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DU BONHEUR

On ne compte plus, au XVI Ile siècle, les Traités du Bonheur. Cela veut-il dire que nos ancêtres étaient heureux? ou l'inverse? C'est une question. Ninon, que les dieux avaient gâtée, disait que s'il lui fallait recommencer sa vie, elle préférerait se pendre. Son filleul Voltaire dira à peu près la même chose. Fontenelle, que ses cent ans font le contemporain et de Ninon et de Voltaire, aurait, lui, volontiers recommencé sa vie. Il était heureux, pleinement heureux, à moins qu l'on ne dise que cette satisfaction justement ne soit la marque d'une notion de bonheur inférieure. Cela s'appellerait se pincer pour se faire pleurer. Fontenelle sur ce point était moins compliqué. Il se contentait d'être heureux, comme l'on est en bonne santé. Il n'analysait pas trop — c'est imprudent — sa parfaite quiétude ; il n'écrivit pas davantage un Traité du Bonheur ; il se contenta de se décrire; ses pages sont comme une monographie qu'il appela simplement: Du Bonheur. Il aurait pu dire également : un homme heureux.

Que maintenant chacun ne choisisse pas pour soi ce bonheur, c'est une autre question. L'homme le plus malheureux consentirait-il jamais à troquer

son sort contre le sort de l'homme le plus heu-eux s'il lui fallait en même temps oublier ce qu'il appelle son moi ? Cela prouve que chacun a un bonheur ou un malheur à son aune. On l'a compris puisque les. Traités du Bonheur se sont faits plus rares. Il reste qu'en nous éloignant de la formule de Fontenelle nous nous écartons d'autant de la sagesse.

Il reste aussi que ces pages sereines sont comme le procès-verbal d'un état des sensibilités, instable, j'y consens, mais qui a existé. L'homme qui a écrit aux environs de 1700 que celui qui veut être heureux ,, change peu de place", est bien à l'antipode des générations inquiètes qui s'agiteront un siècle plus tard, des fils de René pour qui le bonheur était ailleurs.

Les sensibilités fusionnent, se modifient, aiguillent, virent, et forment comme une route sinueuse. Ces pages de Fontenelle sont un précieux jalon.

Nous ne les alourdirons d'aucun commentaire. L'un des charmes du style de Fontenelle est justement l'ironie discret-, légère, à peine indiquée. Sous ses phrases au sens clair, à l'allure simple et bonhomme court souvent un deuxième sens suggéré par un mot glissé nonchalamment. Fontenelle semble se faire des objections et laisser à son lecteur le soin de les lever, si bon lui semble. Ce lecteur est enchanté de l'absence de cette sorte de pédantisme qui consiste à conclure, et ravi en même temps de cette confiance que l'on témoigne en son esprit. Ne gâtons pas son plaisir par une glose indiscrète et superflue, ni par aucun point d'ironie.

Un grammairien, il y a quelques années, avait proposé ce nouveau signe diacritique. On l'a poliment refusé, et l'on a bien fait. Ce signal d'avoir à ne pas se tromper est une impertinence, outre qu'il enlève la surprise, cette moitié du plaisir. Le point d'exclamation est très suffisamment

brutal. Fontenelle en sera sobre ; c'est un point qu'il laissera à Jean-Jacques. Au lecteur de se tenir sur ses gardes.

Ces pages de Fontenelle, avec le Traité de Maupertuis, auraient été les plus célèbres des nombreux écrits sur le Bonheur, dit Saint-Lambert dans la longue étude qu'il consacre à Helvétius, et qu'il a placée en tête d'un poème posthume et inachevé, imprimé en 1772 et intitulé Le Bonheur, justement. Les pages de Maupertuis sont aussi sombres que celles de Fontenelle sont douces et riantes, et en parlant de bonheur il paraît tenté de se pendre. Pour Fontenelle, Saint-Lambert lui reproche de nous dire seulement comment Fontenelle était heureux, et de nous apprendre peu de chose sur la manière de rendre le Bonheur plus général, comme s'il y avait un Bonheur en général! Mais tout le monde, à la date de Saint-Lambert, chevauchait ce dada.

Je trouve également, dans un autre livre du dixhuitième siècle, dans Les Caractères de Mme de Puisieux, une appréciation des pages de Maupertuis et de Fontenelle. C'est la même au fond. Bon ! Et qu'importe au reste, Mme de Puisieux ! Elle importe beaucoup, et voici comment.

Mme de Puisieux aura laissé traîner son manuscrit dans sa chambre à coucher, et Diderot aura comme délassement jeté quelques tisons incandescents à travers les pages assez froides de son amie. Et c'est ce qui rend attachante la lecture de ces Caractères, bien oubliés pourtant, parce qu'on ne s'avise pas d'y aller chercher du Diderot. On est çà et là frappé, et récompensé, par une vue profonde ou par un paradoxe brillant. Il y a des pages entières qui ne peuvent être que de cet homme volcan, et celles sur le Bonheur sont peut-être du nombre. Elles débutent par une image bien jolie :

,,Le bonheur est une boule après laquelle nous courons tant qu'elle roule, et que nous poussons du pied quand elle s'arrête". Est-ce de lui, ou d'elle ? ,,Cet exercice nous a mené loin, lorsqu'il commence à nous déplaire. On est bien las quand on se résout à se reposer, et à laisser aller la boule ; c'est alors qu'on médit de la vie, et qu'on s'en prend à tout, hors à soi-même. Si par hasard on écrit, on fait des livres tristes, où la seule vérité qu'on aperçoive distinctement, c'est que l'auteur a mal employé ses jours et qu'il est en mauvaise humeur. . . ."

,,Mon avis est qu'il faut faire bonne contenance partout, dans le bonheur et dans l'adversité, dans l'abaissement et dans le grandeur." (C'est l'opinion de Fontenelle.) ,,Une tête bien faite s'accommode de tous les oreillers que la fortune lui présente." Oh ! oh ! Mme de Puisieux aurait donc bien connu Montaigne. ,,La vie est pour le philosophe, tantôt un amusement, tantôt un exercice. Il la passe soit à goûter des plaisirs, soit à montrer de la vertu ; et s'il n'a pas à se louer beaucoup de cette alternative, il n'a pas non plus beaucoup à s'en plaindre." Toutà-fait du Fontenelle. ,,11 ne se proposera point une perfection chimérique, et il ne mettra point sa félicité à se rendre insensible. S'il écrit, ses ouvrages se ressentiront de la douceur de ses mœurs, et de l'égalité de son caractère. Je n'y verrai point un homme inquiet qui cherche le bonheur, mais il me semblera toujours entendre un homme satisfait qui l'a trouvé. Parcourez le Traité du Bonheur de Fontenelle, et vous prononcerez malgré vous que l'Ecrivain était heureux. Vous sortirez moins éclairé peut-être de son ouvrage, que de l'essai de la Philosophie morale de Maupertuis, mais vous en sortirez plus content. Vous aimerez mieux la vie après avoir lu Fontenelle ; après avoir lu Maupertuis vous voudriez presque être mort. Si j'osais, je dirais

que l'un présente partout des bonbons qui fondent délicieusement dans la bouche, et que l'autre met sous la dent des noisettes qui sont dures à casser et qui ne donnent quelquefois que de la poussière". Je parierais que dans cette phrase il n'y a de Mme de Puisieux que Si j'osais, et que le reste est de Diderot ou l'écho de ses monologues. (On sait que c'est ainsi qu'il comprenait la conversation).

,, Demandez à Fontenelle ce que c'est que le plaisir, et ne craignez pas qu'il vous réponde que c'est en général, toute perception que l'âme aime mieux éprouver, que ne pas éprouver. Quelle triste définition du plaisir !"

Mais quittons Diderot ou son secrétaire et suçons ces bonbons que Fontenelle va nous présenter.

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