DEFINITION DE LA GRACE SELON LE VRAI SENS THÉOLOGIQUE
Dans ce sens, la grâce se définit : « Un don surnaturel que Dieu nous fait gratuitement, en vue des mérites de Jésus- Christ, pour nous faire opérer notre salut. » Expliquons cette définition. La grâce est un don que Dieu nous fait gratuitement ou librement; — c'est-à-dire quelque chose que Dieu nous accorde par pure libéralité, sans aucun droit de notre part. Il est vrai que tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons, nous vient de Dieu, de sa libre générosité. Il n'était point tenu de nous créer, ni de nous conserver l'existence ; nous n'avions et nous n'avons aucun droit à la
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vie, ni à sa conservation de la part de Dieu. Bien qu'on puisse, en un sens très général, appeler grâces ces dons naturels, puisqu'ils sont des faveurs de Dieu, et que nous ne les avons pas mérités, le mot grâce, dans le sens où nous en parlons ici, ne s'applique qu'à ces dons surnaturels, qui sont au-dessus de notre nature ou lui sont surajoutés. C'est pour cela que nous appelons la grâce un don surnaturel, — c'està-dire un don qui nous élève au-dessus de nous-mêmes, qui nous rend capables de vivre et d'agir d'une manière sainte et divine.
Elle est un don surnaturel que Dieu nous fait ; — ce qui veut dire, un don que Dieu nous accorde, un don que Dieu seul peut nous accorder, parce qu'il est Tunique source de tout bien. Les Anges et les Saints peuvent prier pour nous et nous obtenir la grâce; nous devons les suppléer pour obtenir leur intercession : il n'appartient à aucun d'eux de nous donner la grâce ; c'est le propre de Dieu seul. Lui seul a le pouvoir de la dispenser, et cela, en vertu de sa libéralité et de sa miséricorde infinie.
5. POURQUOI ON DIT QUE LA GRACE EST ACCORDEE PAR LES MÉRITES DE jÉSUS-CHRIST
Nous avons dit que le don de la grâce, auquel nous n'avons aucun droit, nous est accordé en vue des mérites de Jésus- Christ,
Dans l'état d'innocence où Adam avait été créé, la grâce lui était donnée par un effet de la pure libéralité de Dieu ; les mérites de Jésus-Christ n'y avaient aucune part. Dans cet
état, outre les dons de la nature, Dieu avait conféré à nos premiers parents plusieurs dons surnaturels. S'ils avaient persévéré dans leur innocence, nous serions tous venus en ce monde avec des dons semblables. Notre corps, dans un état d'innocence, serait immortel, ne serait sujet ni à la mort, ni à la souffrance, et il serait entièrement soumis à l'empire et au contrôle de l'âme. Celle-ci aurait toutes ses facultés enrichies de dons surnaturels. Notre intelligence aurait reçu une connaissance claire et exacte, non seulement des choses naturelles , mais aussi des choses divines , comme les mystères de la foi. Notre volonté aurait été douée d'une aptitude et d'une inclination habituelle pour toute espèce de biens; nos affections aussi auraient été saintes, toutes auraient été soumises à la volonté, et celle-ci eût toujours été en accord parfait avec la sainte volonté de Dieu. Nos premiers parents, par leur chute et leur désobéissance, ont perdu tous ces dons surnaturels du corps et de l'âme. Non seulement ils ont subi cette perte ; mais, comme conséquence, toutes leurs facultés dans cet état de nature tombée, en sont restées diminuées et blessées.
L'état de la nature tombée est celui dans lequel nous naissons tous par suite du péché originel, ou du péché de nos premiers parents. Dans cet état, nous sommes sujets auxmaladies, aux souffrances de toutes sortes et à la mort. Notre âme n'est pas seulement privée des dons surnaturels qu'Adam avait reçus dans l'état d'innocence ; elle est encore blessée dans toutes ses puissances, comme dans la parabole de l'homme qui s'en allait de Jérusalem à Jéricho, et qui tomba entre les mains des voleurs. Ceux-ci ne le dépouillèrent pas seulement de ses biens, mais infligèrent à son corps
des plaies et des blessures. Nous pouvons le considérer comme une figure de la race humaine. Dans cet état de la nature tombée, nos blessures sont l'ignorance de l'esprit, l'obstination de la volonté, la révolte des passions qui refusent les directions de la raison et le contrôle de la volonté.
La chute originelle nous a donc rendus incapables de jamais nous relever de cet état de ruine et de misère. La conséquence était que nous aurions été à jamais perdus, si le Verbe Eternel, touché d'une compassion infinie pour nous, ne s'était offert à son Père pour satisfaire à notre place sa justice outragée, pour mériter notre pardon, pour nous acquérir de nouveau la grâce que nous avions perdue, et le droit à notre héritage éternel. Dieu, en prévision des mérites de la vie et des souffrances du Christ, acceptant sa réparation infinie, a consenti à nous pardonner, à nous recevoir encore avec faveur, à nous rendre notre état de grâce. A partir de cet instant, nous avons été élevés de l'état de la nature tombée à l'état de la nature réparée. Cet état est celui dans lequel vécut Adam après son péché, celui dans lequel toute sa postérité a vécu, et vivra, jusqu'à la fin des temps. Telle est la raison qui nous fait dire que tous les dons surnaturels qui nous viennent de Dieu, nous sont accordés en vue des mérites de Jésus-Christ ; et cela est vrai pour ceux qui ont vécu avant sa venue, aussi bien que pour ceux qui ont vécu depuis cette époque. Les premiers ne pouvaient obtenir la grâce et le salut qu'en prévision des mérites du Christ^ tout comme nous ne pouvons obtenir la grâce et le salut qu'en vue de ces mêmes mérites déjà offerts pour nous par notre divin Rédempteur, pendant sa vie, pendant ses souffrances et à sa mort.
Néanmoins, selon le juste jugement de Dieu, même dans cet état de la nature réparée^ l'homme ne rentre pas en possession de toutes les grâces et de tous les privilèges que lui avait fait perdre le péché originel. Il recouvre le droit d'aspirer au ciel et de s'en rendre digne, par des bonnes œuvres; et, conséquence nécessaire, Dieu lui accordera toutes les grâces dont il pourra avoir besoin pour atteindre cette fin. Quant aux souffrances, aux maladies, à la mort, à l'ignorance et à la révolte des passions, auxquelles Adam n'était point sujet dans l'état d'innocence, Dieu a voulu et ordonné que nous y resterions soumis dans cet état de la nature réparée.
La grâce nous est donnée pour notre sanctification et pour nous faire opérer notre salut; ce qui veut dire, pour nous rendre capables de vivre et de mourir saintement, de travailler à nous sauver et à mériter la vie éternelle.
6. LA DÉFINITION FAIT CONNAÎTRE : (l) LA CAUSE EFFICIENTE DE LA GRACE ; — (2) LA CAUSE MERITOIRE ; — (3) SA CAUSE FINALE.
Nous pouvons maintenant nous faire une idée exacte de ce que c'est que la grâce, dans le sens théologique de ce mot, et dans le sens où nous l'employons dans ce traité : « Un don surnaturel que Dieu nous fait gratuitement, en vue des mérites de Jésus-Christ, pour nous faire opérer notre salut. » Cette définition contient tout ce qu'il nous importe de savoir pour le moment. Elle nous fait connaître (i) la cause efficiente de la grâce, qui est Dieu, selon les paroles du Psalmiste: « Parce que Dieu aime la miséricorde et la
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vérité; le Seigneur donnera la grâce et la gloire. » ^ — (2) La cause méritoire de la grâce, dans l'état présent de la nature tombée, qui est Jésus-Christ, comme nous le dit saint Jean: « Nous avons tout reçu de sa plénitude, et grâce pour grâce. Car la loi a été donnée par Moïse, mais la grâce et la vérité a été faite par Jésus-Christ. » ^ — (^) Elle nous fait connaître la cause finale de la grâce, qui est la vie éternelle, comme saint Paul Técrit dans son Epître aux Romains: « La grâce de Dieu, c'est la vie éternelle, en Jésus-Christ Notre Seigneur. » 3
Dans la définition de la grâce, quelques théologiens, au lieu des mots que Dieu nous fait ^ mettent que Dieu fait aux créatures intelligentes^ pour comprendre les anges aussi bien que les hommes. Il suffit de noter ce point sans nous y arrêter, puisque nous n'ignorons pas que même les anges de Dieu ne sont point sauvés par leurs propres puissances naturelles, mais qu'ils ont besoin, comme les hommes, de la grâce de Dieu, pour jouir de la béatitude éternelle.
J'ai parlé de trois états de la nature, Vétat de la justice originelle^ Vétat de la nature tombée, et Vétat de la nature réparée. On peut supposer comme possible un quatrième état, celui de la nature pure., dans lequel l'homme serait doué de tous les dons de la nature, mais sans les dons de la grâce. L'homme serait sans péché, mais il n'obtiendrait jamais une fin surnaturelle, ou n'arriverait jamais à la possession du royaume céleste de Dieu. Un tel état de la nature humaine,
1 Ps. LXXXIII. 12.
3 Rom. vi. 23.
quoique possible, n'a jamais existé, puisque Dieu créa nos premiers parents dans un état de justice originelle et cet état n'existera jamais, parce que la condition actuelle de l'homme doit durer jusqu'à la fin des temps.
7. DIVISION DE LA GRACE I (l) GRACE EXTÉRIEURE ET GRACE INTÉRIEURE. — (2) LA GRACE INTÉRIEURE DIVISÉE EN ( i )
GRACE gratis data, et (li) en grace gratum faciens.
Les théologiens distinguent plusieurs genres ou espèces de grâce, comme nous l'avons défini et expliqué plus haut.
(i) Il y a la grâce extérieure et la grâce intérieure. Sous le nom de grâces extérieures, on comprend ces secours qui \ viennent du dehors et qui aident l'homme à servir Dieu ; tels sont la loi divine, la prédication de l'Evangile, les miracles, les exemples du Christ et des saints. Ces moyens de salut, que la divine Providence multiplie , s'appellent grâces extérieures, parce qu'ils sont des occasions dont Dieu se sert pour agir sur l'âme, mais ne sont pas, à proprement parler, des grâces. Par eux-mêmes ces moyens ne sont ni siirnatiirets, ni suffisants pour nous faire produire des actions surnaturelles. La grâce véritable est un don surnaturel et intérieur, un effet de l'action immédiate de Dieu sur l'intelligence et sur la volonté. La grâce intérieure est celle qui affecte l'âme intérieurement, en se fixant, en habitant en elle, comme dans le cas de la grâce habituelle et des vertus infuses, ou en la poussant intrinsèquement à agir, comme dans le cas de la grâce actuelle agissant sur l'intelligence et la volonté.