EPILOGUE
— Quoi, deux sages pour tout le dix-huitième siècle ? C'est peu. — C'est beaucoup, si la Sagesse est aussi rare que la Sainteté. — Mais enfin, et le bon Rollin, et Lesage, au nom prédestiné, et Vauvenargues surtout, et Montesquieu, et Voltaire, et Jean- Jacques, et d'Alembert, et Diderot, et Buffon ... — Certes, parmi ces grands hommes de talent ou de génie, il est des penseurs judicieux, raisonnables, profonds ; des esprits doux, paisibles, tolérants ; des caractères vrais, honnêtes, vertueux ; des tempéraments sereins, placides; mais un sage, c'est-àdire ,,un homme qui n'estime rien de plus grand que de faire du bien aux autres hommes et de mépriser son propre intérêt, et qui par suite est toujours parfaitement courtois, affable et officieux envers un chacun, un homme parfaitement maître de ses passions, particulièrement des désirs, de la jalousie et de l'envie ; de la haine envers les hommes, à cause qu'il les estime tous ; et de la peur, à cause que la confiance qu'il a en leur vertu l'assure ; et enfin de la colère, à cause que, n'estimant que fort peu toutes les choses qui dépendent d'autrui, jamais il ne donne tant d'avantage à ses ennemis que de reconnaître qu'il en est offensé ?"
Ce sage-là, c'est le généreux défini par Descartes, qu'admirait et qu'aimait Fontenelle et les admiratrices de Fontenelle. Elles étaient simplement reconnaissantes, puisque Descartes les jugeait plus propres que les hommes à la Philosophie et c'est pour une femme, pour la princesse Elisabeth, qu'il écrivit le Traité des Passions où se trouve cette définition du généreux, qui semble un portrait de Fontenelle. Un certain coffre dans lequel notre sage jetait, sans les lire, les pamphlets que l'on écrivait contre lui, illustre joliment, dans tous les cas, le dernier trait.
C'est à une femme encore que Fontenelle dédia son astronomie populaire, sa Pluralité des Mondes, à la fille de Mme de la Sablière justement, Mme de la Mésangère. Et avant Fontenelle et Descartes, François de Sales écrivait pour sa Philothée, r Introduction à la Vie dévote, qui est déjà, avec plus d'onction, avec infiniment plus d'onction, le Traité des Passions. Son généreux est un saint, un saint délicieux, puisque Saint François de Sales est .... Saint François de Sales. Oh ! rien du ,, chemin de velours", et le doux et tenace évêque a voulu quasi l'impossible quand il a recommandé à Philothée de ne se fâcher jamais. L'a-t-on assez reproché à Fontenelle, de ne se fâcher jamais ! — Mais encore, pourquoi ne faut-il sous aucun prétexte, à la vue du mal, ouvrir son cœur à la colère? ,, Parce que, nous dit Saint François de Sales, la correction que fait la raison toute seule, est toujours mieux reçue que celle où la passion entre avec la raison ; parce que l'homme se laisse aisément conduire par la raison, à laquelle il est naturellement assujetti, au lieu qu'il ne peut souffrir qu'on le domine par passion."
Est-ce assez cartésien, ou cornélien ? Les idées féministes dérivant par ailleurs du cartésianisme,
Fontenelle, disciple de Descartes et neveu de Corneille, était le chaînon naturel entre le dix-septième et le dix-huitième siècle, et comme le représentant d'un état d'équilibre parfait contrebalançant avec justesse des éléments opposés.
Après lui, ou à côté de lui, le manque de mesure poindra par ci par là. Parmi les grands hommes que l'on faisait défiler à l'occasion de Fontenelle, d'Alembert surtout s'en rapprocherait sur nombre de points. Mais il s'agit de décerner un brevet de sage ! ... Or, aux arguments en faveur de l'instruction pour les femmes que nous avons cités, d'Alembert ajoute la raison suivante: ,,Nous avons éprouvé tant de fois combien la culture de l'esprit est propre à nous distraire de nos maux, et à notis consoler de nos peines : pourquoi refuser à la plus aimable moitié du genre humain, destinée à partager avec nous le malheur d'être . . . ."
Le malheur d'êîrel Le voilà le manque de mesure, de ,, justesse et de justice". Est-ce assez près de Chateaubriand et assez loin de Descartes, et de Corneille, et de François de Sales, ... et de Fontenelle, qui décidément reste peut-être le seul, avec son amie la marquise de Lambert, à avoir vécu et pensé juste de ton.