ERNEST THORIN, ÉDITEUR
LIBRAIRE DES ÉCOLES FRANÇAISES d’aTHÈNES ET DE ROME DU COLLÈGE DE FRANCE ET DE L’ÉCOLE NORMALE SUPÉRIEURE 7, RUE DE MÉDICIS, 7
THE J. PAUL GtTTY CENTER UBRARy
PRÉFACE
On a souvent écrit sur le rôle et la condition des prêtres dans l’antiquité hellénique. Si la question a donné lieu à peu de mémoires importants , elle a été traitée avec plus ou moins d’étendue dans tous les ouvrages qui embrassent l’histoire de la civilisation religieuse en Grèce (1).
Ces études, de valeur très inégale, ont ce caractère commun , qu’elles présentent le sacerdoce grec dans ses traits généraux , sans distinction d’époque ou de pays. Parmi les témoignages qu’elles rassemblent, les uns se rapportent à la société homérique, d’autres aux siècles de Périclès ou d’Alexandre , d’autres aux temps romains. On passe indifféremment d’Athènes à Lacédémone, de Lacédémone à Delphes ou à Corinthe, de la Grèce propre dans les îles , en Crète, à Rhodes, en Asie Mineure.
Ainsi considéré , il semble que le ministère sacré ait été une institution à part, toujours semblable à elle-même d’un bout à l’autre de la Grèce, et qui se développait, en dehors de toutes circonstances chronologiques et sociales , dans la pleine indépendance de ses traditions et de ses privilèges. Si la prêtrise chrétienne demeure aujourd’hui ce qu’elle était
(1) Je n’ai pas à en faire ici l'énumération. Il convient seulement de citer en particulier un traité de Kreuser, Ver Hellenen Priesterstaat (Mayence, 1822) ; un autre d’Adrian , Die Priesterinnen der Griechen (Francfort , 1822) ; un mémoire de Giess sur les prêtres homériques ( Quæstiones de re sacerdotali Græcorum Hanau, 1850); une dissertation de Bœckh à propos d’une inscription d’Halicarl nasse (De Græcorum sacerdotiis, reproduite dans les Gesammelte kleine Schriften , tome IV, p. 331 et suiv.) ; enfin les chapitres relatifs au sacerdoce dans Y Histoire des religions de la Grèce de M. Maury (tome II, p. 381-431), dans le Lchrbuch der gottesdienstlichen AUerlhümer der Griechen de K. F. Hermann (p. 204- 226), et dans les Griechische Alterthümer de Schœmann, t. II, p. 410-439).
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il y a cinq ou dix siècles, et n’est pas autre en Irlande qu’en Italie , en France qu’en Espagne , il n’en était pas de même pour les sacerdoces antiques, faute d’unité dans la religion. Les tribus helléniques, issues d’une même race, avaient bien sur les rapports entre les dieux et les hommes des idées analogues ; mais ces idées avaient pris mille formes différentes, Les cultes qui en étaient l’expression variaient d’un sanctuaire à l’autre. Chacun d’eux avait ses coutumes propres. Chacun d’eux avait aussi ses ministres , dont la condition était déterminée par certaines traditions locales. Ici l’on voyait une prêtresse élue par les suffrages populaires; là, au lieu d’une prêtresse, c’était un prêtre ; au lieu d’une élection, un tirage au sort ; ailleurs, le sacerdoce était l’héritage d’une famille ; plus loin, il devenait un office vénal. Ses attributions, ses charges, ses droits n’avaient rien d’uniforme. Pour comprendre son rôle, il importe de ne pas le détacher, comme on l’a fait, du milieu particulier où il s’exerçait. On a dû s’y résigner, quand la science en était encore à recueillir et à mettre en ordre les rares textes dont elle disposait. Aujourd’hui qu’elle a des ressources nouvelles, on peut songer à une autre méthode.
Il en est une qui consisterait à examiner séparément chaque culte local. On en rechercherait les origines, le développement historique, les usages, et l’on serait naturellement amené à montrer dans le détail le rôle du prêtre ou des prêtres chargés de l’administrer. On aurait ainsi une série de monographies, comme celles qu’on nous a données sur Delphes ou sur Dodone et qu’on nous promet sur Délos et sur Olympie. Rien ne serait plus intéressant et plus fécond en résultats scientifiques. Malheureusement, parmi les cultes de la Grèce, bien peu étaient aussi importants que ceux dont je viens de parler; il n’y en a guère qui aient laissé d’euxmêmes autant de souvenirs et de monuments. La plupart ont disparu sans qu’on en retrouve les traces dans la littérature ou dans les ruines.
Aussi bien, cette méthode, si précise qu’elle soit, n’est pas elle-même celle qui se prête le mieux à l’étude des institutions sacerdotales. Elle suppose les cultes helléniques, non
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seulement distincts les uns des autres, mais encore tout à fait isolés. Or, ne voyons-nous pas que la plupart étaient groupés suivant certaines régions : ici les cultes lacédémoniens , là ceux de Thèbes, ailleurs ceux de Mégare, d’Argos, d’Athènes, de Corinthe? La dispersion absolue n’avait existé qu’à l’origine, quand les populations répandues par la Grèce n’avaient encore entre elles aucun lien et ne formaient pas de sociétés régulières. Du jour où elles s’étaient unies , où les tribus les plus voisines les unes des autres avaient été conduites à mettre en commun leurs intérêts , leurs coutumes et leurs lois, presque tous les cultes particuliers qu’elles apportaient avec elles s’étaient trouvés rapprochés, et de cette fédération sacrée était née dans chaque contrée une religion nationale en même temps qu’une cité. Dans ce mouvement social, les cultes n’avaient pas perdu leurs traditions locales ; le sanctuaire, où chacun d’eux se concentrait, n’avait pas été déplacé; les cérémonies étaient restées les mêmes. Mais la condition du sacerdoce avait été modifiée.
Jusque-là les prêtres d’une même région étaient tous étrangers les uns aux autres : chacun d’eux priait et sacrifiait pour une petite communauté, tribu ou famille, à laquelle il appartenait, et qui n’avait aucun rapport avec les communautés les plus proches. Au contraire, quand la cité est constituée et qu’elle embrasse dans son unité une foule de tribus et de cultes divers , les prêtres , épars dans leurs temples , font partie de cette même cité. Ils prient et sacrifient en son nom. Les actes religieux , qu’ils accomplissent chacun de leur côté et dont les rites ne se ressemblent pas , ont tous un objet unique, son salut et sa prospérité. Le sacerdoce est devenu une charge d’intérêt public. Ceux qui en sont investis peuvent demeurer voués par la diversité des cultes à des liturgies différentes ; ils sont tous les citoyens, je dis plus, les magistrats d’un même Etat. Comme tels, ils s’acquittent de leurs fonctions multiples , suivant une loi commune, qui n’est pas la même à Athènes et à Lacédémone, à Sicyone et à Mégare, à Thèbes et à Halicarnasse , qui varie suivant la constitution de chaque cité, et qu’il est nécessaire d’examiner dans ses rapports avec cette constitution même.
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Il ne suffit donc pas de considérer les institutions sacerdotales dans tel ou tel sanctuaire particulier. Il faut rechercher ce qu’elles sont dans une ville déterminée. Un travail de ce genre n’a jamais été fait : je l’entreprends ici pour Athènes.
On sait encore peu de chose sur les sacerdoces athéniens. A la fin du siècle dernier, les Mémoires de l'Académie des inscriptions et belles-lettres contiennent deux études de Bougainville sous les titres suivants : Mémoire dans lequel on examine plusieurs questions générales concernant les ministres des dieux à Athènes (t. XVIII , p. 60 et suiv.) ; Eclaircissements généraux sur les familles sacerdotales de la Grèce (t. XXIII, p. 51 et suiv.). L’auteur tire un parti ingénieux des rares textes qu’il rassemble ; mais il supplée trop souvent par des conjectures à l’insuffisance des témoignages antiques, et n’a guère de la constitution athénienne qu’une idée vague. Le chapitre de Barthélemy dans le Voyage d'Anacharsis (ch. XXI, Sur la religion, les ministres sacrés et les principaux crimes contre la religion) résume le peu qu’on savait alors des institutions religieuses d’Athènes. En 1830 , Otfried Müller a publié un mémoire important sur le temple d’Atlièna Polias à l’Acropole (Minervæ Poliadis sacra et ædem in arce Athenarum illustravit K. O. M., GôttiDgue) (1). On y trouve quelques pages sur la famille sacerdotale des Etéohoutades et sur les prêtrises qu’elle avait le privilège d’exercer. L’auteur reprend les textes déjà commentés par Bougainville, les éclaire en les rapprochant de quelques inscriptions et termine par un tableau généalogique des Etéoboutades. Ce qu’Otfried Müller avait ainsi commencé pour cette famille a été développé en 1833 par Bossler (De gentibus et familiis Atticæ sacerdotalibus, Darmstadt). Son ouvrage est une série de recherches sur les Eumolpides, les Kèryces , les Phillides et sur toutes les familles de l’Attiquequi avaient, comme les Etéoboutades , la possession héréditaire d’une
(1) Ce mémoire a été reproduit dans les Kunstarchàologische Werke von K. O. Müller, tome I, pages 101 et suivantes (Berlin, Calvary, 1873).
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prêtrise. Dans les commentaires du Corpus inscriptionum græcarum , Bœckh est plusieurs fois revenu sur ces mêmes questions, qu’il a enrichies d’une foule de remarques nouvelles. Enfin , M. F. Lenormant , mettant en œuvre les documents qu’il avait eu l’heureuse fortune de recueillir luimême à Eleusis, a étudié la hiérarchie du culte éleusinien et l’organisation des familles attachées à la célébration des Mystères ( Recherches archéologiques à Eleusis, Paris, 1862).
Là se bornent les travaux auxquels l’histoire des institutions sacerdotales d’Athènes a jusqu’ici donné lieu (1). On voit que pour bien connaître ces institutions , il reste encore beaucoup à faire. Tout au plus a-t-on quelques notions générales sur certaines prêtrises privilégiées qui se transmettaient par droit patrimonial. Mais ces prêtrises ne sont pas les seules qu’on rencontre chez les Athéniens. Il y en a beaucoup d’autres qui, loin d’être héréditaires, sont ouvertes à tous les citoyens et passent chaque année d’une main dans une autre. Plusieurs sont même attribuées à des femmes. On n’a pas encore marqué nettement ces distinctions importantes ni montré quelle en était l’origine. La constitution propre des sacerdoces n’a pas été davantage déterminée. Par quels procédés les prêtres étaient-ils choisis? Quelles formalités précédaient ou accompagnaient leur entrée en charge? Quelles étaient leurs attributions dans le service journalier de la divinité, dans la célébration des sacrifices privés et publics, dans l’administration du sanctuaire? D’après quelles règles de droit public s’acquittaient-ils de leurs fonctions? Quels avantages et quels honneurs étaient attachés à l’exercice de leur ministère sacré? Quelle était enfin la mesure de leur autorité et de leur responsabilité?
Aucune de ces questions n’a encore été traitée : je me propose de les aborder ici. Je voudrais montrer ce qu’était un office sacerdotal dans la constitution athénienne et présenter comme le tableau de ses devoirs et de ses droits. Cette étude
(1) J'ai rencontré l'indication d’une courte dissertation-programme, publiée à Gleiwitz en 1854 (Heimbrod , De Athenünsium sacerdolïbus). Malgré toutes mes recherches, il m’a été impossible de me la procurer.
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sera donc limitée aux temps où cette constitution développait ses principes en toute liberté , c’est-à-dire entre le cinquième et le troisième siècles avant notre ère. D’autre part, elle n’embrassera, parmi les sacerdoces de l’Attique, que ceux qui se trouvaient liés à cette même constitution. On sait que la cité athénienne renfermait une foule de petits groupes religieux qui avaient leur vie propre et indépendante, leur gouvernement, leurs finances, leur culte et par conséquent leurs prêtres. Chacune de ces associations, tribus, phratries, dèmes , corporations de toute espèce, avait réglé à sa manière les charges et les privilèges de son sacerdoce. Nous n’aurons pas à entrer dans l’infinie multiplicité de ces détails. Nous nous en tiendrons aux sacerdoces qu’on pourrait appeler publics , à ceux qui célébraient des sacrifices au nom du Peuple athénien tout entier et dans les temples des divinités nationales.
La plupart de ces sacerdoces , qui étaient fort nombreux , n’ont laissé aucun souvenir. Faute de pouvoir les signaler tous, j’ai essayé de dresser une liste des divinités auxquelles les Athéniens offraient des hommages officiels et pour le culte desquelles il est à présumer que la cité avait des prêtres. Cette liste se trouve à la fin du volume, dans l 'Appendice. J’y ai réuni tous les renseignements qui peuvent avoir quelque intérêt pour l’histoire de chaque sacerdoce en particulier. On verra à quels rares témoignages nous sommes le plus souvent réduits.
Les documents dont nous ferons le plus fréquent usage sont les textes épigraphiques, qui se sont tant multipliés depuis vingt ans. J’ai déjà parlé des recherches de M. Lenormant à Eleusis en 1860, et du parti qu’il en a tiré. Vers la même époque, la Société archéologique d’Athènes découvrait, au pied de la pente septentrionale de l’Acropole , la série des stèles éphébiques, si riches de renseignements sur les institutions politiques et religieuses des Athéniens. En 1861, des travaux , entrepris au théâtre de Dionysos , ont dégagé les gradins de l’amphithéâtre et mis au jour une centaine d’ins-
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criptions qui marquaient les places assignées aux différents prêtres athéniens pour les représentations dramatiques. Depuis , il n’y a guère d’année qui n’ait apporté son contingent de découvertes. Aucun des sondages qui ont été exécutés soit au sommet de l’Acropole, soit à divers points de l’Agora moderne, n’ont été stériles. Mais rien n’égale la moisson recueillie il y a cinq ans sur le versant méridional de l’Acropole. Le nombre des marbres trouvés dans les ruines de l’Asclèpieion s’élève à plus d’un millier. Grâce à la publication du' Corpus inscriptionum atticarum de MM. Kirchhofî, Kôhler et Dittenberger, grâce aussi aux recueils périodiques qui paraissent à Athènes, tels que l’Ae^vatov, les MiUheilungen des deutschen archaeologischen Institutes in Athen et le Bulletin de correspondance hellénique, la plupart de ces documents sont aujourd’hui dans le domaine commun.
Parmi ces nombreuses inscriptions, j’en dois signaler plusieurs auxquelles j’aurai surtout l’occasion de recourir : ce sont les décrets par lesquels l’Assemblée du peuple accorde des éloges publics et une couronne à certains prêtres, qui se sont bien acquittés de leurs fondions, ainsi qu’à quelques autres magistrats, archontes, prytanes, stratèges, qui ont offert avec piété, et pour le plus grand bien de la cité , les divers sacrifices dont le soin leur était dévolu. Ces textes , souvent remplis de formules banales et de considérants vagues, nous seront néanmoins d’un grand secours. En les comparant les uns aux autres , en les commentant par des passages d’auteurs, des scolies, des gloses de lexicographes , on peut essayer de les éclairer, et y retrouver le détail des attributions sacerdotales. Le nombre et l’étendue de ces décrets ne permettait pas de les reproduire ici. Dans la seconde partie de V Appendice , j’en cite quatre seulement, qui ont été découverts plus récemment que les autres et que M. Kôhler n’a pas encore publiés dans le Corpus.
On pourra s’étonner qu’étudiant les sacerdoces athéniens du cinquième au troisième siècles, nous nous servions si souvent de documents postérieurs soit à l’époque macédonienne, soit à laconquête romaine, soit même à l’établissement de l’empire. Il faut se rappeler que les anciens , et surtout les Athéniens,