DIALOGUES DES MORTS
Sur la bizarrerie des Fortunes ; Sur le pouvoir des Femmes; Que les Passions sont nécessaires', Qu'on ne se dégoûtera point de chercher la vérité, quoique sans succès ; Comment les grandes choses se font, c'est là le titre de quelques-uns des trente-six Dialogues dans lesquels Fontenelle fait agiter par soixante-douze morts ou mortes illustres (trente six anciens et trente six modernes) les questions les plus variées de morale ou de philosophie. Ces titres font penser aux titres donnés par Montaigne à ses Essais. Aussi bien les Dialogues sont de véritables petits essais rapides et substantiels. Voltaire, qui trouvait charmant le projet que Montaigne avait eu de se peindre, reprochait aux Dialogues de Fontenelle d'être des monologues de l'auteur. Et quand cela serait ? Fontenelle, en empruntant soixantedouze masques, aurait fait chatoyer sous nos yeux, comme Montaigne, les multiples faces de son esprit. Dès lors que l'on accepte que Sénèque et Scarron, que seize cents ans séparent, soient en présence, l'on peut passer à l'auteur quelque anachronisme dans les caractères. La psychologie des personnages réels n'est pas ce que l'on cherche avant tout dans un dialogue des morts, ni même dans une tragédie,
et Voltaire faisait à Fontenelle une querelle de pédant. Du reste il écrira lui aussi, des dialogues — monologues, après Fénelon, et cela fait à Fontenelle deux disciples illustres.
Une demi-douzaine de dialogues traitent de l'amour, un sujet bien ancien mais toujours nouveau. Sapho et Laure se demandent s'il a été bien établi que les hommes attaquent et que les femmes se défendent ; Anne de Bretagne et Marie d'Angleterre établissent une comparaison de r Ambition etdeV Amour, motif cher au dix-septième siècle. Roxelane révèle aux femmes le secret d'inspirer de l'amour aux hommes. ,,Les hommes ont beau faire, quand on les prend par les passions on les mène où l'on veut. Qu'on me fasse revivre, et qu'on me donne l'homme du monde le plus impérieux, je ferai de lui tout ce qu'il me plaira, pourvu que j'aie beaucoup d'esprit, assez de beauté, et peu d'amour." Il est joli, le secret : Et peu d'amour. Que les femmes, et aussi les hommes, se le disent.
Marguerite d'Ecosse, cette princesse qui embrassa si chastement, devant les seigneurs et les dames de la cour ébahis, le poète Alain Chartier, endormi, croit que l'amour peut être spirituel; elle appelle à son secours Platon dont la réponse la surprend fort, comme elle pourra surprendre le lecteur de ce vingt-huitième dialogue, que nous donnons en entier.