Les sages
Des conférences à l'association Nederland-Frankrijk ont été l'occasion de ces études sur le XVI Ile siècle. En les rédigeant une première fois c'est à des auditeurs que nous songions. Nous les avons réécrites entièrement, et, selon la formule, considérablement augmentées. Quand à la forme, inversement, nous nous sommes efforcé de resserrer notre pensée, en songeant aux lecteurs, cette fois. Mais nous avons vainement essayé de nous dégager de la forme directe qui nait de la collaboration de l'auditoire et du conférencier. Peut-être n'est-ce pas, en l'espèce, un si grand mal. Le XVI Ile siècle est le siècle de la conversation, et les figures que nous avons choisies sont les maîtresses de maison ou les illustrations des plus célèbres salons dans lesquels, entre 1700 et 1789, les questions religieuses, ou littéraires, ou d'art, les problèmes de politique ou de science seront posés, discutés, retournés de cent façons par une armée de causeurs spirituels ou profonds. Ces maîtresses de maison, qui savaient causer et faire causer, excellaient également dans un genre littéraire où la femme reste inimitable : dans la lettre, ou dans les mémoires familiers. Genre aisé, en apparence, puisqu'il semble qu'il suffise de laisser
Xin FOKTENELLE X *
courir sa plume. Cela suffit, en effet, pour produire de l'exquis ou de l'insipide. Il n'y a pas de milieu.
C'est de l'exquis que les Delaunay, les Aïssé, les Du Deffand, les Lespinasse nous ont laissé -dans des centaines de lettres qui sont comme la quintessence de la pensée parlée. Les moralistes comme Mme de Lambert et les romancières comme Mme de Tencin ont cette même légèreté de touche et ce ton de confidence. Il nous a semblé que c'était les trahir moins que de garder ces allures de négligent abandon, avec, hélas, en moins, la grâce et l'eurythmie.des contemporaines de Watteau.
Nous avons groupé les figures qui s'apparentent par une miême qualité prédominante. C'est ainsi qu'après Fonteneîle et Mme de Lambert, les Sages, viendront les Amoureuses : Mlle Delaunay, Mlle Aïssé, Mlle de Lespinasoe et Mme du Deffand ; les Philosophes: Helvétius, Diderot, d'Holbach et Hemsterhuis ; et les Maîtresses de maison: la duchesse du Maine, Mme de Tencin, Mme Geoffrin et Mme Necker.
Mlle de Lespinasse, cette Muse de l'Encyclopédie, manquerait-elle de philosophie ? Nullement, ni de sagesse même, quoi qu'elle fasse songer à Phèdre — Et la raisonnable Mme Necker ne sera-t-eiie pas toute sa vie amoureuse, amoureuse de son mari ? — Oui. Nous ne pouvions donc pas, justement, la faire voisiner avec Mme du Deffand et nos sous-titres, pour être d'une vérité relative et incomplète, ne sont pas absolument interchangeables.
Groningue, 1919
Si lorsqu'un seul moment votre œil s'est occupé
Sur ce Portrait qui, dit-on, est moi-même, Il ne vous a pas dit, Cest vous seule que faime, Rigaud ne m'a point attrapé.
Pendant toute la seconde moitié du seizième siècle, catholiques et protestants se battirent à peu près sans répit. Henri IV, qui n'était encore que roi de Navarre, dut conquérir son royaume. Devenu roi de France, et TEdit de Nantes bien et dûment enregistré, ses gentilshommes débouclèrent leurs cuirasses, mais gardèrent trop souvent leurs habitudes grossières, résultat de la vie des camps, et leurs expressions fort peu raffinées. On se bousculait fort au Louvre, à la cour du roi galant, aux environs de 1600, et l'on pouvait parler d'une cohue plutôt que d'une cour polie.
Dans ces conditions, une marquise de vingt ans, élevée à Rome et Italienne par sa mère, décida de rester chez elle, mais non pas pour s'y cloîtrer : elle avait si peu l'intention de dire adieu au monde qu'elle voulut que le monde se plût chez elle. Pour cela elle se révêla architecte. C'est que les vastes appartements du Louvre étaient fort peu confortables. Quant aux hôtels particuliers, ils étaient tous taillés sur le même patron. On ne savait faire qu'une salle d'un côté, une chambre de l'autre, et un escalier au milieu. Un soir, après y avoir rêvé, notre marquise s'écria : ,,Vite, un crayon, du papier, j'ai trouvé !" Ce qu'elle avait trouvé, c'était, d'abord,
une disposition ingénieuse, l'escalier de côté, qui permettait d'avoir une grande suite de chambres ; puis des fenêtres qui ouvraient sur les jardins, des portes hautes et larges vis-à-vis les unes des autres, et enfin des murs tapissés d'une autre couleur que l'éternelle teinte rouge. L'on eut pour la première fois, en France, une chambre bleue, qui deviendra la chambre bleue de la marquise de Rambouillet.
Un siècle plus tard, en 1710, une autre marquise, mais plus âgée, — elle aura soixante ans passés — , ouvrira elle aussi un salon dans son hôtel de Nevers. L'état des choses était-il le même sous Louis XIV vieilli que sous Henri IV? Louis XIV, moins tolérant que son grand'père, et à qui on avait fait croire que c'était le vœu de la France entière, avait révoqué l'Edit de Nantes ; et les Jansénistes lui étant à peu près aussi antipathiques que les Protestants, il venait de faire raser Port-Royal. Du reste on ne se massacrait plus, mais le ton des courtisans, des fils des courtisans polis par l'étiquette sévère de la cour du roi-soleil, devenait de plus en plus grossier. Une nouvelle fois les femmes, justement froissées dans leur délicatesse, devaient bien tâcher de refaire l'éducation des enfants mal élevés que nous sommes trop souvent. J'en trouve la preuve dans les mémoires du marquis d'Argenson, qui fut ministre sous Louis XV, le fils du lieutenant criminel de Louis XIV et du Régent. Le marquis, l'un des habitués du salon de Mme de Lambert, à partir de 1718, laissera de sa vieille amie, un aimable portrait. Mais pour l'instant voici, abrégé, le passage de ses Mémoires relatant l'évolution des mœurs de salon.
,, Je suis convaincu que du temps où l'hôtel de Rambouillet donnait le ton à la bonne compagnie, l'on écoutait bien et l'on en raisonnait mieux. J'ai encore vu des modèles de ce genre de conversation éloquente et noble, parmi les vieil-
lards de la cour que j'ai fréquentés. Je sais que le précieux a été recueil de cette société : je reproche à notre conversation actuelle d'être tombée dans un défaut opposé. Elle ne consiste guère qu'en épigrammes, en historiettes ridicules, en singeries qui n'ont en vue que le mal du prochain, en saillies désobligeante, quelquefois même en face des intéressés." Cela, c'est une circonstance atténuante. ,,0n se plaint qu'il n'y a plus de conversation de nos jours en France ; j'en sais bien la raison, c'est que la patience d'écouter diminue chaque jour chez nos contemporains. Six ou sept personnes sont-elles réunies en cercle, il se forme d'abord trois conversations distinctes, qui se traversent l'une l'autre. Quelqu'un m'interroge, je lui réponds de bonne foi et je le trouve déjà lié de conversation avec un autre".
C'est évidemment fort désagréable mais prenons garde qu'il en est un peu de ces plaintes que les générations se transmettent religieusement comme de l'observation de ce vieillard de soixante-dix ans nous disant lorsque nous en avions vingt : ,,Mon jeune ami pourriez-vous m'expliquer pourquoi il n'y a plus de jolies femmes comme de mon temps ?" D'Argenson voudrait trop que la conversation dans un salon soit une sorte de discussion académique, et ce sont sans doute les partisans de cet idéal qui disent de l'Académie, qu'elle est le dernier salon où l'on cause. Est-ce bien causer ? Et un salon où il n'y a pas de femmes, est-ce encore un salon?
Cette pétulance déplorable tiendrait, selon d'Argenson, au fond du caractère français : ,, mémoire, imagination, vivacité, préjugés, paresse de penser à neuf et d'approfondir, nous voilà tous. Les Gascons, que nous trouvons si superficiels et si ignorants, que sont-ils, sinon le Français outré ? Enfin, sur quelque sujet que ce soit, chacun a mille choses à dire, et rien du tout à penser". D'Argenson n'est pas aimable, il oublie que Montesquieu, l'une des gloires du salon de son amie, est Gascon, et un Gas-
con pensant beaucoup et parlant peu. A coup sûr il l'exceptait de son accusation et avec lui la plupart des habitués de Mme de Lambert. Je vois dans une autre partie de ses Mémoires qu'il dit de Fontenelle qu'il a ce ton de l'hôtel de Rambouillet, mais adouci, perfectionné, moins obscur, moins précieux, et que sa conversation est infiniment agréable. Or, l'hôtel de Nevers se modelait sur Fontenelle, et toute la société, où il a ,, mille imitateurs" D'Argenson écrit cela en 1750. Mme de Lambert est morte depuis dix-sept ans : elle et ses invités, avaient fait on le voit, de bonne besogne. Naturellement, ces imitateurs outraient la manière de Fontenelle, qu'il n'était pas aisé d'attraper.
,,Son tour d'esprit consiste à présenter aux hommes simples une maxime banale, une proposition commune et rebattue, mais appliquée de telle sorte qu'elle offre aux gens d'esprit un sens tout opposé, fin, neuf et délicat. Il disait au cardinal Dubois, premier ministre d'un jeune roi: Monseigneur, vous travaillez à vous rendre inutile. Le gazetier hollandais" (pardon) ,,crut devoir corriger et mettre utile.'' Il faut être prudent dans la lecture de Fontenelle. , Pelée dit à Thétis, dans l'Opéra du même nom :
(Je ne crainr rien pour moi, vous êtes immortelle.
Un nigaud du parterre crut que l'acteur se trompait et qu'il devait dire pour vous. Mais la délicatesse d'un amant exige qu'il ne songe qu'à sa maîtresse, et nullement à lui même, dans les craintes qui l'agitent" *).
*) Nous nous étions promis de n'alourdir ces pages d'aucune note. Ce sera, nous l'espérons, la seule. Mais la faute en est à d'Argenson qui coup sur coup arrange deux citations. Le moyen de ne pas les redresser ! Pelée dit à Thétis, IV, 6 :
Jupiter en fureur ne peut rien contre moi Vous êtes immortelle.
Les habitués de l'hôtel de Nevers ne s'exposaient pas à ces méprises : on n'écoutait pas Fontenelle d'une oreille distraite : on ne l'interrompait pas, j'en suis sûr, pas plus du reste qu'on n'interrompait Montesquieu ni même d'Argenson qui n'avait que vingt-deux ans en 1718, quand il y fit son entrée. Les jaloux auraient bien voulu faire croire que l'on y était pédant. (On disait lambertinage, comme on dira marivaudage). Rien n'est moins vrai. D'abord la duchesse du Maine allait parfois aux mardis de Mme de Lambert et elle était ennemie de toute solennité. Mlle Delaunay, très prisée de la marquise, était le naturel même. Fontenelle, Marivaux, Malézieu, sont, si l'on veut, des' beaux-esprits, mais ennemis de tout pédantisme. Mme de Lambert, fort scrupuleuse sur ce point, ne se rassurait qu'en se disant qu'elle recevait beaucoup plus de gens du monde que des gens de lettres. Elle exagérera même, et lorsqu'une édition subreptice paraîtra, de ses Avis d'une Mère à son fils, elle se croira déshonorée. Une femme de condition faire des livres, comment soutenir cette infamie, écrit Fontenelle en souriant.
La conversation n'était nullement guindée à l'Hôtel de Nevers. (A l'hôtel de Rambouillet elle l'était déjà infiniment moins que l'on se plaît à le répéter. Une gaîté franche, et comme de pensionnaires en vacances, y éclatait souvent : qu'on lise Tallemant des Réaux). Et pour l'ennui, ces gens d'esprit
Et Fontenelle dit à Dubois, cardinal et premier ministre, dans sa réponse au discours de réception de ce dernier à l'Académie Française :
,,Vous portez sans réserve au jeune Monarque toutes vos connaissances acquises par une expérience éclairée ; vous vous rendez inutile autant que vous le pouvez". La phrase de d'Argenson est un abrégé élégant, mais quoi, dirait Mlle Delaunay, le vrai est comme il peut.
n'avaient aucun effort à faire pour éviter tout ce qui l'engendre, à savoir:
Le triste Sérieux et la Langueur secrète
Par qui les plaisirs sont chassés,
Les Compliments froids et glacés.
Les Nouvelles de la gazette, Les longs Contes remplis de détails entassés ;
Ou, qui ^is est, les Ris forcés,
La Gaieté fausse et contrefaite,
Les Bons mots d'autrui qu'on répète
Et qui même sont mal placés.
C'est un excellent décalogue que Fontenelle a donné là.
A l'Hôtel de Nevers, l'on frondait, à l'occasion, les ordonnances royales, oh ! discrètement (nous sommes au début du règne de Louis XV), et sous forme épigrammatique, s'il est vrai que les deux vers qu'un beau matin on trouva inscrits sur la porte du cimetière de Saint-Médard aient été forgés chez Mme de Lambert. Le diacre Paris, Janséniste, était mort en odeur de sainteté, en 1727, et sa tombe était devenue un lieu de pèlerinage. Des guérisons s'y produisirent, une foule nombreuse s'y portait continuellement, des phénomènes étranges, des convulsions, exaltaient les assistants, la police craignit des troubles, si bien qu'après enquête une ordonnance royale ordonnait à la date du 27 janvier 1732, de murer l'entrée du cimetière. C'est le lendemain de cette fermeture que l'on pouvait lire sur la porte condamnée:
De par le roi défense à Dieu De faire miracle en ce lieu.
Le roi, ou ses conseillers, furent maladroits, du reste. La censure produisit son effet habituel, et les
convulsionnaîres perdirent, à domicile, toute mesure. C'est ce manque de diplomatie que sans doute le distique visait, et non le scepticisme du roi : les habitués de l'Hôtel de Nevers ne devaient guère croire aux miracles, à commencer par la duchesse du Maine qui aurait écrit ce quatrain :
Un décrotteur à la royale.
Du talon gauche estropié, Obtint par grâce spéciale D'être boiteux de l'autre pied.
Quoi qu'il en soit on y avait son franc parier. Une certaine bourgeoise assurait un jour qu'elle connaissait un moyen sûr de se tenir en garde contre les penchants du cœur. ,, Dites-nous le bien vite, s'écrient les jeunes femmes — Eh ! bien, le plus sûr moyen de faire cesser la tentation, c'est d'y succomber." On n'est pas moins prude.
Les salons jaloux, les hôtels plutôt, évitaient recueil du bel esprit ... en ne causant pas. Le jeu y avait remplacé la conversation, un jeu d'enfer qui préparera à Law des spéculateurs, et des dupes. Chez Mme de Lambert, on ne jouait ni aux cartes, ni aux échecs. On n'y faisait guère de musique non plus. La conversation étant la seule distraction, l'esprit, un peu comme à Sceaux, devait toujours être sous les armes, moins pourtant qu'à Sceaux, les , .galères du bel esprit".
Je suis las de l'esprit, il me met en courroux.
Il me renverse la cervelle:
Lambert, je viens chercher un asile chez vous
Entre La Mothe et Fontenelle. -.^
Hum ! Il a bien dû arriver quelquefois à l'hôtel de Nevers que l'on se fouettât pour se faire sourire. C'est ainsi que Fontenelle en vint à demander, mais
à la duchesse du Maine, justement, un Mardi, la différence entre son Altesse et. . . une pendule. Comme la princesse ne trouvait pas: ,, C'est qu'une pendule marque les heures, et que Votre Altesse les fait oublier," répondit Fontenelle. Ce jour là Molière a dû se retourner dans son tombeau, lui qui détestait les pointes et les turlupinades.
,, Musset a-t-il écrit autre chose ?" demandait un quidam en 1841, à l'occasion du succès patriotique des stances du Rhin allemand que Becker s'était attirées. Dieu merci, Musset avait écrit autre chose. Pour Fontenelle, on sait généralement que cet esprit universel ne s'est pas cantonné dans le calembour. Pourtant un certain portrait et une demie-douzaine d'historiettes parfaitement apocryphes qui courent sur son compte, font grimacer les traits de ce sage.. Comme Fontenelle était le grand homme du salon de Mme de Lambert, nous souhaiterions redresser les jugements précipités que l'on porte parfois encore sur lui. La maîtresse de maison, l'urbanité même, nous pardonnera de faire passer avant elle le Nestor de ses habitués. Et puis en 1710, Fontenelle a écrit les neuf dixièmes de son œuvre, sa réputation est européenne, tandis que Mme de Lambert, veuve depuis 1686, s'est uniment consacré à l'éducation de son fils et de sa fille. Le fil chronologique nous conduit donc à Fontenelle d'abord.
Les pages précédentes étaient néanmoins une introduction nécessaire: Fontenelle ira régulièrement à l'Hôtel de Nevers, il se rencontrera chez Mme de Lambert avec les gens de lettres en matinée et le soir avec les gens de cour. Le hasard fait parfois bien les choses. Le vaste immeuble construit par Mazarin, que la marquise louera du duc de Nevers, par un bail à vie, et à l'aménagement duquel elle dépensera cent mille francs, se trouve être l'emplacement actuel de la Bibliothèque Nationale. L'ombre de
Fontenelle, membre des trois Académies, et correspondant de toutes les Sociétés savantes à l'étranger doit aimer à y errer encore. De son vivant, il pouvait s'y rendre en quelques minutes à pied par la rue Richelieu, car son ami le Régent le logera au Palais Royal.
Justice et Justesse Devise de FontenelU
Il y a de Fontenelle, sous le nom de Cydias, un portrait terrible par La Bruyère ; il y a aussi de Jean-Baptiste Rousseau une épigramme foudroyante, l'une des plus jolies de la langue française qui excelle en épigramme .
Mais Fontenelle, du temps de La Bruyère, a trente ans ; il se corrigera, il en aura le loisir : il vivra encore soixante-dix ans, et à quoi servirait de vivre cent ans, sinon à devenir parfait. Fontenelle deviendra parfait et La Bruyère, mort depuis plus d'un demi siècle, ne pourra pas corriger sa caricature.
,, Cydias, après avoir toussé, relevé sa manchette, étendu la main et ouvert les doigts, débite gravement ses pensées quintessenciées et ses raisonnements sophistiqués. Différent de ceux qui, convenant de principes et connaissant la raison ou la vérité qui est une, s'arrachent la parole l'un à l'autre pour s'accorder sur leurs sentiments, il n'ouvre la bouche que pour contredire : // me semble, dit-il gracieusement, que c'est tout le contraire de ce que vous dites ; ou : Je ne saurais être de votre opinion', ou bien: Ça été autrefois mon entêtement comme il est le vôtre ; mais. ... il y a trois choses, ajoute-t-il, à considérer. . ., et il en ajoute une quatrième : fade discoureur, qui n'a pas mis plus tôt le pied dans une assemblée qu'il cherche quelques femmes auprès de qui il puisse s'insinuer, se parer de son bel esprit ou de sa philosophie, et mettre en œuvre ses rares conceptions; car, soit qu'il parle ou qu'il écrive, il ne doit pas être soupçonné d'avoir en vue ni le vrai ni le
faux, ni le raisonnable ni le ridicule ; il évite uniquement de donner dans le sens des autres et d'être de l'avis de quelqu'un : aussi attend-il dans un cercle que chacun se soit expliqué sur le sujet qui s'est offert, ou souvent qu'il a amené lui-même, pour dire dogmatiquement des choses toutes nouvelles. . . Uni de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère, il attend paisiblement que les hommes détrompés lui préfèrent les poètes modernes : il se met en ce cas à la tête de ces derniers, et il sait à qui il adjuge la seconde place. C'est, en un mot, un composé du pédant et du précieux".
Les écrivains sont gens irritables. Cydias n'était pas si glorieux. Il était ,,uni de goût et d'intérêt avec les contempteurs d'Homère", de là la colère de La Bruyère, enragé partisan des Anciens. Or en mars 1691, l'Académie lui préféra Fontenelle, et, quelques mois après, un poète peu reluisant. La Bruyère devra attendre deux ans (Fontenelle, plus jeune, il est vrai, avait, du reste, subi quatre échecs). La Bruyère ne se le dira pas, et le jour de sa réception, il éclatera. Il louera individuellement La Fontaine, Boileau, Bossuet et quelques autres, et le reste de la Compagnie devra se contenter d'un éloge collectif. Surtout il louera Racine, aux dépens de Corneille. C'était peu chrétien, en présence du frère, Thomas, et du neveu, Fontenelle. Mais, bast ! ce dernier avait dit dans son discours que le nom de Corneille effaçait les autres noms. La Bruyère, plus racinien que Racine, malmenait les vieillards qui ,, n'aimaient peut être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse". Bref il heurtait comme à plaisir à la fois les ,, modernes", et les ,, normands". Fontenelle, ou quelqu'un de ses amis, répondit par un article satirique inséré dans le Mercure galant. La Bruyère riposta par une préface à son discours et par ce portrait fielleux de Cydias.
Ajoutons qu'entre Fontenelle et Racine avec Boileau, il y avait eu une petite guerre d'épigrammes
et de couplets satiriques. C'est qu'en 1680, Fontenelle avait commis une tragédie, Aspar, non imprimée, circonstance atténuante, mais représentée et cela suffit. Racine aidant, à la rendre immortelle.
Ces jours passés chez un vieil histrion,
Un chroniqueur émut la question
Quand dans Paris commença la méthode
De ces sifflets qui sont tant à la mode.
,,Ce fut, dit l'un, aux pièces de Boyer".
Gens pour Pradon voulurent parier.
,,Non, dit l'acteur ; je sais toute l'histoire
,,Que par degrés je vais vous débrouiller :
,, Boyer apprit au parterre à bâiller ;
,, Quant à F^adon, si j'ai bonne mémoire,
,, Pommes sur lui volèrent largement ;
,,Mais quand sifflets prirent commencement, ^- .
,, C'est (j'y jouais, j'en suis témoin fidèle) /
,, C'est à V Aspar du sieur de Fontenelle." /
Voilà, grâce à Racine un point d'histoire littéraire élucidé : l'origine des sifflets. Et voilà qui s'appelle faire d'une pierre trois coups. Le tendre Racine n'était pas toujours doux ; l'on conçoit que le patient Fontenelle se soit laissé aller à dire un jour, en exagérant : ,,Boileau est dévot et méchant, Racine est plus dévot et plus méchant."
Pour le portrait, nous croyons que le pénétrant La Bruyère se trompe en disant vrai, mais en ne disant pas tout. Nous ne relèverons pas les touches successives du peintre. Nous comptons bien que Fontenelle, dans la suite de cette étude, se chargera de les corriger. Mais si nous avons tenu à le citer presqu'en entier, c'est que nous avons là un témoignage criant de sincérité de l'impression que pouvait faire, à la fin du dix-septième siècle, sur l'esprit de La Bruyère et de quelques autres sûrement, une façon d'être, de sentir, de penser, d'agir, bref une
sensibilité différente de la leur. Or c'est l'évolution des goûts et le lent affleurement d'une sensibilité nouvelle qui est proprement l'objet que nous nous proposons.
A ce titre, l'homme sur qui on aura les yeux fixés pendant un demi-siècle et qui faisait paraître en 1678 déjà, dans le numéro de janvier du Mercure, une certaine Description de /' Empire de la Poésie, est représentatif. Cet Empire, et son symbolisme transparent, rappelaient fortement la Carie du Tendre pour laquelle Boileau et avec lui les partisans des Anciens, n'avaient pas eu assez de sarcasmes. Fontenelle n'en a cure. ,,Cet Empire est un grand pays très peuplé. Il est divisé en haute et basse Poésie. La haute Poésie est habitée par des gens graves, mélancoliques, renfrognés, et qui parlent un langage qui est à l'égard des autres provinces de la Poésie ce qu'est le Bas-Breton pour le reste de la France." Il était difficile à Racine et à Boileau de ne pas s'y reconnaître. En 1678 Molière est mort depuis cinq ans ; son ami Boileau continuera de lutter contre cette préciosité qui était pour eux l'abomination de la désolation et La Bruyère viendra à la rescousse.
Leurs efforts seront vains et la lettre anonyme que Mlle Delaunay écrira à Fontenelle, et qui la fera sortir de son obscurité justement est toute imprégnée de son influence comme en témoigne la comparaison avec la réponse de Fontenelle qui se défend spirituellement contre l'accusation de crédulité. Il s'agissait d'une Mlle Testart, d'un Esprit et de bruits inexpliqués. Fontenelle, en galant homme, s'était tenu sur l'expectative. Les signatures sont véritablement quasi interchangeables. Leur ami commun, Mr. Brunel communiquait à Mlle Delaunay les écrits du secrétaire de l'Académie des Sciences, mais pour une telle similitude, la vocation de disciple,
assez générale chez les femmes, ne suffit pas: il faut une harmonie préétablie.
Du reste quelques années plus tard, l'on aura une preuve plus éclatante de cette influence générale de Fontenelle. Une société de beaux-esprits de Bordeaux avait fondé vers 1712, une Académie. Montesquieu qui y fut admis en 1716, entreprit — signe des temps — de la transformer en société savante. ,,0n jugea, dit d'Alembert, qu'une expérience bien faite serait préférable à un discours faible ou à un mauvais poème, et Bordeaux eut une Académie des sciences" Montesquieu fonde en 1717 un prix d'anatomie, lit des mémoires sur l'écho, sur l'usage des glandes rénales, sur le flux et le reflux, etc., et prononce des discours qui sont tout à fait dans la manière de Fontenelle dont il devait devenir le collègue à l'Académie en 1728, mais qu'il rencontrera bien avant chez Mme de Lambert où leurs atomes s'accrocheront.
Il y a dans Cydias un trait qui n'a dû s'appliquer à aucune époque à Fontenelle. C'est le ,, n'ouvrant la bouche que pour contredire". Par quel art avezvous tant d'amis et pas un ennemi, lui demandait quelqu'un. (La Bruyère était sûrement mort) — Par ces deux axiomes, dit Fontenelle ; tout est possible et tout le monde a raison: Il disait aussi ,,Les hommes sont sots et méchants, mais tels qu'ils sont j'ai à vivre avec eux et je me le suis dit de bonne heure." Et il se l'est dit longtemps. Un demi siècle après sa réception à l'Académie française, ses collègues voulant célébrer une époque aussi rare et donner des marques particulières d'estime à Fontenelle, le nommèrent directeur, par acclamation, et dans une séance pubHque en son honneur le 25 août 1741, Crébillon le Tragique lut un poème de circonstance d'où nous extrayons ces vers.
,,Loin de s'enorgueillir de l'éclat de son nom, Modeste, retenu, simple, même timide.
On dirait quelquefois qu'il craint d'avoir raison, Et n'ose prononcer un avis qui décide,"
Non, vraiment je ne crois pas qu'il se soit complu à froisser les amours-propres de ses interlocuteurs. Et ce n'aura pas été par dédain, ni par diplomatie, comme pourraient le faire croire ces axiomes et cette observation désabusée, mais par suite de son naturel aimable.
Fontenelle était né sociable..- C'est pour cela peutêtre, qu'il ne s'est pas marié, c'est aussi parce que ce moyen de se hausser sur l'échelle des vertus aurait été pour ce sage une superfétation.
,,La Providence, dit cet ironiste de Renan, qui veille à l'éducation des grandes âmes et travaille sans cesse à leur perfection, prépara à Marc— Aurèle la plus pénible des épreuves, une femme qui ne le comprit pas ,,La Providence ne s'y prit pas de même façon pour perfectionner Fontenelle, qui véritablement avait une âme de céHbataire.
Dans les nœuds de l'hymen à quoi bon m'engager ?
Je suis un, cela doit suffire.
Si j'étais deux, mon état serait pire:
C'est bien assez de moi pour me faire enrager.
Ta, ta, ta ! je soupçonne Fontenelle d'avoir signé un traité de paix, secret, avec lui-même, mais Dieu, que l'on ne trompe pas, lui prépara ,,la plus pénible des épreuves" en plaçant auprès de ce sage, ennemi de toute dispute, le plus grand disputeur que la terre ait porté, son neveu Richer d'Aube dont la réputation était si bien assise que Rulhières s'en servit pour illustrer sa charmante épitre sur les Disputes.
Auriez-vous par hasard connu feu Monsieur d'Aube Qu'une ardeur de dispute éveillait avant l'aube ? . .
Au sortir d'un sermon la fièvre le saisit, Las d'avoir écouté sans avoir contredit ; Et, tout près d'expirer, gardant son caractère, Il faisait disputer le prêtre et le notaire.
Or Fontenelle, à quatre-vingts ans, alla se fourrer chez son neveu. Ce dernier, un jour, était d'une colère effroyable parce qu'il voulait que les deux porteurs de Fontenelle, presqu'aussi vieux que leur maître, le portassent aussi. Ils résistent, et l'un surtout, un nommé Mathieu, se fâche. M. Daube vient tout enflammé auprès de son oncle, qui ferme les yeux, s'enfonce dans son fauteuil et écoute jusqu'au bout sans interrompre, sans sourciller. Quand le neveu croit l'avoir bien échauffé, il se tait et Fontenelle dit avec un grand calme: ,,I1 faut à présent écouter Mathieu — Comment ! un coquin qui n'aime que le vin ! — Eh ! que voulez-vous que Mathieu aime ?"
Les porteurs de chaise de Fontenelle avaient raison de résister au neveu : l'oncle, qui n'était jamais chez lui ne les laissait pas chômer. Ils lui étaient fidèles néanmoins, puisqu'ils vieillissaient avec lui. C'est que Fontenelle était attentif à ménager leurs pas, comme nous l'apprend une épitre de Piron. Vers l'époque de cette querelle justement, la vieille amie de Fontenelle, Mme de Tencin, déménagea et mit entre elle et lui ,,la rivière et les Tuileries". Fontenelle demeurant au Palais-Royal, c'est donc qu'elle alla se loger sur la rive gauche.
Deux serviteurs, auparavant L'un derrière, l'autre devant, Et moi, tant bien que mal à l'aise, Entre la goutte et mes vieux ans, Ecuyers assez déplaisants, Empaqueté dans une chaise
XIII FOMEKELLE 2
Chez cette dame, à petit bruit, Depuis nombre et nombre d'années, Tous les jolis jours que Dieu fit Nous allions les après- dinées.
J'arrivais là sans m'échauffer :
Peu de pas en faisaient l'affaire.
Là, près d'elle, nonagénaire.
J'achevais de philosopher, Passant le temps de ma visite Au centre d'un cercle d'élite.
Attentif à ma faible voix ; Y parlant beaux-arts et nature, Science et littérature.
Même y politiquant parfois. . . .
Ce dernier couplet nous peint au vif Fontenelle causeur. Devra-t-il dire adieu à ses chères habitudes ? Les Tuileries, tout entourées de grilles, sont propriété privée, et propriété royale : le public n'y entre pas. Les porteurs^de Fontenelle devraient les contourner? Quel détour I Sans compter
Que ce serait acte peu sage Et tout des plus irréguliers.
Qu'un homme lettré de mon âge Prit le chemin des écoliers
Bref, Piron demande au roi la permission pour Fontenelle de traverser les Tuileries, afin d'être plus tôt chez son amie. Je pense que Louis XV écrivit Bon sur ce placet car, quelques mois plus tard, Fontenelle se trouve chez Mme de Tencin, avec Montesquieu, Helvétius et beaucoup de gens de lettres ou de savants réunis pour écouter la lecture d' Aristomène, une tragédie que l'on venait de représenter et qui était d'un jeune auteur nouvellement arri V é à Paris, de Marmon tel qui nous raconte lui-même la scène dans ses vivants Mémoires. ,, j'eus besoin
de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontenelle ; et quoique bien près de son oreille, il me fallait encore prononcer chaque mot avec force et à haute voix. Mais il m' écoutait avec tant de bonté qu'il me rendait doux les efforts de cette lecture pénible."
Nous sommes en 1749, Mme de Tencin mourra en décembre, Mme Geoffrin prendra sa succession, et Marmontel qui sera son protégé, nous introduira auprès d'elle et de ses invités. Mais déjà il les a observés à la dérobée chez Mme de Tencin et nous avons, dans sa fraîcheur, l'impression que faisaient sur un jeune provincial lettré ces causeurs illustres ou célèbres. ,,Dans Marivaux, l'impatience de faire preuve de finesse et de sagacité perçait visiblement. Montesquieu, avec plus de calme, attendait que la balle vint à lui, mais il l'attendait. Fontenelle seul la laissait venir sans la chercher ; et il usait si sobrement de l'attention qu'on donnait à l'entendre, que ses mots fins, ses jolis contes n'occupaient jamais qu'un moment" L'excellent Fontenelle !
Un soir que rentrant de chez Mme de Tencin, il s'était endormi au coin du feu, une étincelle vola sur sa robe de chambre ; il ne s'en aperçut pas, et, quand il fut couché, le feu prit par la robe de chambre à toute la garde-robe. Mr. d'Aube, réveillé, donne des ordres, gronde son oncle, et quand tout est fini, il gronde encore ; enfin il revient si souvent à la charge, fait tant de questions, tant de raisonnements et de démonstrations à propos de cette robe de chambre, que Fontenelle, presque impatienté, lui répond : ,,Je vous promets que si je mets une autre fois le feu à la maison, ce sera autrement". Cette sagesse fut perdue, Sainte-Beuve, qui rapporte cette anecdote, nous apprend que ce sévère Caton se rendait impossible à tout le monde. La longanimité de Fontenelle
fut récompensée néanmoins : Mr. d'Aube mourut, et Voltaire lui décocha ce viatique :
,,Qui frappe là? dit Lucifer — Ouvrez, c'est d'Aube." Tout l'enfer, A ce nom, fuit et l'abandonne.
,,0h, ohl dit d'Aube, en ce pays On me reçoit comme à Paris:
Quand j'allais voir quelqu'un, je ne trouvais personne."
Fontenelle s'achemina vers ses cent ans, et s'il vécut un siècle, soyons sûrs que c'est parce qu'il se garda de toute émotion inutile et ne fut jamais . gratuitement agressif.
,,M. de Fontenelle a toujours eu cette qualité bien excellente pour un homme tel que lui ; il loue les autres sans peine", écrit Montesquieu : comment donc La Bruyère a-t-il pu accuser Cydias de ,, n'ouvrir la bouche que pour contredire" ?
Il lui reprochait d'être propre à tout. (N'est pas universel qui veut) ,, Prose, vers, que voulez-vous? Cydias réussit également en l'un et en l'autre. Demandez lui des lettres de consolation, ou sur une absence, il les entreprendra ; prenez-les toutes faites et entrez dans son magasin, il y a à choisir." Que la façon d'écrire de Fontenelle devait déplaire à la Bruyère ! Et pourtant, Fontenelle est plus fleuri, plus imagé, mais il y aurait bien des rapprochements à faire dans leurs styles, et dans leur commune façon d'amener le trait final.
Pour les vers avouons avec son amie Mme de Lambert que Fontenelle les faisait en ,, homme d'esprit et non pas en poète." C'est fâcheux. ,,A-t-elle de l'esprit ? demandait quelqu'un d'une jeune fille — Comme une rose, lui répondit-on." Il n'est pas mauvais que les poètes aient de l'esprit de cette façon là. Ce n'est pas du tout le cas pour Fontenelle. On sourit, on n'est pas ému, comme on le verra
par le sonnet qui suit, fort joliment troussé, et que nous sommes heureux d'exhumer du volume de vers de ses œuvres d'où personne, à coup sûr, n'irait le déterrer.
Je suis (criait jadis Apollon à Daphné, Lorsque tout hors d'haleine il courait après elle, Et lui contait pourtant la longue kyrielle Des rares qualités dont il était orné),
Je suis le Dieu des Vers, je suis bel-esprit né ; Mais les Vers n'étaient point le charme de la Belle. Je sais jouer du Luth, arrêtez. Bagatelle, Le Luth ne pouvait rien sur ce cœur obstiné.
Je connais la vertu de la moindre racine. Je suis par mon savoir Dieu de la Médecine. Daphné fuyait encor plus vite que jamais.
Mais s'il eût dit: Voyez quelle est votre conquête, Je suis un jeune Dieu, toujours beau, toujours frais ; Daphné, sur ma parole, aurait tourné la tête.
Ainsi versificateur adroit, mais poète, non.
Il a du reste bien mérité de la poésie en écrivant les petites vies des poètes qui sont représentés dans les cinq volumes de Barbin, de 1692, le Recueil des plus belles pièces des Poètes français depuis Villon jusqu'à Benserade. Fontenelle, dans ces élégantes notices, trouvait sa vocation et se faisait la main en attendant les magistraux Eloges des Savants.
La Bruyère n'a pu les connaître, mais il omet de nous dire que dans ce magasin il y avait, en 1686 déjà, un livre tout nouveau dans la littérature française. Ce que Descartes avait fait pour la philosophie, "^i Pascal et Bossuet, pour la théologie, ce que Montes- î quieu fera pour la Jurisprudence et Buffon pour \ l'Histoire naturelle, Fontenelle venait de le faire \ pour la science en rendant l'astronomie accessible ,J
aux marquises par ses Entretiens sur la Pluralité des Mondes. Du moins il donnera aux ignorants, qui sont ,,ses véritables marquises", le goût de ces questions élevées. Cette Pluralité sersi son Cid, et pendant plus d'un demi-siècle il va être le Vulgarisateur qui a du génie pour son propre compte.
En 1694 Fontenelle avait donc déjà publié, outre ses Entretiens, les Dialogues des morts, les Lettres du chevalier d' Her. . ., qui dès qu'elles parurent se glissèrent à la suite des Dialogues et de la Pluralité ,,et que je n'ai jamais avouées," dit ce saint homme de Fontenelle, V Histoire des Oracles, des Poésies Pastorales, accompagnées d'une Digression sur les Anciens et les Modernes qui n'arrangera pas ses affaires avec les Racine et les Boileau, une tragédie, deux opéras. Et tout cela, qui forme six à sept volumes de ses œuvres sera contre-balancé par les deux volumes d'Eloges de ses collègues, les Savants, qu'il verra mourir à partir de 1699, jusqu'en 1740. Dans ces Eloges, modèles d'un genre innové par Fontenelle, le savant, le philosophe, le grand esprit et non plus le Bel Esprit seulement, donnera toute sa valeur. Mais La Bruyère, s'il pouvait le pressentir, n'a pu en être témoin. Il mourut en 1696, c'est l'année suivante que Fontenelle deviendra le Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences.
Elle avait été fondée en 1666, et avait produit d'excellents ouvrages ,,mais il faut avouer, dit M. de Fouchy dans son Eloge de Fontenelle, son prédécesseur, que les Sciences, et même la plus grande partie de leur réputation ne passaient guère alors le petit nombre de ceux qui les cultivaient. M. de Ponchartrain, sollicité par feu M. l'abbé Bignon, conçut le noble dessein de les faire aimer et respecter de ceux même qui n'en faisaient pas leur principale occupation. Il ne fallait pour cela que les faire connaître mais c'était là le
point de la plus grande difficulté. Les Muses des Mathématiques et de la Physique habitent une région lumineuse et agréable ; mais l'accès de leur sanctuaire est difficile et épineux. Il fallait trouver un homme, etc. . ."
Cet homme était tout trouvé. Fontenelle, qui semble avoir été créé par un décret nominatif de la Providence, avait donné des gages par sa Pluralité des Mondes. 11 fut élu. En 1699 le nombre des académiciens s'élèvera de seize à cinquante. De nouvelles sections seront créées. Ce sera un véritable Renouvellement. La bataille sera gagnée: Fontenelle, le premier, relatera en français les travaux de l'Académie des Sciences, les dames qui ne savaient pas toutes le latin comme Mlle Delaunay, pourront le Hre, ,, elles auront même l'audace de venir se montrer à des assemblées si savantes", elles courront en foule aux dissections de Duverney, le célèbre anatomiste qui fit un si singulier compliment à Mlle Delaunay ,,la fille de France qui connaît le mieux le corps humain".
C'est tout ce mouvement des esprits que verront de mauvais œil ou que ne comprendront pas Boileau et les attardés du dix-septième siècle. Voltaire, représentant attitré du dix-huitième siècle, a bien donné à Fontenelle quelque coup de patte. Micromégas, paru en 1752, se termine par un éloge à l'adresse du secrétaire de l'Académie des Sciences de Paris, mais dans les premiers chapitres, le secrétaire de Saturne avait fortement écopé. C'est qu'à l'inverse de Fontenelle, entre une malice spirituelle et l'indulgence, ce grand moqueur n'hésita jamais. Mais Voltaire, très Français, ne méprise pas tout ce dont il rit. Pour Fontenelle en particulier, l'année précédente il avait fait en sa faveur une unique exception: c'est le seul vivant dont il parle dans son Siècle de Louis XIV. A vrai dire, en 1751, Voltaire
aurait sans doute trouvé difficilement une deuxième illustration survivante du dix-septième siècle. Mais vingt ans auparavant il l'avait mis en bonne place dans son Temple du Goût. La Critique vient de régler les rangs de La Motte et de Jean -Baptiste Rousseau, — de ce La Motte qui s'était encanaillé, malheureusement, de ce petit Fontenelle, avait dit Boileau — quand tout à coup ,,run pâlit de colère, et l'autre tressaillit de joie à l'aspect d'un homme qui était depuis longtemps dans ce temple ; tantôt à une place, tantôt à une autre."
C'était le discret Fontenelle Qui par les beaux-arts entouré Répandait sur eux, à son gré, Une clarté douce et nouvelle . . .
Avec Quinault il badinait, Avec Mairan il raisonnait ; D'une main légère il prenait Le compas, la plume et la lyre.
Le discret Fontenelle. C'est assez cela. Voltaire avait dit d'abord le sage, et il l'appellera enfin plus tard, dans une Epitre à Mme Denis, le Normand Fontenelle. Si Voltaire avait continué, jusqu'où serait-il descendu ?
Pour tout dire, Voltaire, qui continue en prose, estime surtout en Fontenelle ,,rauùeur des Mondes,'* (lui-même écrira F Essai sur les Mœurs pour Mme du Châtelet), de /' Histoire de V Académie et. . . de l'opéra Thétis et Pelée". Voltaire aimait également beaucoup Quinault, et le seul reproche qu'il fit à Boileau était de s'être montré si cruel à son égard. Boileau et Quinault se réconcilieront, mais ce sont de ces mariages de raison. ... La Bruyère, Racine, Boileau ne pouvaient guère le goûter et ils devaient détester plus cordialement encore Fontenelle. C'est pourquoi il est intéressant de noter que Voltaire qui est du
dix-septième siècle, littérairement, par tant de côtés, qui admire sans réserve le divin Racine, ait aimé ces ,, opéras si agréables" de Quinault, qu'il appelle ,,le Poète des grâces". Pour Thétis et Pelée, il fut joué une première fois en 1689 et fort applaudi. Plus de soixante ans après, en 1752 (Fontenelle a quatre-vingt-quinze ans), on le reprendra avec le même succès. Boileau et La Bruyère auraient dû s'avouer vaincus. Avoir contre soi un goût persistant trois quarts de siècle, et Voltaire . . . Je crois bien que tout le monde prend pour un trait satirique, le dernier vers d'un sixain que Voltaire écrivit à la gloire de Fontenelle.
L'ignorant l'entendit, le Savant l'admira; Né pDur tous les talents, il fit un Opéra.
L'on ne songe pas, sans doute, à ces vers du Temple du Goût que nous avons cités ni surtout aux lignes qui les suivent.
La Harpe veut que Voltaire ait ajouté Thétis et Pelée pour faire pièce à Jean-Baptiste Rousseau, qu'il ne portait pas dans son cœur, dont les épigrammes volaient de bouche en bouche mais dont les deux opéras étaient tombés. Qui le dira ? On peut aussi bien supposer que s'il exagéra quelque peu l'éloge, ce fut parce qu'il se récitait la fameuse épigramme qui courait le monde depuis trois à quatre ans.
Depuis trente ans un vieux berger normand Aux beaux esprits s'est donné pour modèle ; Il leur enseigne à traiter galamment Les grands sujets en style de ruelle.
Ce n'est le tout : chez l'espèce femelle Il brille encor, malgré son poil grison, Et n'est caillette, en honnête maison, Qui ne se pâme à sa douce faconde.
En vérité, caillettes ont raison :
/ C'est le pédant le plus joli du monde.
Jean-Baptiste Ta distillée vers 1726 ; depuis trente ans, cela nous remet en 1696, juste Tannée de la mort de La Bruyère. Jean-Baptiste a recueilli son héritage: son épigramme se termine par le même trait final que le portrait de Cydias. Il lui appartenait d'épouser les querelles des partisans des Anciens car ,,il tenait à honneur d'avoir appris de Boileau tout le peu qu'il savait du métier de la poésie." Seulement en 1726 il a quitté Paris depuis longtemps. Il a dû s'enfuir en 1712 et il vivra en Suisse, à Vienne, à Bruxelles, à La Haye.
Or à Paris était resté quelqu'un à qui le style et les façons de Fontenelle devaient pour le moins déplaire autant qu'à Jean-Baptiste : Mathieu Marais, le correspondant, l'ami, le dévot de Bayle, et qui voyait aussi assidûment Boileau, ,,la raison incarnée". Mathieu Marais a tenu fort exactement, pendant sa vie, un Journal fort précieux qui forme quatre volumes bourrés de renseignements sur la littérature, sur le monde des écrivains et sur la politique du premier tiers du dix-huitième siècle. Il ne rate jamais Fontenelle. En 1726 justement, l'année de r épigramme, Fontenelle, alors Directeur de l'Académie Française, reçut Mirabaud, un nouvel académicien, et Mathieu Marais prit plaisir à relever dans son discours quelques traits, qu'il grossit, de cette douce faconde.
Un an se passe et Fontenelle lit à l'Académie des Sciences, cette fois, son Eloge de Newton. Cet Eloge est merveilleux, écrit Mathieu Marais à la date du 21 janvier 1728, et ne pouvait être fait que par un aussi grand mathématicien que M. de Fontenelle, qui a su donner une idée nette d'une matière aussi inconnue. Le parallèle de Descartes et de M. Newton est de main de maître." Mathieu Marais s'avoue vaincu, à l'inverse de Boileau et de Racine morts impénitents. C'est que Boi-
leau ni Racine n'avaient nul goût pour les sciences, nulle curiosité pour leurs résultats généraux ou leurs vues d'ensemble: nous n'avons pas voulu dire autre chose en parlant des attardés du dix-septième siècle. Ce qui pouvait paraître une impertinence était simplement une constatation des limites de ces très grands esprits.
Et puis le tour précieux dans Fontenelle les aurait toujours empêchés de le prendre comme guide. Voltaire lui même, s'il cite les Mondes, ne parle pas des Dialogues des morts. C'est qu'il \^ ne pouvait les souffrir. Le défaut de Fontenelle dans i cet ouvrage, dit-il dans une lettre à Frédéric II, / est qu'il veut toujours avoir de l'esprit, il soutient le pour et le contre et ne veut que briller. Fontenelle me paraît dans ces Dialogues le plus amusant joueur de passe-passe que j'aie jamais connu. C'est toujours quelque chose et cela amuse." Ce jugement, qui n'est pas, il est vrai, destiné à la publicité, ne laisserait pas d'inquiéter. Fontenelle amuse Voltaire tandis qu'il avait irrité La Bruyère, mais pour tous les deux il n'aurait voulu que briller. Voltaire dira dans son Siècle de Louis XIV qu'on remarque dans les Dialogues l'esprit de Voiture, mais plus étendu et plus philosophique. C'est un premier redressement, en attendant que Nietzsche exalte ces paradoxes suggestifs et profonds que Fontenelle n'émettait pas au hasard ni simplement pour briller. Voltaire défenseur des saines doctrines, et ennemi du paradoxe ! Ce serait inquiétant . . . pour Voltaire. C'est le vernis et les paillettes qui, en évoquant Voiture, lui auront voilé la sohdité du fond.
Voiture, Fontenelle, Marivaux ne disaient en somme rien qui vaille au classique Voltaire. Après quelque tension dans leurs rapports, il fera des avances à Marivaux ,,ce peseur d'œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée" mais ce sera
encore, comme pour Boileau et Quinault, un mariage | de raison. ^ ""^^ J
Entre Fontenelle et Marivaux au contraire il y . avait affinité. Les Lettres du chevalier d' H er. . . sontv^ déjà du marivaudage. Aussi quoi qu'il y ait plus de trente ans de différence entre eux, lorsqu'ils se rencontrèrent chez Mme de Lambert, ils se reconnurent. Même horreur du bruit; Marivaux était seulement plus impatient de briller, nous a dit Marmontel. Il devait donc être également plus susceptible. ,,I1 faut passer les expressions singulières à M. de Marivaux, ou renoncer à son commerce", disait Fontenelle chez Mme de Tencin. Marivaux crut entrevoir de a raillerie dans ce mot. Fontenelle s'en aperçut, et comme il n'avait voulu dire qu'une chose obligeante, il ajouta aussitôt : ,,M. de Marivaux, ne vous pressez pas de vous fâcher quand je parlerai de vous". Cela les peint tous deux. Même simplicité dans la façon de rendre service. C'est cette habitude de faire le bien qui fait croire que leurs qualités tiennent plutôt à l'esprit qu'au cœur. On oublie que l'habitude de faire le bien est la définition même de la vertu. Marivaux était souffrant. ,,Mon ami, dans la situation où vous vous trouvez, on peut avoir besoin d'argent; les véritables amis ne doivent pas attendre qu'on leur demande, leur cœur doit deviner. Voici une bourse de cent louis que je laisse à votre disposition. — Je les regarde comme reçus, répond Marivaux; je m'en suis servi et je vous les rends avec toute la reconnaissance qu'un tel service exige".
Même amour du paradoxe. On connait assez Le Jeu de l'amour et du hasard, qui s'apparenterait aux Lettres galantes, mais on connaît moins le Prince travesti, et Vile des Esclaves, représentées pour la première fois en 1724 et 1725. Dans le Prince travesti, il y a un amour coup de foudre. Cela n'est un para-
doxe que par rapport à Marivaux qui nous a habitués à donner à l'amour une naissance plus modeste. Mais il n'y a pas que l'amour dans cette pièce en trois actes que le Mercure appelle comédie héroïque. On y trouve aussi une peinture mordante du courtisan, du ministre apparemment dévoué aux intérêts de son maître, mais que son ambition personnelle meut exclusivement. On songe à Figaro. Or Beaumarchais ne naîtra que dans huit ans. Il y a telle scène o\x ce courtisan cynique passe de l'insolence à la bassesse, qui n'est pas indigne de Shakespeare.
L'Ile des Esclaves est un chapitre de l' Origine et des fondements de l' Inégalité, trente ans avant Rousseau et deux siècles avant les convulsions actuelles de l'Europe, qui rappellent étrangement la donnée de Marivaux. Des esclaves se sont révoltés et ont pris la place de leurs maîtres qui à leur tour doivent les servir pendant trois ans. C'est le temps exigé pour la cure morale. Car ces bons révoltés considèrent moins leurs maîtres comme leurs esclaves que comme leurs malades qu'ils comptent en trois ans rendre sains ,, c'est-à-dire humains, raisonnables et généreux pour toute leur vie. Quand ils auront souffert, ils sauront mieux ce qu'il est permis de faire souffrir aux autres". Cette comédie satirico-sociale se termine en idylle : les maîtres sont guéris, les esclaves se replacent d'eux-même sous le joug. Mais peut-on encore parler de joug ? quand on lit les derniers mots de la pièce: ,,La différence des conditions n'est qu'une épreuve que les Dieux font sur nous". C'est la morale évangélique et la solution Tolstoïenne.
L'un des derniers biographes de Marivaux passe complètement sous silence ces pièces et beaucoup d'autres. Elles sont précieuses pour notre but. Elle montrent l'ingéniosité et l'agilité des esprits \.; dans le premier tiers déjà du dix-huitième siècle. U ,,M s'est répandu depuis un temps un esprit \\
Çy / philosophique presque tout nouveau" dit Fonte-
.^-«-'-^ nelle en 1732 dans le panégyrique de son ami
/ La Motte. Les Lettres Persanes, ce spirituel kaléidoscope d'observations et d'idées profondes, sont parues depuis onze ans déjà, en 1721. Certes chez Mme de Lambert et chez Mme de Tencin où se rencontrent Fontenelle, Montesquieu et Marivaux, mille questions devaient s'y agiter qui nous mettent à cent lieues, comme nous sommes à cent ans, de l'Hôtel de Rambouillet.
Si Voltaire a oscillé dans son appréciation, l'un des pairs de Fontenelle, le savant d'Alembert, portait ce beau jugement d3ins son ,, Discours préliminaire de r Encyclopédie" l'année même du Siècle de Louis XIV. ,, Fontenelle a appris aux savants à secouer le joug du pédantisme. Supérieur dans l'art de mettre en leur jour les vérités les plus / abstraites, il a su par beaucoup de méthode, I de précision et de clarté, les abaisser à la portée / des esprits qu'on aurait cru les moins faits pour les saisir."
La Vulgarisation est parfois malmenée par les Spécialistes qui la jugent pour le moins inutile ou lui reprochent de rapetisser la Science. On pourrait leur répondre que si la lumière descend, elle ne s'abaisse pas, et que pour Fontenelle ce don de la clarté et de la simplification se rattachaient à une qualité plus précieuse qui l'apparente aux philosophes : Fontenelle était non seulement un esprit penseur, comme l'appelait Bayle, mais un esprit "C ■ généralisateur. Sa spécialité, si l'on y tient, ce serait ""^ véritablement la généralisation (Auguste Comte souhaitait de tels spécialistes). Fontenelle a nettement montré la solidarité des sciences: ,, toutes les vérités deviennent plus lumineuses les unes par les autres", dira-t-il dans la Préface de son Histoire du renouvellement de /' Académie des sciences. Il ne veut
pas que l'on se lasse de faire des expériences et de colliger des faits et des textes. Mais il ne veut pas davantage que les arbres ernpêchent de voir la forêt. Dans des pages posthumes .5 wr l' Histoire,' rédigées en partie vers 1680, et qui ne sont qu'un 'fragment d'une œuvre plus importante qu'il rêvait d'écrire on trouve des choses bien curieuses.
., La plupart des gens ne font qu'errer sans fin dans lesdétails, et ne s'avisent point de remonter jusqu'aux principes généraux, où tous les détails se réunissent et se confondent. Entasser dans sa tête faits sur faits, retenir bien exactement des dates, se remplir l'esprit de guerres, de traités de paix, de mariages, de généalogies, voilà ce qu'on appelle savoir l'Histoire. Mais ceux qui sont chargés de cette sorte de science là, savent-ils quels sont les ressorts du cœur humain qui ont causé tous ces événements? Ce n'est point l'Histoire des révolutions des Etats, des guerres et des mariages des Princes qu'il faut étudier mais sous cette Histoire il faut développer celle des erreurs et des passions humaines qui y est cachée.
Quelqu'un qui aurait bien de l'esprit, en considérant simplement la nature humaine, devinerait toute l'Histoire passée et toute l'Histoire à venir, sans avoir jamais entendu parler d'aucuns événements. Il dirait: la nature humaine est composée d'ignorance, de crédulité, de vanité, d'ambition, de méchanceté, d'un peu de bon sens et de probité par dessus tout cela, mais dont la dose est fort petite en comparaison des autres ingrédients. Donc ces gens là feront une infinité d'établissements ridicules et un très petit nombre de sensés ; ils se battront souvent les uns avec les autres, et puis feront des traités de paix presque toujours de mauvaise foi ; les plus puissants opprimeront les plus faibles, et tâcheront de donner à leurs oppressions des apparences de justice, etc.
Cette méthode d'apprendre l'Histoire ne serait assurément pas mauvaise; on serait à la source des choses, et de là on en contemplerait en se divertissant" (hum !) ,,les suites qu'on aurait déjà prévues".
Si savoir c'est prévoir, Fontenelle a assez bien prévu, et longtemps d'avance, certains accidents
de l'Histoire au vingtième siècle. Que n'a-t-il écrit cette Histoire de /' Histoire, qu'il rêvait, belle expression d'un esprit synthétique. ,,Ce n'est pas une science de s'être rempli la tête de toutes les extravagances des Phéniciens et des Grecs, mais c'en est une de savoir ce qui a conduit les Phéniciens et les Grecs à ces extravagances. Tous les hommes se ressemblent si fort qu'il n'y a point de peuple dont les sottises ne nous doivent faire trembler".
Et nous porter à l'indulgence, a-t-il sûrement pensé. Le sentiment de solidarité, de solidarité dans la sottise, devrait suffire à détendre les rapports entre les nations. Supportons-nous les uns les autres puisque, apparemment, c'est trop nous demander que de nous aimer.
Mais peut-être que les nations sont comme les individus dont chacun ici-bas est le démon chargé d'en tourmenter un autre, répétait la mère du Régent, la princesse Palatine. Bizarre vision que celle d'une humanité, tour à tour martyre et bourreau dansant autour d'un poteau de torture qu'elle s'est dressé à elle-même. Et pour quelle fin ? Le perfectionnement moral des êtres imparfaits que nous sommes ?
L'homme est un apprenti, la douleur est son maître.
Soit, cet héroïque apprenti fera de nécessité vertu (c'est le cas de le dire), mais est-il nécessaire que l'homme soit le dispensateur de la douleur ? Encore un degré et c'est Renan qui aura raison, qui imaginait qu'au ciel les martyrs remercieraient leurs bourreaux de les avoir aidés à conquérir la palme. On peut, tout en souhaitant la palme, rêver d'un autre moyen de la conquérir et regretter avec Fontenelle ,,que les peuples ne s'accordent qu'à n'entendre point leurs intérêts communs."
,,I1 y a trois choses que j'ai beaucoup aimées et auxquelles je n'ai jamais rien compris," disait Fontenelle, ,,la musique, la peinture et les femmes." Il y avait une quatrième chose qu'il ne comprenait pas davantage, mais qu'il détestait cordialement : c'était la guerre. Et pourquoi ? C'est qu'elle gâtait la conversation.
Evidemment, évidemment .... Mais enfin Fontenelle détestait la guerre et c'est là l'essentiel. La Bruyère sans doute ne l'a pas su. Il aurait été capable de se réconcilier avec Cydias, lui qui avait marqué en paroles de feu, dans son chapitre Des Jugements, ce fléau plus ridicule et plus affreux que ,,le plus abominable sabbat dont on ait jamais ouï parler."
Si les hommes pouvaient guérir d'une pareille frénésie, les pages âprement ironiques de la Bruyère l'auraient fait depuis deux siècles. Mais lui-même est sans illusion. ,,Je suppose qu'il n'y ait que deux hommes sur la terre, qui la possèdent seuls et qui la partagent toute entre eux deux ; je suis persuadé qu'il leur naîtra bientôt quelque sujet de rupture, quand ce ne serait que pour les limites."
Et lui même n'a-t-il pas cherché noise à Fonte-, nelle, ce Président-né du Congrès de la Paix? Jei crains bien que ce ne soit ce marchand hollan-| dais du dix-septième siècle qui ait raison. Il avait mis pour titre de son enseigne: A la Paix perpétuelle, et avait fait peindre dans le tableau un Cimetière.
Fontenelle est précieux (mais non pas comme l'entend La Bruyère) : c'est un fil — un fil d'or — reliant tous les Salons jusqu'à Jean-Jacques. Ce célibataire, qui se plaisait chez les autres, les traversera
XIÎ] FONTBNELLE 3 ^'^
tous: Sceaux, d'abord, et l'Hôtel de Nevers. Après la mort de la marquise de Lambert, il ira chez son héritière, Mme de Tencin, et quand Mme de Tencin mourra à son tour, il dira simplement : ,,Eh ! bien, j'irai chez la Geoffrin", où il fera frissonner ses jeunes interlocuteurs en disant aux environs de 1750: ,, J'étais à l'hôtel Carnavalet, m'entretenant avec Mme de Sévigné, quand Bussy entra comme un ouragan". Il parlait de gens morts depuis plus d'un demi-siècle, et on se demandait avec épouvante si l'on n'avait pas devant soi un revenant.
Ce n'était pas un revenant, mais l'Esprit incarné. Et la bonté. On n'est pas très spirituel sans être un peu méchant. Fontenelle était très bon et très spirituel. Il était égoïste ? Ce sont les gens mariés, des jaloux, qui font courir ce bruit. L'on en dit bien d'autres ! ,,Ce n'est pas un cœur que vous avez là, lui aurait dit Mme de Tencin, mais de la cervelle." Si elle l'a dit, elle a eu tort. Il y a un portrait de lui fait par sa vieille amie Mme de Lambert, qui nous le peint au naturel. Elle commence par se récuser: ,,Je n'entreprendrai pas de peindre Mr. de F. : je connais ma portée et l'étendue de mes lumières. Je dirai seulement comme il s'est montré à moi". Ce début n'est pas d'une pédante. Puis : ,, Esprit profond et lumineux. . ., esprit original, qui s'est fait une route toute nouvelle. . . ., esprit qui pense finement et avec délicatesse, qui a un goût juste et sûr . . ., esprit dépouillé d'ambition, esprit sain . . ." L'on est tenté de répondre : Ora pro nobis : C'est une litanie. ,,Je lui crois le cœur aussi sain que l'esprit : jamais il n'est agité de sentiments violents, de fièvres ardentes. . ." C'est-à-dire que les grandes passions lui faisaient peur, ou même qu'il ne les . comprenait pas. Voici quelques lignes qui ne laissent rien à désirer comme netteté.
En amour, on n'a de part et d'autre qu'une certaine mesure de tendresse ; il la faut ménager ; ceux qui ne savent pas aimer la prodiguent imprudemment. On se plaint des absences, et on ne fait que son devoir quand on s'en plaint ; cependant, pourvu qu'elles ne soient pas trop longues, elles font tous les biens du monde aux amants. Elles renouvellent un amour qui vieillirait, et s'il languissait, elles le réveillent". — Il est terrible, ce Fontenelle, il dit le secret de tout le monde. —
,,Ce serait à la vérité pousser les choses un peu loin que de se procurer des absences tout exprès, mais enfin, lorsque le hasard nous en procure, nous devons pester contre elles et soupçonner en même temps que nous pourrions bien leur avoir de l'obligation. L'on fait mal de se servir de la liberté qu'on a de voir celle que l'on aime à toute heure, et des journées entières. Ce que vous gagnez par une si grande assiduité, vous le perdez sur la durée de votre commerce. Vous ramassez en un jour ce qui devrait être répandu dans toute la semaine".
C'est presque une loi de mécanique. Mlle Delaunay aurait dit que ce que l'on perd en force on le gagne en vitesse. Mais plutôt elle se serait rebellée.
C'est à. dessein que nous avons pris cette citation dans les Lettres du chevalier d' Her. . . . Les critiques les mieux intentionnés renonçaient à les défendre. Ce fin du fin, ces subtilités amoureuses, cet emberlificotage, non, décidément, ces Lettres galantes étaient bien mauvaises.
Elles sont charmantes, et M. Laborde-Milaà, le dernier biographe de Fontenelle, l'a bien fait voir en leur consacrant quelques pages fines et élogieuses. Faguet pourtant, dans son Dix-huitième siècle, avait à leur sujet mitigé la critique habituelle. Plus tard (il les aura relues), dans sa Petite Histoire de la Littérature française il les appellera tout uniment ,, délicieuses". Elles contiennent, dit-il, ,,de petits romans infiniment ingénieux, fins et spirituels".
Bref, l'antipode des lettres de Julie à Saint-Preux. Le cœur prendra-t-il vraiment, quelque quatrevingts ans plus tard, un degré de chaleur de plus ?
Ne le croyons pas trop vite. Quelques années avant ces Lettres du chevalier d' Her. . , Mme de La Fayette avait fait imprimer sa Pr/«cg55é de Clèues, et plus tôt encore des pages vraies, aussi brûlantes que celles de la Nouvelle Héloïse avaient été dévorées par les grand'mères des adoratrices de Jean-Jacques : les Lettres Portugaises, parues entre Andromaque et Bérénice, lesquelles tragédies contenant également d'assez beaux cris d'amour. Fontenelle, en tout cas, était plus calm.e. ,,I1 a les agréments du cœur sans en avoir les besoins ; nul sentiment ne lui est nécessaire", dit de lui Mme de Lambert. Fontenelle de complexion délicate, et qui devait voyager longtemps, ménageait sa monture.
-~^ Est-ce à dire qu'il avait le cœur sec ? Nullement.
',,0n vous accuse de manquer de sensibilité. — C'est que je n'en suis pas encore mort", répondit- Fontenelle. Diderot, la première fois qu'il alla le voir, versa un torrent de larmes et lui dit qu'il éprouvait un sentiment singulier. ,, Monsieur, lui dit Fontenelle, il y a quatre-vingt-quatre ans que j'ai relégué le sentiment dans l'églogue." Le mot est sec, je le reconnais, mais aussi il faut être Diderot pour s'aller déguiser en fontaine en présentant ses hommages à un vieillard de quatre vingt-dix-sept ans. Diderot avance, c'est plus tard qu'il sera de mode de verser des larmes en s'approchant du patriarche de Ferney. Fontenelle, si mesuré, aurait déploré ces manifestations.
Tout cela ne prouve pas qu'il était insensible. Il a écrit des pages touchantes sur l'amitié. Or on le fait le héros d'une certaine histoire d'asperges que M. Laborde — Milaà, qui nous montre un Fontenelle très sympathique, ne dément pas absolument. Fontenelle aurait attendu à diner un ami qui les aimait à la sauce tandis que lui ne les comprenait qu'à l'huile. La cuisinière reçoit l'ordre d'en préparer
une partie à l'huile et l'autre à la sauce. (Jusque là c'est tout à fait de la charité bien ordonnée). Sur ces entrefaites la nouvelle arrivant que l'ami vient de tomber en apoplexie, Fontenelle se serait précipité à la cuisine en criant : ,, Toutes à l'huile." J'ai retrouvé cette histoire. C'est une plaisanterie imaginée par Fontenelle qui la racontait un jour en société. La postérité n'y regarde pas de si près.
Fontenelle, à défaut de cœur aurait eu trop d'esprit pour manquer de tact à ce point. Mme Geoffrin, était allée un jour lui demander quelque aumône pour une famille dans la misère. ,,Ils sont bien à plaindre, dit Fontenelle, qui ajoute quelques mots sur le malheur de la condition humaine et puis se met à parler d'autre chose. Au bout d'une demie-heure la dame se lève: ,, Donnezmoi cinquante louis pour ces pauvres gens. — Vous avez raison," dit Fontenelle qui va à son bureau et les lui donne avec la même simplicité.
Ce cœur sec s'est attendri au moins une fois dans sa vie. C'est Mlle Delaunay qui nous l'apprend. Ce fut à l'occasion de la mort de M. Brunel leur ami commun. ,,M. de Fontenelle est inconsolable, lui écrit l'abbé de Vertot. Il n'est point question de philosophie : la nature, le bon cœur, tout a rentré dans ses droits". Mlle Delaunay va chez Fontenelle. ,,Je le trouvai dans une affliction qui me fit plaisir, parce qu'elle honorait notre ami. Il m' a dit, longtemps après (nous sommes en 1712, Fontenelle a cinquante-cinq ans), qu'il n'avait jamais pu réparer cette perte." Ah ! ces égoïstes ! On a vu pourtant par la seconde phrase de l'abbé Vertot, qu'il aurait affecté la sérénité devant les habituels accidents de la vie. ,,M. de Fontenelle, vous n'avez jamais ri. — Non, je n'ai jamais fait ah! ah! ah!" Le rire est trop violent, et déplace trop les lignes du visage. Fontenelle, pour qui le bonheur consistait à
changer peu de place, et à en tenir peu (c'est la maxime d'Epicure), comprenait mieux le sourire, j'imagine.
Changer peu de place, tenir peu de place. Nous avons là, probablement, la clé des sensibilités radicalement opposées à celles de René et de sa triste descendance. Après mille expériences douloureuses, René s'écriera désabusé, et désespéré:,. Si j'avais encore la naïveté de croire au bonheur, je le placerais dans l'habitude." Fontenelle et Mme de Lambert n'ont jamais cessé, eux, de croire au bonheur — oh ! non pas à un bonheur surhumain et c'est le secret de leur foi, justement :
,,Un grand obstacle au bonheur, c'est de s'attendre à un trop grand bonheur. . . Si l'on est à peu près bien il faut se croire tout à fait bien. Souvent on gâterai^- tout pour attraper ce bien complet. . . Les gens accoutumés aux mouvements violents des passions trouvent fort insipide tout le bonheur des plaisirs simples. Ce qu'ils appellent insipidité, je l'appelle tranquillité : mais quelle idée a-t-on de la condition humaine quand on se plaint de n'être que tranquille ! Et l'état le plus délicieux que l'on puisse imaginer, qu edevient-il après que la première vivacité du sentiment est consumée? Il devient un état tranquille et c'est même le mieux qui puisse lui arriver. ' '
Nous tournons vraiment le dos à la génération des effrénés, des frénétiques, ... et des lyriques. Ah! non, Fontenelle n'est pas un lyrique, ni comme Pascal ni comme Musset, lui qui ne voulait donner dans le sublime qu'à son corps défendant. Tranquille, tranquillité, calme, quiétude, cela nous fait songer que sa mère était quiétiste. ,, C'était une petite femme douce qui me disait souvent : mon fils, vous serez damné. Mais cela ne lui faisait pas de peine". Fontenelle, décidément, tenait un peu de sa mère, cette sœur des Corneilles, pourtant. Ces Normands, après tout, et avant tout, sont la
ondération et l'équilibre mêmes, de Malherbe à
Flaubert, romantique, mais qui en enrageait, en
passant par le grand Corneille, qui fut bon père, bon
époux, et marguillier de sa paroisse.
,,Si j'avais la main pleine de vérités, je me gar-
^ derais bien de l'ouvrir", a dit Fontenelle. On le lui a bien reproché. Il ferait mieux: il l'entr'ouvrirait. Il savait, cet homme excellent, que les préjugés ne doivent être enlevés que peu à peu, que la bêtise au front d'airain, si on la heurte, vous broie sans profit pour personne. Or ce mot si juste, je ne suis pas certain qu'on ne le rencontre plus sous cette forme: ,,Si la vérité était un oiseau et que je le tinsse dans ma main, je l' étoufferais."
Et puis, pour tout dire, Fontenelle était si souverainement intelligent qu'il voyait des raisons à tout. Il est un peu de la famille de Renan qui entrait t si bien dans les vues de son contradicteur : ,, C'est \parfait, vous pourriez également m'objecter ceci. . ."
j, fet le contradicteur s'en allait, persuadé qu'il avait Terrassé Renan. Ce sont des êtres exquis (je parle de Fontenelle et de Renan), seulement on les appelle des sceptiques. Je demande alors que l'on appelle les autres, ces régenteurs du genre humain, des mauvais coucheurs. Voici une pensée tout à fait à la Renan : ,,I1 faut ne donner qu'une moitié de son esprit à la croyance de certaines choses, et en réserver une autre moitié libre où le contraire puisse être admis, s'il en est besoin". De certaines choses. . ., il ne dit pas: de toutes les choses : que les mauvais coucheurs y prennent garde.
Fontenelle touche de près à la littérature hollandaise par son premier \\vrQ,'iy^ Histoire des Oracles} une traduction allégée, une adaptation de l'in-quarto du médecin hollandais Van Daele qui raconte une bien jolie histoire. Une certaine dent d'or fit mettre en campagne tous les savants de l'Europe — de
l'Europe du seizième siècle ! — et se trouva être une dent ordinaire artificiellement recouverte d'une mince couche d'or. Fontenelle en déduit qu'il n'était pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont et dont la raison nous est inconnue que par celles qui ne sont point et dont nous trouvons la raison.
Pour combattre cette ingéniosité à nous aveugler savamment, il a des images qui sont des trouvailles. Dans le cinquième soir de ses Entretiens, contre ceux qui concluent trop vite, il raconte l'apologue des roses se disant que de mémoire de rose on m'a vu mourir un jardinier : les jardiniers sont donc im.mortels.
Fontenelle est un esprit de la famille d'Erasme, de Bayle, de Montesquieu, de tous ceux qui pensent avec Montaigne, que c'est mettre ses opinions à bien haut prix que d'en brûler les gens. ,,Je suis effrayé de l'horrible certitude que je rencontre à présent partout", disait-il aux environs de 1750. Il dit horrible. C'est que pour Fontenelle, rien n'est plus dangereux que cette confiance absolue de l'homme en ses propres lumières, confiance faite d'ignorance et d'orgueil. ,,Les Hommes se trompent, et les Grands Hommes reconnaissent qu'ils se sont trompés."
Supposons qu'il y ait dans le monde un Erasme ou un Fontenelle sur dix mille. Cela ferait pour chaque nation quelques milliers de personnes vraiment amies de l'humanité, cela ferait pour l'Europe cinquante mille sages.
Nous avons des canons Des traités et des gages.
Je les crois bons Mais cinquante mille sages ,, Seraient bien mieux notre affaire".
Cinquante mille ! Nous sommes loin de compte, à en croire Fontenelle, tout partisan qu'il soit de la théorie du progrè;. Dans ses Dialogues des morts \\ fait dire par Socrate à Montaigne que ,,sur le nombre prodigieux d'hommes assez déraisonnables qui naissent en cent ans, la nature en a peut être deux ou trois douzaines de raisonnables qu'il faut qu'elle répande par toute la terre, et l'on juge bien qu'ils ne se trouvent jamais nulle part en assez grande quantité pour y faire une mode de vertu et de droiture". C'est désolant. Ce qu'il y a de terrible dans la vérité c'est que quand on la cherche on la trouve.
Combien nous devrions garder jalousement ces deux ou trois douzaines de raisonnable . Mais nous nous croyons si riches que nous en méconnaissons ou négligeons la moitié ou les trois-quarts,
Sauf, après un lent examen
A leur dresser une statue
Pour la gloire du genre humain.
Fontenelle, à coup sûr, est parmi ces deux ou trois douzaines, et de la moitié négligée. C'est pourquoi il est bon de replacer de temps en temps sa physionomie en pleine lumière. — A quoi bon ? Tout est si peu important. — C'est possibb, mais on conclut mal de la relativité de l'importance des buts humains, à l'indifférence. C'est un sophisme fréquent. ,, Pourquoi, demandait-on déjà à Pyrrhon, si vous croyez que la vie n'est pas plus importante que la mort, ne vous tuez-vous pas ? — Justement parce que la Vie n'est pas plus importante que la mort, répondit Pyrrhon". De même, pourquoi ne pas négliger Fontenelle, s'il^ n'est pas plus important que tant d'autres sujets? Justement parce que. . . . Mais la vérité est qu'il est plus important.
Duclos constatera, vers 1750, dans ses Considérations sur les Mœurs ,,une certaine fermentation de raison universelle tendant à se développer". On la devait en grande partie à la propagande de Fontenelle. ,,0n la laissera peut-être se dissiper", continue Duclos. Que non ! Diderot et d'Alembert veillaient. Mais on se tromperait en faisant de Fontenelle un fanatique de la raison. Son cas est plus nuancé, et cette Science, une religion pour Fontenelle, qui Taimera comme il faut l'aimer, en amant désintéressé, ne deviendra pas agressive à cause de lui. ,,Ce n'est pas qu'on ne puisse assez raisonnablement tenir la Philosophie et la Religion séparées, dit-il dans son Eloge de Malebranche, et pour prévenir tous les troubles, régler les limites des deux Empires; mais il vaut encore mieux réconcilier les Puissances 'et les amener à une paix sincère."
La Foi, du temps de Fontenelle, n'était donc plus la maîtresse de la Raison, elle n'en était pa? davantage la servante. Les choses changeront. La science, gc^rmande, triomphera avec l'intolérance dont sa rivale lui avait donné l'exemple, jusqu'à la séance fameuse à l'Académie dans laquelle Pasteur affirmera pour son compte la distinction des deux domaines. Il renouait la tradition rompue, car deux siècles auparavant, en 1675, un autre savant, un physicien, Rohault, avait écrit que ,,la théologie et la philosophie ont des principes différents, et qu'il nous restera toujours, tant que nous vivrons ici-bas, de l'obscurité dans la foi."
C'est là, probablement, ce qu'aura pensé Fontenelle. Il y a, je le sais, la même année que la Pluralité, dans le numéro de janvier de la République des Lettres de Bayle, une certaine Histoire allégorique d'une guerre civile dans l'ile de Bornéo. Fontenelle aurait reçu cette relation et il l'envoyait à M. Basnage à Rotterdam. L'allégorie est transparente : les puis-
sances rivales Mreo et Eenego sont les anagrammes de Rome et de Genève. Il penchait du côté de Genève et Rome se fâcha, et notre prudent Fontenelle se rétracta. Cela prouve simplement qu'il n'avait aucun goût pour le martyre et qu'il aurait soutenu ses opinions jusqu'au feu, exclusivement', cela ne prouve pas qu'il était irréligieux.
La théorie du progrès indéfini, un dogme pour le /moderne qu'était Fontenelle, aurait dû inquiéter davantage une orthodoxie pointilleuse. A le bien prendre, le dogme de la chute, qui est à la base du christianisme, n'a pas de plus grand ennemi que cet optimisme qui se passe de Rédempteur, et qui ne demande, pour soulever le monde, aucun autre point d'appui que l'homme. Mais que les sensibilités croisées font un savoureux mélange. Pascal, chrétien et même Janséniste, a cru au progrès, dont la seule idée faisait sourire Remy de Gourmont, un parfait mécréant. L'écheveau est débrouillable. Il faut commencer par distinguer le progrès en matière scientifique du progrès en morale. Que les partisans de la chute se rappellent les vues pessimistes de Fontenelle sur l'Histoire et ils se rassureront, .... à la façon de Cromwell :
,,Ah! je suis rassuré, je vois mes assasins".
Mais on voit qu'il ne faut pas trop vite classer les gens. C'est imprudent, depuis que l'on a eu un clérical .... athée; c'est Jules Soury. (La graîne n'en est pas perdue). Et, au dix-huitième siècle, un Jésuite-Janséniste. C'est encore plus fort. Ce monstre, ce serait Fénelon, à en croire le P. Harduin, jésuite : ,,Nous le croyons de nos amis, c'est le plus fin des Jansénistes." Pour fin, Fénelon l'était. Et Ramsay, cet Ecossais prosélyte de Fénelon, n'en restera pas moins le secrétaire de Mme Guyon, condamnée par Rome, et exilée à Angers, en même
temps qu'il se fera l'apôtre de la franc-maçonnerie.
N'appelons pas trop vite Fontenelle un sous-Bayle ou un sous-Voltaire. D'abord on risque de s'enferrer. Ce Bayle, avec lequel on se figure assommer Fontenelle, mais il était profondément religieux. Pour >'en convaincre, il suffit de le lire, et le beau livre, intitulé Bayle en Hollande, que lui a consacré ;x^ Mlle Serrurier. Et puis Fontenelle a sur la Patience
quelques pages qui par leur allure de sermon auraient dû faire dire à La Bruyère qu'il tenait également ce rayon. Il a cru déinontrer par une observation physique l'existence de Dieu. Il se trompe : c'est un mauvais avocat d'une excellente cause : ce n'est pas un athée. Mais surtout il a appelé r Imitation ,,le plus beau livre qui soit sorti de la main d'un homme, puisque F Evangile n'en vient pas." Est-ce une pointe? Nous croyons que c'est une profession de foi.
C'est dans sa pieuse Vie de Corneille, en parlant de la traduction en vers, par son oncle, de 1' Imitation, qu'il dit cela. Il ajoute qu'il n'y trouve point ce qui fait le plus grand charme de ce livre: la simplicité et la naïveté, que la forme des vers lui est absolument contraire, et que l'original ,, n'irait pas droit au cœur comme il le fait, et ne s'en saisirait pas avec tant de force, s'il n'avait un air naturel et tendre, à quoi la négUgence même du style aide beaucoup." Fontenelle goûtait donc l' Imitation. Qu'on me l'accorde. Nous ne sommes qu'au milieu du dixhuitième siècle. Nous aurons des incrédules de reste.
,,Je suis Français, j'ai cent ans, et je n'ai jamais jeté le moindre ridicule sur la plus petite vertu", lui fait-on dire dans sa confession. C'est d'un saint. Pascal s'est confessé d'autre façon? Je ne veux pas du tout démontrer qu'il n'y a rien de changé en France de Pascal à Fontenelle. Je pense même précisément le contraire.
Il en est de l'intelligence et du sentiment comme de la Science et de la Foi. Ce sont aussi parfois deux frères ennemis et pourtant l'homme complet fera entrer dans ses déterminations et les motifs rationnels et les mobiles plus vagues, plus obscurs, plus spontanés — côté cœur, côté jardin — , mais que l'intelligence elle-même ne peut pas négliger, s'il y a une logique des sentiments. La Volonté devra s'exercer à reconnaître les syllogismes de cette logique, car l'on découvre que l'élément principal de l'esprit humain n'est peut être pas l'intelligence, mais le Vsentiment. Le dix-septième siècle avait concilié pes deux logiques. Il fut sans contredit le siècle de la raison, mais il fut en général religieux en même temps, c'est-à-dire fidèle à l'autorité, à la tradition, jqui relèvent plutôt du sentiment. Et même en matière religieuse, la raison était si impérieuse que l'on voit le mystique Fénelon écrire, pour les autres du moins, un Traité de F Existence de Dieu, démontrée à grand renf rt de causes finales et d'harmonies de la nature.
^ Le dix-huitième siècle fera basculer la balance / en faveur de la raison raisonnante. Il aura en elle une telle confiance qu'il voudra faire table rase pour rebâtir sur nouveaux frais en politique et en religion. C'est sans doute par suite de cette intempérance que la sensibilité, comprimée longtemps, éclatera sous l'influence de Jean- Jacques et de son éloquence passionnée.
L'équiHbre aurait pu se rétablir: Rousseau religieux, protestant, raisonnant sa foi et faisant appel au sentiment, c'étaient là des facteurs excellents. Et pourtant si la Profession de foi du Vicaire Savoyard entraîna, elle ne convertit pas. Rousseau se montrera plus profond, plus pressant, dans ses Lettres écrites de la Montagne : on les lira moins et sans doute les âmes à demi émancipées se seront
effarouchées en présence d'une notion du christianisme qui est celle du protestantisme libéral de nos jours. Les deuxième et troisième lettres, qui traitent des miracles, sont tout entières admirables et aussi édifiantes, dans leur hétérodoxie, que le Traité T héologico- Politique de Spinoza, que je ne cite pas au hasard. Jean- Jacques, qu'à-t-il toute sa vie voulu rédiger, sinon une Politique et une Théologie? Il lui a manqué, à ce grand tourmenté, un peu de la sérénité de Spinoza, mais il avait dans l'âme d'admirables parties lumineuses; c'était un esprit religieux non pas de la trempe, mais de la famille de Spinoza et je ne crois pas que le passage sur le Christ du Traité ait soulevé plus de colère que ces lignes qui terminent la troisième lettre.
,,Je ne puis m'empêcher de dire qu'une des choses qui me charment dans le caractère de Jésus n'est pas seulement la douceur des mœurs, la simplicité, mais la facilité, la grâce et même l'élégance. 11 ne fuyait ni les plaisirs, ni les fêtes; il allait aux noces, il voyait les femmes, il jouait avec les enfants, il aimait les parfums, il mangeait chez le.«; financiers. Ses disciples ne jeûnaient point ; son austérité n'était point fâcheuse. 11 était à la fois indulgent et juste, doux aux faibles et terrible aux méchants. Sa morale avait quelque chose d'attrayant, de caressant, de tendre ; il avait le cœur sensible, il était homme de bonne société. Quand il n'eût pas été le plus sage des mortels, il en eût été le plus aimable.".
C'est Renan, cent ans (exactement, quatre-vingtdix-neuf) avant Renan. En 1764, c'était donner de la viande aux enfants. Je cherche en vain qui pouvait répondre à Jean-Jacques autrement que par la haine ou l'incompréhension, ou par l'indifférence. Les Encyclopédistes étaient engagés dans une lutte sans merci, laquelle, en leur faisant de la partialité presque un devoir, les entraînait à répudier tout spiritualisme religieux. Rome ni Genève ne pouvaient pas ne pas fulminer.
Les âmes tendres, les quiétistes amis de Fénelon, l'idole de Rousseau, sans aucunement le suivre, ne lui auraient pas jeté la pierre. Mais, à cette date, ils disparaissent dans la fumée de la bataille entre Jésuites et Jansénistes. 11 n'y a que les âmes religieuses dégagées de tout lien ecclésiastique qui eussent pu lui tendre la main. Je ne vois, absolument, que le spiritualiste Saint-Martin. Seulement en 1765 il se fera initier à Bordeaux à la secte des théosophes qui avaient pour chef Martinez Pasqualis. Il s'attachera davantage ensuite à Swedenborg, à Bœhme ; tout cela ne le rapprochait pas de Rousseau qui sans doute aurait reproché à celui qui s'appelait lui-même le Philosophe Inconnu, la partie ésotérique de son système» De son côté Simr-Martin se sentait d'une région plus noble. ,, Rousseau frappait plus bas que moi", dira-t-il.
En 1764 Fontenelle est mort depuis sept ans. Lui sans doute aurait suivi avec sympathie les e;.?ais d'harmonisation, de fusion des deux logiques dans ce creuset brûlant qu'était l'âme de Rousseau.
Il aurait goûté tout particulièrement ces deux lettres sur les Miracles, auxquels il ne croyait guère. Et pourtant
Quel temps fut-il jamais si fertile en miracles?
On ne parlait, aux environs de 1730, que du diacre Paris et des guérisons qui s'opéraient sur sa tombe, au cimetière Saint-Médard. On en parlait également à l'Hôtel de Nevers ; comme nous l'avons vu. ,, Notre ami, M. Carré de Montgeron, jure sur son salut, qu'il a vu des choses surnaturelles", écrit l'une des habituées de Mme de Lambert, la fée Aïssé. Ce M. de Montgeron n'était pas le premier venu, mais un conseiller au parlement, un parfait mécréant jusqu'en 1730. Le cimetière de Saint-
Médard avait été son chemin de Damas. Aussi, plein de reconnaissance, il consacrera son temps et sa fortune à recueillir les témoignages et les attestations des chirurgiens et des médecins, qui formeront trois gros volumes ornés de belles planches, qu'il intitulera: La Vérité des Miracles opérés par r intercession de M. de Paris et autres appelants, et qu'il présentera à Louis XV. Le roi, encore un incrédule, et qui avait fait fermer Saint-Médard ; fera enfermer notre pauvre Carré de Montgeron. Mais Louis XV ne compte pas. Et Fontenelle ? Quoique tout Paris ait couru à Saint-Médard je suppose qu'il n'aura pas bougé de l'Hôtel de Nevers. ,,I1 nous assurait l'autre jour, dit Aïssé dans la même lettre, que plus une opinion était ridicule, inconcevable, plus elle trouvait de sectateurs ; les hommes aiment le merveilleux."
y Fontenelle était donc incrédule, et l'étaient avec
-^lui Mlle Aïssé (une fée qui n'aime pas le merveilleux!),
la moitié de la France, et tous les J ésuites pour qui
ces appelants de la bulle Unigenitus et ces saints
jansénistes ne valaient pas le diable.
.- Plus sérieusement, Fontenelle croyait, comme \ Rousseau — et comme Malebranche — , que Dieu n'agit pas par des volontés particulières. C'est dans quelques pages lumineuses sur l'Instinct que Fontenelle le dit explicitement. Peut-être ne sontelles guère antérieures aux écrits de Rousseau, car on les a trouvées manuscrites à la mort de Fontenelle.
Une petite phrase de ces mêmes réflexions sur l'Instinct, chez les bêtes et chez les hommes, (,,donc les bêtes pensent et ne sont pas des machines") montre à quel point la sensibilité au dix-huitième siècle, en arrive à différer de celle du dix-septième. C'est le renversement de la doctrine de Descartes sur l'automatisme des animaux.
La Fontaine non plus, ni Mme de Sévigné, ni quelques autres, n'ont jamais consenti à admettre que leurs amies les bêtes n'eussent pas d'esprit. Ce n'était nullement l'opinion générale au dix-septième siècle et Malebranche donnait fort bien un coup de pied à sa chienne hurlante. ,,Cela ne sent pas, c'est une horloge qui sonne." L'évolution est d'autant plus remarquable que Fontenelle, malgré Newton, est resté en partie fidèle à la théorie cartésienne, au point qu'en 1752, à quatre-vingtquinze ans, il publiera une Théorie des Tourbillons cartésiens.
Il avait du reste mis en bonne place dans son cabinet le beau portrait du philosophe dont Frans Hais a si bien attrapé la mine renfrognée, mais le sage Fontenelle avait plus d'un autel.
Avec sa mine renfrognée, Elevé sur ma cheminée, Descartes dit: Messieurs, c'est moi Qui dans ces lieux donne la loi.
Mais au fond d'une alcôve obscure Se cache une aimable figure Qui se moque du ton qu'il prend, Et dit tout bas: oh/ l'ignorant/
Les femmes seront fidèles à Rousseau, comme leurs mères et leurs grand'mères avaient été fidèles à Fontenelle. Elles lui donneront sans réserve leur admiration mêlée de pitié, et la consolatrice qu'il y a en chacune d'elles souhaitera égayer sa misanthropie. L'écorché vif qu'il était repoussera ce tendre dévouement. Quoi qu'il en ait il sera aimé, et plaint, par une multitude d'inconnues.
Avec Fontenelle le dévoûment ni la pitié n'auraient
su à quoi se prendre. ,,0n ne s'unit qu'à son esprit,
et on échappe à son cœur", dit Mme de Lambert.
,,Peu blessé des injustices qu'on peut lui faire"
Xîll FOKTEKELLE 4 ^^
(pauvre Jean-Jacques !), ,,la connaissance de luimême le rassure. J e suis de ses amies depuis longtemps; je n'ai jamais connu personne d'un commerce si aisé" (pauvre Jean-Jacques!). ,, Comme l'imagination ne le gouverne point. . ." (cher et pauvre Jean- Jacques!), ,,il n'a pas la chaleur des amttiés naissantes" (cher Jean-Jacques!), ,, aussi n'en a-t-il pas le danger." (pauvre Jean-Jacques!).
Qui préférer maintenant, de Rousseau ou de Fontenelle ? C'est une grande question. Des femmes d'avant 1750 ou de leurs filles? Les admiratrices de Fontenelle regrettaient d'échapper à son cœur, elles sont donc bien les mères des adoratrices de Rousseau, et cette question de préférence ne peut pas se poser à l'égard des femmes du dix-huitième siècle: elles sont, toutes, aimantes autant qu'aimables.
Mais, encore un coup, pourquoi La Bruyère accuse-t-il Cydias de ,, n'ouvrir la bouche que pour contredire"? Patience, nous allons rencontrer plus spécialement le philosophe, peut-être trouveronsnous. Nous ne chercherons, à dessein, que dans l'oeuvre que La Bruyère a pu connaître, dans les Dialogues des morts, parus en 1683 déjà. Il a vingt-six ans, c'est Cydias en fleurs.
,, Apparemment l'intention de la nature n'a pas été qu'on pensât avec beaucoup de raffinement ; car elle vend ces sortes de pensées- là bien cher. Vous voulez faire des réflexions, nous dit-elle, prenez-y garde, je m'en vengerai par la tristesse qu'elles vous causeront. Et pourquoi' la nature ne veut-elle pas qu'on pousse les réflexions jusqu'où elles peuvent aller? C'est qu'elle a mis les hommes au monde pour y vivre, et vivre c'est ne savoir ce que l'on fait la plupart du temps. Quand nous découvrons le peu d'importance de ce qui nous occupe et de ce qui nous touche, nous arrachons à la Nature son secret ; on de-
vient trop sage et on ne veut plus agir ; voilà ce que la Nature ne trouve pas bon. Mais la raison qui vous fait penser mieux que les autres ne laisse pas de vous condamner à agir comme eux? — Il est vrai. Il y a une raison qui nous met au dessus de tout par les pensées ; il doit y en avoir ensuite une autre qui nous ramène à tout par les actions; mais à ce compte-là même, ne vaut-il pas presque autant n'avoir point pensé".
C'est la conclusion d'un dialogue entre deux philosophes enjoués. Mais l'un, après être descendu dans l'antre de Trophonius, ne pouvait plus rire. C'est que les Réflexions, qui sont cet antre, lui avaient appris ,,que la raison est triste et même peut être inutile." C'est le: un peu de science. . ., beaucoup de science. . ., de Bacon, c'est aussi l'idée de derrière de Pascal, c'est Schopenhauer, c'est Renan, qui parle des chausse-trappes de la nature. . . Dira-t-on jamais mieux que c'est la volonté qui mène le monde, bien plutôt que l'intelligence, que la réflexion est tueuse d'énergie et q le l'action e t toujours un peu un coup d'état?
C'est pour aider à ces coups d'état que la nature a doté l'homme de passions qui ,,font et défont tout. Si la raison dominait sur la terre, il ne s'y passerait rien. On dit que les Pilotes craignent au dernier point ces mers pacifiques où l'on ne peut naviguer, et qu'il veulent du vent, au hasard d'avoir des tempêtes. Les passions sont chez les hommes des vents qui sont nécessaires pour mettre tout en mouvement, quoiqu'ils causent souvent des orages".
Il n'est pas si mauvais, pour le Savant lui-même, d^héberger en un coin de son cerveau la folle du logis. ,, Toutes les sciences ont leur chimère, après laquelle elles courent sans la pouvoir attraper ; mais elles attrapent en chemin d'autres connaissances, fort utiles. Si la chimie a sa pierre philosophale, la géométrie a sa quadrature du cercle, l'astronomie ses longitudes, les Mécaniques leur mouvement
perpétuel ; il est impossible de trouver tout cela et fort utile de le chercher. . .; la Morale a aussi sa Chimère; c'est le désintéressement, la parfaite amitié. On n'y parviendra jamais, mais il est bon que l'on prétende y parvenir. . . Il faut qu'en toutes choses les hommes se proposent un point de perfection au delà même de leur portée".
C'est Raymond LuUe qui dit cela à Artémise, (laquelle avait cherché sa pierre philosophale : le secret d'être parfaitement fidèle). Et comme elle s'étonne qu'il puisse ne pas être inutile que les hommes soient trompés: ,, Comment inutile, conclut Raymond Lulle. Si par malheur la vérité se montrait telle qu'elle est, tout serait perdu ; mais il paraît bien qu'elle sait de quelle importance il est qu'elle se tienne toujours assez bien cachée." Voilà justement pourquoi Fontenelle, s'il tenait cette vérité dans la main, aurait la prudence de seulement entr'ouvrir les doigts. Ce favori de la Raison, qui — ... par raison ? — constate le rôle des passions et de / l'imagination, va plus loin et trouve que la meilleure 1 espèce de sagesse qui soit au monde est celle qui ) est un effet du tempérament, et non de la raison. Sénèque, à qui le plaisant Scarron soutient cela, se contentait de souffrir ses maux avec patience; lui, Scarron, ce raccourci de la misère humaine, allait jusqu'à la gaieté. — Mais le mérite? Certes si la vertu est acquise à force de soins, elle en devrait être plus estimée, mais on ne s'y fie pas, ,,car si un homme a quelque vertu, et qu'on puisse démêler qu'elle ne lui soit pas naturelle, on ne la compte presque pour rien."
Il en est du bonheur comme de la vertu. La raison n'assure pas plus l'un que l'autre ou s'il y a un bonheur que la raison produise, ,,il ressemble à ces santés qui ne se soutiennent qu'à force de remèdes et qui sont toujours très faibles et très incertaines".
C'est Marie Stuart qui parle ainsi à son joueur de luth Riccio, mais cela ne le console pas d'avoir été méchamment assassiné.
Fontenelle a une théorie du plaisir tout aussi originale. Et d'abord la condition naturelle des hommes leur fournit peu de choses agréables, et leur raison leur apprend à en goûter encore moins : l'on est délicat, et la délicatesse diminue le nombre des plaisirs. Un rien suffit à les gâter. Ce sont les lits de roses du Sybarite. ,, C'est fou, dit un gros Hollandais qui ne raffinait pas, ce sont les plaisirs simples et communs qui sont les plus doux". Fontenelle pense tout juste comme notre gros Hollandais. ,,Les plaisirs ne sont point assez solides pour souffrir qu'on les approfondisse, il ne faut que les effleu- / rer : ils ressemblent à ces terres marécageuses, sur \ lesquelles on est obligé de courir légèrement sans y arrêter jamais le pied". L'image est, elle aussi, bien hollandaise.
Et voilà pour la qualité des plaisirs. Quant au nombre, il se peut trouver de nouvelles connaissances, mais non de nouveaux plaisirs, et c'est fort heureux, „si chaque plaisir est fondé sur un besoin^ La Nature ne nous a rien donné gratuitement". Schopenhauer utilisera la remarque pour étayer son pessimisme, à l'inverse de Fontenelle qui y voit une preuve de la supériorité des sens sur la raison. Si cette dernière, en effet, trouve de nouvelles connaissances, ,,il faut l'en plaindre ; c'est qu'elle était naturellement très imparfaite, tandis que les sens sont si parfaits qu'ils ont trouvé d'abord tous les plaisirs qui les pouvaient flatter." Quelle plusvalue en défaveur de l'idée du progrès ! Fontenelle, qui s'était fait le défenseur de cette idée, est décidément quelqu'un avec qui l'on peut causer. Il se serait même entendu avec Remy de Gourmont, autre Normand, mais contempteur de cette idée de
progrès, nous l'avons vu. Socrate et Montaigne, les morts interlocuteurs du dialogue intitulé: Si les Anciens ont eu plus d'esprit que nous, sont leurs porteparoles. Socrate-Fontenelle, qui dit s'être toujours bien douté qu'il fallait que le monde devint meilleur et plus sage qu'il n'était de son temps, est ravi d'apprendre par Montaigne-Remy de Gourmont que ce monde est bien changé; c'est-à-dire (et Socrate feint d'être bien attrapé) qu'il est beaucoup plus fou et plus corrompu que jamais.
Pourquoi s'en étonner? ,, Il n'y a personne qui n'entre tout neuf dans la vie, dit Montaigne, et les sottises des pères sont
perdues pour les enfants Il est sûr qu'il ne se trouve plus
de ces âmes vigoureuses et raides de l'antiquité". A son tour Socrate proteste : la nature, qui ne s'épuise en rien, produit toujours de grandes âmes.
Mais tout change, dit Montaigne, ne voit-on pas des siècles savants, et d'autre ignorants, des naïfs et des raffinés, pourquoi pas dès lors des siècles plus vertueux ou plus méchants ? ., C'est que, dit Socrate, le cœurne change point, et tout Vhomme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle mais la mode d'être savant peut venir, on est intéressé, mais la mode d'être désintéressé ne viendra point. — Mais encore il pourrait bien y avoir des siècles mieux partagés les uns que les autres ? — Tout au plus, concède Socrate-Fontenelle, il y aurait quelque inégalité imperceptible. L'Ordre général de la nature a Vair bien constante
Les chrétiens peuvent s'entendre avec ce partisan de la théorie du progrès, qui commence par mettre à part, en morale, ce cœur qui est tout l'homme, et qui ne change point ;
Remy de Gourmont, sur le terrain scientifique, peut s'entendre avec un adversaire qui distend, enveloppe, noie son point de vue particulier dans cet autre plus général, dans cette conception magistrale, véritable vue de génie à son époque: ,, L'ordre général de la nature a l'air bien constant."
De même, je le jurerais, ont pu s'entendre avec Fontenelle les contemporains de la Bruyère. Il leur disait des choses toutes nouvelles, comme Cydias, mais d'un ton nullement dogmatique.
Les dieux du reste sont contre La Bruyère. C'est dans la huitième édition de ses Caractères qu'il a malicieusement interpolé le portrait de Cydias. Or la maxime qui suit commence ainsi : ,, C'est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. ,,0n ne peut placer plus à portée, sans s'en douter, le contre-poison. Fontenelle était savant. Disons mieux : Fontenelle était ignorant, mais d'une ignorance savante qui se connaît, et qui lui fera écrire ,, qu'on est ordinairement d'autant moins dédaigneux à l'égard des ignorants, que l'on sait davantage, car on en sait mieux combien on leur ressemble encore. ,, C'est l'explication de la maxime de La Bruyère.
Ces choses nouvelles, et qui toutes ne sont pas devenues anciennes après bientôt deux siècles et demi, Fontenelle les a donc proposées dans son premier ouvrage en prose, dans ces Dialogues des morts que l'auteur dédicaçait, comme il convenait, à Lucien, aux Champs-Elysées. Cela aurait dû 'désarmer La Bruyère. Le livre comprend trente-six dialogues divisés en trois parties égales : les Morts Anciens, les Morts Anciens avec les Modernes, et les Modernes. Cela fait un jeu de soixante-douze interlocuteurs donnant lieu aux anachronismes et aux rapprochements les plus suggestifs. Nous avons entendu, entre autres, dialoguer Socrate et Montaigne, Marie Stuart et Riccio, mais on voudrait tout citer. Les Dialogues sont comme un panier de cerises: on croit ne prendre que les plus belles et l'on trouve le fond du panier. Pareille chose nous est arrivée chaque fois que nous avons ouvert le livre. Avant de le refermer, recueillons
encore quelques aphorismes de ces morts illustres.
Alexandre et Phryné conviennent que ,, quand on ne veut que faire du bruit, ce ne sont pas les caractères les plus raisonnables qui y sont les plus propres" ; Charles V et Erasme se demandent ,,s'il y a quelque chose dont on puisse tirer de la gloire"; Marguerite d'Ecosse, qui embrassa platoniquement le poète Alain Chartier, est fort surprise d'apprendre par Platon lui-même que si la beauté de l'esprit donne de l'admiration, et celle de l'âme, de l'estime, la beauté du corps donne seule d^ l'amour, et que ce corps est destiné à recueillir le profit des passions que l'esprit même aurait inspirées.
Comment, Platon qui ridiculise l'amour platonique^y On disait de Fontenelle qu'il était le seul homme ^ qui ait fait une secte sans en être. Avec Platon cela j ferait deux. Mais cela s'appelle rompre avec l'opi- 1 nion commune et ,, éviter de donner dans le sens ' des autres". Nous y voilà. C'est l'esprit de contradiction que La Bruyère reproche à Cydias. Traduisons. Nous connaissons mieux Fontenelle et nous appellerons cet esprit le goiit du paradoxe. Fontenelle est amoureux du paradoxe, cette vérité de demain. Ces amoureux-là peuvent être parfaitement insupportables :
Il nous faut du nouveau, n'en fut-il plus au monde.
Ce n'est pas le cas pour Fontenelle, l'homme le moins opiniâtre, et qui ne força jamais son talent.
Mafs tournons les pages. Molière confie à Paracelse qu'il ,, assemblait dans un certain lieu le plus grand nombre de gens qu'il pouvait, et que là il leur faisait voir qu'ils étaient tous des sots". Il ne guérissait personne, il en convient, — qui veut peindre pour 1 immortalité, doit peindre des sots — , mais ,, c'est beaucoup de s'être moqué de soi ; la Nature nous y a donné une merveilleuse facilité pour nous empêcher
d'être la dupe de nous-mêmes. Combien de fois arrive-t-il que dans le temps qu'une partie de nous fait quelque chose avec ardeur et avec empressement, une autre partie s'en moque ? Et s'il en était besoin même, on trouverait encore une troisième partie qui se moquerait des deux premières ensemble". C'est de la satire à triple-détente, comme l'esprit dans les rapprochements des choses, chez Fontenelle. Il faut se tenir alerte, en le lisant : j'ai failli me laisser prendre, comme ce nigaud du parterre, par cette conclusion d'un dialogue : ,,La vertu est bien grande, quand elle ne passe point ~1 \^ les bornes de la nature". C'est du pur Montaigne. ^
Or La Bruyère goiitait Montaigne, au point qu'il en fit un pastiche. Ah! qu'il n'est pas vrai que les amis de nos amis soient toujours nos amis. La Bruyère trouve que Montaigne pense beaucoup, que ses pensées sont naturelles et que c'est pour cela justement que Malebranche, penseur trop subtil, ne l'estime en aucune manière. En effet, Malebranche croit découvrir sous ce naturel, un pédantisme raffiné qu'il baptise pédantisme à la cavalière. Montaigne pédant! Malebranche s'est trompé, et il se pourrait que La Bruyère eût été le Malebranche de Fontenelle.
Du reste si les Cydias l'irritent, ceux à qui il les oppose ne lui semblent pas sans défauts: ils ,, s' arrachent la parole l'un à ''autre pour s'accorder sur leurs sentiments". Les voilà bien les tenants de la logique des sentiments, en face de Fontenelle. ,, Parler, c'est ne savoir ce que l'on dit la plupart du temps" (comme: vivre, c'est ne savoir ce que l'on fait, avons-nous lu plus haut) et c'est à cause de cela sans doute que Fontenelle dont la devise était : Justice et justesse, voudrait que la logique de l'esprit — ^ prédominât. Une seule fois dans sa vie, il a donné le pas à la logique des sentiments, et cela ne lui a
pas porté bonheur : en prenant parti avec passion pour son oncle Corneille ,,dont le grand nom efface tous les autres noms", il a été injuste à l'égard de Racine.
La perfection est chose rare. La Bruyère le sait mieux que quiconque, puisque son chapitre De la Société et de la conversation, où il a niché Cydias, passe en revue tous les défauts et fait défiler une galerie de causeurs avec leurs tics et leurs ridicules. Un parti sage serait de se taire. C'est aussi malaisé. ,, C'est une grande misère que de n'avoir pas assez d'esprit pour bien parler, ni assez de jugement pour se taire". Que La Bruyère était difficile à contenter ! Il y a pourtant un art de converser et La Bruyère n'a pas négligé de nous le révéler. ,, L'esprit de conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres". A ce compte je crois que Fontenelle était un excitateur et qu'à l'écouter, les plus endormis trouvaient en eux pour lui répondre des ressources qu'ils ignoraient.
,, Entre dire de mauvaises choses et en dire de bonnes que tout le monde sait et les donner pour nouvelles, je n'ai pas à choisir", dit La Bruyère. Cela fait deux cas. ,,Mais, dirait Cydias, // y a trois cas à considérer. . ." (dire de mauvaises choses et les donner pour nouvelles), ,,et il en ajouterait un quatrième" : dire de bonnes choses véritablement nouvelles.
C'est Fontenelle.
Les Dialogues nous ont donné la réponse à l'énigme. Nous pouvons les refermer. Au surplus nous sommes arrivés au fond du panier. Voici la dernière cerise (j'entends, le trente-sixième et dernier dialogue) : ce n'est pas la moins belle. Fernand Cortez et Montezume ne parviennent pas à se mettre d'ac-
cord sur la différence des Peuples barbares et des polis. Les Grecs et les Romains, malgré toutes leurs sottises, ont inventé tous les Arts et toutes les Sciences, dont les Américains n'avaient pas la moindre idée, dit Cortez. — Bienheureuse ignorance, répond Montezume, ,,nous n'eussions peut-être pas eu assez de raison pour nous empêcher d'être savants", iens, Jean- Jacques passera par là. ,,Mais la civilité règne parmi nous, reprend Cortez, la force et la violence n'y ont point de lieu; toutes les Puissances y sont modérées par la justice; toutes les guerres y sont fondées sur des causes légitimes, et même voyez à quel point nous sommes scrupuleux, nous n'allâmes porter la guerre dans votre pays, qu'après que nous eûmes examiné fort rigoureusement s'il nous appartenait, et décidé cette question pour nous. — Ah !" riposte Montezume avec quelque apparence de raison, ,,que n'avions-nous des vaisseaux pour aller découvrir vos terres, et que ne nous avisionsnous de décider qu'elles nous appartenaient. Nous eussions eu autant de droit de les conquérir, que vous en eûtes de conquérir les nôtres".
Le livre se clôt par ces lignes. Fontenelle les écrivait il y a deux cent trente-six ans. Elles pourraient être datées d'hier. Ou de demain ?
Nous n'avons donné jusqu'ici aucune citation des soixante-neuf Ho^^5 de Savants, que Fontenelle écrira entre 1700 et f740 parce que nous croyons qu'avant cela Fontenelle s'est déjà révélé tout entier. Ses connaissances universelles trouveront tout naturellement leur emploi dans cet exposé des recherches et des découvertes de Mathématiciens, de Physiciens, de Chimistes, de Médecins, — tant français qu'étrangers, — dans le résumé lumineux des tra-
vaux de Bernouilli, de Newton, de Leibnitz ; de Ruysch, qui embaumait miraculeusement, de Hartsoeker, et de Boerhave. Il devra se faire tacticien avec Vauban, naturaliste avec Tournefort, diplomate avec Dangeau, historien, géographe, théologien avec Saurin, et métaphysicien enfin avec Malebranche dont il plaçait très haut sa Recherche de la Vérité. C'est de la sorte que Fontenelle sera le nécrologue de ses amis et des amis de Mlle D launay: il fera le panégyrique de Malézieu, de Valincourt et du fameux Duverney. Fontenelle a trouvé le moyen de parsemer ses Éloges de fines observations doucement satiriques sur la nature humaine, comme on le verra par l'Eloge de Boerhave que nous réimprinions plus loin in-ext'-nso. Mais dans le cours de ces pages, nous avons préféré remettre en lumière les très courts fragments posthumes qui sont du meilleur Fontenelle philosophe. L'un est Sur r Histoire qui nous a fourni deux longues citations, Vautre Sur r Instinct, quelques pages dans lesquelles, on l'a vu, Fontenelle prend posture contre Descartes. Reste un Traité sur la liberté, par M***. Ce M***, c'est Fontenelle, nous nous en portons garant. Ces vingt-cinq pages claires et profondes à la fois, de quelqu'un qui aurait lu Spinoza, sont perdues dans un recueil d'opuscules de combat, sortes de tracts, destinés à former une Bibliothèque du Bon sens. Ils semblent souvent avoir été écrits pas les Messieurs Homais du dix-huitième siècle. Dans un même volume se trouvent des Réflexions sur r argument de M. Pascal et de M. Locke concernant la possibilité d'une autre vie à venir. Il s'agit du fameux pari. Ces quarante pages sont à coup sûr de Fontenelle également. Outre les conformités de style voici ce qui nous le fait croire. Les mathématiques intéressaient Fontenelle qui proposait, dans les numéros de septembre et de novembre
1685 de la République des Lettres de Bayle une question arithmétique sur le nombre neuf. Mais surtout dans son Eloge de Montmort, un mathématicien qui avait donné un Essai d' Analyse sur les Jeux de Hasard, on trouve une page bien curieuse, et inattendue.
,, L'esprit du Jeu n'est pas estimé ce qu'il vaut. Il est vrai qu'il est un peu déshonoré par son objet, par son motif, et par la plupart de ceux qui le possèdent ; mais du reste il ressemble assez à l'esprit géométrique. Il demande aussi beaucoup d'étendue pour embrasser à la fois un grand nombre de différents rapports, beaucoup de justesse pour les comparer, beaucoup de sûreté pour déterminer le résultat des comparaissons, et de plus une extrême promptitude d'opérer. Souvent les plus habiles Joueurs ne jugent qu'en gros, et avec beaucoup d'incertitude, surtout dans les Jeux de Hasard, où les partis qu'il faut prendre dépendent du plus ou moins d'apparence que certains cas arrivent, ou n'arrivent pas. On sent assez que ces différents degrés d'apparence ne sont pas faciles à évaluer ; il semble que ce serait mesurer des idées purement spirituelles, et leur appliquer la règle et le compas. Cela ne se peut qu'avec des raisonnements d'une espèce particulière, très fins, très glissants, et avec une algèbre inconnue aux algébristes ordinaires. Aussi ces sortes de sujets n'avaient-ils point été traités ; c'était un vaste pays inculte, oii à peine voyait-on cinq ou six pas d'hommes. M. de Montmort s'y engagea avec un courage de Christophe Colomb .... ,,D'Améric Vespuce plutôt. Pascal et Huyghens sont les Christophe Colomb de cette Algèbre inconnue jusqu'à eux : le Calcul des Probabilités. Les premiers jalons qu'ils avaient posés sont les cinq ou six pas, des pas de géant, que rappelle Fontenelle, et que M, de Montmort n'eut qu'à
suivre pour achever de ,, découvrir ce Nouveau Monde aux géomètres, par son Essai. Au lieu des Courbes qui leur sont familières, des sections coniques, cycloïdes, des spirales, des logarithmiques, c'étaient le Pharaon, le Lansquenet, l'Ombre, le Trictrac, qui paraissaient sur la scène assujettis au calcul et domptés par l'Algèbre." Dans le même temps Nicolas Bernouilli, le neveu des célèbres mathématiciens Jacques et Jean Bernouilli, et géomètre lui-même, trouvait une application de la science nouvelle. Son oncle Jacques avait laissé en mourant un manuscrit intitulé De Arte conjectandi et quand Nicolas soutint à Bâle, en 1709, sa thèse de docteur en droit, il prit pour sujet: De Arte conjedandi in jure.
Ainsi de la France, de la Suisse, de la Hollande, et aussi de l'Angleterre ce goût pour l'étude de la notion du Hasard se manifestait avec une singulière coïncidence. Elle se répétera, deux siècles plus tard, pour les savants français et le volume d'Emile Borei sur le Hasard et celui sur le Jeu, la Chance et le Hasard, de Louis Bachelier, paraissaient la même année, en 1914. Quelques mois plus tard, une nation fanatisée allait obliger le Monde à jouer ses destinées à un jeu diabolique — à tous les coups l'on perd — • qui devait durer quatre ans.
Nicolas Bernouilli traitait du prix où l'on doit légitimement mettre des rentes viagères et des usufruits selon les différents âges, de la probabilité des témoignages, etc. C'était faire, pour la Jurisprudence, ce que Pascal avait fait pour la Théologie par son célèbre argument du pari — Dieu est, ou il n'est pas — qui se réduit à ceci : miser le fini dans l'espoir de gagner l'infini. Pour Pascal refuser de miser dans ces conditions, quand du reste on est embarqué et forcé à jouer c'est avoir renoncé à la raison. ,, Partout où est l'infini, et où il n'y a
pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n'y a point à balancer, il faut tout donner". Tout, c'est-à-dire la gloire, les délices humaines et les plaisirs empestés.
Cela paraît concluant. Pas pour Fontenelle, pardon, pas pour un philosophe chinois, dont Fontenelle n'est que le secrétaire, et qui serait persuadé que la religion chrétienne est fausse. Notre Chinois et Pascal se tournent le dos dès le début. Pour le premier, le souverain bonheur en ce monde est ce point de tranquillité auquel aucun des parieurs n'est arrivé par son espoir de gagner l'immortalité. ,, L'espérance suppose le désir ; or le désir n'est jamais sans inquiétude : l'inquiétude est un mal, donc l'espérance est aussi un mal." Quelle désespérance serait, pour Pascal, l'état de cet homme qui n'a aucun goût pour l'espérance, et quelle mort anticipée, pour ce sublime inquiet, que cette ataraxie du disciple de Confucius. Pardon, lui objecte notre philosophe, vous paraissez regarder l'annihilation de notre être comme une chose dont l'idée est épouvantable ; quant à moi je sais que j'ai commencé d'exister, je sais que tout ce qui a un commencement d'existence a aussi une fin, je sens qu'il est aussi nécessaire et aussi inévitable que je cesse d'être, que par la liaison des causes et des effets, il l'a été que je commence d'exister". Pascal était lui aussi si bien persuadé de cette liaison des causes et des effets (,, toutes choses étant causées et causantes . . . ."), ,, qu'il tenait pour impossible de connaître les partie, sans connaître le tout, non plus que de connaître le tout sans connaître particulièrement les parties", mais pourtant il a écrit également cette pensée, profonde et pieuse antinomie : ,,Je sens que je puis n'avoir point été."
Jamais décidément ne s'entendrait avec lui ce
philosophe chinois, dont voici la conclusion, inverse exactement de celle de Pascal : ,,A risquer un bonheur réel, quelque mince qu'il fût, contre la chimère la plus magnifique et la plus flatteuse que l'esprit humain puisse imaginer, il n'y a aucune proportion, aucune espérance de gagner, ni par conséquent aucune raison qui puisse porter un homme de bon sens à prendre ce parti."
On le voit : Pascal a parié croix, lui parie pile.
Que faire pour convaincre cet incrédule ? reprend pour son compte le secrétaire. Lui prouver que le système de la Religion Chrétienne ne renferme point de contradiction, et que s'il contient des choses qui sont au dessus de notre raison; elles ne sont pourtant pas contre la raison ni par conséquent contradictoires : ces preuves paraissent difficiles à donner, mais elles ne doivent pas être impossibles ....
,,I1 faut convenir au surplus qu'il y a des occasions où notre raison nous est fort incommode, soit que nous la suivions, soit que nous l'abandonnions." Cette phrase-là, au moins, doit être de Fontenelle, ainsi que celle-ci qui la suit.
,,Je suis de ce sentiment, et je ne donne pas le raisonnement de mon ami ni de son philosophe chinois à mes lecteurs, pour jeter des scrupules dans leur esprit, fussent-ils même de tout autre religion que la nôtre, mais dans l'espérance que quelqu'un, plus habile que moi, voudra se donner la peine de le réfuter solidement. Pour moi, je ne l'entreprends pas, de crainte qu'après tous les efforts que j'aurais fait, il ne m'arrivât ce qui est arrivé à quelques-uns de ceux quiont^crit sur l'immortalité de l'âme, qui ne l'ayant pas prouvée au gré des critiques sévères, ont été soupçonnés de ne la pas croire eux-mêmes."
Ce sont les dernières lignes de l'opuscule. L'on conviendra que cette réserve, ce silence prudent,
conviennent assez au sage, au discret, au normand Fontenelle.
Restent enfin, après ces deux opuscules à l'anonymat transparent, un Traité de la raison humaine et De la connaissance de l'esprit humain, quarante pages en tout, comprenant une fine analyse de ce qu'il faut entendre par un axiome, par le fini, et par l'idée d'infini, que ,,ron ne comprend ni n'aperçoit". C'est net. Il reste qu'on le croie. C'est notre lot.
Il ne manque à Fontenelle que de s'être dit la même chose de Dieu. Il n'aurait pas cherché à en démontrer l'existence par des raisons logiquement déduit' s d'une observation physique. Mais il n'est ni le premier ni le dernier. Il semble que la Métaphysique a elle aussi sa Pierre Philosophale : la recherche d'une preuve indéniable, ou de l'existence de Dieu, ou de sa non-existence. Les deux groupes de chercheurs ne se tournent pas, autant qu'ils le croient, le dos. Même intrépidité, et au fond, même désir plus grand simplement chez les derniers, de supprimer le mystère. Les uns et les autres, les paraphraseurs du Cœli enarrant gloriam Dei, ou, plus subtils, les Fontenelles, — d'un côté — , et, — d'un autre côté — , les matérialistes, croient se porter des coups décisifs. Ils ne s'atteignent pas. ,,Nous avons une impuissance de prouver, invincible à tout le dogmatisme. Nous avons une idée de la vérité, invincible à tout le pyrrhonisme". C'est en chacun de nous que s'élèvent à la fois les cris éloquents ou tumultueux des négateurs et des croyants. Nous ne devons pas nous attarder à ces luttes naïves et infécondes, mais nous élever au-dessus de la mêlée et pour cela commencer par nous assurer que ,,s'il y a un Dieu nous sommes incapables de connaître ni ce qu'il est, ni s'il est". C'est, exactement, l'infini de Fontenelle. Mais quel est l'athée qui a dit cela ? C'est Pascal.
XIII FONTBKELLE 5
Fontenelle cultivait de préférence le connaissable. Seulement, en philosophe circonspect, il n'aurait pas aisément consenti à émonder l'âme de ces curiosités jamais satisfaite et qui sont — par cela même — de puissants ressorts. Et puis, cette raison, ,,rien ne lui sied mieux, disait-il, que des conclusions un peu timides." Il a manqué de timidité, dira-t-on, dans 1 Histoire des Oracles, au point d'inquiéter le J ésuite Le Tellier, confesseur de Louis XIV. — Au point d'être inquiété par lui, veux-]e dire. — Le lieutenant de police, le père de notre d'Argenson, chassa les nuages. Fontenelle avait-il inquiété les consciences religieuses?
C'est possible, il y avait tant d'herbes folles à brûler. Son ami Montesquieu a également manqué de mesure en parlant de la religion, dans ses Lettres Persanes. Mais lorsqu'il s'est agi non plus du délassement d'un homme d'esprit, mais de la grande œuvre de sa vie, de Y Esprit des Lois, qui lui prendra vingt ans de recherches et d'études, avec quelle prudence alors et quelle sympathie il envisagera ces mêmes croyances. C'est que sans doute cet homme qui avait sucé le lait de la tendresse humaine, se disait que ces dogmes, mêlés d'erreur et de vérité, avaient été le soutien d'une longue suite de générations. Et puis Fontenelle comme Montesquieu savaient bien que s'il faut peu d'esprit pour se moquer de la religion, il en faut davantage pour la défendre.
Le savant, le philosophe, et le spiritualiste qu'il y a dans Fontenelle nous ont donc servi à jalonner la route que suivront la majorité des esprits dans ia première moitié du dix-huitième siècle. Pour les sensibilités et les goûts l'irritation de La Bruyère est suffisamment révélatrice. Nous allons préciser les traces du chemin à parcourir en prenant une
pensée commune à nos deuxauteurs, et à un troisième, Chateaubriand. Dans son petit traité Du Bonheur, Fontenelle disait : ,,Nous ne sommes pas assez parfaits pour être toujours affligés ; notre nature est trop variable, et cette imperfection est une de ses plus grandes ressources".
La Bruyère écrivait au même temps: „0n se guérit comme on se console : on n'a pas dans le cœur de quoi toujours pleurer et toujours aimer. Il devrait y avoir dans le cœur des sources inépuisables de douleur pour de certaines pertes. . . ; Ton pleure amèrement et Ton est sensiblement touché; mais l'on est ensuite si faible ou si léger que l'on se console".
Ainsi La Bruyère et Fontenelle notent tous deux et dans des termes approchants, cette imperfection. Le premier avec plus de tristesse et d'amertume, tandis que le second en prend son parti plus allègrement et se dit même qu'il n'est pas de mal d'oii il ne résulte un bien. Mais enfin, pour Fontenelle comme pour La Bruyère, vers 1690, cette condition du cœur humain est une imperfection.
Cent ans vont s'écouler, remplis par le déclin et la chute d'une dynastie millénaire; à l'aurore d'une ère nouvelle surgissant inquiète et troublée des ruines de l'ancien monde, s'élèveront les plaintes d'un magicien : ,,Les douleurs ne sont point éternelles ; il faut tôt ou tard qu'elles finissent, parce que le cœur de l'homme est fini ; c'est une de nos grandes misères : nous ne sommes pas même capables d'être longtemps malheureux". Chateaubriand tend la main à La Bruyère : même amertume dans la constatation de notre infirmité. Or, entre La Bruyère et Chateaubriand grandiront les générations du dix-huitième siècle, qui ne comprendront rien à ces regrets de n'être pas inconsolable. L'abbé Morellet, né en 1727, le contempteur de Chateau-
briand, le critique acerbe d' Atala, se moquera de cette phrase du père Aubry à Chactas et prétendra que cette sorte d'incapacité de l'homme pour la douleur est au contraire un des grands biens de la vie. Fontenelle n'avait parlé que de ,, ressources". Là encore, lui qui est à cheval sur le dix-septième et le dix-huitième siècle, il est le sage n'outrant rien, mais ne négligeant rien : il reprocherait à l'abbé Morellet sa cécité, mais il semble avoir écrit pour Chateaubriand, quelques lignes plus bas : ,,0n a pour les violentes douleurs je ne sais quelle complaisance qui s'oppose aux remèdes et repousse la consolation . . .; quoi qu'il soi tfort étrange de l'avancer, il est vrai cependant que nous avons un certain amour pour la douleur et que dans quelques caractères il est invincible' .
La Bruyère dirait que c'est la façon de Cydias de n'être de l'avis de personne : cette façon là pourrait bien être la parfaite sagesse. — J'entends; la sagesse de quelqu'un qui, à la place du cœur, a de la cervelle, car enfin Mme de Tencin a bien su le lui dire. — C'est une boutade, nous le jurerions, une exagération de femme dépitée. ,, Fontenelle, raconte Mme Geoffrin, allait tous les jours chez une dame du Tort, femme d'une grande taille, et qui avait de plus grands principes: cette dame lui répétait à chaque instant : N'êtes-vous point las de cette Tencin, une catin, etc., et Mme de Tencin disait à son tour : Cette grosse du Tort, une haquenée, une mijaurée, etc. Tous les jours il entendait l'une et l'autre, gardait son opinion, et les voyait parce qu'elles lui convenaient". C'est bien là Fontenelle. Les ennemis de ses amis n'étaient pas ses ennemis. Ce n'est pas de l'indifférence, c'est de la simple justice. Mais que ces visites à la du Tort ou tout autre fait en aient été l'occasion, on conçoit que cette sereine indifférence devant de pressantes objurgations ait irrité la Tencin. Refuser
de prendre parti ! Socrate, qui n'était que mari, a essuyé d'autres orages.
Seulement, après Mme de Tencin, écoutons un témoin à décharge, un ancien président à mortier ! Montesquieu (c'est de lui qu'il s'agit) avait l'habitude de jeter chaque soir sur le papier des réflexions qui étaient un entretien muet avec un fils bienaimé. Il a groupé quelques-unes de ces pensées sous le titre : Des grands hommes de France. On y lit ceci : ,,Fontenelle, autant au-dessus des autres hommes par son cœur, qu'au-dessus des hommes de lettres par son esprit." La majorité des lecteurs se frottent les yeux, et bonnement, ingénument, remplacent le premier au-dessus par au-dessous. C'est que de Fontenellle on connaît surtout l'anecdote de la cervelle en place de cœur.
Ces lecteurs ont tort. Ne corrigeons pas Montesquieu : c'est bien, les deux fois, au-dessus qu'il faut lire.
Quel est le secret de la sagesse de Fontenelle ? et de sa longue vie? Ces deux questions auraient peutêtre plus d'une réponse en commun, dont chacune serait un précieux dictame. En premier lieu, sans doute, sa merveilleuse égalité d'humeur. Mais le remède est naïf. Autant dire, presque: Ayez des idées roses, aux atrabilaires. En second lieu, M. de Lassone, qui sera le médecin de Louis XVI, ne croit pas que Fontenelle ait jamais fatigué la Faculté. Ce n'est peut-être qu'une constatation. Si c'est, de la part de ce médecin philosophe, une approbation, il appartient à chacun de la mériter pour son compte. M. de Lassone se félicite seulement d'avoir eu Fo tenelle pour protecteur dans sa jeunesse, et pour ami dans un âge plus avancé. S'il l'avait eu pour malade, il s'en serait fait gloire, à juste titre. Mais Fontenelle
ne l'a connu qu'aux environs de sa quatre-vingtième année : on ne prend pas, aussi tard, de mauvaises habitudes. C'est lui, bien plutôt, qui traitait M. de Lassone, en lui donnant des avis qui sont, sinon le secret, du moins les fruits de la sagesse et d'une longue vie.
,, Profitez, s'il y a lieu, de la critique sans y répondre, et sans vous en offenser ; car sa blessure en elle-même est légère, elle ne s'aigrit que par le mouvement.
,, Souvenez-vous que la sagesse consiste plus souvent à se taire qu'à parler ; car il est toujours temps de penser, mais il ne l'est pas toujours de dire ce qu'on pense.
,, Surtout ne soyez d'aucune secte, et n'affaiblissez pas la cause de la vérité par la colère."
C'est en restant fidèle à ces maximes que Fontenelle vivra presque un siècle. Le 9 février 1757, âgé de cent ans moins un mois, ce sage mourra, puisqu'il faut bien mourir, ,, d'une difficulté d'être."