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MÉTAPHYSIQUE DE L'AMOUR

LETTRE D'ENVOI A Mr. L'ABBÉ DE CHOISY

Voilà, mon cher Abbé, le petit Ouvrage que vous m'avez fait faire. Je n'ai pas eu le temps de le perfectionner ; des sentiments plus sérieux occupent mon âme, et des affaires plus importantes mon loisir. De plus, j'ai eu peine à rappeler des idées agréables, depuis longtems oubliées. Pour vous qui les avez toujours présentes, et qui n'avez jamais pu épuiser ce fonds de joie qui est en vous, quelque dépense que vous en ayez su faire ; vous, à qui la vieillesse sied bien, puisqu'elle n'en écarte ni les Jeux ni les Amours ; vous, qui avez su rétablir l'intelligence entre les passions et la raison, de peur d'en être inquiété ; vous, qui par une sage économie avez toujours des plaisirs de réserve, et qui les faites succéder les uns aux autres ; vous, qui avez su ménager la Nature dans les Plaisirs, afin que les Plaisirs soutinssent la Nature ; vous enfin, qui, comme St. Evremond, dans vos belles années, viviez pour aimer, et qui présentement aimez pour vivre ; vous avez raison, mon cher Abbé, dérobons ces derniers momens à la fatalité qui nous poursuit. Je demande à votre amitié et à votre fidélité, que ce petit Ecrit ne sorte jamais de vos mains : vous seul étires le Confident de mes débauches d'esprit.

Il a paru depuis quelque tems des Romans faits par des Dames, dont les Ouvrages sont aussi aimables qu'elles : l'on ne peut mieux les louer. Quelques pei sonnes, au lieu d'en examiner les grâces, ont cherché à y jeter du ridicule. Il est devenu si redoutable, ce Ridicule, qu'on le craint plus que le Deshonorant. lia tout déplacé, et met où il lui plait la honte

et la gloire. Le laisserons- nous le maître et l'arbitre de notre réputation ? Je demande ce qu'il est. On ne l'a point encore défini. Il est purement arbitraire, et dépend plus de la disposition qui est en nous, que de celle des objets. Il varie et relève, comme les Modes, du seul caprice. Il a pris le Savoir en aversion. A peine le pardonne-t-il à un petit nombre d'Hommes supérieurs en esprit ; mais pour ce qui est des personnes du grand monde, s'ils osent savoir, on les appelle Pédans. La Pédanterie cependant est un vice de l'Esprit, et le Savoir en est l'ornement. Si l'on passe aux Hommes l'amour des Lettres, on ne le pardonne pas aux Femmes. On dira que je prens un ton bien sérieux pour défendre les Enfans de la Reine de Lydie : mais qui ne seroit blessé de voir attaquer des Femmes aimables, qui s'occupent innocemment, quand elles pourroient employer leurs tems suivant l'usage d'à présent? J'attaquerai les mœurs du tems, qui sont l'ouvrage des Hommes. La honte n'est plus pour les Vices, elle se garde pour ce qui s'appelle le Ridicule. Son pouvoir s'étend plus loin qu'on ne pense. Il est dangereux de le répandre sur ce qui est bon. L'imagination une fois frappée ne voit plus que lui.

Un Auteur Espagnol disoit que le Livre de D o n Quichotte avoit perdu la Monarchie d'Espagne, parce que le ridicule qu'il a répandu sur la valeur que cette Nation possédoit autrefois dans un degré si éminent, en a amolli et énervé le courage.

Molière en France a fait le même désordre, par la Comédie des Femmes savantes. Depuis ce tems-là, on a attaché presque autant de honte au Savoir des Femmes^ qu'aux vices qui leur sont le plus défendus. Lorsqu'elles! se sont vues attaquées sur des amusemens innocens, elles ont compris que, honte pour honte, il faloit choisir celle qui leui rendoit davantage ; et elles se sont livrées aux plaisirs.

Le désordre s'est accru par l'exemple, et a été autorisé par les Femmes en dignité ; car la licence et l'impunité sont les privilèges de la Grandeur :Alexandre nous l'a appris. On vint un jour lui dire que sa Sœur aimoit un jeune homme, que leur intrigue étoit publique ; et qu'elle se respectoit peu : // faut bien, dit-il, lui laisser sa part de la Royauté, qui est la liberté et l'impunité. V"

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I ' La Société a-t-elle gagné dans cet échange du goût des

Femmes ? Elles ont mis la Débauche à la place du Savoir ; le Précieux qu'on leur a tant reproché, elles l'ont changé en Indécence. Par là elles se sont dégradées, et sont déchues de leur dignité : car il n'y a que la Vertu qui leur conserve leur place, et il n'y a que les Bienséances qui les maintiennent dans leurs droits. Mais plus elles ont voulu ressembler aux Hommes de ce côté-là, et plus elles se sont avilies.

Les Hommes, par la force plutôt que par le droit naturel, ont usurpé l'autorité sur les Femmes ; elles ne rentrent dans leur domination, que par la Beauté et par la Vertu. Si elles peuvent joindre les deux, leur empire sera plus absolu. Mais le règne de la Beauté est peu durable : on l'appelle une courte tyrannie ; elle leur donne le pouvoir de faire des malheureux, mais il ne faut pas qu'elles en abusent.

Le règne de la Vertu est pour toute la vie: c'est le caractère des choses estimables, de redoubler de prix par leur durée, et de plaire par le degré de perfection qu'elles ont, quand elles ne plaisent plus par le charme de la nouveauté. Il faut penser qu'il y a peu de tems à être belle, et beaucoup à ne l'être plus : que quand les grâces abandonnent les Femmes, elles ne se soutiennent que par les parties essentielles, et par les qualités estimables. Il ne faut pas qu'elles espèrent allier une jeunesse voluptueuse, et une vieillesse honorable. Quand une fois la Pudeur est immolée, elle ne revient pas plus que les belles années : c'est elle qui sert leur véritable intérêt ; elle augmente leur beauté, elle en est la fleur ; elle sert d'excuse à la laideur ; elle est le charme des yeux, l'attrait des cœurs, la caution des vertus, l'union et la paix des familles.

Mais si elle est une sûreté pour les mœurs, elle est aussi l'aiguillon des désirs : sans elle, l'Amour seroit sans gloire, et sans goût, c'est sur elle que se prennent les plus flatteuses conquêtes ; elle met le prix aux faveurs. La Pudeur, enfin, est si nécessaire aux plaisirs, qu'il faut la conserver, même dans les tems destinés à la perdre. Elle est aussi une coquetterie raffinée, une espèce d'enchère que les belles personnes mettent à leurs appas, et une manière délicate d'augmenter leurs charmes en les cachant. Ce qu'elles dérobent aux yeux, leur est rendu par la libéralité de l'imagination. Plutarque dit qu'il y avoit un Tem.ple dédié à V e n u s la Voilée. On ne saurait, dit-il ; entourer cette Déesse de trop dC ombres,

d'obscurité, et de myst res. Mais à présent l'indécence est au point de ne vouloir plus de voile à ses foiblesses.

Les Femmes pourroient dire ; Quelle est la tyrannie des Hommes ! Ils veulent que nous ne fassions aucun usage de notre esprit , ni de nos sentimens. Ne doit-il pas leur suffire de régler tout le mouvement de notre cœur, sans se saisir encore de notre intelligence ? Ils veulent que la bienséance soit aussi blessée quand nous ornons notre esprit, que quand nous livrons notre cœur. C'est étendre trop loin leurs droits.

Les Hommes ont un grand intérêt à rappeler les Femmes à elles-mêmes, et à leurs premiers devoirs. Le divorce que nous faisons avec nous-mêmes est la source de tous nos égaremens. Quand nous ne tenons pas à nous par des goûts solides, nous tenons à tout. C'est dans la solitude que la Vérité donne ses leçons, et où nous apprenons à rabattre du prix des choses que notre imagination sait nous surfaire. Quand nous savons nous occuper par de bonnes lectures, il se fait en nous insensiblement une nourriture solide qui coule dans les mœurs.

Il y avoit autrefois des maisons où il étoit permis de parler et de penser ; où les Muses étoient en société avec les Grâces. On y alloit prendre des leçons de politesse et de délicatesse : les plus grandes Princesses s'y honoroient du commerce des gens d'esprit.

Madame Henriette d'Angletene, qui auroit servi de modèle aux Grâces, donnoit l'exemple. Sous un visage riant, sous un air de jeunesse qui ne sembloit promettre que des jeux, elle cachoit un grand sens, et un esprit sérieux. Quand on traitoit, ou qu'on disputoit avec elle, elle oublioit son rang et ne paroissoit élevée que par sa raison. Enfin l'on ne croyoit avancer dans l'agrément et dans la perfection, qu'autant qu'on avoit su plaire à Madame. Un Hôtel de Rambouillet, si honoré dans le siècle passé, seroit le ridicule du nôtre. On sortoit de ces maisons comme des repas de Platon, dont l'âme étoit nourrie et fortifiée. Ces plaisirs spirituels et délicats, ne coûtoient rien aux mœurs, ni à la fortune ; car les dépenses d'esprit n'ont jamais ruiné personne. Les jours couloient dans l'innocence et dans la paix. Mais à présent, que ne faut-il point pour l'emploi du tems, pour l'amusement d'une journée? Quelle multitude de goûts se succèdent les uns aux autres 1 La Table, le Jeu, les Spectacles. Quand le luxe et l'argent sont en crédit, le véritable honneur perd le sien.

On ne cherche plus que ces maisons où règne un luxe honteux. Ce Maître de la maison, que vous honorez, songez, en l'abordant, que souvent c'est l'Injustice et le Larcin que vous saluez. Sa table, dites-vous, est délicate ; le goût règne chez lui. Tout est poli, tout est orné, hors de l'âme du Maître. Il oublie, dites-vous, ce qu'il est : Eh, comment ne l'oublieroit-il pas ! Vous l'oubliez vous-même. C'est vous qui tirez le rideau de l'oubh et de l'orgueil devant ses yeux. Voilà les inconvéniens pour les deux Sexes, où conduit l'éloignement des Lettres et du Savoir ; car les Muses ont toujours été l'asile des mœurs.

Les Femmes ne peuvent-elles pas dire aux Hommes ; Quel droit avez-vous de nous défendre l'étude des Sciences et des Beaux-Arts ? Celles qui s'y sont attachées, n'y ontelles pas réussi, et dans le sublime, et dans l'agréable? Si les Poésies de certaines Dames avoient le mérite de l'antiquité, vous les regarderiez avec la même admiration que les Ouvrages des Anciens, à qui vous faites justice.

Un Auteur, très-respectable, donne au Sexe tous les agrémens de l'imagination : Ce qui est de goût, est, dit-il, de leur ressort, et elles sont Juges de la perfection de la Langue. L'avantage n'est pas médiocre.

Or que ne doit-on pas aux agrémens de l'imagination ? C'est elle qui fait les Poètes et les Orateurs : rien ne plait tant que ces imaginations vives, délicates, remplies d'idées riantes. Si vous joignez la force à l'agrément, elle domine, elle force l'âme et l'entraîne ; car nous cédons plus certainement à l'agrément, qu'à la vérité. L'imagination est la source et la gardienne de nos plaisirs. Ce n'est qu'à elle qu'on doit l'agréable illusion des passions. Toujours d'intelligence avec le cœur, elle sait lui fournir toutes les erreurs dont il a besoin : elle a droit aussi sur le tems ; elle sait rappeler les plaisirs passés, et nous fait jouir par avance de tous ceux que l'avenir nous promet : elle nous donne de ces joies sérieuses qui ne font rire que l'esprit; toute l'âme est en elle, et dès qu'elle se refroidit, tous les charmes de la vie disparoissent.

Parmi les avantages qu'on donne aux Femmes, on prétend qu'elles ont un goût fin pour juger des choses d'agrément. Beaucoup de personnes ont défini le Goût. Une Dame d'une profonde érudition, a prétendu que c'est une harmonie, un accord de V esprit et de la raison; et qu'on en a plus ou moins,

selon que cette harmonie est plus ou moins juste. Une autre personne a prétendu que le Goût est une union du sentiment et de l'esprit, et que l'un et l'autre, d'intelligence, forment ce qu'on appelle le Jugement. Ce qui fait croire que le Goût tient plus au sentiment qu'à l'esprit, c'est qu'on ne peut rendre raison de ses goûts, parce qu'on ne sait point pourquoi on sent : mais on rend toujours raison de ses opinions et de ses connoissances. Il n'y a aucun rapport, aucune liaison nécessaire entre les goûts. Ce n'est pas la même chose entre les vérités. Je crois donc pouvoir amener toute personne intelligente à mon avis. Je ne suis jamais sûre d'amener une personne sensible à mon goût : je n'ai point d'attrait pour l'attirer à moi. Rien ne se tient dans les goûts : tout vient de la disposition des organes, et du rapport qui se trouve entre eux et les objets. Il y a cependant une justesse de goût, comme il y a une justesse de sens. La justesse de goût juge de ce qui s'appelle agrément, sentiment, bienséance, délicatesse, ou fleur d'esprit, (si on ose parler ainsi), qui fait sentir dans chaque chose la mesure qu'il faut garder. Mais comme on n'en peut donner de règle assurée, on ne peut convaincre ceux qui y font des fautes. Dès que leur sentiment ne les avertit pas, vous ne pouvez les instruire. De plus, le goût a pour objet des choses si délicates, si imperceptibles, qu'il échappe aux règles. C'est la Nature qui le donne ; il ne s'aquiert pas. Le Goût est d'une grande étendue ; il met de la finesse dans l'esprit, et vous fait apercevoir d'une manière vive et prompte, sans qu'il en coûte rien à la Raison, tout ce qu'il y a à voir dans chaque chose. C'est ce que veut dire Montaigne, quand il assure que les Femmes ont un esprit Primesautier, Dans le cœur, le Goût donne des sentimens délicats ; e"^ dans le commerce du monde, une certaine politesse attentive, qui nous apprend à ménager l'amour-propre de ceux avec qui nous vivons. Je crois que le Goût dépend de deuxc hoses; d'un sentiment très- délicat dans le cœur, et d'une grande justesse dans l'esprit. Il faut donc avouer que les Hommes ne connoissent pas la grandeur du présent qu'ils font aux Dames, quand ils leur passent l'esprit du Goût.

Ceux qui attaquent les Femmes, ont prétendu que l'action de l'esprit, qui consiste à considérer un objet, étoit bien moins parfaite dans les Femmes, parce que le sentiment qui les domine, les distrait et les entraîne. L'attention est nécessaire ;

elle fait naître la lumière, pour ainsi dire, approche les idées de l'esprit et les met à sa portée : mais chez les Femmes, les idées s'offrent d'elles-mêmes, et s'arrangent plutôt par sentiment que par réflexion ; la Nature raisonne pour elles, et leur en épargne tous les frais. Je ne crois donc pas que le sentiment nuise à l'entendement ; il fournit de nouveaux esprits, qui illuminent de manière que les idées se présentent plus vives, plus nettes et plus démêlées ; et pour preuve de ce que je dis, toutes les passions sont éloquentes. Nous allons aussi sûrement à la vérité par la force et la chaleur des sentimens, que par l'étendue et la justesse des raisonnemens ; et nous arrivons toujours par eux, plus vite au but dont il s'agit, que par les connoissances. La persuasion du cœur est au-dessus de celle de l'esprit, puisque souvent notre conduite en dépend: c'est à notre imagination et à notre cœui, que la Nature a remis la conduite de nos actions, et de ses mouvemens.

La Sensibilité est une disposition de l'âme qu'il est avantageux de trouver dans les autres. Vous ne pouvez avoir ni humanité, ni générosité, sans Sensibilité. Un seul sentiment, un seul mouvement du cœur a plus de crédit sur l'âme, que toutes les Sentences des Philosophes. La SensibiUté secourt l'esprit, et sert la vertu. On convient que lesagrémens se trouvent chez les personnes de ce caractère, les grâces vives et soudaines, dont parle Plutarque, ne sont que pour elles. Une Dame, qui a été un modèle d'agrément, sert de preuve à ce que j'avance. On demandoit un jour à un homme d'esprit de ses amis, ce qu'elle faisait et ce qu'elle pensait dans sa retraite. Elle n'a jamais pensé, répondit-il ; elle ne fait que sentir. Tous ceux qui l'ont connue, conviennent que c'étoit la plus séduisante personne du monde, et que les goûts, ou plutôt les passions, se rendoient maîtres de son imagination et de sa raison ; de manière que ses goûts étoient toujours justifiés par sa raison, et respectés par ses amis. Aucun de ceux qui l'ont connue n'a osé la condamner qu'en cessant de la voir, parce que jamais elle n'avoit tort en présence. Cela prouve que rien n'est si absolu que la supériorité de l'esprit, qui vient de la sensibilité, et de la force de l'imagination ; parce que la persuasion est toujours à sa suite.

Les Femmes, d'ordinaire, ne doivent rien à l'art. Pourquoi trouver mauvais qu'elles ayent un esprit qui ne leur coûte rien?

Nous gâtons toutes les dispositions que leur a donné la Nature: nous commençons par négliger leur éducation : nous n'occupons leur esprit à rien de solide ; et le cœur en profite : nous les destinons à plaire, et elles ne nous plaisent que par leurs grâces, ou par leurs vices. Il semble qu'elles ne soient faites que pour être un spectacle agréable à nos yeux. Elles ne songent donc qu'à cultiver leurs agrémens, et se laissent aisément entraîner au penchant de la Nature ; elles ne se refusent pas à des goûts qu'elles ne croyent pas avoir reçus de la Nature pour les combattre.

Mais ce qu'il y a de singulier, c'est qu'en les formant pour l'Amour, nous leur en défendons l'usage. Il fau droit prendre un parti : si nous ne les destinons qu'à plaire, ne leur défendons pas l'usage de leurs agrémens : si vous les voulez raisonnables et spirituelles, ne les abandonnez pas quand elles n'ont que cette sorte de mérite. Mais nous leur demandons un mélange et un ménagement de ces qualités, qu'il est difficile d'attraper et de réduire à une mesure juste. Nous leur voulons de l'esprit ; mais pour le cacher, l'arrêter, et l'empêcher de rien produire. Il ne sauroit prendre l'essor, qu'il ne soit aussitôt rappelé par ce qu'on nomme Bienséance. La gloire, qui est l'âme et le soutien de toutes les productions de l'esprit, leur est refusée. On ôt^ à leur esprit tout objet, toute espérance: on l'abaisse; et, si j'ose me servir des termes de Platon, on lui coupe les ailes. Il est bien étonnant qu'il leur en reste encore.

Les Femmes ont pour elles une grande autorité; c'est St. Evremond. Quand il a voulu donner un modèle de perfection, il ne l'a pas placé chez les Hommes. Je crois, dit-il, moins impossible de trouver dans les Femmes la saine raison des Hommes, que dans les Hommes les agrémens des Femmes. Je demande aux Hommes, de la part de tout le Sexe ; Que voulez-vous de nous ? Vous souhaitez tous de vous unir à des personnes estimables, d'un esprit aimable, et d'un cœur droit : permettez-leur donc l'usage des choses qui perfectionnent la raison. Ne voulez-vous que des grâces qui favorisent les plaisirs ? ne vous plaignez donc pas si les Femmes étendent un peu l'usage de leurs charmes.

Mais pour donner aux choses le rang et le prix qu'elles méritent, distinguons les qualités estimables, et les agréables. Les estimables sont réelles, et sont intrinsèques aux choses ;

et, par les loix de la Justice, ont un droit naturel sur notre estime. Les qualités agréables, qui ébranlent l'âme, et qui donnent de si douces impressions, ne sont point réelles, ni propres à l'objet ; elles se doivent à la disposition de nos organes, et à la puissance de notre imagination. Cela est si vrai, qu'un même objet ne fait pas les mêmes impressions sur tous les hommes ; et que souvent nos sentimens changent, sans qu'il y ait rien de changé dans l'objet.

Les qualités extérieures ne peuvent être aimables par ellesmêmes, elles ne le sont que par les dispositions qu'elles trouvent en nous. L'Amour ne se mérite point: il échappe aux plus grandes qualités. Seroit-il donc possible que le cœur ne pût dépendre des loix de la Justice, et qu'il ne fût soumis qu'à celles du Plaisir ? Quand les Hommes voudront, ils réuniront toutes ces qualités, et ils trouveront des Femmes aussi aimables que respectables. Ils prennent sur leur bonheur et sur leur plaisir, quand ils les dégradent. Mais de la manière dont elles se conduisent, les mœurs y ont infiniment perdu, et les plaisirs n'y ont pas gagné.

Tout le monde convient qu'il est nécessaire que les Femmes se fassent estimer : mais n'avons- nous besoin que d'estime, et ne nous manquera- t-il plus rien V Notre raison nous dira que cela doit suffire ; mais nous abandonnons aisément les droits de la raison, pour ceux du cœur. Il faut prendre la Nature comme elle est. Les quaHtés estimables ne plaisent qu'autant qu'elles peuvent nous devenir utiles : mais les aimables nous sont aussi nécessaires pour occuper notre cœur. Car nous avons autant de besoin d'aimer, que d'estimer. On se lasse même d'admirer, si ce qu'on admire n'est aussi fait pour plaire. Ce n'est pas même assez que le Sexe nous plaise ; il semble qu'il soit obligé de nous toucher. Le mérite n'est pas brouillé avec les grâces ; lui seul a droit de les fixer : sans lui elles sont légères et fugitives. De plus, la Vertu n'a jamais enlaidi personne ; et cela est si vrai, que la beauté, sans mérite et sans esprit, est insipide ; et que le mérite fait pardonner la laideur.

Je ne mets pas l'aimable Sentiment dans les qualités extérieures ; je l'étens plus loin. Les Espagnols disent, que la beauté est comme les odeurs, dont l'effet est de peu de durée : on s'y accoutume, et on ne les sent plus. Mais des mœurs, un esprit juste et fin, un cœur droit et sensible, ce sont des

beautés ravissantes et toujours nouvelles. A présent nos plaisirs sont moins délicats, parce que nos mœurs sont moins pures. Examinons à qui on doit s'en prendre.

On attaque depuis longtems la conduite des Femmes ; on prétend qu'elles n'ont jamais été si déréglées qu'à présent ; qu'elles ont banni la pureté de leur cœur, et les bienséances de leur conduite. Je ne sais si on n'a pas quelque raison. Je pourrois cependant dire, qu'il y a longtems qu'on se plaint des mêmes choses ; qu'un Siècle peut être justifié par un autre ; et pour sauver le présent, je n'ai qu'à vous renvoyer au passé. Les mœurs se ressemblent dans tous les tems, mais elles se montrent sous des formes différentes. Comme l'usage n'a droit que sur les choses extérieures, et qu'il ne s'étend point sur les sentimens, il ne redresse pas la Nature ; il n'ôte point les besoins du cœur, et les passions sont toujours les mêmes.

Les Hommes se sont-ils acquis, par la pureté de leurs mœurs, le droit d'attaquer celles des Femmes ? En vérité, les deux Sexes n'ont rien à se reprocher : ils contribuent également à la corruption de leur Siècle. 11 faut pourtant convenir que les manières ont changé. La Galanterie est bannie, et personne n'y a gagné. Les Hommes se sont séparés des Femmes, et ont perdu la politesse, la douceur, et cette fine délicatesse qui ne s'acquiert que dans leur commerce. Les Femmes aussi, ayant moins de commerce avec les Hommes, ont perdu l'envie de plaire par des manières douces et modestes ; et c'étoit pourtant la véritable source de leurs agrémens.

Quoique la Nation Françoise soit déchue de l'ancienne Galanterie, il faut pourtant convenir qu'aucune autre Nation ne l'avoit ni plus poussée, ni plus épurée. Les Hommes en ont fait un art de plaire ; et ceux qui s'y sont exercés, et qui y ont acquis une grande habitude, ont des règles certaines, quand ils savent s'adresser à des caractères foibles. Les Femmes se sont donné des règles pour leur résister. Comme elles jouissent d'une grande liberté en France, et qu'elles ne sont gardées que par leur pudeur et par les bienséances, elles ont su opposer leur devoir aux impressions de l'Amour. C'est des désirs et des desseins des Hommes, de la pudeur et de la retenue des Femmes, que se forme le commerce délicat qui polit l'esprit, et qui épure le cœur : car l'Amour perfectionne les âmes bien nées. Il faut

convenir qu'il n'y a que la Nation Françoise qui se soit fait un art délicat de l'Amour.

Les Espagnols et les Italiens l'ont ignoré. Comme les Femmes y sont presque enfermées, les Hommes ne mettent leur application qu'à vaincre les obstacles extérieurs ; et quand ils les ont surmontés, ils n'en trouvent plus dans la personne aimée. Mais l'Amour qui s'offre n'est guère piquant : il semble que ce soit l'ouvrage de la Nature, et non pas celui de l'Amant. En France, Ton sait faire un meilleur usage du tems. Comme le cœur est de la partie, et que souvent même, chez les honnêtes personnes, on n'a de commerce qu'avec lui, il est regardé comme la source de tous les plaisirs. C'est aussi aux Sentimens à qui nous devons tous nos Romans, si pleins d'esprit, et si épurés, et qui sont ignorés des Nations dont je parle. Une Espagnole, en lisant les Conversations de Clélie, disoit : Voilà bien de Vesprit mal employé 1 Dès qu'on ne sait faire qu'un usage de l'Amour, le Roman est court : en retranchant la Galanterie, vous passez sur la délicatesse de l'esprit et des sentimens. Les Espagnoles sont vives et emportées : elles sont à l'usage des sens et ne sont point à celui du cœur. C'est dans la résistance que les sentimens se fortifient, et acquièrent de nouveaux degrés de délicatesse. La passion s'éteint dès qu'elle est satisfaite ; et l'Amour, sans crainte et sans désirs, est sans âme.

L'Amour est le premier plaisir, la plus douce et la plus flatteuse de toutes les illusions: puisque ce sentiment est si nécessaire au bonheur des humains, il ne le faut pas bannir de la Société ; il faut seulement apprendre à le conduire, et à le perfectionner. Il y a tant d'Ecoles établies pour cultiver l'esprit ; pourquoi n'en pas avoir pour cultiver le cœur ? C'est un art qui a été négligé. Les passions cependant sont des cordes, qui ont besoin de la main d'un grand Maître pour être touchées. Echappe-t-on à qui sait remuer les ressorts de l'âme par ce qu'il y a de plus vif et de plus fort?

L'Amour n'étoit pas décrié chez les Anciens, comme il l'est à présent. Pourquoi l'avilissons-nous ? Que ne lui laissons-nous toute sa dignité ? Platon a un grand respect pour ce sentiment : quand il en parle, son imagination s'échauffe, son esprit s'illumine, et son style s'embellit : quand il parle d'un homme touché; Cet Amant, dit-il, dont la per-

sonne est sacrée, etc. Il appelle les Amans, des Amis divins et inspirés par les Dieux.

Les Anciens ne croyoient pas que le Plaisir dût être le premier objet de l'Amour. Ils étoient persuadés que la Vertu devoit en être le soutien. Nous en avons banni les mœurs et la probité; et c'est la source de tous les malheurs. La plupart des hommes d'à présent croyent que les sermens que l'Amour a dictés n'obligent à rien. La morale et la reconnoissance ne défendent point les sens contre les amorces de la nouveauté. La plupart aiment par caprice, et changent par tempérament.

Ce que l'Amour fait souffrir, souvent n'apprend pas à s'en passer ; il n'apprend qu'à le déplorer. Voyons ce que nous en pouvons faire. Examinons la conduite des Femmes dans l'Amour, et leurs différens caractères.

Il en est de bien des sortes. Il y a des Femmes qui ne cherchent et ne veulent que les plaisirs de l'Amour ; d'autres, qui joignent l'Amour et les plaisirs ; et quelques-unes qui ne reçoivent que l'Amour, et qui rejettent tous les plaisirs. Je passerai légèrement sur le premier caractère. Celles-là ne cherchent dans l'Amour que les plaisirs des sens, que celui d'être fortement occupées, et entraînées, et que celui d'être aimées. Enfin elles aiment l'Amour, et non pas l'Amant. Ces personnes se livrent à toutes les passions les plus ardentes. Vous les voyez occupées du Jeu, de la Table : tout ce qui porte la livrée du Plaisir est bien reçu.

J'ai toujours été étonnée qu'on pût associer d'autres passions à l'Amour, qu'on laissât du vuide dans son cœur, et qu'après avoir tout donné on ne fût pas uniquement occupé de ce qu'on aime. Ordinairement, les personnes de ce caractère perdent toutes les vertus en perdant l'innocence ; et quand leur gloire est une fois immolée, elles ne ménagent plus rien. On faisoit des reproches à Madame de Courcelles, qui violoit toutes les loix de la bienséance : je veux jouir, disoitelle, de la perte de ma réputation. Celles qui suivent de pareilles maximes, rejettent les vertus de leur Sexe. Elles les regardent comme un usage de politique, auquel elles veulent échapper. Quelques-unes croyent qu'il suffit de donner quelque dehors pour satisfaire à leur obligation, et dérober leur foiblesse. Mais il est dangereux de croire que ce qui est ignoré soit innocent. Elles rejettent les principes pour éluder les remords, et

appellent du décret de tous les hommes. Toute leur vie, elles passent de foiblesse en foiblesse, et ne s'arrêtent jamais.

Dès qu'une Femme a banni de son cœur cet honneur tendre et délicat, qui doit être la règle de sa vie, tremblez pour les autres vertus. Quel privilège auront-elles pour être respectées? Leur doit-on plus qu'à son propre honneur ? Ces caractèreslà ne sont jamais des caractères aimables. Vous ne trouvez en elles ni pudeur, ni délicatesse. Elles se font une habitude de Galanterie ; elles ne savent point joindre la quaUté d'Amie à celle d'Amante. Comme elles ne cherchent que les plaisirs, et non pas l'union des cœurs, elles échappent à tous les devoirs de l'amitié. Voilà l'Amour d'usage et d'à présent, et où les conduit une vie frivole et dissipée.

Il est une autre sorte de Femmes galantes, qui se livrent au plaisir d'aimer, qui ont su conserver les principes de l'honneur, qui n'ont jamais rien pris sur les bienséances, qui se respectent ; mais que la violence de la passion entraîne. Il en est qui ne se prêtent pas à leur foiblesse, qui y résistent ; mais enfin l'Amour est le plus fort. J'ai connu une Femme de beaucoup d'esprit, à qui je faisois quelquefois de petits reproches, par l'intérêt que j'y prenois. ,,N'avez-vous jamais senti, me ,,di soit- elle, la force de l'Amour ? Je me sens liée, garottée, ,, entraînée : ce sont les fautes de l'Amour : ce ne sont plus ,,Ies miennes". Montaigne nous peint ces dispositions, quand il étoit touché. C'est un Philosophe qui parle. . . Je me sentais, dit-il, enlevé tout vivant, et tout voyant. Je voyois ma raison et ma conscience se retirer, se mettre à part ; et le feu de mon imagination me transportait hors de moi-même. J'ai toujours cru qu'il n'y a point d'honnête personne qui ne doive craindre de se trouver dans cet état.

Il y a des Femmes qui ont une autre sorte d'attachement. On ne peut les dire galantes ; cependant elles tiennent à l'Amour par les sentimens. Elles sont sensibles et tendres, et elles reçoivent l'impression des passions. Mais comme elles respectent les vertus de leur Sexe, elles rejettent les engagemens considérables. La Nature les a faites pour aimer. Les principes arrêtent les mouvemens de la Nature. Mais comme l'usage n'a des droits que sur la conduite, et qu'il ne peut rien sur le cœur, plus leurs sentimens sont retenus, plus ils sont forts.

Ceux des Femmes galantes ne sont ni vifs, ni durables :

ils s'usent, comme ceux des Hommes, en les exerçant. On trouve bientôt la fin d'un sentiment, dès qu'on se permet tout. L'habitude au plaisir les fait disparoître. Les plaisirs des sens prennent toujours sur la sensibilité des cœurs, et ce que vous en retranchez retourne aux plaisirs de la tendresse.

Mais si vous voulez trouver une imagination ardente, une âme profondément occupée, un cœur sensible et bien touché: cherchez-le chez les Femmes d'un caractère raisonnable. Si vous ne trouvez de bonheur et de repos que dans l'union des cœurs : si vous êtes sensibles au plaisir d'être ardemment aimé, et que vous vouliez jouir de toutes les délicatesses de l'Amour, de ses impatiences, et de ses mouvemens si purs et si doux ; foyez bien persuadé qu'ils ne se trouvent que chez les personnes retenues, et qui se respectent.

De plus, ne sentez-vous pas le besoin d'estimer ce que vous aimez ? Quelle paix cela ne met-il pas dans un commerce ? Dès qu'on a su vous persuader qu'on vous aime, et que vous voyez, à n'en pas douter, que c'est à la Vertu seule qu'on sacrifie les désirs de son cœur ; cela n'établit-il pas la confiance de tout le reste ? Les refus de chasteté, dit Montaigne, ne déplaisent jamais.

Les Hommes ne connoissent pas leurs intérêts, quand ils cherchent à gagner l'esprit et le cœur des personnes qu'ils aiment. Il y a un plaisir plus touchant et plus durable que la liaison des sens : c'est l'union des cœurs ; ce penchant secret qui vous porte vers ce que vous aimez, cet épanchement de l'âme, cette certitude qu'il y a une personne au monde qui ne vit que pour vous, et qui feroit tout pour vous sauver un chagrin. L' Amour, dit P 1 a t o n, est entrepreneur de grandes choses : il vous conduit dans le chemin de la Vertu, et ne vous souffrira aucune foiblesse. Voilà la marque du véritable Amour. A Lacédémone, quand un homme avoit manqué, ce n'étoit pas lui qu'on punissoit, mais la personne qui l'aimoit; on la croyoit coupable des fautes de la personne aimée. Ils savoient que l'Amour dont je parle, est l'appui le plus sûr de la Vertu. Tous les exemples le confirment. Combien d'Amans ont demandé à combattre devant leur Maîtresse, et ont fait des choses incroyables ? Voilà le motif par lequel les honnêtes personnes se permettent d'aimer. Elles savent que, se liant à un homme de mérite, elles seront soutenues et conduites dans le chemin de la Vertu, par des principes

et par des préceptes. Les Femmes entre elles ne peuvent jouir du doux plaisir de l'Amitié. Ce sont les besoins qui les unissent, et non point les sentimens : la plupart ne la connoissent pas, et n'en sont pas dignes.

Il y a un goût dans la parfaite Amitié, où ne peuvent atteindre les caractères médiocres. Les Femmes ne peuvent pas ne point sentir leur cœur. Que faire de ce fonds de sentimens, et de ce besoin qu'on a d'aimer ; et d'être aimée ? Les Hommes en profitent. Mais rien n'est si précieux ni si durable que cette sorte d'Amour, quand vous y avez associé la Vertu. Il met de la décence dans les pensées, dans la conduite, et dans les sentimens. Le Tasse nous donne un modèle de délicatesse en la personne d'Olynde; il dit que cet Amant désire beaucoup, espère peu, et ne demande rien. Cet Amour peut se suffire à lui-même : il est sa propre récompense.

La plupart des Hommes n'aiment que d'une manière vulgaire : ils n'ont qu'un objet. Ils se proposent un terme dans l'Amour, où ils espèrent d'arriver ; après bien des mystères, ils ne se reposent que dans les plaisirs. Je suis toujours surprise qu'on ne veuille pas raffiner sur le plus délicieuxs entiment que nous ayons. Ce qui s'appelle le terme de V Amour, est peu de chose. Pour un cœur tendre il y a une ambition plus élevée à avoir : c'est de porter nos sentimens, et ceux de la personne aimée, au dernier degré de délicatesse, et de les rendre tous les jours plus tendres, plus vifs et plus occupans. De la manière dont on se conduit, l'Amour meurt avec les désirs, et disparoit quand il n'y a plus d'espérance. Ce qu'il y a de plus touchant est ignoré. La tendresse ordinaire s'affoiblit et s'éteint. Il n'y a rien de borné dans l'Amour, que pour les âmes bornées ; mais peu d'Hommes ont l'idée de ces engagemens, et peu de Femmes en sont dignes.

L'Amour agit selon les dispositions qu'il trouve : il prend le caractère des personnes qu'il occupe. Pour les cœurs qui sont sensibles à la gloire et au plaisir, comme ce sont deux sentimens qui se combattent, l'Amour les accorde : il prépare, il épure les plaisirs pour les faire recevoir aux âmes fières, et il leur donne pour objet la délicatesse du cœur et des sentimens. Il a l'art de les élever et de les ennoblir. Il inspire une hauteur dans l'esprit, qui les sauve des abaissemens de la volupté. Il les justifie par l'exemple, il les déifie par la Poésie ; enfin

il fait si bien, que nous les jugeons dignes d'estime, ou tout au moins d'excuse.

Les caractères fiers coûtent plus à l'Amour pour les assujettir. Les personnes qui ont de la gloire dans le cœur, souffrent dans les engagemens: il y a toujours une image de servitude attachée à l'Amour : la tendresse prend sur la gloire des Femmes. Pour celles qui ont été bien élevées, et à qui on a inspiré des principes, les préjugés se sont profondément gravés ; quand il faut déplacer de pareilles idées, ce n'est pas le travail d'un jour. Rarement sont-elles heureuses. Entraînées par le cœur, déchirées par leur gloire, l'un de ces sentimens ne subsiste plus qu'aux dépens de l'autre. Celui-là prend toujours sur elles, et ce sont ordinairement les plus aimables conquêtes. Vous sentez l'effort et la résistance que le devoir oppose à leur tendresse. Un Amant jouit du plaisir secret de sentir tout son pouvoir. La conquête est plus grande et plus pleine ; elles ont plus à perdre : vous leur coûtez davantage.

11 y a toujours une sorte de cruauté dans l'amour. Les plaisirs de l'Amant ne se prennent que sur les douleurs de l'Amante. L' Amour se nourrit de larmes.

Ce qui rend ces caractères plus aimables, c'est qu'il y a plus de sûreté. Quand une fois elles se sont engagées, c'est pour la vie, à moins que les mauvais procédés ne les dégagent. Elles se font un devoir de leur Amour ; elles le respectent : elles ne manquent à rien. Le sentiment de gloire qui les occupe tourne au profit de l'Amour, puisqu'elles en sont plus tendres, plus vives, et plus appliquées. Une Amante aimable, et qui a de la gloire dans le cœur, ne songe qu'à se faire estimer, et l'Amour la perfectionne. Il faut convenir que les Femmes sont plus délicates que les Hommes en fait d'attachement. 11 n'appartient qu'à elles de faire sentir par un seul mot, par un seul regard, tout un sentiment.

Les inconvéniens des caractères fiers, sont d'être absolus, et aisés à blesser. Comme ils sentent leur prix, ils exigent plus. Les caractères sensibles et mélancoliques trouvent des charmes et des agrémens infinis dans l'Amour ; et en font sentir. 11 y a des plaisirs à part pour les âmes tendres et délicates. Ceux qui ont vécu de la vie de l'Amour savent combien leur vie étoit animée ; et quand il vient à leur manquer, ils ne vivent plus. L'amour fait tous les biens et tous les maux ; il perfectionne les âmes bien nées : car l'Amour dont je parle

XIII FONTEKELLE 12 177

est un Censeur sévère et délicat, qui ne pardonne rien. Les caractères mélancoliques y sont plus propres. Qui dit amoureux, dit triste ; mais il n'appartient qu'à l'Amour de donner des tristesses agréables.

Les personnes mélancoliques ne sont occupées que d'un sentiment ; elles ne vivent que pour ce qu'elles aiment. Désoccupées de tout, aimer est l'emploi de tout leur loisir. A-t-on trop de toutes ses heures, pour les donner à ce qu'on aime ?

Opposez à ce caractère, pour en connoitre le prix, celui qui lui est contraire. Voyez les Femmes du monde, qui sont livrées au Jeu, aux Plaisirs, et aux Spectacles ; que ne leur fautil pas pour l'emploi du tems ? Si elles savent bien trouver la fin de la journée, sans qu'elles aiment, n'est-ce pas autant de pris sur le goût principal ? Nous n'avons qu'une portion d'attention et de sentiment ; dès que nous nous livrons aux objets extérieurs, le sentiment dominant s'affoiblit : nos désirs ne sont-ils pas plus vifs et plus forts dans la retraite ?

Il y a des plaisirs qui ne sont faits que pour des gens délicats et attentifs. L'Amour est un Dieu jaloux, qui ne souffre aucune rivalité. La plupart des Femmes prennent l'Amour comme un amusement : elles s'y prêtent, et ne s'y donnent pas : elles ne connoissent point ces sentimens profonds qui occupent l'âme d'une tendre Amante.

Mademoiselle Se u dé ri dit, ,,que la mesure du mérite se tire de l'étendue du cœur et de la capacitéqu'on a d'aimer". Avec une pareille règle, le mérite des Femmes d'à présent sera léger.

Enfin, celles qui sont destinées à vivre d'une vie de sentiment, sentent que l'Amour est plus nécessaire à la vie de l'esprit, que les alimens ne le sont à celle du co-ps. Mais notre Amour ne sauroit être heureux, qu'il ne soit réglé. Quand il ne nous coûte ni vertu, ni bienséance, nous jouissons d'un bonheur sans interruptiom ; nos sentimens sont profonds, nos joies sont pures, nos espérances sont flatteuses, l'imagination est agréablement remplie, l'esprit vivement occupé, et le cœur touché. 11 y a dans cette sorte d'Amour des plaisirs sans douleur, et une espèce d'immensité de bonheur qui anéantit tous les malheurs, et les fait disparoître. L'Amour est à l'âme, ce que la lumière est aux yeux : il écarte les peines, comme la lumière écarte les ténèbres. Madame de

Longueville disoit ,,que les beaux jours que donne le Soleil, n'étoient que pour le peuple ; mais que la présence de ce qu'on aimoit faisoit les beaux jours des honnêtes gens." Ceux qui sont destinés à une vie si heureuse, sont dans le monde comme s'ils n'y étoient pas, et ne s'y prêtent que pour des instans. Rien ne les intéresse, que ce qu'ils sentent : rien ne les peut remplir, que l'Amour.

L'esprit que l'Amour donne, est vif et lumineux : il est la source des agrémens. Rien ne peut plaire à l'esprit, qu'il n'ait passé par le cœur.

La différence de l'Amour aux autres plaisirs est aisée à faire à ceux qui en ont été touchés. La plupart des plaisirs ont besoin, pour être sentis, de la présence de l'objet. La Musique, la bonne chère, les Spectacles, il faut que ces plaisirs soient présens pour faire leur impression, pour rappeler l'âme à eux, et la tenir attentive. Nous avons en nous une disposition à les goûtei ; mais ils sont hors de nous ; ils viennent du dehors. Il n'en est pas de même de l'Amour; il est chez nous, il est une portion de nous-mêmes ; il ne tient pas seulement à l'objet, nous en jouissons sans lui. Cette joie de l'âme que donne la certitude d'être aimée, ces sentimens tendres et profonds, cette émotion de cœur vive et touchante, que vous donnent l'idée et le nom de la personne que vous aimez ; tous ces plaisirs sont en nous, et tiennent à notre propre sentiment. Quand votre cœur est bien touché, et que vous êtes sûre d'être aimée, tous vos plus grands plaisirs sont dans votre Amour : vous pouvez donc être heureuse par votre seul sentiment, et associer ensemble le bonheur et l'innocence.

On me dira: Voilà un terrible écart. J'en conviens. Ne puis- je pas le justifier ? Un Ancien disoit que les pensées étoient les promenades de l'Esprit. J'ai cru avoir le privilège de me promener de cette manière. Les idées se sont offertes assez naturellement à moi, et de proche en proche elles m'ont mené plus loin que je ne devois, ni ne voulois. Voici le chemin qu'elles m'ont fait faire. J'ai été blessée que les Hommes connussent si peu leur intérêt, que de condamner les Femmes qui savent occuper leur esprit. Les inconvéniens d'une vie frivole et dissipée ; les dangers d'un cœur qui n'est soutenu d'aucun principe, m'ont aussi toujours frappée. J'ai examiné si on ne pouvoit pas tirer un meilleur parti des Femmes. J'ai trouvé des Auteurs respectables, qui ont cru qu'elles avoient

en elles des qualités qui les pouvoient conduire à de grandes choses comme l'Imagination, la Sensibilité, le Goût: ce sont des présens qu'elles ont reçus de la Nature. J'ai fait des réflexions sur chacune de ces qualités. Comme la sensibilité les domine, et qu'elle les porte naturellement à l'Amour ; en passant par son Temple il a bien fallu lui payer tribut, et jeter quelques fleurs sur son Autel. J'ai cherché si on ne pouvoit point se sauver des inconvéniens de l'Amour, en séparant les Vices des Plaisirs, et jouir de ce qu'il a de meilleur. J'ai donc imaginé une Métaphysique d'Amour ; la pratiquera qui pourra.

Voilà l'Histoire de mes idées ; si vous voulez, de mes égaremens. Je serai bien heureuse, si ayant les défauts qu'on reproche à Montaigne, je pouvois comme lui conduire ceux qui liront ce petit Ecrit, dans le Pais de la Raison et du Bon sens, quelquefois même dans celui des Fleurs et des Zéphirs,

Mme de Lambert, pour qu'on ne lui reproche pas ses égarements et son terrible écart, s'abrite du nom de Montaigne. La précaution est superflue, et pas plus qu'on ne se plaint du décousu de Montaigne, on ne reprochera à Mme de Lambert d'avoir parlé de l'Amour à l'occasion de la Sensibilité, car on ne dira jamais de choses plus fines et plus profondes à la fois sur ,,la plus douce et la plus flatteuse des illusions." Et puis Mme de la Sablière est vengée, car cette dame qui a été ,,un modèle d'agrément", c'est elle. L'amie et la bienfaitrice de La Fontaine possédait au suprême degré ce mérite aimable que souhaitait Malebranche. ,, L'auteur très respectable" que cite Mme de Lambert, et ,,qui donne au Sexe tous les agréments de l'imagination", c'est encore Malebranche, lequel, avec Saint-Evremond, déclare les femmes les arbitres du goût. Mme de Lambert fait preuve de malicieuse adresse en choisissant ses avocats dans le camp ennemi.

C'était de bonne guerre contre Molière. S'il

avait pu le lire, qu'aurait-il reproché kcetArt d'aimer, et à son auteur ? Précieuse, Mme de Lamber]: ne pouvait l'être, puisque Bachaumont, qui l'avait élevée, était l'émule, dans le fin burlesque, de Scarron. Préciosité et burlesque ont bien quelque parenté, et Boileau, qui les poursuivait, les mettait dans le même sac, dans le même sac ridicule où Molière s'enveloppait. Mais Boileau s'est trompé quand il a cru que ce sac déshonorait l'auteur du Misanthrope. De même, si tous ses coups contre le burlesque portaient, il atteindrait Molière dont le style, par la simple opposition de la langue des maîtres et de leurs valets, des maîtresses et de leurs suivantes, donne des exemples si savoureux de burlesque. Il atteindrait La Fontaine : Molière et La Fontaine se défendent fort bien.

Certaines Précieuses ont été, Ninon nous l'apprend, les Jansénistes de l'amour. Certes ni Mme de Lambert, qui n'aimait pas les demi-embarquements, ni Mme de La Sablière, l'amie passionnée de La Fare, ne furent du nombre. Molière, autre amant passionné, les aurait comprises, en même temps qu'il aurait reconnu la justesse de cette observation mélancolique: ,,La passion s'éteint dès qu'elle est satisfaite." C'est contre cette mort, ou, ce qui est plus triste encore, contre la diminution de l'amour, que Mme de Lambert imagine des moyens préventifs. Il en est un, radical. C'est celui dont s'avisèrent la Princesse de Clèves et la Camille de On ne badine pas avec l'amour.

Toutes deux sont cruelles. L'amoureuse de Perdican est jalouse du passé et l'amante du duc de Nemours, quoique aimante, manque de courage. Mme de Lambert aime mieux encore, car elle sait, comme l'auteur de /' Imitation, que l'on ne vit pas en amour sans quelque diO\x\Q\xr . L' amour se nourrit de larmes, dit-elle. Pas plus que la princesse de Clèves, elle

n'ignore que le plus souvent ,, l'amour meurt avec les désirs" ; mais c'est qu'il ne s'agit alors que de tendresse ordinaire. Elle sent ,, qu'il n'y a rien de borné dans l'amour, que pour les âmes bornées, et que ce qui s'appelle le terme de r amour est peu de chose". Les bornes sont reculées, des perspectives infinies sont ouvertes par cette Métaphysique d'Amour ... Et après cela, la pratiquera qui pourra. ,,Les dangers d'un cœur qui n'est soutenu d'aucun principe, m'ont toujours frappée", dit Mme de Lambert. Molière également savait

Qu'épouser une sotte pour n'être point sot,

était une mauvaise méthode, et il n'avait écrit ses Ecoles que pour le démontrer. Dès lors pourquoi, dix ans plus tard, risqua-t-il d'étouffer ce fin coup de timbre par le tocsin assourdissant des Femmes Savantes, qui appelait à un péril imaginaire. Des bourgeoises amoureuses de la science ? Il y en avait fort peu, mais de grandes dames qui n'ayant à s'inquiéter d'aucun Chrysale ni d'aucun pot-au-feu n'avaient pas si grand tort de vouloir étudier. 0\x elles auraient eu tort, c'eût été de faire étalage de leurs connaissances. Mais on savait trop bien, au dix-septième siècle, que l'honnête homme ne se pique de rien : c'est un défaut proprement démocratique. Mme de Lambert dira à sa fille que les femmes doivent avoir sur les sciences ,,une pudeur presque aussi tendre que sur les vices", et le conseil a été rigoureusement suivi au dix-huitième siècle. L'année de la représentation des Femmes Savantes, en 1672, le futur mathématicien Carré a dix ans. Quelque vingt ans plus tard, après avoir été l'élève du Père Malebranche, le besoin de subsister l'obligea d'aller montrer en ville les Mathématiques et la Philosophie. ,,Je ne sais par quelle destinée parti-

culière il eut beaucoup de femmes pour disciples, nous dit Fontenelle dans l'Eloge de son collègue à l'Académie des Sciences. En général, il faisait cas de l'esprit des femmes, même par rapport à la philosophie ; soit qu'il les trouvât plus dociles, parce qu'elles n'étaient prévenues d'aucunes idées contraires, et qu'elles ne cherchent qu'à entendre, et non à disputer ; soit qu'il fût plus content de leur attachement pour ce qu'elles avaient une fois embrassé ; soit enfin que ce fonds d'inclination qu'on a pour elles agît en lui sans qu'il s'en aperçût, et les lui fît paraître plus philosophes, ce qui était la plus grande parure qu'elles pussent avoir à ses yeux.

,,Son commerce avec elles avait encore l'assaisonnement du mystère, car elles ne sont pas moins obligées à cacher les lumières acquises de leur esprit, que les sentiments naturels de leur cœur, et leur plus grande science doit toujours être d'observer jusqu'au scrupule les bienséances extérieures de l'ignorance. Il ne nommait donc jamais celles qu'il instruisait, et il ne les voyait presque qu'avec les précautions usitées pour un sujet fort différent. Outre les Femmes du monde, il avait gagné aussi des Religieuses, encore plus dociles, plus appliquées, plus occupées de ce qui les touche. Enfin il se trouvait à la tête d'un petit Empire inconnu, qui ne se soumettait qu'aux lumières, et n'obéissait qu'à des démonstrations."

Et qui aurait continué d'être inconnu, sans cet Eloge que Carré, avec une modestie et une discrétion égales à celles de ses élèves, aurait voulu que Fontenelle n'écrivît pas.

Si cette opinion qui veut que les femmes paraissent ignorantes, a été renforcée par le succès des Femmes Savantes, le mal n'est pas grand, et l'on a vu que Mme de Lambert et Fontenelle sont aussi chatouil-

leux sur ce point que Molière, mais cette même opinion peut-elle les forcer à être ignorantes ? Molière ne le souhaitait pas. Et Clitandre aurait pu dire d'excellentes choses là-dessus dans sa discussion avec Trissotin, au quatrième acte. Mais il s'avise de parler d'un tout autre sujet. Il rompt une lance en faveur de la cour, contre ,, trois gredins qui pour être imprimés et reliés en veau, se croient indispensables à l'Etat." A qui Molière en veut-il? Il n'avait jamais ménagé les mauvais auteurs, mais Alceste n'avait pas davantage encensé Versailles ! Molière, si peu complaisant, aurait-il cette fois obéi à un mot d'ordre ? Ce serait fâcheux, car nous en sommes à peu près réduits, sur la question de l'éducation, à l'opinion de Chrysale disant des femmes des générations précédentes ,, qu'elles ne lisaient point, mais qu'elles vivaient bien." Leurs filles et leurs petites-filles vécurent moins bien, si ,, elles ont mis la Débauche à la place du Savoir", comme le dit Mme de Lambert. Mais pourquoi l'ont-elles fait, sinon parce qu'on a jeté du ridicule sur les femmes qui lisaient ?

Molière est mort depuis longtemps quand Mme de Lambert, qui sans doute exagère un peu, dit cela des femmes de son temps. Cependant elle n'avait pas si mal vu que les hommes, à cause de Molière, avaient tort de suivre les anciens errements, car je trouve les mêmes plaintes, éloquemment exprimées, près d'un demi-siècle après Mme de Lambert, et par un homme cette fois, par d'Alembert, dans sa Lettre à Jean- Jacques Rousseau, qui s'était écrié: Où trouver a-t-on une femme aimable et vertueuse ? (Tout justement l'idéal poursuivi par Mme de Lambert) :

,,Le genre humain serait bien à plaindre, si l'objet le plus digne de nos hommages était en effet aussi rare que vous le dites. Mais si par malheur

vous aviez raison, quelle en serait la triste cause ? L'esclavage et l'espèce d'avilissement où nous avons mis les femmes ; les entraves que nous donnons à leur esprit et à leur âme ; le jargon futile, et humiliant pour elles et pour nous, auquel nous avons réduit notre commerce avec elles, comme si elles n'avaient pas une raison à cultiver, ou n'en étaient pas dignes ; enfin l'éducation funeste, je dirais presque meurtrière, que nous leur prescrivons, sans leur permettre d'en avoir d'autre ; éducation où elles apprennent presque uniquement à se contrefaire sans cesse, à n'avoir pas un sentiment qu'elles ne contraignent, une opinion qu'elles ne cachent, une pensée qu'elles ne déguisent. Nous traitons la nature en elles comme nous la traitons dans nos jardins, nous cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la plupart des nations ont agi comme nous à leur égard, c'est que partout les hommes ont été les plus forts, et que partout le plus fort est l'oppresseur et le tyran du plus faible.

,, Quand la lumière sera plus libre de se répandre, plus étendue et plus égale, nous cesserons de tenir les femmes sous le joug et dans l'ignorance, et elles de séduire, détromper et de gouverneur leurs maîtres. L'amour sera pour lors entre les deux sexes ce que l'amitié la plus douce et la plus vraie est entre les hommes vertueux ; ou plutôt ce sera un sentiment plus délicieux encore, le complément et la perfection de l'amitié ; sentiment qui dans l'intention de la nature devait nous rendre heureux, et que pour notre malheur nous avons su altérer et corrompre."

Ainsi, mêmes plaintes et mêmes vœux chez l'amie de Fontenelle et chez d'Alembert, très voisin de Fontenelle au reste, par le style et par la pensée. Il est seulement plus naïf en laissant croire que l'amour se laisserait cultiver à la façon d'une plante rare. L'on aura beau faire, et beau dire, il y aura

toujours en l'amour un je ne sais quoi .... D'Alembert eut davantage raison le jour où, peignant avec chaleur Taffection idéale qui avait joint Mme de Lambert et M. de Sacy, il lança cette boutade: ,,La philosophie s'est donnée bien de la peine pour faire des Traités de la Vieillesse et de 1' Amitié, parce que la nature fait toute seule des Traités de la Jeunesse et de 1' Amour."

Cet idéal ami de Mlle de Lespinasse n'en a pas moins goûté, assurément, le traité de l'Amitié et même le traité de l'Amour de Mme de Lambert.

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