SI L'AMOUR PEUT ÊTRE SPIRITUEL PLATON, MARGUERITE D'ECOSSE
Marguerite d'Ecosse. Venés à mon secours, divin Platon, venés prendre mon parti, je vous en conjure.
Platon. De quoi s'agit-il ?
M.d'E. Il s'agit d'un baiser que je donnai avec assés d'ardeur à un savant homme fort laid. J'ai beau dire encore à présent pour ma justification ce que je dis alors, que j'avois
voulu baiser cette bouche d'où étoient sorties tant de belles paroles ; il y a là je ne sais combien d'Ombres qui se moquent de moi, et qui me soutiennent que de telles faveurs ne sont que pour les bouches qui sont belles, et non pour celles qui parlent bien, et que la science ne doit point être payée en même monnoie que la beauté. Venés apprendre à ces Ombres, que ce qui est véritablement digne de causer des passions échappe à la vue, et qu'on peut être charmé du beau, même au travers de l'enveloppe d'un corps très-laid dont il sera revêtu.
P. Pourquoi voulés-vous que j'aille débiter ces choses-là? Elles ne sont pas vraies.
M. d'E. Vous les avés déjà débitées mille et mille fois.
P. Oui, mais c'étoit pendant ma vie. J'étois Philosophe, et je voulois parler d'amour ; il n'eût pas été de la bienséance de mon caractère que j'en eusse parlé comme les Auteurs des Fables Milésiennes ; je couvrois ces matières-là d'un galimatias philosophique, comme d'un nuage, qui empêchoit que les yeux de tout le monde ne les reconnussent pour ce qu'elles étoient.
M. d'E. Je ne crois pas que vous songiés à ce que vous me dites. Il faut bien que vous ayés parlé d'un autre amour que de l'amour ordinaire, quand vous avés décrit si pompeusement ces voyages que les Ames ailées font dans des chariots sur la dernière voûte des Cieux, où elles contemplent le beau dans son essence ; leurs chûtes malheureuses d'un lieu si élevé jusque sur la terre, par la faute d'un de leurs chevaux qui est très malaisé à mener ; le froissement de leurs aîles ; leur séjour dans les corps, ce qui leur arrive à la rencontre d'un beau visage qu'elles reconnoissent pour une copie de ce beau qu'elles ont vu dans le Ciel ; leurs aîles qui se réchauffent, qui recommencent à pousser, et dont elles tâchent de se servir pour s'envoler vers ce qu'elles aiment ; enfin cette crainte, cette horreur, cette épouvante dont elles sont frappées à la vue de la beauté qu'elles savent qui est divine, cette sainte fureur qui les transporte, et cette envie qu'elles sentent de faire des sacrifices à l'objet de leur amour, comme on en fait aux Dieux.
P. Je vous assure que tout cela bien entendu et fidèlement traduit, veut seulement dire que les belles personnes sont propres à inspirer bien des transports.
M. d'E. Mais, selon vous, on ne s'arrête point à la beauté
corporelle, qui ne fait que rappeler le souvenir d'une beauté infiniment plus charmante, Seroit-il possible que tous ces mouvemens si vifs que vous aviés dépeints, ne fussent causés que par de grands yeux, une petite bouche, et un teint frais ? Ah ! donnés-leur pour objet la beauté de l'âme, si vous voulés les justifier, et vous justifier vous-même de les avoir dépeints.
P. Voulés-vous que je vous dise la vérité ? La beauté de l'esprit donne de l'admiration, celle de l'âme donne de l'estime, et celle du corps de l'amour. L'estime et l'admiration sont assés tranquilles; il n'y a que l'amour qui soit impétueux.
M, d'E. Vous êtes devenu libertin depuis votre mort ; car non-seulement pendant votre vie vous parliés un autre langage sur l'amour, mais vous mettiés en pratique les idées sublimes que vous en aviés conçues. N'avés-vous pas été amoureux d'Arquéanasse de Colophon, lorsqu'elle étoit vieille? Ne fites-vous pas ces Vers pour elle 1
L Aimable Arquéanasse a mérité ma foi.
Elle a des rides ; mais je voi Une Troupe d' Amours se jouer dans ses rides. Vous qui pûtes la voir avant que ses appas Bussent du cours des ans reçu ces petits vuides, Ah! que ne souffrîtes-vous pas 7
Assurément cette Troupe d'Amours qui se jouoient dans les rides d'Arquéanasse, c'étoient les agrémens de son esprit que rage avoit perfectionné. Vous plaigniés ceux qui l'avoient vue jeune, parce que sa beauté avoit fait des impressions trop sensibles sur eux, et vous aimiés en elle le mérite qui ne pouvoit être détruit par les années.
P. Je vous suis trop obligé de ce que vous voulés bien interpréter si favorablement une petite Satire que je fis contre Arquéanasse, qui croyoit me donner de l'amour à l'âge qu'elle avoit. Mes passions n'étoient point si métaphysiques que vous pensés, et je puis vous le prouver par d'autres vers que j'ai faits. Si j'étois encore vivant, je ferois la même cérémonie que je fais faire à mon Socrate lorsqu'il va parler d'amour ; je me couvrirois le visage, et vous ne m'entendriés qu'au travers d'un voile : mais ici ces façons- là ne sont pas nécessaires. Voici mes vers.
Lorsqu' Agathis par un baiser de flamme Consent à me payer des maux que j'ai sentis, Sur mes lèvres soudain je sens venir mon âme
Qui veut passer sur celles d' Agathis.
M. d'E, Est-ce Platon que j'entends?
P. Lui-même.
M. d'E. Quoi, Platon avec ses épaules quarrées, sa figure sérieuse, et toute la Philosophie qu'il avoit dans la tête, Platon a connu cette espèce de baiser ?
P. Oui.
M, d'E. Mais songés-vous bien que le baiser que je donnai à mon Savant, fut tout-à-fait philosophique, et que celui que vous donnâtes à votre Maîtresse, ne le fut point du tout, que je fis votre personnage, et que vous fîtes le mien ?
P. J'en tombe d'accord; les Philosophes sont galans, tandis que ceux qui seroient nés pour être galans, s'amusent à être Philosophes. Nous laissons courir après les chimères de la Philosophie les gens qui ne les connoissent pas, et nous nous rabattons sur ce qu'il y a de réel.
M. d'E. Je vois que je m'étois très mal adressée à l'Amant d'Agathis, pour la défense de mon baiser. Si j'avoiseude l'amour pour ce Savant si laid, je trouverois encore bien moins mon compte avec vous. Cependant l'esprit peut causer des passions par lui-même, et bien en prend aux femmes. Elles se sauvent de ce côté- là, si elles ne sont pas belles.
P. Je ne sais si l'esprit cause des passions ; mais je sais bien qu'il met le corps en état d'en faire naître sans le secours de la beauté, et lui donne l'agrément qui lui manquoit. Et ce qui en est une preuve, c'est qu'il faut que le corps soit de la partie, et fournisse toujours quelque chose du sien, c'est-àdire tout au moins de la jeunesse ; car s'il ne s'aide point du tout, l'esprit lui est absolument inutile.
M. d'E. Toujours de la matière dans l'amour 1
P. Telle est sa nature. Donnés-lui, si vous voulés, l'esprit seul pour objet, vous n'y gagnerés rien ; vous serés étonnée qu'il rentrera aussitôt dans la matière. Si vous n'aimiés que l'esprit de votre Savant, pourquoi le baisâtes-vous ? C'est que le corps est destiné à recueillir le profit des passions que l'esprit même auroit inspirées.
La femme du dauphin de France, le futur Louis XI, se laissa-t-elle convaincre? Fontenelle néglige de nous le dire. Pour lui, son siège était fait. Il avait observé que la plupart des femmes aimaient mieux qu'on médise un peu de leur vertu, que de leur esprit ou de leur beauté. ,,Ce sont les hommes qui sont coupables, ajoute le juste Fontenelle, car dans l'usage ordinaire, la première question qu'on fait sur une femme que l'on ne connaît point, c'est, est-elle belle ? La seconde, a-t-elle de l'esprit ? Il arrive rarement qu'on fasse une troisième question."
C'est Fontenelle qui le dit. Mais nous interrogerons une femme, Mme de Lambert, et pour faire le pendant à ce dialogue qui est un peu une physique de l'amour, on pourra lire plus loin la Métaphysique de r amour de l'amie de Fontenelle.
La querelle des Anciens et des Modernes, qui occupa tant les esprits en France, en Angleterre et en Hollande à la fin du dix-septième siècle et au commencement du dix-huitième, paraît bien démodée, et l'on a peine à comprendre que nos ancêtres se soient passionnés pour ces questions. Mais prenons garde que sans doute la querelle a pris naissance à la première génération des êtres humains et qu'elle pourrait bien ne s'éteindre que dans la vallée de Josaphat. C'est-à-dire que, se transformant, se renouvelant, prenant mille formes, elle est toujours actuelle. A-t-elle même attendu, pour éclater, la première génération ? Le solitaire Adam eût été bien embarrassé de prendre parti. Aussi vivait-il en sage et, candidement ,,il cultivait son jardin", la Bible nous le dit. La mère des vivants fut moins sage. Eve, plus jeune — du moins pour l'un des deux rédacteurs de la genèse, — s'ennuya,
et fit follement crédit à l'avenir. Elle fut bien attrapée et c'est depuis cela que ses filles, à qui la leçon a profité davantage, sont plutôt conservatrices. Pour les hommes ils se partagent.
Tout dernièrement, j'entendais dire par un Français peu lettré que les Anciens n'étaient pas plus bêtes que nous. Ce dicton, c'était peut-être un dernier écho des ancestrales luttes épiques, parfaitement ignorées, du reste, par ce simple. Les lances rompues il y a peu d'années, pour ou contre l'enseignement scolaire du grec ou du latin, qu'était-ce autre chose qu'un succédanné de la fameuse Querelle? Au vingtième siècle, comme au dix-huitième, les adversaires ont violemment pris parti ; les arguments de part et d'autre n'ont guère été renouvelés et, tout comme au dix-huitième siècle, chaque armée a couché sur ses positions. C'est qu'à la base de ce parti pris il y a sans doute la sensibilité, bien plutôt que l'intelligence, et nous sommes emprisonnés dans notre sensibiUté. Or il y aura probablement toujours des amoureux du passé et des assoiffés de nouveau. Où est le sage qui vit la minute présente ? Les adversaires devraient se dire que tout passé a été de l'avenir et que tout avenir est destiné à être du passé, si bien que par un simple jeu de bascule, et uniquement parce que le monde dure, adorateurs et blasphémateurs se déplacent et exécutent une sorte de menuet. Pourtant les adversaires croient savoir ce qu'ils disent lorsqu'ils parlent d'âge d'or, de paradis, que les uns placent au commencement du monde, et les autres à la fin des âges, grâce à ce ressort infiniment bandé : le Progrès.
Les premiers sont bien pessimistes et les seconds bien confiants. Dans la science (mises de côté les applications et les découvertes pratiques qui forcément accroissent le trésor commun) la faculté inven-
tive est également répartie à toutes les époques, et pour les vues d'ensemble, les synthèses, peut être que nous ne faisons que déplacer des ombres; en art, cette croyance au progrès ménage aux amours propres des surprises désagréables ; en morale, . . . non, décidément la notion de progrès est bien creuse, et Fontenelle, partisan des Modernes, s'il y a cru trop complètement, s'est montré naïf. Mais il n'a eu garde: ,,Je n'ai jamais été, dit-il, aussi partisan de M. Perrault" — contempteur des Anciens et chevalier du progrès — M^ue certaines gens auraient voulu le persuader, je n'ai jamais été aussi loin que lui. Aussi M. l'Abbé Bignon me dit-il un jour que j'étais le Patriarche d'une secte dont je n'étais pas." Le Patriarche, car au début de la querelle Fontenelle avait écrit une Digression sur les Anciens et les Modernes, quelques pages spirituelles et suggestives dans lesquelles se trouvait condensée l'essentiel de la question. Cela fait, Fontenelle n'était plus rentré dans la lice, mais ses pages continuaient d'être lues. Elles le méritaient pleinement et n'ont rien perdu de leur attrait. Cette querelle, que l'on croirait fanée, reprend les couleurs de la vie. Si nous ne les avons pas réimprimées, c'est qu'une partie de leur charme est néanmoins rétrospectif. Au lieu que le dialogue entre Socrate et Montaigne est d'un intérêt purement général, tout en restant un témoignage de cette querelle fameuse que l'on ne peut passer sous silence quand on parle du dix-huitième siècle. Nous la retrouverons, du reste, à l'occasion de 'Mme de Lambert et de la réimpression de ses Réflexions sur les Femmes, qui se rattachent aux pages de son ami Fontenelle. Les féministes, en effet, étaient du parti des Modernes, et nous avons là, comme avec les pages sur le Bonheur, un sûr et précieux document sur les sensibilités, et, si l'on veut, sur les intelligences.