d'autres, une cour martiale les avait condamnés à mort. Après une requête adressée à Sa Majesté, un sursis fut accordé à Texécution du jugement. Ensuite ils furent transportés de la prison de Toronto à celles de Kingston et de Montréal, et finalement incarcérés dans la citadelle de Québec.

C'est là qu'ils méditèrent et mûrirent un audacieux plan d'évasion que, avec le concours de quelques amis qu'ils avaient dans la ville, ils réussirent il mettre à exécution, en s'échappant de cette forteresse.

Pour cette narration, nous laissons la parole à Theller lui-même qui a écrit un récit émouvant et piquant de la manière dont fut accompli cette évasion presqu'aussi incroyable qu'elle était dangereuse, et qui, à cette époque, eut un immense retentissement dans le pays.

ri

CHAPITEE V.

Syasion de Dodge et Theller de la citadelle de Québec.

La première chose à faire était de correspondre avec nos amis de la ville, et de nous assurer s'ils seraient en état de nous venir en aide, pour mettre notre plan à exécution, en nous fournissant les outils nécessaires pour scier une des barres en fer qui se trouvait à la fenêtre de notre chambre. La barre enlevée laisserait une ouverture sufiSsamment large pour que chacun de nous pût j passer. Ce travail accompli, il ne nous resterait plus qu'à attendre, pour nous échapper, une nuit sombre et pluvieuse, ce qui arrive fréquemment dans cette saison, et de profiter du temps pendant lequel la pluie forcerait la sentinelle stationnée dans Tenclos qui entourait le devant de notre prison à se retirer sous le porche qui

— lisse trouve au-dessus des portes, afin de se protéger contre le vent froid, la pluie ou la neige. Quand nous nous serions glissés par cette ouverture, nous pouvions sauter facilement dans Tenclos, en posant un de nos pieds sur la barre de fer transversalle de notre fenêtre, et Tautre sur la partie saillante de la clôture qui se trouve à huit pieds de terre, monter sur le sommet, et par le moyen d*une corde faite avec nos draps de lit, et attachée à une des barres de fer de la fenêtre, nous laisser glisser lenteçâent, sans bruit, de manière à ne pas donner l'éveil à la sentinelle en dehors de Tenclos. Il nous faudrait ensuite ramper sans bruit, à la manière des sauvages, et, comme nous savions oh toutes les sentinelles de la forteresse étaient placées, en agissant avec prudence, il nous serait facile de les tromper ; alors il ne nous resterait qu'à gagner la batterie de salut et de là descendre le mur, par le moyen de la corde qui sert à hisser le pavillon. Quelques-uns de nos amis devraient se trouver en bas pour nous recevoir, nous guider au bord de Teau, nous fournir une chaloupe, des provisions, des armes ; ainsi armés et équipés, nous aurions à profiter de la marée pour descendre le fleuve à une certaine distance, oh. nous ferions couler notre embarcation, puis nous gagnerions les bois. Une fois dans la forêt, toutes les troupes royales ainsi que la police urbaine ne sauraient nous reprendre, et en coulant notre chaloupe nous effacerions la trace du lieu oh nous serions débarqués.

Notre projet une fois formé, nous songeâmes à son exécution. Il ne fallait plus songer à correspondre

par le moyen des livres que nous empruntions de nos amis ; j'avisai à un autre moyen. Dans nos promenades de raprès-midi, sur la terrasse où. se trouvait la batterie de salut, et qui offre à la vue le panorama le plus enchanteur que Ton puisse imaginer, nous voyions souvent des étrangers qui avaient obtenu un permis de visiter la citadelle ; ils venaient, attirés soit par la curiosité, pour visiter l'intérieur d'une forteresse si célèbre, soit pour jouir de l'incomparable vue qu'offre aux regards la position élevée sur laquelle elle est bâtie, soit enfin pour nous voir pendant notre promenade.

D'après l'apparence de ces visiteurs, il nous était comparativement facile de voir s'ils étaient nos amis ou nos ennemis. Deux ou trois jours après que notre plan eut été médité et arrêté, je remarquai, pendant notre promenade, un jeune canadien appuyé au mur d'enceinte du terrain qui nous était réservé. Je supposai que le sergent l'avait pris pour un des ofiSciers de la garnison qui, lorsqu'ils n'étaient pas de service, avaient coutume de laisser l'uniforme pour faire la promenade. Je m'approchai de lui, pendant que le sergent Normand et le caporal éloignaient de nous tous ceux qui embarrassaient notre marche et plaçaient un cordon de sentinelles autour de nous. A la manière dont il répondit à une question banale que je lui fis, je jugeai de suite qu'il était un ami.

Je lui demandai, en français, s'il connaissait M.

A j c'était quelqu'un en qui je reposais une

entière confiance.

C'est mon intime ami, dit-il.

Voulez-vous lui porter cette lettre de mft part ) Et me penchant sur le mur auquel il était adossé je glissai dans sa main la lettre que j'avais préparée à l'avance pour M. A

La rumeur qui court dans la ville, dit-il, que vous méditez une évasion, et que Sutherland vous a trahis , estrelle fondée)

Point du tout, lui répondis- je ; dans tous les cas il n'est plus avec nous.

Voyant le sergent s'approcher de nous, je dis bien bas au jeune étranger de ne pas bouger de la place où il était ; puis j'allai au-devant du sergent qui, apercevant pour la première fois le visiteur, me demanda qui il était.

Je ne sais pas, lui répondis-je, mais d'après son habillement je présume que c'est le jeune lord Àlexr ander, lieutenant dans l'armée.

Je m'éloignai avec le sergent et allai me placer à une autre partie du mur, sous prétexte d'examiner VEdiriburg, frégate de 74 canons, le plus grand vaisseau qu'il y avait alors dans le port.

En revenant, la porte intérieure s'ouvrit, et je vis mon nouvel ami s'avancer lentement et la franchir sans dire mot.

Je ne craignais pas d'être trahi, car si la franchise et l'honnêteté furent jamais peintes chez quelqu'un, c'était bien chez ce jeune homme dont la figure ouverte annonçait un noble cœur.

n remplit fidèlement sa mission ; ma lettre fut

remise à mon ami A , comme je m'en aperçus le

lendemain. J'avertissais mon ami que j'avais quel-

que chose d'important à lui communiquer, de bien vouloir venir lui-même, ou d'envoyer quelqu'un de sûr. S'il envoyait quelqu'un, je lui enjoignais de lui dire de se mettre à une certaine place que je lui désignais, de tirer de sa poche un mouchoir blanc, et de le passer deux fois sur sa figure. Ce fut M. Charles Drolet (*) qui vint; il était accompagné d'un autre gentilhomme qui avait avec lui un magnifique chien de chasse.

Comme j'étais désireux de savoir si M. Forsyth, secrétaire d'état des Etats-Unis était arrivé, et s^il avait eu une audience de lord Durham, je priai le sergent de demander à ces messieurs s'ils avaient eu connaissance de l'arrivée de ce haut fonctionnaire de la république. Tous deux feignirent de ne point comprendre la question du sergent; alors je fis remarquer à ce dernier que probablement ils étaient canadiens-français, et que j'allais les interroger moimême.

Ne le faites pas, pour l'amour de Dieu, c'est contre mes ordres.

Bah ! qui le saura ? Et puis, une bouteille de porter vous rassurera après votre peur. Eestez ici avec moi.

Je m'incHnai devant ces Messieurs, l'un d'eux me rendit mon salut, et je lui dis en anglais :

Savez-vous, monsieur, si M. Forsyth, le secrétaire

(*) M. Ckarles Drolet avait été un des acteurs les plus ardents de la rébellion à Québec. Il était alors membre du parlement ; il est mort, il y a quelques années, greffier de la Cour d'Appel, à Québec.

des Etats-Unis est arrivé en ville «t s'il a vu lord Durham ?

Il me répondit en français qu'il ne le savait pas.

C'est comme je pensais, dis-je au sergent, il ne comprend pas l'anglais ; je vais l'interroger dans sa langue et lui demander s'il connaît quelque chose à ce sujet.

Quelle nouvelle, monsieur, lui dis-je en français t

Il y a de bonnes nouvelles pour nous des Etats- Unis et d'ailleurs ; mais nous avons été envoyés par votre ami, pour savoir ce que vous désirez, en quoi et comment nous pourrions vous être utile.

Si nous tentons de nous évader, serez-vous disposés à nous aider ? Et comme je m'apercevais que le sergent ne savait que faire en attendant notre conversation, je dis à mon ami, M. Drolet, que pour le tromper nous devions, en conversant, nous servir souvent du nom de M. Forsyth.

Nous vous aiderons autant que nous le pourrons, et de toutes les manières possibles, M. Forsyth, et en disant cela il indiquait la ville avec sa canne.

Le sergent parut certain que nous ne parlions pas d'autre chose que de M. Forsyth, et nous continuâmes notre conversation, en introduisant son nom et celui de Lord Durham qui venait là comme des cheveux sur la soupe.

Je lui dis que m'attendant à sa visite j'avais préparé une esquisse de notre plan, que j'allais le mettre dans la bouche du canon, qu'il me verrait, l'y mettre et qu'il pourrait l'y prendre quand nous serions partis. J'ajoutai que je voulais avoir ses conseils,

ainsi que celui de mon autre ami, et je lui demandai de descendre dans la tranchée et de nous préparer un plan des lieux, afin que nous puissions nous j reconnaître, car de l'enclos où il nous était permis de nous promener, nous ne pouvions rien voir. Je le priai de s'assurer aussi des lieux, en dehors de la citadelle, où se trouvaient des sentinelles. Le lende- . main, avant notre sortie, son ami, ou quelqu'autre personne, placerait le tout dans la bouche du même canon, et attendrait jusqu'à l'heure de notre entrée ; quand les gardes seraient changées, il pourrait aussi prendre à la même place la réponse que j'y laisserais.

Nous sommes, lui dis-je, dans une situation qui demande la plus grande prudence, et j'espère que vous agirez en conséquence, parce que nous somme» surveillés avec le plus grand soin.

Ne craignez pas, dit-il, vous pouvez compter sur notre prudence.

Adieu donc ! lui dis-je ; si vous pouvez envoyer le chien qui accompagne votre ami, avec la personne qui viendra demain, je pourrai, je pense, l'utiliser.

J'essa^nerai, dit-il. Adieu !

Je m'éloignai, et je déposai le papier à la place convenue, pendant que M. Drolèt demandait au sergent qui j'étais. Le sergent voulut ensuite savoir de moi qtd étaient ces personne». Je lui dis que c'était des étrangers à la ville, que l'un d'eux avait été ou était encore membre du parlement, que c'était un haut-tory, qu'il paraissait avoir une haine invétérée contre les américains, qu'il m'avait dit ne rien

connaître de M. Forsyth, et que d'ailleurs il se souciait fort peu de ce personnage.

Si j*eusse su cela, dit le sergent, je l'aurais fait vite sortir ; cependant je me doutais, à la manière dont il parlait de M. Forsyth, qu'il n'était pas votre ami. J'ai vu aussi par vos yeux, quand vous parliez à ce français dans sa langue, que vous paraissiez fâché contre lui ; j'espère, dans tous les cas, qu'il ne dira pas aux oflSciers que je vous ai permis de lui parler, je ne voudrais pas cela pour la meilleur bouteille de porter de la cantine, et pour une piastre par-dessus le marché.

Je ris de bon cœur de l'ouverture du sergent, et il reçut sa piastre pour le risque qu'il avait couru.

S'il vient de nouveau, ne faites pas attention à lui, lui dis-je ; du reste, je ne pense pas qu'il dise rien.

Notre heure de promenade était finie, nous fûmes reconduits dans notre prison.

Le lendemain, je vis que le gentilhomme qui avait accompagné M. Drolet était à son poste; il avait son chien avec lui. Il s'était placé à l'extrémité de notre enclos, et comme la température était accablante il n'y avait point d'autres visiteurs que lui ; étendu à l'ombre, sur le gazon, il tenait un livre à la main et faisait semblant de lire, mais je m'aperçus bien qu'il m'observait. Je me dirigeai vers le canon, et après avoir attiré l'attention du sergent sur quelque chose dans la ville (celle du caporal et de la sentinelle était détournée par les autres prisonniers), je glissai ma main dans la bouche du canon.

«t j'en retirai la kttre qui était roulée en forme do baHe.

Je me mis à converser avec le sergent, puis avec le chien, en lui jetant de petits cailloux. Le gentil animal se prêtait à mes jeux, je lui tirais les oreilles, je le saississais par la gueule, etc., etc., jusqu'à ce qu'enfin je fus prêt de son maître ; je continuai à jouer avec lui et à lui parler. Le sergent me regardait faire et riait de bon cœur de me voir ainsi m*amuser.

Mon pauvre chien, mon joli chien, disais-je en français. J'avais auparavant dit au sergent que le chien ne comprenait probablement pas plus l'anglais que le monsieur qui était venu la veille.

Mais à propos, sergent, vos ordres, je suppose, sont de m'empêcher de converser avec aucune personne quelconque ; maintenant pensez-vous que cela veuille dire que je ne puisse pas parler avec un chien ?

Oh ! nullement, monsieur, et il s'en alla s'entretenir avec le tambour-major.

C'est une liberté dont je vais prendre avantage, quand ce ne serait que pour m'entendre parler moimême. Viens ici, beau chien ; tiens, il ne comprend même pas cela en anglais.

C'est un s curieux payB, Bill, dit 3e caporal à

la sentinelle qui se trouvait près de lui, là où les chiens même ne comprennent pas la langue de notre Eeine. Si nous disions cela à Londres, je parie mes boutons d'uniforme qu'on ne nous croirait pas.

Je me mis à parler au visiteur par l'entremise de son chien.

JSi ton maître me comprend, dis-je au chien, il

peut répondre affirmativement à mes questions par une petite inclinaison de tête, ou un clin-d'œil, et négativement en remuant la tête d'un côté à l'autre.

Nos amis, dans la ville, approuvenUls notre plan d'évasion ? Nous aideront-ils en nous fournissant les outils nécessaires? Une légère inclinaison de tête fut la réponse du maître.

Pouvez-vous faire parvenir des lettres à ma famille, dans les Etats-Unis, sans qu'elles passent par les bureaux de poste de la province ?

Une inclinaison.

Bientôt î

Une inclinaison.

Si je les laisse dans le canon, les prendrez-vous î Elles seront prêtes dimanche.

Une autre inclinaison.

Je vis que le sergent regardait à sa montre, et qu'il s'approchait de nous, j'en conclus que le temps de notre promenade était fini, et je n'avais pas dit tout ce que je voulais.

Le temps de rentrer est arrivé, dit le caporal, voulez-vous vous lever, monsieur.

Pas possible. Oh ! attende» encore un peu ; probablement que nous allons réussir à charmer le chien, pour qu'il reste avec nous. Savez-vous à qui il appartient 1

Je pense, répondit le caporal, qu'il appartient à oe monsieur qui est occupé à lire.

Kem ! je vais essayer de le garder avec moi. Et, de ma voix la plus caressante, je demandai : quand

pourrez-vous nous apporter les outils nëeessairesf J'en ai déposé la liste à la place ordinaire.

Mais je m'aperçus aussitôt que je faisais une question, pour laquelle il n'y avait pas de signe convenu. Je dis alors, toujours de ma voix caressante : je vais tâcher d'amener le chien avec moi, vous vous en apercevrez, vous le sifflerez, et vous l'appellerez par le nom d'un jour, comme si c'était le nom de votre chien.

A cette nouvelle ruse, je vis un sourire passer sur les lèvres du visiteur.

La garde était réunie, et elle attendait après moi ; j'essayai d'engager le chien à me suivre, son maître se leva, le siffla, et lui cria comme si c'était son nom : Demain, demain, demain.

Le chien obéit au sifflement et à la voix de son maître. Je me mis à rire, ainsi que les soldats de l'escorte, mais les causes de ce rire étaient bien différent*îs ; pour moi c'était le succès de ma ruse, quant aux soldats, ils riaient de mon insuccès et de ma^ tentative infructueuse de roler le chien de l'étranger.

Feu importe, monsieur, dit le caporal de la garde, si vous aimez les chiens je vous en donnerai un, qu'un Jeune Canadien m'a laissé l'autre jour.

Dites donc une jeune fille canadienne, répliqua le sergent Normand, on connaît vos amours, caporal, mais donnez-lui toujours le chien, cela l'amusera.

Oh ! non, je vous remercie, caporal, je ne veux pas vous priver de votre chien. Pourquoi le prendrais-je? Pour qu'il soit aussi misérable que moi,

dans le trou abominable oh. je suis ; je vous suis dd même bien obligé.

Quand nous fûmes dans Tappartement, j'ouvris la communication de nos amis.

Ils disaient que si nous réussissions à passer devant la sentinelle, et à gagner la place où nous avions l'habitude d'aller, nous n'avions point à nous occuper d'autres choses ; quand nous serions prêts, ils auraient une personne sous le mur, près du pavillon ; elle nous enverrait un peloton de ficeUe que nous renverrions avec un poids à son extrémité ; la personne en question y attacherait un câble que nous baierions, et que nous pourrions attacher à l'afiFât d'un des canons ; par le moyen de ce câble nous pourrions descendre, et nous serions ensuite conduits en lieu de sûreté. Mais l'entreprise était hasardeuse, et nous devions en peser toute la difficulté avant de nous y risquer. Ils ne voyaient pas bien comment nous pourrions gagner la place en question, mais si nous réussissions ih feraient ensuite leur part. Il ne fallait pas noujs inquiéteif de ce qu'il y avait à faire ensuite, ils pourvoiraient à tout à leurs propres dépens. Ils terminaient en disant que passer à travers un pays rempli d*ennemisy parcourir une distance de plus de cent milles, quand le gouvernement avait l'armée et les patrouilles à 9a disposition, et que les espions et les torys faisaient I^artout bonne garde, particulièrement sur les chemins qui conduisaient aux Etats^Unis^ c'était là le plus difficile de l'entreprise.

Le lendemain après-midi, j'aperçus un nouvel ami

que je n'avaiô pas encore vu. A un signe qu'il me fit, je compris qu'il avait les outils que nos amis avaient promis de nous envoyer ; comment les faire passer de sa personne sur la mienne, c'est ce que je ne savais pas. Le paquet devait être trop gros pour être fois sur la terre et ramassé par moi, sans être remarqué, et j'avais oublié d'avertir de le mettre dans la l)ouche du canon. M. Grâce (tel était le nom de cet ami) agit avec beaucoup de circonspection ; il fit en sorte de se rendre près du pavillon, à une des extrémités de la place oh. nous marchions. Fort heureusement j'avais, ce jour-là, traité durement le sergent Normand, je dis à deux prisonniers de converser avec lui, tandis que moi-même je causais, tout en me promenant, avec un autre compagnon auquel je confiai la nouvelle que M. Grâce avait apporté les outils que nous avions demandés, et que j'allais faire un effort désespéré pour m'en emparer. Comme nous avions l'habitude de marcher sans interruption, en dedans du cordon de sentinelles, je vis que M. Grâce se trouvait en dedans de ce cordon.

Je marchai lentement, aller et retour, et je m'approchai assez de lui pour lui dire ces mots : soyez prêt ; alors j'ouvris mon habit, comme si la chaleur m'incommodait, et je m'approchai ; il avait la figure tournée vers moi et les mains derrière le dos. Un des prisonniers jeta un cri et regarda par-dessus les remparts, comme s'il voyait quelque chose d'extiaordinaire dans la ville.

Les soldats attirés par le cri se précipitèrent, pour voir aussi ce qui se passait ; je saisis ce moment

pour prendre ce qu'il tenait dans ses mains, je le mis sous mon habit et m'approchai des remparts, après avoir dit à M. Grâce de s'éloigner ; je boutonnai mon habit sans que la garde eut remarqué aucune de mes manœuvres. Je demandai quelle était la cause de cette alerte, tout en déclarant que j'avais regardé avec attention et que je n'avais rien vu. L'homme qui avait jeté le cri raconta une histoire quelconque d'un renard qu'il avait vu, et les soldats dirent gravement que ce devait être un renard apprivoisé appartenant à un des officiers de la garnison.

Pour la première fois, je trouvai que le temps de la promenade était long, et craignant d'être découvert, à cause de la bosse que le paquet faisait sur ma personne je dis que je ne me sentais pas bien ; on me reconduisit dans mon appartement où je me jetai sur un lit, en attendant le départ du sergent.

Lorsqu'il fut parti, j'ouvris le paquet ; il contenait tout ce que nous avions demandé : un couteau, une lime, un ressort de montre, une ôol« d'acide, un peloton de ficelle.

Dès que les autres furent rentrés nous nous mîmes immédiatement à l'œuvre. Un morceau de bois flexible fut converti en poignée ayant la forme d'un arc, pour le ressort qui devait être transformé en scie au moyen de la lime, et qui devait servir à couper la barre de la fenêtre. Cependant la lime faisait beaucoup trop de bruit pendant le travail, nous obviions à ce dernier inconvénient en faisant le plus de bruit possible, de manière à couvrir celui de la lime. La place où la barre devait être coupée fut marquée, les

fonctions de tous assignées ; en un mot tous les arrangements furent pris. L'un devait scier la barre, pendant qu'un autre captiverait l'attention de la eentinelle en conversant avec elle, d'autres devaient faire des jouets avec des morceaux de bois qu'ils gratteraient avec des morceaux de verre, ce qui faisait un bruit assez semblable à celui de la scie. A moi était dévolue la tâche de tenir la conversation avec la sentinelle, et ce n'était pas chose facile.

D'abord l'ordre était donné par le caporal qui venait changer la garde et par la sentinelle relevée, de ne tenir aticune conversation avec les prisonniers ; outre cet ordre verbal il y en avait un autre imprimé, dans le même sens, placé à la vue de la sentinelle, et signé par Sir James McDonald, commandant de la garnison.

Pous m'assurer si la nouvelle sentinelle serait communicative, il me fallait la laisser passer et repasser pendant quelque temps, afin de lui donner le temps d'oublier ses ordres ; puis je lui adressais des questions comme celles-ci, par exemple :

Etait-il telle heure quand vous êtes montée, sentinelle f Ou bien : Ne trouvez-vous pas votre poste ennuyeux ?

. S'il répondait d'une manière amicale, la conversation continuait, mais souvent il me fallait cesser de parler, c'était quand j'avais affaire à quelque bourru, alors le travail cessait.

Jour par jour nous avancions dans notre tâche, mais en même temps notre ressort-scie s'usait, il finit par nous faire défaut.

J'étais désespéré. Que faire 1

La providence vint à notre aide ; ce jour-là même M. Grâce arriva encore comme visiteur ; il ne s'agissait que de lui faire connaître notre position, j'en fis mon affaire.

Les officiers avaient pour cuisinier un ancien soldat français qui avait servi sous le grand empereur ; il avait liberté de circuler partout, et venait souvent converser avec les soldats qui nous gardaient. Ce soldat-cuisinier était colère en diable, et avait presque toujours quelque querelle avec nos gardes, à propos du courage du soldat français qu'il mettait bien audessus de celui du soldat anglais. Précisément, ce jour-là, il avait eu une violente dispute avec le sergent Normand, à propos d'une charge à la baïonnette ; Normand lui avait dit que jamais un corps d'armée français ne pourrait résister à une charge faite par un régiment anglais. Le vieux grognard s'était emporté, lui avait dit qu'il avait menti, et finalement avait laissé le sergent en jurant comme un païen contre les anglish.

J'allai vers Normand et j'entrai en conversation avec lui, tout en marchant de manière à m'approcher de M. Grâce.

Eh bien 1 lui dis-je, vous avez encore eu une querelle avec le cuisinier î

Ah ! ne m'en parlez pas, il m'a accablé d'injures, il est parti furieux.

C'est que vous êtes aussi par trop vantard, et puis jje parie que vous n'avez pas bien compris la raison qu'il a donnée pour laquelle les français pourraient

en effet, peulrêtre, ne pas résister à une chaige à la bsûionnette. ^

Quelle est cette raison ?

Je n'aime pas à vous la dire, mais cependant si vous me promettez de ne pas la lui répéter, je vous la dirai.

Il promit qu'il n'en soufflerait mot.

Il a dit : ha ! ha ! ha ! c'est si drôle que je ne puis m'empêcher de rire (pendant ce temps-là M. Grâce écoutait avec la plus grande attention) ; oui, il a dit dans sa Ismgue maternelle ; un instant, laissez>moi répéter ses propres paroles :

Nous avons besoin d'une lime et d'un autre ressort, apportez-les le matin, et mettez-les dans un petit trou que nous avons fait là où je suis actuellement; je les prendrai quand je reviendrai, nous sommes presque prêts.

Ce qui veut dire en anglais : la seule raison que je connaisse et qui ferait que les français ne pourraient peut-être pas supporter une charge à la baïonnette, c'est qu'ils sont excessivement chatouilleux, et qu'ils ne peuvent endurés d'être chatouillés même par des baïonnettes.

Chatouillés, chatouillés, dit le sei^ent blanc de colère, pardieu ! c'est une curieuse manière de chatouiller un homme que de lui passer sa baïonnette à travers du corps. Et, pense-t-il, le vieux damné malpropre, que nous allons le croire 1 Nous prend-il

pour des fous î c'est s heureux que je n'aie

pas compris, je l'aurais chatouillé d'une drôle de manière.

Les mouvements convulsifs de M. Grâce me prouvèrent que, tgut en m'ayant compris, il faisait des efforts surhumains pour s'empêcher d'éclater de rire. Le lendemain je trouvai ce que j'avais demandé.

Nous avions fini de scier la barre, tout était prêt, et les sentinelles n'avaient rien vu ni rien entendu. De fait, moi-même, en y prêtant la plus grande attention, c'était peine si j'avais pu distinguer le bruit de la scie, et quand, par hasard, j'entendais ce bruit, sur un signe que je faisais, il était immédiatement couvert par les sons aigus qu'un nommé Smith tirait d'un fifre qu'il avait avec lui.

Après que tout fut terminé nous en informâmes nos amis de la ville, et nous n'avions plus qu'à attendre un temps propice ; ce devait être la première nuit pluvieuse et sombre, entre dix heures du soir et deux heures après minuit.

Nous avions décidé de donner à la sentinelle qui serait alors en faction, un breuvage composé qui devait l'engourdir de telle sorte que, eussions-nous fait quelque bruit, il ne serait plus en état de l'entendre ni de donner l'alarme. Nous avions le moyen d'arriver à ce résultat, voici comment :

Quand Partridge, un de nos hommes, était revenu de l'hôpital, où il avait été envoyé malade, peu de temps après notre arrivée dans la forteresse ; il fat assez longtemps dans un état de faiblesse extrême, et le médecin lui avait prescrit l'usage du porter. Quelques bouteilles avaient été mises k part pour traiter la sentinelle, la nuit de notre dépait. Je

m'étais aussi procuré, je ne dirai pas comment, une fiole de laudanum.

Pendant que noua étions à l'œuvre, deux fois nous fûmes sur le point d'être découverts ; la première par une circonstance incontrôlable, et la seconde par la trahison.

Un soir, pendant que nous étions au souper, le sergent entra dans notre appartement, et comme tous les sièges étaient pris, il alla s'asseoir sur la fenêtre et s'appuya le dos juste sur la barre que nous avions coupée ; comme il était très-corpulent je frémis de crainte, à la pensée que son poids pourrait faire tomber la barre qui ne tenait plus que par un point. Dodge était dans les mêmes transes que moi, il l'invita à venir prendre une tasse de thé avec nous, il refusa, de crainte d'être remarqué et rapporté par la sentinelle. Désespéré, je me levai et l'appelai dans un coin, pour lui demander tout bas s'il n'avait pas en sa possession des lettres pour Sutherland. Comme nous étions debout, lui prêt à sortir, je remarquai que, à deux places, son uniforme rouge était taché de graisse et de suie qui avaient servi à cacher les deux coupures de la barre.

Bien certain que ces taches allaient être remarquées, et que leur provenance pourrait nous faire découvrir, je lui dis que je n'étais pas bien, que s'il pouvait me procurer un demiard de boisson forte à la cantine, je lui serais bien obligé ; j'ajoutai qu'une bouteille de bière ne pourrait lui faire de dommage à lui-même, et je lui glissai un écu dans la main, puis faisant semblant de remarquer, pour la première

fois, les taches noires, je lui dis : oii avez-vous été, sergent, votre uniforme est tout taché, attendez, je vais frotter cela. J'enlevai, en effet, les taches avec un morceau de drap ; le sergent me remercia et sortit.

La trahison, qui se glisse partout, faillit aussi nous faire manquer notre coup.

Un nommé Pew, prisonnier commme nous, désespérant de notre fuite, se fit notre délateur et lança, par la fenêtre, un papier à une sentinelle ; ce papier était adressé au lieutenant Chishom qui, alors, était en promenade aux chutes de Niagara, il contenait la dénonciation de notre projet et fut montré à Tofficier commandant le poste. J'appris tout cela, par la violence, en menaçant de tuer Pew s'il n'agissait pas comme je l'entendais, et s'il ne niait pas tout ; je détournai ainsi les conséquences fatales de cette trahison.

Ce fut l'adjudant qui vint pour s'enquérir de la vérité des faits dénoncés, mais auparavant il avait eu une conversation avec Normand, et je vis bien que tous deux avaient conclu que c'était une farce. Quand l'adjudant nous interrogea, je lui dis avec un air moitié fâché, moitié piteux, que lorsque les jeunes officiers voudraient monter des farces ils devraient choisir d'autres sujets que .nous, que nous étions bien assez malheureux, sans encore être en butte aux plaisanteries, et que c'était fort peu gentil de leur part ; puis, me faisant montrer le papier, je fis remarquer qu'il était écrit que les barres étaient enlevées (bar oui au lieu de har eut, l'écriture se prêtait aux deux versions). Pew nia aussi être l'auteur de cet écrit. Je fis remarquer encore à l'adjudant

que toutes les barres étaient à leurs places, puis^ pour confirmer le tout, j'allai tirer sur elles avec force, en ayant bien soin d'oublier celle qui était coupé.

Il n'y a pas de barres enlevées ni coupées, sergent, dit l'adjudant î

Non, monsieur, aucune, et je suis bien certain qu'elles ne peuvent l'être.

Très-bien; avez-vous quelques plaintes à faire, monsieur ?

Aucune.

Je rapporterai l'affaire au commandant ; bonsoir messieurs, et il sortit

Le lundi, 15 octobre (1838), il faisait un vent froid, le ciel était chargé de nuages, et la pluie tombait lentement, ce qui faisait présager qu'elle allait durer. J'aperçus un de nos amis de l'autre côté du fossé, je lui fis, avec mon mouchoir, un signe qui voulait dire que nous étions prêts et que le temps était favorable, mais je n'étais pas satisfait, je ne savais s'il m'avait compris, quand un des prisonniers me fit remarquer que notre ami était avec nous dans l'enclos. Je me retournai et j'aperçus M. Grâce causant ; je m'approchai des deux,

Seigent, dis-je, ce monsieur va pouvoir sans doute nous dire quel est ce village sur le nom duquel nous ne sommes pas d'accord, et me retournant vers M. Grâce :

Quel est le nom de ce village, lui dis-je en anglais ?

On l'appelle Beauport.

Je pensais que c'était Lorette, n'était-il pas ainsi

appelé par les anciens français (ici je m'exprimai en IfUQgue française.) Sojez prêts pour cette nuit, le teimps est fayorable.

Kon, monsieur, oe n'est pas cette place, c'est plus loin ; quand à celle-ci elle s'appelait autrefois (ici M. Grâce s'exprime en français) ne craignez rien nous serons à notre poste.

Je saluai gravement en disant : je pense, en effet, que vous êtes dans le yrai.

Le soir, après souper, nous commençâmes nos préparatifs. Dodge et moi avions déjà roulé nos habits en paquet, de manière à ce qu'ils pussent passer dans la même ouverture que nous ; nous mimes double chemise, pantalons et bas.

Quand la sentinelle fut changée, à huit heures, je vis que c'était un bon garçon avec lequel j'avais souvent conversé ; après lui avoir parlé pendant quelque temps, je l'invitai à fumer une pipe ; il y consentit. Il me dit que dans la ville il j avait beaucoup de sympathie pour nous, qu'il avait bu plus d'un verre de bière avec des irlandais et des français, en conséquence de ce qu'il était de poste à la citadelle, et qu'il pouvait leur parler de nous. C'était, disait-il, la même chose que lorsqu'il était à Londres, pendant la conspiration de la rue Caton, alors qu'il était de garde à la Tour de Londres.

Ah ! mais, dans ce cas, vous êtes justement l'homme que je voulais voir, je voudrais que vous me fissiez une description de la Tour de Londres où je dois être enfermé. Mais je suppose que par un temps pareil, et comme la nuit est pluvieuse, vous

prendrez bien un coup avec moi î Cela va voua réchauffer.

Dieu vous bénisse, j'en serais enchanté. Avez-vous quelque chose qu'un honnête soldat puisse boire î

Certainement, attendez un moment.

J'allai, sous prétexte de chercher la liqueur, parler à Dodge, pour lui demander s'il avait réussi à enlever la barre ; il me dit que non, que cela allait prendre encore quelque temps ; qu'il ne fallait pas songer à s'enfuir pendant cette faction, mais pendant l'autre.

Alors il faut lui donner sa boisson pure î

Sans doute, si vous pensez captiver son attention de manière à ce qu'il n'entende pas de bruit.

Soyez sans crainte, j'ai un sujet qui va occuper son esprit et sa langue en même temps, et à moins de faire assez de bruit pour réveiller les sept dormeurs il n'entendra pas ; ainsi à l'œuvre !

La sentinelle prit son verre ; nous allumâmes de nouveau nos pipes, je l'invitai à se rapprocher de la fenêtre afin que la sentinelle de dehors ne nous entendit pas converser.

Il parla longtemps, je lui fis donner beaucoup de détails, et je le tins longtemps occupé.

Enfin, on entendit un craquement, c'était le dernier effort, la barre était enlevée, un des hommes eut la présence d'esprit de renverser un banc dans la chambre, et il dit qu'il était tombé dessus.

Quel est ce bruit? Qui a tombé sur ce banc, demandai-jeî

C'est moi, monsieur, répondit Hull.

Vous êtes-vous fait mal 1

Un peu, mais pas beaucoup, je n'en mourrai pas, je pense.

Pourquoi ne prenez-vous pas garde î C'est vraiment désagréable que vous fassiez tant de bruit après le canon. Allons, couchez-vous.

Gagnons nos lits, dit Dodge.

Je savais que tout était fini, mais je continuai la conversation pour permettre de replacer temporairement la barre.

Comme le temps arrivait où la sentinelle devait être relevée je lui souhaitai une bonne nuit, lui fis prendre un autre verre, et le remerciai de ses informations. Les lumières furent éteintes, et tout semblait tranquille quand la garde fut changée.

La nouvelle sentinelle était un vieux soldat, il resta quelque temps sous le porche, pour se protéger contre le vent ; j'ouvris le guichet et l'appelai, je fis semblant de le reconnaître et lui dis : tiens, est-ce vous, comment ça va-t-il ?

Très-bien, je vous remercie, monsieur.

Sentinelle, un des prisonniers n'est pas bien, je voudrais faire du feu pour lui préparer un punch, et, par le tempo qu'il fait, une goutte ne vous ferait pas dommage non plus à vous. Youlez-vous être assez bon pour nous ramasser quelques copeaux pour mon feu ?

Certainement, monsieur, mais je crains qu'ils ne brûlent pas, paJ^e qu'ils sont mouillés ; et il ramassa des copeaux qu'il me passa.

Merci, merci, je suis fâché de vous troubler.

J'allumai ma lampe, fis mon feu et lui dis : venez, prenons un verre, si je dois partir demain matin ce n'est pas une raison pour que nous ne buvions pas ensemble, ce soir. Qu'est-ce que vous allez prendre ?

Ce que vous aurez sous la main.

J'ai d'excellent porter de Londres, ou bien je puis vous offrir un bon verre de Jamaïque.

Si c'est indifférent pour vous je préférerais le porter.

Je pris une bouteille et coupai les broches, tout en conversant, puis je demandai à Dodge de m'ap. porter un verre, il m'en présenta un au fond duquel se trouvait le laudanum. J'avais dit d'en mettre cinquante gouttes, mais dans sa précipitation il en avait mis trois fois plus, il tenait le verre de manière que la sentinelle n'en vît pas le fond. Je le remplis lentement, pour faire mêler la drogue avec le porter qui était excellent et qui moussait bien ; nous trinquâmes.

A votre santé, monsieur, et puissiez- vous arriver eain et sauf à la fin de votre voyage.

Merci, sentinelle, que le ciel exauce vos vœux.

Je portai mon verre à mes lèvres et l'observai ; il vida le sien. J'en offris aux autres, mais tous refusèrent sous différents prétextes.

Eh bien ! sentinelle, puisque personne n'en veut vidons la bouteille à nous deux.

Il s'y prêta volontiers, puis il continua à parler ; mais je ne fus pas longtemps avant de m'apercevoir qu'il bredouillait et qu'il avait la langue épaisse,

alors je lui fis remarquer que ce s porter était

terriblement capiteux et que j'allais me reposer un peu.

Nous avisâmes ensemble ; le temps oh Tofficier de garde allait visiter les postes était proche, fallaitil attendre 1 D'un autre côté il se faisait tard, je décidai qu'il fallait partir ; mais la sentinelle était venue s'appuyer près de la fenêtre où nous devions passer, elle tombait presque, il fallait l'amener près de l'autre fenêtre.

I^importe, dis-je à Dodge, je m'en charge, soyez prêt ; dans deux minutes, le soldat sera si ivre qu'il ne pourra voir les vides entre les échelons d'une échelle de quarante pieds.

Je m'approchai de lui et lui dis que je voulais lui parler à l'autre fenêtre.

Ah ! oui, certainement, monsieur, et il s'y rendit.

Eh bien, sentinelle, comment êtes- vous î

Oh ! bien, monsieur, très-bien, je n'ai jamais été mieux.

Je voudrais pouvoir en dire autant, mais ce porter que vous autres, anglais, aimez tant m'a presque rendu malade. Comment se fait-il que vous l'aimiez, c'est une boisson lourde et qui endort î

Je voudrais en avoir toujours à boire, il n'y a pas de bonnes boissons dans cette ville française.

Avez-vous jamais bu de l'eau-de-vie ? Pour moi je la préfère au porter, mais je suppose qu'en Angleterre elle est très-chère ; j'en ai en peu ici, goutezmoi ça, et dites moi si vous en avez jamais bu d'aussi bonne 1 Et en même temps il en avalait la moitié

d'un grand verre, de manière à s'étrangler ; il en fit réloge, en disant que dans aucune taverne de la ville il aurait pu s'en procurer de pareille.

Tenez donc la bouteille un instant, je vais aller allumer ma pipe.

Je m'en allai au fond de ma chambre et je ne fus pas déçu dans mes espérances, je ne voulais pas lui en offrir davantage, mais je savais qu'il en boirait une fois qu'il aurait la bouteille en sa possession. Je ne me trompais pas, à peine avais-je fait quelques pas que j'entendis le glouglou de la liqueur qui passait de la bouteille dans son gosier.

Soyez prêts, dis-je aux autres, et quand vous entendrez le mot rairiy partez.

Je retournai à mon poste, fumai un peu et passai ma pipe à la sentinelle ; je lui dis de se tenir près de moi pour se garantir du froid, je lui passai familièrement le bras autour du cou, bien décidé à l'étrangler s'il donnait l'alarme.

It raim a Utile now (Il pleut un peu maintenant.)

Ah ! très-peu, très-peu, monsieur, répondit la sentinelle entre deux hoquets, et j'entendais le frottement des boutons du colonel Dodge, comme il' passait dans l'ouverture ; un autre un autre encore,

et une tape sur l'épaule m'avertit que c'était mon

toiir, Thayn vint me relever.

Que ferai-je, dit-il, s'il feit quelque bruit î

Etou£fez-le.

C'était maintenant mon tour de passer, mais je m'aperçus que j'étais trop gros pour l'ouverture; j'ôtai mon habit et ma veste, puis, aidé

d'un coup d'épaule de Parker, je franchis la fenêtre, en emportant mes habits entre mes dents sur la clôture que je pus descendre heureusement, grâce aux draps de lit. Je trouvai en bas les trois autres qui m'avaient précédé.

Doucement et sans bruit, nous nous glissâmes le long des murs, passant sous les lampes placées audessus de chaque porte et qui ne donnaient qu'une bien faible lumière. La pluie avait cessé, mais l'eau qui tombait des gouttières et le vent couvraient le bruit de nos pas. Nous marchions à la file et gagnâmes une arrière-cuisine, notre premier lieu de rendezvous. Comme le dernier arrivait, il trébucha sur un grand morceau de fer-blanc, ce bruit attira l'attention de la sentinelle qui regarda en bas, oh nous étions ; il ne vit probablement rien à cause de l'obscurité.

Qui va là, dit-elle î

Personne ne répondit naturellement. Elle répéta sa demande, alors les soldats, qui sortaient justement du corps de garde, répondirent :

La relève.

Avancez, relève, donnez la consigne.

Heureusement pour nous, c'était le moment oh la garde venait relever les sentinelles des différents postes, et le bruit causé par Parker lui fut attribué.

Les gardes relevèrent le premier poste, passèrent près de nous, franchirent le mur pour relever les sentinelles au-dessus ; grâce à la lanterne que l'un d'eux portait, nous pûmes même distinguer leurs traits.

Après avoir relevé la sentinelle ils redescendirent,

et passèrent de nouveau près, de nous. Nous étions couchés à plat ventre. Parmi eux se trouvait notre homme au porter et au laudanum, il portait son mousquet d'une manière fort indépendante et peu conforme à la discipline, il avait la casquette de travers et décrivait des courbes en marchant, heureusement que le caporal ne s'en aperçut pas ; il rentra au corps de garde où, d'après ce que nous apprîmes plus tard, il dormit pendant vingt-quatre heures consécutives, malgré tous les mojens que les médecins de la garnison employèrent pour le réveiller.

Nous avançâmes de nouveau, sur nos mains et sur nos genoux, et passâmes le magasin un à un, il y avait une sentinelle en avant et en arrière ; nous faisions un petit détour, pour nous tenir à Tombre des petites lumières qu'il y avait à chaque poste. L'un de nous fit encore un léger bruit qui attira l'attention de la sentinelle ; nous nous étendîmes à terre, elle nous prit sans doute pour quelques-uns des chiens qui rôdaient constamment aux alentours, car elle s'en retourna et rentra dans sa guérite. Nous passâmes une autre sentinelle et gagnâmes le champ de parade, là nous fûmes arrêtés par un autre appel parti de derrière nous ; nous nous jetâmes encore par terre, elle passa, elle aussi, près de nous, et ne nous aperçut pas, quoique je visse distinctement, à ses galons, que c'était un sergent.

Dodge, qui se trouvait près de moi, me demanda : pensez-vous que ce soit une alarme, elle vient directement de près de notre chambre 1

Non, lui dis-je, ce n'est pas une alarme (je n'en

gavais rien, bien entendu, mais je voulais encourager les autres), c'est peut-être le sergent qui habite la chambre voisine de la nôtre, et dont la femme est accouchée, la semaine dernière, il s'en va probablement chez le médecin. Du courage, mes garçons, BOUS passerons aussi facilement les autres sentinelles que nous avons passé celles-ci.

Il restait encore trois sentinelles, les deux premières ne virent rien ; quand à la troisième qui se tenait près du quartier des officiers, c'était plus difficile ; je résolus d'aller bravement en avant, et si j'étais interpellé, de donner une réponse quelconque ; pendant ce temps les autres fileraient jusqu'au mur. Je m'arrêtai un instant, mis mon habit et ma casquette qui, avec son galon d'or, ressemblait assez à celles que les officiers portaient, puis je marchai hardiment à sa rencontre. Je l'avais presque dépassée, sans être aperçu, quand elle me cria tout-à-coup :

Qui va là 1

Officier de la garde.

Avancez, officier de la garde et donnez la consigne.

Nous n'avions pas la consigne, cette nuit-là, parce qu'on n'avait pa* fait la ronde des prisons, car lorsqu'elle était faite nous la saisissions toujours ; mais j'avais remarqué que la consigne était généralement un nombre finissant en teen (en français ième), la veille c'était seventeeUf en sorte que je crus devoir me risquer, je mis ma main sur la bouche, et je bredouillai quelque chose finissant en teen, en lui laissant le soin de compléter le mot.

Passez, officier de la garde, tout est bien.

Je passai et fis un détour pour me rendre au mur, où je trouvai Dodge ; il me dit :

Nos amis nous ont trompés, ils ne sont pas ici. Impossible, dis-je, êtes-vous allé sur le mur et avez- vous donner le signal 1 Oui, mais ils ne sont pas là.

Je montai sur le mur et j'allai examiner, à différentes places, voir s'ik n'étaient pas au bas, mais rien.

Que faire maintenant, demanda Dodge ?

Coupez la corde qui sert à hisser le pavillon, nous tâcherons de descendre par ce moyen.

Pour cela nous n'avions qu'un canif, et Dodge se mit courageusement à l'œuvre. En même temps, je plaçai chacun de nos deux autres compagnons à deux places différentes, pour surveiller de tous les côtés et nous avertir, au cas ou quelqu'un viendrait pendant que nous ferions nos préparatifs de descente. ' Un bruit se fit entendre.

Aie ! qu'est-ce cela, dit Dodge î C'est le bruit que j'ai dit aux autres de faire pour nous avertir de l'approche de quelqu'un.

Ecoutez, dit Dodge, on parle.

Kous écoutâmes, et nous pûmes distinguer la conversation suivante qui avait lieu entre la garde et Culver ;

Qui êtes-vous, monsieur, et que faites-vous ici ? Culver, l'imitant, lui demanda aussi qui êtee-voua TOUA-même 1

Je suis l'officier de la garde, et je sais qui tous

êtes, mais je ne permettrai pas ces badinages, je vais vous rapporter au commandant

Faites, dit Culver, qui se tenait à distance.

Venez, venez, finiasez cette plaisanterie, vous avez pas^ la sentinelle, je sais que vous êtes un officier qui voulez vous amuser, et vous savez que c'est mon devoir de vous reconnaître ; donnez-moi votre nom.

Mon nom ne vous servirait àr rien,, dit Culver, qui ae mit à regarder en arrière, et qui voulait continuer à parler pour nous donner le temps de nous préparer.

Alors, puisque vous ne voulez pas donner votre nom, je vais essayer à voir qui vous êtes, et il se précipita vers lui. Culver courut aux remparts, vola sur le mur, suivi de Tofficier de garde, ce que voyant il se laissa glisser à terre, s'en fut un peu plus loin et se cacha dans un enfoncement du mur. L'officier continua sa recherche, en passant près de nous» J'étais derrière l'atfût d'un canon de la batterie de salve, et Dodge derrière le mât de pavillon.

Sentinelle, dit l'officier, passez le mot au sergent, et qu'il fasse sortir la garde.

Sei'gent, faites sortir la garde. Ces mots passèrent d'une sentinelle à l'autre.

Il est là, dit la sentinelle à l'officier, il est là et se cache parmi le bois.

Pendant ce temps nous pouvions voir tout le mouvement causé par l'alarme ; le piquet de soldat» sortit, les officiers qui, à cette heure avancée, n'étaient pas levés de table, sortirent aussi pour voir ce que signifiait tout ce bruit ; les uns bouclaient leuissabres, d'autres se dirigeaient . vers la pile de bois.

JJn artilleur, avec son cliien, découvrit Parker qui, affaibli par la maladie, était allé là pour attendre son tour. Dès qu'il eut été reconnu, au moyen d'une lanterne, Tofflcier cria :

Les prisonniers américains, les prisonniers américains qui se sauvent.

Ce cri ajouta encore à la confusion générale, plusieurs coururent à notre chambre, d'autres entraînèrent Parker au corps de garde, d'autres enfin se mirent à notre recherche aux alentours.

Nous apprîmes plus tard que Parker se montra très-obstiné, qu'il ne voulut d'abord rien répondre ; mais à la fin, cependant, il dit à l'officier qui l'interrogeait que nous étions là, près, parmi le bois.

Sont-ils tous partis?

Non, il n'y a que le général Theller, Dodge, Culver et Hull.

L'alarme était générale ; cependant au milieu de tout ce brouhaha, Dodge avait réussi à couper la <sorde ; mais quand ce travail fut achevé nous nous aperçûmes qu'en la faisant glisser dans les poulies, le bruit qu'elle ferait attirerait l'attention de ceux qui nous cherchaient, et leur indiquerait oh nous ét^'ons.

Nous n'avions pas d'autre alternative que de sauter * du haut du mur dans le fossé en bas ; c'était terrible, mais notre mot d'ordre était : la liberté ou la mort. Je fis la proposition, en disant que j'allais sauter le premier, et que comme j'étais le plus lourd, si j'en ^happais sans me tuer, les autres réussiraient ; nous ne voulions pas être pris vivants.

Je marchai en avant et montai sur le mur ; je me

tins un instant suspendu par les mains, puis je me laissai aller. Pendant que je roulais sur la pente, il me sembla que toutes les actions de ina vie passaient devant moi comme un éclair.

Quand enfin je cessai de rouler je me relevai sur mes pieds, j'étais sur le roc solide.

Grand Dieu ! quelle chute épouvantable !

Je tombai ensuite sur la tête, et un instant je Testai sans mouvement ; il me semblait que tous mes 08 étaient broyés ; alors j'entendis la voix de Dodge.

Que dites-vous, lui demandai-je î

Êtes-vous beaucoup blessé î

Non, je ne le suis pas du tout ; mais avant que les autres ne fassent le saut, jetez-moi les paquets d'habits, je vais les disposer comme un matelas, afin que vous ne tombiez pas sur ce roc qui est plus dur que le

cœur d'un tory.

J'essayai de me relever, mais je m'aperçus ique la cheville de mon pied droit était disloquée, j'avais aussi le haut de la jambe cassé. La chute que j'avais faite sur la tête m'avait d'abord empêché de m'aper> cevoir de tout cela.

Les autres me jetèrent les paquets de bardes que j'arrangeai en pile ; je dis à Dodge que nous avions encore une quinzaine de pieds à descendre, et d'apporter un bout de corde pour nous aider à effectuer cette descente.

Je tâchai de diriger, par ma voix, Culver qui se disposait à sauter, mais il tomba à quelques pouces du paquet de hardes et resta insensible, le sang lui sortait par le nez et par la bouche, il s'était aussi fait

beaucoup de mal à une jambe. Celui qui vint ensuite fut Hull ; je lui dis de partir à-peu-près à un pied k droite de la place où Culver avait sauté, ce qu'il fit, il tomba sur le paquet de bardes et ne se fit point de mal.

Grand Dieu ! dit-il, quel saut !

Le ton froid avec lequel il fit cette exclamation me fit rire involontairement.

Dodge me jeta la corde qu'il avait coupée, puis, comme Hull, il tomba sur les bardes et se releva sans aucune blessure.

Alors les deux valides tinrent le bout de la corde et je me laissai gUsser en bas, puis vinrent ensuite Culver et Hull ; quant à Dodge, comme il n'avait pas le secours de la corde, il se laissa rouler en bas sans se faire trop de mal.

Nous montâmes ensuite sur le dernier mur qui était très-bas, et nous pûmes voir la lueur des torches que les soldats promenaient partout pour nous chercher ; cependant nous n'avions point le temps de faire de longues reflexions. Hull prit Culver sur son dos, je m'appuyai sur Dodge, et nous descendîmes la pente assez escarpée qui nous conduisit à un terrain enclos; comme c'était une promenade publique, il j avait un tourniquet que nous passâmes, et nous voilà enfin dans la rue, sur le bord de l'eau.

Nous ne pouvons suivre pas à pas les prisonniers américains, pendant leur séjour dans la viUe et aux environs ; ce récit, bien que présentant des péripéties émouvantes, nous entraînerait trop loin. Qu'il nous suffise de dire que Culver et Hull furent repris,

le matin même, yen neuf heures, dans le jaidin du château St. Louis; Dodge resta toujours dans la ville, mais il fut changé cinq ou six fois de place, pour échapper aux recherches des soldats et de la patrouille. Quant à Theller, il fut promené du chemin de la petite riyière à la ville, puis ensuite il revint se cacher au faubourg St. Jean ; de là il se rendit sur le chemin Ste. Foje, chez un irlandais qui était officier public, mais qui cependant le cacha pendant trois jours.

Enfin, ayant été réunis tous deux, au bout de plus de trois semaines, au faubourg Si Jean, ils partirent pour se rendre à St. Henri de Lévis, sous la conduite de M. Drolet.

Dans le chapitre suivant, nous les suivrons de cette dernière place jusqu'à la frontière américaine, où ils furent conduits heureusement par M. J. B. Carrier, marchand, de St. Henri, (*) et oii ils retrouvèrent la liberté.

(•) Père de Fauteur.

CHAPITEE VI.

Fuite de Dod^ et Theller, depuis Québec jusqu'à la frontière de» Etatfi-Unifi, rouh la conduite de J. B. Carrier, et retour de ce dernier à St. Henri de Lauzon. (*)

C'était, me dit mon brave et excellent ami, M. Carrier, vers le commencement de juillet 1838, je rencontrai un jour à Québec M. Drolet qui me pria de passer à son bureau, pour me communiquer une affaire de la plus haute importance. Wj étant rendu, j'appris de lui que deux personnes de la citadelle devaient s'évader ; que tous les préparatifs étaient faits, et que Ton n'attendait plus qu'une sombre nuit

(•) Nons donnons in extemo le ré(ât du Dr. Charles De Giiise, très-bien raconté par cet élégant écrivain, récit ^ui a déjà paru dans le Journal de i/uibee^ comme nous l'avons dit au commencement de cet ouvrage.

de vent et de pluie pour Texécution de ce projet. Sachant que j'avais, pendant plusieurs années, voyagé sur le chemin de Kennébec, il me demanda si, en me remettant en mains ces prisonniers après leur sortie, il ne me serait pas possible de les conduire aux Etats-Unis, sans danger pour leur vie. J'assurai M. Drolet que si ces messieurs voulaient bien se confier à moi, et suivre en tous points mes instructions, j'entreprendrais de les mener hors du Canada, et j'osai ajouter que je me faisais fort d'y réussir. Làdessus il me donna ordre de me tenir prêt.

Trois grands mois se passèrent, mois d'angoisses et d'attente, sans que j'entendisse parler des prisonniers ou de leurs libérateurs. Enfin, dans le mois d'octobre, cette nuit tant désirée rriva. Celui qui a quelque temps séjourné dans le Canada connaît nos tempêtes d'automne, sans qu'il soit besoin d'en faire autre description. Ne doutant pas que Dodge et Theller profiteraient de cette nuit, je me jeta^ sur mon lit tout habillé, pour être prêt à tout événement, mais il me fut impossible de fermer l'œil. Dans chaque rafiale du vent qui s'engouffirait dans la cheminée, dans chaque ondée qui venait fouetter les vitres, je croyais entendre des cris de détresse, des lâlements de mort, et je m'éveillais en sursaut. Enfin, vers le matin, j'allais m'endormir lorsque trois coups brusques et rigoureusement frappés à ma porte me firent bondir de mon lit. Persuadé que c'était les prisonniers qui m'arrivaient, je m'empressai d'ouvrir. Mais qu'on juge de ma stupeur : C'était un homme de police, et son cheval était couvert d'écume. Il

m'apprît que deux prisonniers, dans la nuit même^ s'étaient échappés de la citadelle où ils étaient détenus pour crimes politiques, en attendant l'exécution de leur peine qui était la déportation à vie. Il me demanda, en même temps, si je n'avais aucune connaissance du fait ; sur ma réponse négative, il me donna leur signalement, m'assurant que celui qui les ramènerait recevrait une forte récompense ; puis il me quitta pour continuer ses recherches. Chose étonnante ! seul de St. Henri, j'étais dans le secret, et ce fut précisément à moi-même que cet homme vint s'adresser, pour m'annoncer ce que je brûlais d'apprendre. Tous ceux dont les souvenirs remontent aux événements si tragiques des années 1837 et 1838, comprendront aisément les diverses émotions que produisit à Québec et dans le pays, la nouvelle de cette magnifique et audacieuse évasion.

On laissa l'effervescence se calmer, avant de concerter les plans et les moyens qui devaient assurer la fuite et le salut des deux évadés.

Il y eut à Québec, au sujet de la conduite des prisonniers à la frontière, une assemblée de ceux qu'on appelait alors les patriotes I A cette assemblée, M. Drolet rapporta la conversation qu'il avait eue avec moi, leur dit qui j'étais et ajouta qu'ayant, pendant plusieurs années, voyagé sur le chemin de Kennébec, j'étais l'homme sur lequel il avait jeté les yeux pour conduire Dodge et Theller au-delà des lignes. Comme je n'étais connu que de ce monsieur, on députa une seconde personne pour s'assurer si j'étais bien l'homme qu'il leur fallait. Cette per-

8onne vint en effet à St. Henri, pour que je lui soumisse le plan de mon voyage. Les réponses que je donnai aux objections qu'elle me fit parurent la satisfaire. A son retour à Québec, une nouvelle assemblée fut convoquée et j'y fus invité. Là chacun proposa son plan et chacun de le croire le meilleur, bien que ces divers plans fussent diamétralement opposés les uns aux autres, plus ou moins exécutables surtout. Enfin je me levivi à mon tour, et j'annonçai formellement que je ne prendrais la conduite de cette périlleuse expédition qu'à deux conditions expresses, savoir : la première, qu'un compagnon de voyage me serait donné ; la seconde, qu'on obéirait aveuglement à mes ordres, pour qu'à l'heure du danger il y eut unité d'action dans une affaire que j'entendais conduire comme il me plairait.

Tous accédèrent à ces demandes, et M. Bacond me fut donné pour compagnon de route. Il fut décidé que nous partirions le même soir. Quatre des meilleurs chevaux avaient été préalablement loués et traversés à la Pointe-Lévis, en différents temps de la journée, pour ne pas éveiller de soupçons ; plus tard on les avait réunis dans un endroit désigné. A onze heures du soir, les prisonniers me furent remis entre les mains ; après quelques mots d'explication nous nous mîmes en route pour St. Henri, oh nous arrivâmes au milieu de la nuit. Nous passâmes la journée du lendemain (dimanche) renfermés chez moi. Dans l'après-midi, des amis de Québec vinrent nous apporter des armes et l'argent nécessaire pour le voyage.

A hait heures du soir, après m'être assuré que rien au dehors n'avait transpiré, je donnai Tordre du départ, et par des chemins détournés nous gagnâmes St. François de la Beauce, au point du jour. Nous allâmes loger dans une maison quelque peu éloignée du grand chemin, chez des gens que je connaissais depuis longtemps. Je fis mettre les chevaux sous clef et recommandai à mes compagnons de se tenir renfermés. Notre air de mystère, et les précautions que nous prenions pour n*être pas vus, intriguèrent la digne hôtesse au suprême degré, aussi f usje par elle obsédé de questions. Force me fut, à la fin, de leur avouer que les messieurs qui m'accompagnaient étaient des marchands de Québec qui passaient en Angleterre pour faire leurs achats, mais que la peur d'être arrêtés pour des agitateurs politiques qui fuyaient en pays étrangers, comme d'autres marchands l'avaient été déjà, et d'être pris comme tels (ce qui leur causerait infailliblement des retards et des préjudices énormes), les avaient ainsi portés à voyager de nuit, en logeant chez des gens sûrs et discrets comme eux. L'hôtesse parut goûter mes ndsons, elle me promit de garder le silence, et si jamais l'occasion s'en présente je veux la remercier mille fois de m'avoir si bien tenu parole.

A neuf heures du soir, nous laissâmes nos hôtes, mais comme la marche à cheval était devenue extrêmement pénible à Theller, par suite de la fracture d'un des petits os de la jambe, lors de l'évasion de la citadelle, nous primes une voiture qui le conduisit jusqu'à l'entrée du chemin de Kennébec. Là il fut

obligé de renvoyer sa voiture et de remonter à cheval. Ce qui nous restait de chemin à faire était la partie la plus périlleuse de l'expédition, nous devions en conséquence redoubler de vigilance et de précautions.

Avant d'arriver aux frontières nous avions trois piquets de soldats à traverser : le premier se trouvait à peu de distance oh nous avions fait halte. Là, le chemin était borné d'un côté par la rivière dont les bords escarpés nous présentaient des précipices-, de l'autre côté était le corps de garde ; de plus, les arbres étaient tellement rapprochés et chargés de broussailles que, à cet endroit, il j aurait eu folie de tenter de nous y frayer une route pour y passer avec nos chevaux.

Dans les fréquents voyages que j'avais faits aux Etats-Unis, par ce chemin, j'étais accoutumé de passer la nuit dans cette maison, dont moitié était hôtel et l'autre moitié façon de caserne. J'avais, plus d'une fois, eu occasion de remarquer que la sentinelle n'était relevée que toutes les deux heures ; que dans les temps pluvieux elle restait dans la maison et se tenait à une fenêtre en arrière. La lumière donnait sur son visage, ses yeux étaient fermés, un air de contentement et de satisfaction était répandu sur ses traits, et un sourire errait sur ses lèvres. Dors en paix, brave soldat, ce n'est pas nous qui troublerons, volontairement du moins, ton sommeil si doux ! Je disposai mes hommes alors à cent pieds les uns des autres, gardant pour moi-même la tête de la ligne.

Je leur enjoignis de passer sur l'herbe et de longer.

autant que possible les bords de la rivière, d'avancer bien, bien doucement, afin que le bruit des pas se perdit avec le murmure du vent. Dans le cas de surprise, nous devions faire volte-face, nous servir de nos armes, et arracher coûte que coûte, d'entre les mains des sbires, celui d'entre nous qui y serait tombé ; notre mot d'ordre était : passer ou mourir. Nous etfeetuâmes très-heureusement ce court, mais périlleux trajet. Je crus toutefois prudent de laisser prendre les devants à mes gens, et m'assurer que l'alasme n'avait pas été donnée.

Après qu'ils se furent éloignés, je descendis de cheval et appliquant l'oreille contre terre, à la manière des sauvages, je restai là écoutant une dizaine de minutes, mais tout dans la maison resta dans le plus grand calme. Eassuré pleinement, je rejoignis la petite troupe et nous continuâmes notre route en toute sûreté. A quatre milles plus loin, se trouvait Wsecond piquet que nous passâmes en nous frayant, non sans peine, un chemin détourné, à travers d'épais fourrés. Quoiqu'à-peu-près certain de n'avoir pas donné l'éveil, je crus toutefois prudent de prendre les mêmes mesures que la première fois.

Il nous restait un dernier poste, et certes c'était là que nous devions rencontrer le plus d'obstacles et de difficultés. Ceux qui ont voyagé par le chemin de Kennébec savent qu'il faut traverser la rivière Chaudière, sur un pont, auquel la maison de M. Oliva est attenante. Ce monsieur était magistrat et qui plus est bureaucrate renforcé. A quelques pas

de là je fis faire halte à mes gens et j'allai reconnaître la position. Je trouvai, à ma grande surprise et à mon grand désappointement, le pont obstrué par de gros corps d'arbres et des voitures renversés qu'on y avait mis à dessein ; de plus un énorme chien, véritable cerbère, poussait des hurlements à réveiller les morts.

Pour comble de malheur, la rivière grossie par les pluies torrentielles que nous avions eues depuis quelques jours, ne présentaient pas un seul endroit guéable. Il n'y avait pourtant pas moyen de reculer ni de balancer ; je saute de cheval, que j'attache à quelques pas plus loin, puis je m'avance jusque sur le pont, au risque de recevoir une balle ou d'être dévoré par le terrible animal qui semblait prêt à s'élancer sur moi, je parvins, après des efforts surhumains, à me frayer une voie. J'aurais pu loger une balle dans la tête de cet infernal chien, mais le bruit de la détonation nous aurait été fatal. J'allai prévenir ausitôt mes compagnons qui m'attendaient avec la plus grande anxiété, et nous traversâmes le pont dans le même ordre tenu devant le premier piquet, je pris les mêmes précautions que la première fois, mais rien, hors les hurlements épouvantables du chien, ne se fit entendre, personne dans la maison ne bougea, elle conserva son aspect austère et taciturne. Grâce à Dieu, nous étions sauvés ; je remontai en selle et nous continuâmes notre route. Plus nous approchions du terme de notre voyage, Dodge et Theller devenaient inquiets et agités, plus malgré l'assurance que je leur donnais que désormais

le danger était passé. Pour toute réponse, ils s&^ cooaient tristement la tête.

Enfin, au point du jour, nous aperçûmes, à peu de distance devant nous, la borne qui indique la limite sud du Canada, et quelques arpents plus loin nous Vîmes flotter le drapeau étoile. D*un bond nous eûmes franôhi l'espace qui nous en séparait. Je ïenonce à décrire les transports de joie, le délire frénétique qu'éprouvèrent Dodge et Theller en Voyant TAigle Américain planer aa-dessus de leur tête. Oh oui ! vivrai-je cent ans et cent ans encore que jamais je n'oublierai un tel spectacle. Aujourd'hui que plus de seize années ont passé sur ces palpitants souvenirs, je ne puis en parler encore sans être profondément ému. Enfin, à trois milles des lignes, se trouvait un hôtel ; ce fut là que nous allâmes camper. Hors de toutes appréhensions, du moins pour le présent, M. Bacond et moi, nous pouvions prendre quelques repos. Nous avions fait plus de quarante-huit milles dans cette nuit, par une pluie battante et des chemins impraticables.

Dans le cours de la journée, Thôtelier me tira à récart et me demanda si, parmi les personnes qui m'accompagnaient, ne se trouvaient pas Dodge et Theller. A cette question inattendue je haussai les épaules et partis d'un éclat de rire. Cette pantomime déconcerta l'américain et, bien qu'il eût leur signalement, il se retirait convaincu lorsque Theller s'appro" chant : " A quoi sert, dit-il, de nier, ne sommes-nous " pas en lieu sûr," se tournant versU'hôtelier : " oui,

ttonsieuT, c'est moi qui suis Theller, et j*ai Thonneur de TOUS présenter mon ami Dodge."

La foudre tombée à mes pieds n'eut pas produit plus d'effet. Je reprochai vivement à Theller son inqualifiable conduite, lui faisant observer que si Dodge et lui étaient en lieu sûr,comme il la disait, M.Bacond et moi avions encore de grands périls à affronter, que grâce à cette déclaration intempestive, ces dangers allaient se trouver décuplés. Je suppliai l'américain de garder le secret, le priant de remarquer que nous avions exposé notre vie, l'honneur et le bonheur de no» familles, pour sauver deux de ses compatriotes. Il m'assura que je pouvais me reposer sur lui, et dans la crainte d'une trahison, il me dit qu'il allait envoyer son fils pour rencontrer la malle du Canada, lie lendemain matin, Dodge et Theller prirent la diligence qui devait les conduire à Boston ; je n'en ai jamais entendu parler depuis. Quant à nous, nous nous acheminâmes vers le Canada.

Nous nous trouvions très-embarrassés des deux chevaux qui nous restaient, ce qui faisait que nous allions bien moins vite que nous aurions voulu. Fort heureusement un jeune canadien, qui revenait à pied de travailler dans les Etats-Unis, me proposa de monter un de ces chevaux ; ce que je lui permis bien volontiers, à condition qu'il se chargerait de l'autre. A peine eûmes-nous fait une lieue que nous -rencontrâmes quatre hommes, que nous primes pour des matelots déserteurs. L'un d'eux, s'adressant àmoi, me démanda si je n'étais pas un nommé Jean-Baptiste Carrier. Surpris, j'hésitai à lui répondre, lois-

qu'il me dit )q[ue si toi était mon nom, j'eusse à me tenir sur mes gardes, en passant au piquet des lignes, que là on se disposait à m'arrêter, sous accusation d'avoir conduit deux prisonniers politiques au-delà des lignes. Je le remerciai bien cordialement de son avertissement, et je compris que dès lors il ne nous restait plus d'autres ressources que de payer d'audace. En conséquence, je pris des précautions pour n'être pas reconnu ; je me mis un châle devant le visage et je ramenai le capuchon de mon capot sur la tête.

Une petite maison habitée par une famille irlandaise se trouvait sur le chemin, à peu de distance en deçà des lignes. £n passant devant la porte, j'entendis la femme dire à son mari : " Oui, c'est bien lui, je le reconnais à sa corpulance." Je n'accélérai . pourtant pas ma marche, mais je communiquai à mon compagnon de route mes appréhensions. Quelques temps après, j'aperçus un cavalier dont le cheval lancé à fond de train venait à notre pour^ suite. Arrivé auprès de moi, je reconnus l'Irlandais qui me dit : " Ah ! ah ! c'est vous, vous avez fait un joli coup, mais nous allons voir," puis il continua ventre à terre. Peu de milles nous séparaient alors de la maison de M. Oliva dont j'ai parlée plus haut. Nous comprimes du coup que tout était perdu si nous n'arrivions là avant lui. Heureusement nous avions toujours ménagé nos chevaux au cas de sur^ prise. Sans être tout à fait maquignon, je connaissais tous les chevaux qui se trouvait sur le chemin Kennébec, et je comptais sur la supériorité des

nôtres. Aussi partîmes-nous à bride abattue, et en peu d'instants Teûmes-nous rattrappé et dépassé. Kous passâmes tranquillement devant la maison de M. Oliva qui fumait la pipe à sa porte ; à peine éloignés de quelques pas, nous remîmes nos chevaux à la course. Je suppose que le pont avait été laissé libre, parce que dans le cas contraire nous eussions rebroussé chemin et gagné les Etats-Unis, ce qui n'entrait pas dans le calcul de M. Ôliva. A deux lieues plus bas, nous laissâmes nos chevaux respirer un peu, je réfléchis alors que Téveil une fois donné à M. Oliva, il lui serait facile de trouver des relais de lieue en lieue, et que bientôt, malgré leur supériorité, nos chevaux ne pourraient plus soutenir la lutte. Il fallait donc à tout prix retarder ceux qui nous poursuivaient. Je m'approchai du Canadien qui était on ne peut plus intrigué, et je lui dis : " J'ai autrefois passé du thé en contrebande, ces " braves gens s'imaginent que j'ai encore de cet " article et ils veulent m'arrêter ; si vous voulez " m'aider, nous allons leur jouer une pièce : vous " resterez en arrière avec le cheval libre et vous " vous laisserez prendre, sans beaucoup de pro- ^* testations ; ils n'auront pas fait quatre milles " qu'ils s'apercevront de leur méprise et, de crainte " d'avoir fait un sottise, ou que vous ne les pour- " suiviez, ils vous donneront de l'argent pour payer les frais du voyage. Si par hasard ils étaient plusieurs à notre poursuite, avertissez-nous en jetant un cri perçant." Cette espièglerie sourit à mon homme, il m'as-

tt

sura, avec des clignements d'yeux pleins de malice, que j'eusse à le laisser faire et qu'il saurait bien se tirer d'affaire ; sur ce, il ralentit l'allure de sa monture, pendant que mon compagnon et moi nous mettions nos chevaux au galop.

E n'y avait pas quatre minutes que j'avais quitté mon homme lorsque le signal convenu se fit entendre ; effectivement en nous détournant, nous aperçûmes huit ou dix cavaliers, à une distance d'à peu près une demi lieue, qui venaient sur nous de toute la force de leurs chevaux. Nous partîmes alors à bride abattue, et en peu de temps nous les eûmes perdus de vue ; nous 'continuâmes ainsi jusqu'à SL Georges ; là je connaissais un habitant dont la maison très-peu éloignée du chemin, ne pouvait toutefois en être aperçue, à causé d'une côte au pied de laquelle elle était située ; ce fut là que nous allâmes chercher asile.

Peu de temps après notre arrivée dans cette maison, nous les vîmes s'arrêter à une demi lieue plus loin, dans une auberge que je connaissais.

L'habitant ne comprenait rien à nos allées et venues mystérieuses, et à l'dir d'inquiétude qui nous trahissait, je ne crus mieux faire que de lui avouer que c'était pour avoir passé du thé en contrebande que nous étions ainsi poursuivis ; cet homme eut d'autant moins de difficultés à me croire, qu'il avait autrefois exercé le métier de contrebandier. Il nous assura que nous pourrions rester cachés chez lui aussi longtemps que nous le désirerions. Cependant d'une minute à l'autre, notre position devenait de plus en plus critique. M. Oliva devait apprendre que

BOUS n'étions pas passés, par Taubeigiste, et yiaisemblablement, il allait revenir sur ses pas. N'y pouvant tenir, je priai l'habitant d'aller à l'hôtel offrir du bœuf à vendre et de tâcher d'avoir quelques renseignements. Il s'y prêta de bonne grâce. Environ après trois quarts d'heure d'attente notre homme revint, la figure toute bouleversée. H avait appris tout ce qui nous concernait, je m'aperçus en outre, par les questions qu'OHva lui avait faites, qu'il avait conçu de forts soupçons que cet habitant nous donnait asile.

Demeurer une minute de plus dans cette maison, c'était nous perdre infailliblement ; je fis aussitôt marché avec lui pour qu'il conduisit nos chevaux à la Pointe-Lévis, et M. Bacond et moi nous gagnâmes le bois. Quelques jours après nous apprîmes que l'habitant, accompagné du jeune Canadien dont j'ai parlé plus haut, avaient été amenés prisonniers à Québec. M. Oliva était venu faire des perquisitions dans la maison, peu de temps après que nous l'eûmes quittée. Ils n'eurent tous deux aucune difficulté à se faire admettre à caution.

Puissent ces braves gens me pardonner, comme j'espère qu'ils l'ont fait aujourd'hui, le trouble et le désagrément que je leur ai causés ! mais pour eux il ne s'agissait que d'un petit voyage, aux frais du gouvernement, pour nous il y allait de notre tête.

Après avoir marché pendant quelque temps, nous nous tapîmes dans un épais taillis, oh. nous attendîmes la nuit. Aussitôt qu'elle fut venue, nous sortîmes de notre cachette et nous commençâmes à Ion-

ger la lisière du bois. Un fort vent de Nord-Est s'était élevé, et bientôt la pluie tomba par torrents. L'obscurité était telle, que nous ne voyions pas à deux pas devant nous ; aussi allions-nous à tout moment nous heurter contre des troncs d'arbre, ou nous enfoncer dans de profonds fossés remplis d'eau. C'était le neuf de novembre, et l'on sait qu'à cette saison de l'année l'eau n'est pas précisément chaude. Notre imagination surexcitée par les fatigues du voyage, les dangers que nous avions à braver, l'insomniiB et le manque de nourriture, nous faisaient voir dans chaque souche que nous rencontrions un espion, une bête fauve, ou un ennemi.

Enfin, après une marche de plusieurs heures, nous arrivâmes sur les bords de la rivière la Famine ; certes, vu notre position, jamais rivière ne fut mieux nommée. Quoique peu profonde dans les sécheresses d'été, ses eaux se trouvaient considérablement accrues par les pluies d'automne. Par bonheur, un arbre déraciné par la force du courant, se trouvait jeté de manière que son fsommet appuyait sur l'autre rive, formant ainsi un pont. Nous n'hésitâmes pas à nous embarquer sur ce pont que le hasard nous offrait, et grâce à Dieu nous pûmes atteindre l'autre bord. Mais là, nouveau contretemps : nous trouvâmes devant nous un autre bras de rivière, beaucoup plus large et plus profond que celui

Énous venions de traverser avec tant de peines, ous étions sur une île. Que faire dans une telle bion î Demeurer de ce côté de la rivière î Je ne . connaissais personne à qui nous adresser dans notro,^ détresse ; il nous faudrait passer la nuit par une

pluie froide et pénétrante, trempés jusqu'aux os, mourant de faim, transis de froid, car le feu nous était devenu presqu*aussi nécessaire que le pain. D'un autre côté, je savais qu'il y avait un pont un peu plus bas, mais ce pont devait être gardé par les soldats d'Oliva, qui n'ignorait pas que c'était le seul chemin à suivre, et nous courrions risque d'être arrêtés en essayant à le traverser. Ce fut pourtant pour ce dernier parti que nous optâmes. Malheu* reusement, l'obscurité était telle que ce ne fut qu'après avoir fait huit ou dix fois le tour de l'île, nous être déchirés la figure sur des branches sèches, avoir mis nos vêtements en lambeaux, que nous parvînmes à retrouver notre arbre. Une fois de l'autre côté, nous gagnâmes la grande route,

A trois arpents du pont, je priai mon compagnon de m'attendre et me glissai sur l'herbe en rampant ; j'appliquai mon oreille contre terre, je demeurai près d'une demi-heure dans cette position, mais rien ne se fit entendre, rien si ce n'est le clapotement de l'eau sur les arches du pont, et les hurlements du vent à travers les branches des arbres voisins. Nous passâmes «ans être inquiétés. A peine de l'autre côté, nous entendîmes comme un murmure de voix et un bruit de pas, se dirigeant à notre rencontre. Sauter la clôture, et nous blottir dans un fossé, fut l'afifaire d'un moment. Cependant les voix devenaient de plus en plus distinctes : C'étaient de jeunes garçOIUi qui revenaient de voir leurs beUes, et qui se racoiy taient leurs exploits amoureux. Après qu'ils se furent éloignés, nous reprîmes notre marche, suivant

tantôt le grand chemin, tantôt passant en travers les champs.

Enfin à quatre heures du matin, nous allâmes frapper à la porte d'une maison, vis-à-vis Téglise de St. François. C'étaient des gens que je connaissais. Malheureusement la famille n'avait pas de quoi se nourrir elle-même, à plus forte raison, de donner de quoi satisfaire à la faim dévorante qui nous torturait. Une tranche de pain noir et dur et un morceau de lard rance, nous furent offerts de bon cœur ; mais qu'il y avait loin de là de quoi satisfaire le besoin de nos estomacs ! Toutefois, après nous être un peu séchés, nous nous étendîmes sur un lit et nous dormîmes quatre heures, c'était bien peu pour réparer nos forces ; mais ne trouvant pas cette retraite suffisamment sûre, nous reprîmes le bois, déterminés à gagner Frampton, distant de 7 lieues.

A peine eûmes-nous fait deux milles que je tombai d'épuisement, et pour surcroit de malheur, une fièvre violente me saisit. Incapables d'aller plus loin, nous passâmes la journée dans le bois ; vers le soir, me trouvant un peu mieux, nous revînmes à la maison que nous avions laissée le matin. Là, nous apprîmes que dans la journée notre affaire avait fait, dans toute la paroisse, une véritable explosion. Le sieur Oliva était passé, emmenant triomphalement avec lui ses deux prisonniers et nos quatre chevaux. Nous apprîmes, de plus, qu'il se faisait suivre par une nombreuse escorte, qu'il avait échelonné tout le long du chemin, baillis, sergents» gendarmes, en un mot tout ce qu'il avait pu recruter d'offîeiers de

police et de milice ; que des barrières et des échelles avaient été jetées en travers la route, à diverses places, pour en intercepter la communication.

Nous nous trouvions ainsi traqués comme des bêtes fauves. La rivière Chaudière était désormais la seule route que nous pussions suivre. Aussi engageâmes-nous notre hôte avec un de ses frères pour nous descendre de nuit, en canot, jusqu'à Ste. Marie, où. nous arrivâmes fort heureusement, mais non sans ^voir tremblé plus d'une fois. Cette rivière est traversée, en plusieurs endroits, par des bacs retenus par des câbles qui vont d'une rive à l'autre. Nous craignions, en allant frapper sur ses câbles, que le canot chavirât.

^ous gagnâmes ensuite à pied chez un habitant que je connaissais. Cet homme savait toute notre histoire, et même beaucoup plu» qu'il n'y avait réellement. Nous nous gardâmes bien de lui faire des aveux, de crainte que plus tard, dans le cas où nous serions arrêtés^ ces aveux ne tournassent contre nous. Bien que nous n'eussions pas le cœur en joie, ce fut avec des éclats de rire que nous écoutâmes la narration qu'il nous fit de notre histoire et des commentaires. Pour lui faire prendre le change nous lui racontâmes, à notre tour, l'étemelle affaire du thé à laquelle il ajouta foi pleine et entière. Vers le soir, nous l'engageâmes pour nous mener dans les concessions de Ste. Marie, et là nous prîmes congé de lui, en lui disant que nous allions nous rendre à pied à St. Henri. Au lieu de descendre nous remontâmes, à peu près une demi lieue> et nou» allâmes

jusqu'à la porte d'un ami, respectable citoyen de l'endroit.

Bien que nous n'eussions parcouru qu'une faible distance, l'heure était déjà avancée ; la marche nous était devenue excessivement pénible, par suite des fatigues et du manque de nourriture que nous avions éprouvés. Ma voix était tellement changée que ces braves gens refusèrent longtemps d'ouvrir, ne me reconnaissant pas, tant il y a de méfiance chez le peuple dans ces temps d'agitation et de trouble. Enfin, après beaucoup de pourparlers l'hospitalité nous fut donnée. Lorsqu'ils m'eurent reconnu, ces excellentes gens se confondirent en excuses pour nous avoir fait attendre. En sûreté chez eux, je leur racontai notre histoire et leur exposai tout ce que notre position avait de critique. Au récit que nous leur fîmes de ce que nous avions souffert, nous les vîmes plusieurs fois se détourner pour essuyer des larmes.

I^ous passâmes la journée à nous remettre, et à huit heures du soir notre hôte en personne vint nous mener, dans un voyage de paille, par des chemins détournés, dans le voisinage de chez moi. Je fis aussitôt prévenir ma femme de mon arrivée. Elle vint immédiatement me voir. Je la trouvai excessivement changée. Elle m'informa que M. Oliva s'était arrêté chez moi en descendant, et qu'il me faisait dire que je ferais mieux de me constituer prisonnier, attendu que tôt ou tard je finirais par être pris ; que dans le premier cas, j'avais tout à attendre de la clémence de la cour, tandis qu'autre-

ment elle sévirait contre moi, avec la plus grande

ngueur.

Je chargeai ma femme de dire à M. Oliva que je me passerais fort bien de ses conseils et de sa protection, et j'envoyai mon frère à Québec pour consulter M. Drolet qui était mon avocat, et lui exposer, en même temps, dans quel embarras nous nous trouvions. La journée se passa sans accident, seulement, dans Taprès-midi, trois voitures passèrent devant la porte de la maison où j'étais caché : elles étaient chargées d'hommes de police qui allaient m'arrêter sur le chemin Kennébec, ou dans la Beauce, où Ton nous supposait être encore.

Vers le soir, mon frère revint nous apporter des nouvelles désolantes. M. Drolet avait pris la fuite, devant l'orage qui s'amoncelait sur sa tête. Québec était dans un état de fermentation de plus en plus grands.

Que faire dans cette perplexité 1 Nous décidâmes d'y descendre pour consulter un homme de loi. A neuf heures du soir, nous rembarquâmes dans un voyage de paille, et celui chez lequel nous logions nous transporta en un lieu dit Etchemin, qui se trouve à l'em^ bouchure de la rivière Chaudière. Comme j'y étais connu, je m'étais déguisé au point d'être méconnaissable ; de plus, je ne parlais qu'anglais, mon compagnon me servant d'interprète. Nous engageâmes un canot qui nous traversa au chantier de Gilmour. De là, nous nous rendîmes au fauboui^ St. Jean, en la demeure de M. Bacond, il était quatre heures du matin.

, Après avoir pris un copieux repas, ttous nous mîmes au lit; toutefois, avant de m'endormir, je demandai à M. Bacond quel serait le moyen de nous évader dans un cas de surprise. Il me dit : " vous ouvrirez la fenêtre, sauterez sur le bas-côté, " et de là dans la cour." Puis nous tirâmes les verroux de la porte, et ne tardâmes pas à nous endormir profondément. Vers dix heures, deux coups violents et un vigoureux 02^6/1 the door, me firent tressaillir. Le premier je fus sur pied, d'une main je secoue mon compagnon et saisis mon pantalon de Tautre, j'ouvre la fenêtre et nous nous élançâmes dans la cour ; là je passai mon pantalon.

" Sortez, me dit M. Bacond, par le porcli3, entrez " dans la première porte à gauche, ce sont deux *^ demoiselles ; dites à Tune d'elles, qu'elle vienne *^ immédiatement me parler." Effectivement, j'entre dans la maison, en deux mots je m'acquitte de ma commission et leur fais connaître notre position. " Si M. Bacond a affaire à nous, qu'il vienne nous trouver," me répond l'une d'elle; "quint à vous, vous connaissez le proverbe : qui a fait " des sottises les boit," puis elles me fermèrent la porte au nez.

A vrai dire, ma toilette, quoique plus complète que celle de M. Bacond n'était pas toujours bien propre à inspirer une haute confiance. Un bonnet Touge sur la tête, une chemise, un pantalon et des l)as dans les pieds, tel était mon accoutrement. Je n'eus pas le temps, comme vous pouvez penser, d'aller porter la réponse à mon compagnon, je con-

tînuai quelques portes plus loin. J'entrai dans une maison de modeste apparence ; un homme et une femme se trouvaient dans la chambre d'entréo.

De grâce/* leur dis-je, "la police est à mes

trousses pour affaires politiques, sauvez-moi,'*

" Vite," dit la femme à son mari, " ouvre la cave " et va le cacher dans le fenil."

Aussitôt dit, aussitôt fait. Un instant après il revint m'apporter des couvertes et de quoi manger. A peine avait-il fermé la trappe de la cave, à son retour à la maison, que la police entra brusquement.

" Un homme est-il entré ici."

" Oui," réponds mon protecteur, en frappant 1© . " pied, ces gueux font des mauvais coups et veulent " qu'on les cache. Je Tai s à la porte."

Sur ce, la police le remercia et continua ses perquisitions dans les maisons voisines. Par bonheur, c'était un dimanche, et pendant la messe ; il n'y avait personne dans la rue ni aux fenêtres, personne non plus ne m'avait vu entrer.

J Vers cinq heures du soir, la femme vint me dire qu'une dame vêtue de noir était venue me demander, sur la réponse que nous lui fîmes que nous n'avions pas voulu vous recevoir, elle s'est mise à pleurer et nous a reproché notre dureté : Vous avoir donné asile était, nous dit-elle, un acte d'héroïsme et de patriotisme qu'elle n'eut pas craint de payer de sa vie.

Cette femme n'est plus, elle a été moissonnée à la fleur de son âge ! Si mes prières de tous les jours ont été exaucées, elle a dû. retrouver là-haut, du

Dieu qui compte le verre d'eau donné au pauvre, la récompense des larmes de pitié qu'elle a versées sur le malheur d'un proscrit inconnu.

Cependant les heures s'écoulaient, j'appris de l'homme généreux qui m'avait donné l'hospitalité que la maison de M. Bacond avait été bouleversée de la cave au grenier, qu'un nouveau renfort était arrivé à la police, que tout le quarré des maisons ob. nous nous trouvions était cerné, que le lendemain on devait faire les perquisitions les plus minutieuses dans toutes les maisons, l'obscurité ne leur permettant pas de les continuer le même soir.

Détenniné à sortir coûte que coûte, je priai mon hôte de tâcher de se procurer des vêtements pareils aux siens, ce à quoi il se prêta de bon cœur. Alors je lui fis allumer sa pipe et l'envoyai se promener de long en large, sous le porche, dans la rue, lui recommandant de passer et de repasser devant les hommes de police, de lier conversation avec eux, puis de revenir me dire oii en étaient les choses.

Lorsque la nuit fut entièrement venue, je revêtis les habits qu'il m'avait apportés, et qui étaient en tous points semblables aux siens, j 'allumai à mon tour ma pipe,pui8, j'allai me promener sous le porche. Je passai et repassai devant les hommes de police, puis à la fin je m'éloignai tranquillement. Un instant après, j'étais hors de tout danger.

Puisse le ciel rendre avec usure à ces braves gens ce qu'ils ont fait pour moi ! ma reconnaissance pour eux ne s'éteindra qu'avec la vie.

Du faubourg Saint-Jean, je descendis à 8t Eoch.

J'allai frapper à plusieurs portes, chez des amis; mon affaire n'était plus un mystère pour personne. Partout on me répondait : Nous tous donnerions logement bien volontiers, mais l'un, son frère avait gagné la campagne, et la police, d'une minute à l'autre, pouvait venir faire des recherches ; l'autre, un warrant était levé contre son mari, et il avait pris la fuite; celui-ci c'était l'oncle, celui-là le cousin. Bref, de porte en porte, je marchai jusque vers onze heures du soir, sans réussir à me faire ouvrir.

Enfin je songeai à un proche parent, et aussitôt je m'y rendis. En m'apercevant, le brave homme crut voir la tête de Méduse lui apparaître, à en juger du moins par ses contenances. Il m'offrit de l'argent, des vivres, mais il me supplia, de m'éloigner. Je n'avais besoin ni de l'un ni de l'autre ; ce qu'il me fallait c'était un logement. Le froid était intense, et je me trouvais glacé.

Il me vint alors à l'idée qu'un M. N ,

avec lequel j'avais, pendant plusieurs années, voyagé dans les Etats-Unis, résidait dans les environs, c'était mon dernier refuge ; aussitôt je m'acheminai vei^ sa demeure, là l'hospitalité me fut donnée de bon cœur. Seul peut-être dans Québec il n'était pas dans mon secret. Instruit par l'expérience, je remis au lendemain les confidences. Je passai chez lui une nuit comme je n'en avais pas eue depuis longtemps.

Le matin, je fis prier M. N de vouloir

bien monter à ma chambre, et alora je lui fis l'histoire de ce qui s'était passé. Il me blâma de

mon peu de confiance en lui, et m'asâUia que je pouvais demeurer chez lui, aussi longtemps qu'il me plairait, et que j'y étais en parfaite sûreté ; puis il me laissa pour aller prier M. J. T. Taschereau^ avocat, (maintenant l'un des Juges de la Cour Suprême du Canada), de vouloir bien, venir chez lui^ que je désirais lui parler. M. Taschereau arriva quelques instants après, il avait entendu parler de tout ce qui s'était passé. Ce que je désirais surtout, c'était d'être admis à caution. Ce monsieur me dit qu'il voyait peu de moyens d'y réussir, mais qu'il allait toutefois consulter quelques amis, et qu'il reviendrait me donner une réponse vers le soir.

En effet, au temps dit, il revint, m'apportant de fâcheuses nouvelles. Aucun moyen d'être admis à caution, tout le quarré des maisons d'où je m'étais échappé avait été infructueusement bouleversé, ce qui avait exaspéré les hauts fonctionnaires contre moi. M. Taschereau me conseilla fortement de m'éloigner et d'aller passer quelques temps dans les Etats-Unis ; il m'assura qu'aussitôt l'effervescence calmée, il travaillerait de toutes ses forces à me faire admettre à caution. Ce plan mettait ma tête en sûreté, mais d'un autre côté me ruinait entièrement. En prison, je pouvais du moins veiller à mon commerce, et mes enfants auraient du pain ; tandis qu'en m'éloignant ils deviendraient, pour ainsi dire, à la merci de la charité publique. M. Taschereau fut assez bon pour me donner des consolations et me dire d'espérer.

Je résolus toutefois de m'éloigner de St. Eoch. Pendant la nuit, je m'embarquai dans une chaloupe

qui me conduisit à la Pointe-Lévîs. Il était à peu près minuit lorsque nous arrivâmes de Tautre côté ; pourtant, à ma grande surprise, cinq hommes paraissaient attendi'e notre débarquement sur le rivage. Pour moi, chaque homme avait pris la transformation de policeman, je n'entretins aucun doute qu'ils étaient là pour m'arrêter.

J'engendrai chicane aux hommes de la chaloupe, leur soutenant que je les avais payés pour me conduire à l'Ile d'Orléans, pour y recueillir les débris d'une prétendue cage égrainee. Surpris d'abord, les matelots ripostèrent chaleureusement ; de mon côté, je soutins ma prétention et la chicane allait s'échaufTant, peut-être aurais-je gagné des coups en arrivant sur la plage, si les braves gens que je craignais être des hommes de police, ne fussent venus prendre ma part. C'étaient des journaliers qui attendaient, depuis quelques heures, une chaloupe pour retourner en ville. Quoi qu'il en soit, je laissai mes matelots en leur promettant qu'ils auraient de mes nouvelles ; certes je suis certain qu'au lieu de me prendre pour un déserteur politique, ils durent plutôt penser que j'étais déserteur de quelque maison de santé.

De la Pointe-Lévis je gagnai à pied St. Henri : je me réfugiai chez un de mes voisins où je séjournai plusieurs jours. Une simple cloison de bois me séparait du reste de la famille. Tous les jours, il y avait conciliabule; chaque voisin venait fumer la pipe, et presque toujours j'étais le sujet de la conversation.

" S'ils lô prennent," disait l*un, " ils vont lui ôter tous ses biens et le chasser du pays." " Non ", disait l'autre, " ils vont plutôt l'exiler ou le mettre en prison pour le reste de ses jours. " " Je pense, moi, " reprenait un troisième, " que s'ils le prennent, pas de rémission, ils vont le pendre." " Oui, " ajoutait un quatrième, " s'ils le prennent, mais je t'en foue^ il a gagné l'Amérique. "

Quelque peu rassurantes que fussent ces perspectives de mon avenir, du moins tel qu'on me le faisait, j'avoue qu'elles égayaient mes longues heures de solitude et d'isolement du jour. La nuit, je recevais des visites de ma femme et d'amis intimes. Bien qu'elles me fussent faites avec la plus grande précaution, elles ne laissèrent pas que d'éveiller quelques soupçons, je dus donc changer de place.

Pendant ce temps, la police vint faire des perquisitions chez moi ; elle s'y conduisit de la manière la plus brutale. Après que les hommes de police eurent fini leurs recherches, ils demandèrent à ma femme où j'étais, elle leur répondit que je voyageais dans les Etats ; ils lui dirent qu'aussitôt que je serais de retour j'eusse à descendre à Québec.

Je reçus dans le même temps plusieurs visites de Québec, j'allai même veiller dans les paroisses voisines. Enfin on me conseilla de retourner à Québec, comme étant un lieu plus sûr. Je partis de nuit pour m'y rendre, un canot m'attendait à la Pointe-Lévis, pour me traverser, mais il était écrit que je devais avoir des désappointements jusqu'à la fin. Eendu en ville, je ne trouvai

au débarcadère aucune des personnes qui devaient m'y attendre. Je m'acheminai seul vers St. Eoch, oii je me rendis chez un ami ; ceux qui devaient venir k ma rencontre arrivèrent presqu'en même temps que moi. Ce fut par u# malentendu qu'ils ne s'étaient pas trouvés à leur poste.

Je passai cinq semaines dans St. Eoch, changeant souvent de logement, partout j'étais le sujet d'une véritable ovation. Eenfermé le jour, je sortais le soir, et plus d'une fois, je me suis trouvé face à face avec la police.

Un soir que je m'étais attardé en ville, lorsque je voulus redescendre chez moi les portes étaient fermées, je m'avançai vers la sentinelle et le. priai de m' ouvrir, ce qu'elle fit volontiers.

Mon nom était changé, on ne m'appelait plus que M. Giroux. Ce changement de nom faillit être la cause d'un fâcheux accident. Un soir que je veillais dans un hôtel, avec quelques-uns de mes amis, je rencontrai un compagnon d'enfance. Cet homme ignorait ce qui s'était passé. M'ayant toujours entendu appeler Giroux, dans le cours de la veillée, il s'impatienta à la fin et leur dit :

" Si c'est pour me mystifier que vous appelez " cet homme Giroux, vous perdez votre temps ; " c'est Jean-Baptiste Carrier, de St. Henri, que " je connais mieux que vous." A ces mots nous nous levâmes spontanément; je lui expliquai, en particulier, pourquoi j'avais changé de nom. Jamais homme ne fut plus mortifié, il se confondit en ■excuses, mais le coup était porté et nous décam-

pâmes au pins vite. J'allai, ce soir là, loger chez d'autres personnes que celles qui m'accompagnaient.

Enfin, grâce aux hommes généreux qui voulurent bien s'intéresser à moi, grâce surtout au dévouement de mon inappréciable avocat, M. J. T. Taschereau, je fus admis à caution dans les derniers jours de décembre. Le cautionnement était de £500, pour répondre à mon procès qui devait avoir lieu au premier terme de la cour criminelle. L'amnistie royale vint heureusement étendre ses bienfaits sur nous.

Quant à M. Bacond, (*) j'appris qu'il s'était réfugié chez ces mêmes demoiselles, dont j'ai parlé plus haut, et lorsque la police vint faire des recherches dans cette maison, pris à l'improviste, il se cacha derrière une porte, fut assez heureux pour lui échapper, sous un travestissement de femme, et gagna ensuite la campagne et de là les Etats.

(•) Ce brave compagnon de M. Carrier, devenu orphelin très-jeune, avait été élevé par un M. Bacond : voilà pourquoi on le désignait le plus souvent, dans le temps, de ce nom. Sorti de la maison de son père adoptif, il prit alors son véritable nom. Ce n'était autre que l'estimé et regretté John Heath, écr., N. P., Régistrateur du Comté de Témiscouata, mort il y a quelques années

CHAPITEE Vn.

Suspension des Juges Panet, Bédard et Vallîères.— Exécution des douze condamnés. — Déclaration de M. de Lorimier. — Acte d'Union.

Après une aussi longue digression, il nous faut revenir à la suite des événements politiques, et enregistrer les conséquences fatales des derniers mouvements insurrectionnels.

On conçoit facilement que le gouvernement colonial qui. Tannée précédente, avait été froissé de la mesure pleine d'humanité de lord Durham, à Tégard des prisonniers, devait, cette année, se porter à la plus grande sévérité. En ejffet, comme mesure provisoire il commença à faire armer de nouveau les citoyens sur lesquels il avait droit de compter, et il maintint un grand nombre de volontaires sous les armes. Il continua à destituer des officiers canadiens, et fit rayer de la liste de la magistrature beaucoup

de juges de paix. De plus, il suspendit trois juges canadiens, MM. Panet et Bédard, de Québec, et Vallières, des Trois-Eivières ; cette suspension eut lieu sous les circonstances suivantes :

, On se rappelle que sir John Colborne et son con-

seil avait, par une ordonnance spéciale, suspendu Vhaheas corpus ; or, plusieurs jurisconsultes, et même des juges, prétendaient que cette ordonnance était inconstitutionnelle, parce que l'acte impérial, en vertu duquel ils agissaient, ne leur conférait pas ce pouvoir.

n y avait alors, à Québec, beaucoup de prisonniers arrêtés comme fauteurs de l'insurrection et amis des rebelles (*) j pour plus de sûreté, ils avaient été transportés de la prison commune à la citadelle ; l'un d'eux, M. Teed, fit auprès de MM. Panet et Bédard, la demande d'un bref à^habeas corpus, pour être mis en liberté sous caution. Le bref fut accordé et ordre fut ordonné de conduire le prisonnier devant les juges ; celui-ci répondit que cela n'était pas en son pouvoir, attendu que M. Teed, bien avant la signification du bref, avait été, par ordre d'autorité supérieure, transporté à la citadelle. Les

(*) Entre antres prisonniers arrêtés se trouvaient M. Chasseur, naturaliste,M. Trudeau, marchand,M. Jos. Légarô, artiste, M. Aubin, rédacteur du Fantasque, M. Connolly, y marchand de &rine, M. Teed, tailleur, le Dr. Rousseau,

de Québec, etc. M. J. G. Barthe fut aussi arrêté à Trois- Rivières pour avoir publié dans le Fantasque un morceau de poésie dédié aux exilés politique. Enfin M. Etienne Parent fut aussi arrêté et détenu pendant cinq mois dans la prison de Québec, il fut libéré sons caution.

juges lancèrent alors un mandat d'amener contre le colonel BowleS; commandant de la garnison de la citadelle, mais comme les portes de la forteresse restaient fermées et que le commandant ne sortait pas, le mandat ne put être exécuté.

A Trois-Rivières, le Juge Vallières partageait Topinion de ses collègues de Québec, et en vertu des mêmes procédures il fit remettre en liberté, soua caution, un nommé Houde qui avait été emprisonné comme séditieux.

Sir John Colbome suspendit immédiatement les trois juges, après avoir, paraît-il, pris Tavis des juges Stuart et Bowen qui étaient d'une opinion contraire à leurs collègues canadiens, mais qui, lorsque la première demande avait été faite, étaient absents de la ville.

Dès qu'il eut reçu avis de sa suspension, le j|Uge Bédard partit de suite pour l'Angleterre, afin d'aller soumettre sa cause et celle des autres juges suspendus aux autorités impériales ; il s'ensuivit une longue et volumineuse correspondance entre lui et le ministre des colonies ; on n'a jamais pu savoir l'opinion des officiers en loi de la couronne au sujet de la validité de l'ordonnance de Sir John Colborne. Quant aux trois juges, peu de temps avant l'union, ils furent réintégrés dans leurs fonctions.

Peu après le retour de Sir John de sa courte et {

facile campagne, il organisa des cours martiales, pour faire le procès des prisonniers qu'il ramenait et de ceux qui encombraient la prison de Montréal ; cette cour était composée de quatorze officiers de l'armée

régulière, MM. Charles Day et Dominique Mondelet conduisaient les poursuites ai^ nom de la Couronne.

Ces conseils de guerre condamnèrent quarantesept accusés à la déportation, et quatre-vingt-neuf à mort. Les biens des condamnés furent confisqués.

La faction ultra-loyale était dans la jubilation, son principal organe, le Herald de Montréal, disait avec complaisance :

" Nous avons vu la nouvelle potence faite par M. " Brondson, et nous croyons qu'elle va être aujour- " d*liui élevée en face de la nouvelle prison, de " sorte que les rebelles qui y sont renfermés pourront " jouir d'une perspective qui ne manquera pas, sans " doute, d'avoir Teffet de produire chez eux un ** sommeil profond et des songes agréables. Six ou

sept pourront s'y tenir à Taise, mais dans un cas

pressé, un plus grand nombre peut y trouver « place."

Les sentences des quatre-vingt-neuf condamnés à mort furent presque toutes commuées, car, de ce nombre, douze seulement périrent sur Téchafaud à difiPérentes intervalles.

Les premiers qui souffrirent la mort furent Joseph N. Cardinal et Joseph Duquet ; ils furent exécutés le 23 décembre 1838. Tous deux étaient à la tête du parti d'insurgés qui avait été pris à Caughnawaga par les sauvages, au moment où ils allaient profiter du temps de la messe pour s'emparer de leurs armes et de leurs provisions.

Cardinal était notaire, il avait été membre de la chambre ; Duquet étudiait le notariat sous lui, c'était

un tout jeune homme, son exécution causa de profonds regrets et fit une grande sensation. Tous deux étaient impliqués dans la première insurrection, et après l'amnistie ils se rejetèrent de nouveau à la tête du mouvement.

Le 18 janvier 1839, cinq autres condamnés subirent la mort : Becoigne, Robert, les deux frères Sanguinet et Hamelin. Enfin le 15 février eut lieu la dernière scène de ce drame, ce fut Texécution de Hindelang, Norbonne, Nicolas, Douais et Chevalier de Lorimier.

Hindelang était ce jeune français qui avait pris du service dans les rangs des patriotes, et avait été fait prisonnier à Odelltown ; Nicolas et Douais étaient les mêmes personnes qui. Tannée précédente, avaient été mises en accusation comme coupables du meurtre de Chartrand, et qui avaient été acquittés par le juré. Quant à Chevalier de Lorimier, c'était un jeune homme très-estimé, appartenant à une bonne famille; son exécution causa de grands regrets, il avait les sympathies de toutes les classes de la société.

" On ne peut," dit Grarneau, " lire sans être ému " les dernières lettres de Chevalier de Lorimier à sa '* famille et à ses amis, dans lesquelles il proteste " de la sincérité de ses convictions ; il signa, avant *' de marcher au supplice, une déclaration de ses '* principes qui témoignent de sa bonne foi, et qui " prouvent le danger qu'il y a de répandre des doc- *' trines qui peuvent entraîner des conséquences ** aussi désastreuses."

^ 187 — Yoid le texte de la déclaration de M. de Lorimier :

DjîCLABATIOX DB M. DE LOBIHIER.

Prison de Montréal, 13 février, 1839,

11 heures du soir.

Le public, et mes amis en particulier, attendent peut-être une déclaration sincère de mes sentiments. A rheure fatale qui doit nous séparer de la terre, les opinions sont toujours regardées et reçues avec plus d'impartialité ; Thomme chrétien se dépouille en ce moment du voile qui a obscurci beaucoup de ses actions pour se laisser voir en plein jour. L'intérêt et les passions expirent avec son âme. Pour ma part, à la veille de rendre mon esprit à mon créateur, je ne désire que faire connaître ce que je ressens et ce que je pense. Je ne prendrais pas ce parti, si je ne craignais qu'on représentât mes sentiments sous un faux jour. On sait que la mort ne parle plus, et la même raison d'état qui me fait expirer sur l'échafaud, pour ma conduite politique, pourrait bien forger des contes à mon sujet. J'ai le temps et le désir de prévenir de telles fabrications, et je le fais d'une manière solennelle à mon heure dernière, non pas sur l'échafaud, environnée d'une foule insatiable de sang et stupide, mais dans le silence et les réflexions du cachot

Je meurs sans remords. Je ne désirais que le bien de mon pays dans l'insurrection, et son indépen-

danoe; mes vues et mes actions étaient sincères» n'ont été entachées d'aucuns crimes qui déshonorent l'humanité, et qui ne sont que trop communs dans l'effarescence des passions déchaînées. Depuis dixsept ou dix-huit ans, j'ai pris une part active dans presque toutes les mesures populaires, et toujours avec conviction et sincérité. Mes efforts ont été pour l'indépendance de mes compatriotes.

Nous avons été malheureux jusqu'à ce jour. La mort a déjà décimé plusieurs de mes coUahorateurs. Beaucoup sont dans les fers, un plus grand nombre sur la terre de l'exil, avec leurs propriétés détruites et leurs familles abandonnées — sans ressources — à la rigueur des froids d'un hiver canadien. Malgré tant d'infortunes, mon cœur entretient son courage et des espérances pour l'avenir. Mes amis et mes enfants verront de meilleurs jours ; ils seront libres, un pressentiment certain, ma conscience tranquille me l'assurent. Voilà ce qui me remplit de joie, lorsque tout n'est que désolation et douleur autour de moi. Les plaies de mon pays se cicatriseront ; après les malheurs de l'anarchie et d'une révolution sanglante, le paisible Canadien verra renaître le bonheur et la liberté sur le St. Laurent. Tout concourt à ce but, les exécutions mêmes. Le sang et les larmes versées sur l'autel de la patrie arrosent aujourd'hui les racines de l'arbre qui fera flotter le drapeau marqué des deux étoiles des Canadas.

Je laisse des enfants qui n'ont pour héritage que le souvenir de mes malheurs. Pauvres orphelins, c'est vous que e plains, c'est vous que la main san*

glante et arbitraire de la loi martiale frappe par ma mort. Vous n'aurez pas connu les douceurs et les avantages d'embrasser votre père aux jours d'allé- • gresse, aux jours de fête. Quand votre raison vous permettra de réfléchir, vous verrez votre père qui a expiré sur le gibet, pour des actions qui ont immortalisé celles d'autres hommes plus heureux. Le crime de votre père est dans l'irréussite : si le succès eût accompagné ses tentatives, on aurait honoré ses actions d'une mention respectable. Le crime fait la honte et non l'échafaud. Des hommes d'un mérite supérieur m'ont déjà battu la triste carrière qui me reste à parcourir — de la prison obscure au gibet. Pauvres enfants, vous n'aurez plus qu'une mère désolée, tendre et affectionnée pour appui, et si ma mort et mes sacrifices vous réduisent à l'indigence, demandez quelquefois en mon nom le pain de la vie. Je ne fus pas insensible aux malheurs de l'infortune.

Quant à vous, mes compatriotes, puisse mon exécution et celle de mes compagnons d'infortune vous être utile. Je n'ai plus que quelques heures à vivre, mais j'ai voulu partager mon temps entre mes devoirs religieux et mes devoirs envers mes compatriotes. Pour eux je meurs sur le gibet, de la mort infâme du meurtrier ; pour eux je me sépare de mes jeunes enfants, de mon épouse chérie, sans autre appui que mon industrie ; et pour eux je meurs en m'écriant :

VIVB LA LŒBBTÉ ! VIVE L'mDÉPENDANOE !

C^EVALIER DE LORIHIEB.

Cependant Sir John Colbame, qui avait été nomm^ gouverneur en janvier 1839, avait cru devoir renforcer Tarmée r^ulière pendant Thiver. Il n'y avait point, il est vrai, d'insurrection régulièrement organisée, mais les réfugiés politiques du Bas-Canada continuaient à inquiéter et à piller les habitants des frontières des Etats du Maine, Vermont et New- York. Manquant de tout, et animés du désir de la vengeance contre les loyaux, ils firent plusieuis incursions sur le territoire canadien, surtout aux alentours du lae Champlain. Ils incendièrent le» maisons, les granges, les dépendances de plusieurs*^ cultivateurs et s'emparèrent de toutes les provisions qu'ils purent transporter, après avoir maltraité et blessé les propriétaires.

Le gouvernement américain fit de son mieux pour empêcher ces déprédations. Les réfugiés politiques du Haut-Canada avaient attaqué Windsor, le Détroit, et quelques autres points, sans causer beaucoup de dommages et sans obtenir aucun succès.

Les troupes de Etats-Unis avaient enlevé aux maraudeurs leurs pièces de campagne, leurs fusils et autres munitions de guerre, la garde des frontières fut confiée à deux généraux ; le général Scott eut à surveiller depuis le Détroit jusqu'à Ogdensburg ; le général Worth commandait depuis cette dernière ville jusqu'au lac Champlain, et le re^te des frontières jusqu'au Nouveau-Brunswick.

Les services efficaces des troupes commandées par ces deux généraux empêchèrent les réfugiés de re-

nouveler leurs déprédatiouâ, et lamenèrent la sécurité parmi les habitants de la frontière canadienne.

Comme il n'y avait plus rien à redouter, ni de rintérieur ni de l'extérieur, le gouverneur crut devoir, vers le commencement de mai, licencier les volontaires; vingt-six compagnies reçurent leur congé, et il ne resta sous les armes que la cavalerie de Montréal et les dragons légers de la Eeine.

Dans le cours de Thiver le conseil spécial s'était assemblé pendant deux mois consécutifs, et avait passé soixante et sept ordonnances ayant rapport à la police, aux procédures judiciaires, aux lois civiles, etc., etc. Il passa aussi une ordonnance pour confirmer Texistence des Sulpiciens comme corporation civile, et reconnaître la validité de leurs titres aux diverses seigneuries dont ils étaient en possession. Cette ordonnance ne reçut son plein et entier effet que sous Poulett Thompson.

La Cour martiale avait siégé jusqu'au commencement de mai ; ceux qui avaient été condamnés à la déportation, ceux dont la sentence de mort avait été commuée, et les condamnés politiques du Haut- Canada, en tout 151 personnes, furent transportés dans les colonies pénales de l'Australie. Ils partirent le 26 septembre 1839, sur un vaisseau-transport de la marine royale, et arrivèrent heureusement à leur destination.

Ces exilés furent tous, dans l'espace de cinq ans, rappelés dans la patrie ; il en fut de même des réfugiés politiques aux Etats-Unis, qui eurent la permission de rentrer dans le pays, grâce à l'intervention

des membres de TAssemblée Législative sous l'Usion.

En outre des accusés qui avaient été traduit^ devant les cours martiales, il y eut d'autres accusations portées devant les tribunaux réguliers, à Montréal, aux assises criminelles de septembre (1839). Ainsi, le grand juré trouva matière à procès contre six personnes accusées d'avoir pris part aux pillages du manoir de Caldwell, et il mit en accusation, comme coupables de haute-trahison, MM. Papineau, Eobert Nelson, B. O'Callaghan et T. S. Brown.

L'accusation portée contre M. papineau resta en suspens jusqu'à l'élévation de M. Lafontaine au poste de procureur-général du Bas-Canada, sous l'administration de Bagot. Bien que de graves difficultés se fussent élevées entre lui et M. Papineau, en 1837, en prenant possession de son portefeuille M. Lafontaine mit pour condition de son acceptation, que toutes les poursuites criminelles en suspens, contre tous les acteurs principaux de la révolte, seraient abandonnées ; la mort soudaine de Sir Charles Bagot fit que cet abandon n'eut lieu que sous Sir Charles Metcalfe.

M. Papineau résidait alors en France, et les autres accusés aux Etats-Unis. M. Papineau revint au Canada en 1844, et en 1846, par un vote unanime de l'Assemblée Législative, la somme de dix-huit mille piastres lui fut accordée, comme arrérages de ses appointements d'orateur de la ci-devant Assemblée Législative du Bas-Canada.

Enfin, la conséquence politique la plus importante

de la rébellion fut FActe d'union du Haut et du Bas-Canada ; il fut introduit dans le Parlement anglais en juin 1839, sur proposition de lord John Eussell, mais son adoption fut ajournée à la session suivante, pour le faire d'abord approuver par les provinces intéressées.

Pour préparer les voies, le gouvernement anglais nomma gouverneur Poulett Thompson, président de la Chambre de Commerce de Londres, membre du Parlement, et réformateur radical.

n arriva à Québec le 17 octobre, assembla le conseil spécial, et le 11 novembre il lui fit approuver le projet de TUnion ; MM. Neilson, Cuthbert et Quesnel votèrent contre ; (*) puis le nouveau gouverneur partit pour Toronto, oh il obtint le même succès auprès de la chambre d'assemblée haut-canadienne.

On ne saurait dire que les conséquences de cette union ont été malheureuses pour nous, bien au contraire ; mais il faut la considérer telle qu'elle nous était offerte alors, et dans ce cas elle était entachée d'une injustice révoltante.

D'abord, d'après le projet, les dettes devaient être payées par l'Union, or, le Haut-Canada devait un million de louis, et le Bas-Canada n'avait pas de dettes ; en second lieu, la représentation parlementaire devait être partagée également, or, la population

(*) Le conseU spécial était composé du juge-en-chef Stoart, et de MM. Cathbert, Pothier. de Lérj, de Bocheblave, Quesnel, Taché, Moffatt, McGiU. Neilson, Genard, Ohristie, Walker, Molson, Harwood, Haie (de Sherbrooke), Wainwrîght et Haie (de Portneuf).

du Bas-Canada était presque double de celle du Haut-Canada. Enfin, et pour remonter aux idées que lord Durham exprimait dans son fameux rapport, rUnion était proposée, non pas ostensiblement il est vrai, mais en réalité, pour noyer, dans la députation, l'élément français par une majorité anglaise. Aussi, le Bas-Canada, le clergé en tête, protesta-t-il contre ce projet ; plus de 40,000 signatures furent apposées à la pétition envoyée en Angleterre contre l'acte de TUnion. Mais le gouvernement anglais, fort de l'approbation des chambres du Haut-Canada et de celle du conseil spécial de notre province, pressa l'adoption de la mesure.

Elle fut emportée presqu'à l'unanimité dans la chambre des communes et dans celle des pairs, et reçut la sanction royale le 23 juillet 1840 ; mais, par clause spéciale, elle ne devait entrer en force que le 10 février 1841, et c'est à compter de cette date que les deux provinces furent réunies.

Cette union politique, pendant laquelle le commerce, l'industrie, l'agriculture firent des progrès immenses en Canada, a duré jusqu'à la Confédération.

NOTE DE TAUTEUR.

En poursuivant mes recherches, je me suis aperçu que le travail que j^avais entrepris demandait plus de temps que mes occupations me permettaient d^ coixsacrer, et un espace plus étendu que les limites que je m*étais assignées. En élargissant le cadre de cet ouvrage, en étudiant avec soin le développement des idées poKtiques, non-seuleme^jt dans le Bas- Canada, mais aussi dans le Haut-Canada, le Nouveau-Brunswick et la N^ouvelle-Ecosse, il y aurait là matière à un ouvrage considérable et très-intéressant.

Ce n^est donc qu'une esquisse historique de Tinsurrection bas-canadienne que j*ai faite, aussi correcte et aussi complète qu'il m*a été possible. Je laisse à d'autres plus capables et plus versés que moi dans ces études historiques, le soin de développer ce travail, et de traiter cette partie de notre histoire politique avec le talent et l'importance qu'elle mérite.

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