REMARQUES SUR LES ÉLÉMENTS ESSENTIELS D'UN SACRIFICE
Qu'il me soit permis d'ajouter quelques remarques sur le sacrifice en général et sur ses éléments essentiels. L'auteur de la traduction anglaise du « Manuel de Théologie, » citant le
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théologien et apologiste allemand bien connu, le D^" Paul Schanz, donne du sacrifice la définition et l'explication que voici : « Le sacrifice en général est l'offrande faite à Dieu par un ministre autorisé, d'une chose qui lui appartient, laquelle chose est transformée par la consécration du ministre, et passe ainsi sous le domaine de Dieu, qui accepte l'offrande pour la sanctification de celui qui la fait. » Le sacrifice personnel qui réside dans l'abandon que l'on fait de la chose offerte coopère à la même fin que le sacrifice lui-même : hommage à la Divinité, reconnaissance, réparation, impétration, — en un mot, à la sanctification de l'homme. Les pères et les scolastiques ont des aperçus particuliers sur le côté juridique des sacrifices ; mais toutefois sans négliger le but, qui est la sanctification et l'union avec Dieu. Saint Augustin reconnaît comme un sacrifice réel toute œuvre accomplie pour établir une sainte union entre Dieu et nous. Saint Thomas a plusieurs définitions ou quasi-définitions : « Dans les oblations et les sacrifices l'homme offrait à Dieu des choses qui lui appartenaient pour reconnaître qu'il les tenait de Dieu. A proprement parler, un sacrifice est quelque chose que l'on fait pour rendre à Dieu l'honneur qui lui est dû et pour l'apaiser, afin d'unir parfaitement l'esprit de l'homme avec Dieu. Le mot « sacrifice » indique que l'homme fait une chose sacrée. »
Plus tard, l'expression scolastique al iqiiid facer e circa rem ohlatam (faire quelque chose pour le don), fut remplacée par conficere rem (faire le don — Suarez) ; et dans la suite, ces termes s'expliquèrent dans le sens de conficere per immutatîonem (faire au moyen d'un changement). Vasquez serra cette notion encore de plus près en représentant confectio dans le sens de destruction immutatio par demutatio^ c'est-à-dire,
changement en pire; et expliquait le dominîitm Del par l'empire divin sur la vie et la mort. Franzelin et plusieurs théologiens (je dirais^ la plupart des théologiens), font entrer les éléments suivants dans la notion du sacrifice : « Le sacrifice est une offrande faite à Dieu par la destruction ou la quasi-destruction, d'un objet sensible, une offrande de ce genre ayant été instituée par l'autorité publique pour reconnaître le souverain domaine de Dieu sur toutes choses, et l'absolue dépendance de l'homme vis-à-vis de Dieu pour la vie et pour tout. Après la chute, le sacrifice exprime aussi le sens du péché pour lequel satisfaction doit être rendue à la justice divine. » (Franzelin « De Euchar. De Sacrif. » Thés. ii.). Mais, comme le fait justement observer Schanz, cette définition, qui donne comme essentiel au sacrifice, qu'il reconnaisse le souverain domaine de Dieu par la destruction ou la quasi-destruction de quelque chose, ne correspond évidemment pas à la notion du sacrifice dans le monde païen ; elle implique en effet que le sacrifice ne peut pas être offert à des divinités inférieures ni à des héros ; elle n'exprime pas non plus le sens des sacrifices juifs, car il arrivait fréquemment que dans ces sacrifices la victime était immolée par la personne qui l'offrait, et non par le prêtre. Brûler la victime sur l'autel, était considéré comme l'envoyer à Dieu ; et si le feu était allumé par le ciel (3 Rois xviii. 38 ; 2 Parai, vu. i.), c'était une marque que Dieu acceptait le sacrifice. On peut dire que plusieurs des sacrifices des Hébreux étaient des choses offertes à Dieu pour s'assurer ses faveurs, pour apaiser sa colère, ou pour lui exprimer de la gratitude. Souvent aussi ils indiquaient un acte de communion avec Dieu, soit au moyen d'une fête à laquelle on supposait que Dieu prenait part avec ses adorateurs, soit par le renouvellement de la
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consécration de la vie scellée par le sang d'une victime sacrée. '
6. LE SACRIFICE COMPREND DANS SA NOTION ET SON ESSENCE LA DESTRUCTION OU l'IMMOLATION DE LA VICTIME.
A mon avis, ces raisons ne semblent pas justifier l'élimination de l'élément de destruction, réelle ou équivalente, de la condition essentielle d'un sacrifice dans le sens rigoureux du mot : (i) Parce que la notion du paganisme sur le sacrifice était certainement erronée en plusieurs points. (2) Il n'est absolument pas certain que, chez les juifs, la victime du sacrifice élait tuée par un autre personne que par le prêtre, ou le chef de la famille, comme il en a été question plus haut à propos de l'agneau pascal. Q.uant aux nombreuses expressions de l'Ecriture qui donnent le nom de sacrifice à toute bonne œuvre offerte à Dieu, nous devons les entendre dans un sens large, impropre, dans un sens figuré, et non ■point comme s'appliquant au plus grand acte extérieur du culte religieux. (Quelques expressions des Pères, par exemple, de saint Augustin et de saint Thomas, doivent aussi se prendre dans un sens large et figuré ; et il faut apporter une grande attention aux endroits où ils parlent du sacrifice dans un sens littéral et rigoureux, suivant la définition communément reçue: Ohlatio rei sensibllis a legitimo ministro facta Deo per realem (aut mystic am) tmmutationem ad testandum ejus supremiim dominium nostramqiie subjectionem. ^
1 « Manuel de Théol. » p. ii. 1. vu. ch. v, §. 267.
2 BiLLUART, « De Relig. n art. 11. De Sacrif.
LA SAINTE EUCHARISTIE )^'y
L'offrande d'une chose sensible par un changement réel (ou mystique), qu'un prêtre fait à Dieu en témoignage de son empire suprême et de notre soumission; ou, d'après le catéchisme : c< Le sacrifice d'une victime faite par un prêtre à Dieu seul pour témoigner qu'il est le Souverain Seigneur de toutes choses. » Cette définition renferme l'affirmation de Dieu comme étant le principe et la fin de l'homme et de toutes choses, comme elle proclame aussi notre entière dépendance vis-à-vis de lui pour notre existence et pour notre félicité. Il n'est pas nécessaire de limiter le sacrifice à l'expression de l'empire de Dieu sur la vie et sur la mort, ou de la puissance divine disposant de tout, ou "encore de la divine majesté comme il en est parlé plus haut.
Il ne semble pas qu'il y ait des raisons suffisantes de dire que certains théologiens, postérieurs au Concile de Trente, ont restreint l'objet premier du sacrifice à la réparation pour le péché, comme l'affirme un « Manuel de Théologie, » vol. ii, p. 200. D'après tous les ouvrages élémentaires de théologie, son objet est îatretitiqtie, eucharistique, aussi bien que propitiatoire. Affirmer que la transformai ion par la destruction dans un sacrifice n'a des fondements ni historiques ni théologiques, est une manière de parler beaucoup trop générale. Le sacrifice de la croix a certainement consisté en ce que le Christ a donné sa vie et son sang pour notre rédemption. « Il était l'agneau qui fut immolé, méritant de recevoir puissance et divinité, etc. ; » ^ et « l'agneau se tenait, pour ainsi dire, immolé au milieu du trône, entre les quatre créatures vivantes, et au milieu des anciens. » D'après l'enseignement universel des théologiens, cette même notion est
I Apoc. V. 12.
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conservée dans la sainte Eucharistie par la séparation mystique du corps et du sang du Christ vi verbonim. A tout sacrifice il faut une victime ; et la victime dans un sacrifice ne peut que signifier l'immolation d'un être vivant, la destruction d'une personne ou d'une chose. Le profond et brillant théologien Sheeben, le théologien et apologiste allemand bien connu, Paul Schanz, cités dans le « Manuel de Théologie, » ne sont pas d'accord, je crois, avec les plus anciens et les plus autorisés des auteurs théologiques, en particulier avec saint Thomas, quand ils s'efforcent d'éliminer de la notion et de l'essence du sacrifice une sorte de destruction ou d'immolation de la victime, immolation réelle ou mystique. ^
I Voy. « Manuel de Théol. » vol. ii. pp. 200-450 et s.