M'^'^ LA MARQUISE DE LAMBERT
Fontenelle ressemblait donc à sa mère.
Mme de Lambert, très probablement différait radicalement de la sienne. Les deux cas sont fréquents et la sagesse des nations, parce qu'elle est la sagesse, le constate dans ces deux proverbes contradictoires : „Tel père, tel fils," et ,,A père avare, enfant prodigue". Sans doute que ces deux effets différents d'une même cause — car ce serait cela — découlent, en réalité, de deux instincts précieux qui sont en chacun de nous, à des doses différentes : l'instinct d'imitation, et celui d'opposition; l'instinct de soumission, et celui de révolte. Mais quels étaient les goûts de la maman de Mme de Lambert, Mme de Courcelles ? Tout différents de ceux de la grand'mère, d'abord, qui lui avait tant fait entendre de messes, qu'elle n'en fut guère friande quand elle fut mariée. Si cette mauvaise langue de Tallemant dit vrai, c'est une première vérification de la loi.
Et par rapport à sa fille, qu'était Mme de Courcelles ? Elle était. . . — je préfère décidément dire ce qu'était sa fille — : Mme de Lambert sera très vertueuse, et que l'on pense maintenant tout ce que l'on voudra de Mme de Courcelles, veuve en 1650, lorsque sa fille avait trois ans, et qui épousera, une dizaine d'années plus tard, Bachau-
mont, un satirique qui avait joliment baptisé Fronde la révolte puérile des nobles contre Mazarin, pendant la minorité de Louis XIV.
En 1699 il fit dans le midi de la France un voyage avec Chapelle. Leur relation badine en prose mêlée de vers sera le premier exemple de ce genre — assez mince — des voyages humoristiques. La Fontaine, quelques années après, l'illustrera par ses délicieuses lettres à sa femme, à l'occasion du voyage qu'il fit de Paris en Limousin. Ce genre donnera pourtant un chef-d'œuvre, mais ce sera un siècle plus tard, et en anglais. Sterne ira de Calais à Versailles, en passant par Paris, ce sera le Voyage sentimental, plus d'à moitié français, par le fond d'abord, par la grâce légère et l'humour ensuite, cette fois vraiment cousine germaine de l'observation malicieuse de La Fontaine.
Dans Chapelle et Bachaumont, le sentiment tient peu de place : ce sont deux beaux-esprits. Bachaumont était du reste homme de très bonne compagnie; sa maison, fort fréquentée, avait des invités de marque, et c'est au milieu de ce cercle de choix que la petite Anne-Thérèse, qui deviendra la marquise de Lambert, sera élevée, par son beau-père, qui l'aimait comme un père, plutôt que par sa mère, j'imagine. Dans le salon de Mme Necker, une autre petite fille, entourée elle aussi d'une élite, sera élevée à son tour par un père idolâtre. Si bien qu'à cent vingt ans d'intervalle, Anne-Thérèse, la future maîtresse de maison du salon qui ouvrira le dixhuitième siècle, fait songer — mutatis mutandis — au salon qui devait le clore.
A dix-neuf ans, Anne-Thérèse épousera le marquis de Lambert, un officier supérieur qui sera, les deux dernières années de sa vie, gouverneur de la ville et du pays de Luxembourg, nouvellement conquis. Sa femme l'y suivra, et tous deux se feront
aimer: ,,I1 avait la main légère et ne gouvernait que par amour, jamais par autorité." Veuve à trente-neuf ans, elle revient à Paris avec son fils et sa fille, âgés de neuf ans et de sept ans : elle se consacrera à leur éducation et cependant devra entamer, pour la défense de leurs intérêts, un procès contre des héritiers peu chevaleresques. ,,Je n'avais pour moi que la justice et mon courage ; je l'ai gagné sans crédit et sans bassesse," le fils suivra la carrière du père: il sera colonel vers 1700; sa sœur Marie-Thérèse épousera en 1703 le comte de Saint Aulaire, tué en Alsace en 1709. L'année suivante la marquise de Lambert ouvrira son Salon de l'hôtel de Nevers situé à quelque distance des grands boulevards actuels, qui étaient alors, bien entendu, les boulevards extérieurs.
Mme de Lambert a soixante-trois ans. Elle est grand'mère depuis quelques années. Sa fille ne se remariera pas et, sans avoir la vive vocation de sa mère, elle l'assistera dans ses devoirs de maîtresse de maison. Elle mourra en 1731, deux ans avant Mme de Lambert. C'est pour elle et pour son frère, le colonel, que cette excellente mère a jeté sur le papier, aux environs de 1700, des réflexions et des conseils qui ne seront imprimés que beaucoup plus tard. Les conseils à son fils paraîtront pour la première fois en 1726, dans des Mémoires de Littérature, sous le titre de Lettre d'une Dame à son fils sur la vraie gloire. Les Avis à sa Fille allaient paraître sans son autorisation : elle se décida a éditer en 1728 les deux opuscules sous ce commun titre: Avis d'une mère à son fils et à sa fille. Il s'en fit en peu de temps plusieurs éditions, tant en France qu'en Hollande, et ils furent traduits en anglais. ,,Mme de Lambert ne s'en consolait pas, dit Fontenelle au lendemain de la mort de son amie, et on n'aurait pas la hardiesse d'assurer ici une chose si peu vraisemblable, si après
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ces succès on ne lui avait vu retirer de chez un libraire et payer au prix qu'il voulut, toute l'édition qu'il venait de faire d'un autre ouvrage qu'on lui avait dérobé". 11 s'agit des Réflexions sur les Femmes, opuscule beaucoup plus compromettant que les Avis, comme on le verra.
Que faut-il penser au juste de cette répugnance à se voir imprimée? ,Je respecte et redoute le public, je n'ai jamais voulu d'autres spectateurs qu'un très petit nombre d'amis estimables ; voilà mon théâtre ; nous autres femmes nous ne sommes faites que pour être ignorées". C'est à un de ses amis qui probablement lui conseillait l'impression d'un manuscrit, qu'elle dit cela. Prenons bien garde que dans cette résignation il entre un peu de dépit. Mme de Lambert est une féministe: ,,Je n'ai jamais pensé. Monsieur, qu'à être ignorée, et à demeurer dans le néant où les hommes ont voulu nous réduire" écrit-elle à Saint-Hyacinthe, l'un des rédacteurs, avec Prosper Marchand, Sallengre et Van Effen, du Journal littéraire, de La Haye. Elle écrit cela à l'occasion justement d'éditions contrefaites qui s'imprimaient à Londres et qui comprenaient même ces Réflexions sur les Femmes, dont elle n'avait pu anéantir tous les exemplaires, mais ,,si défigurées qu'on ne sait ce que c'est. Si j'avais su que Messieurs les Anglais eussent honoré un si médiocre écrit de l'impression, je vous l'aurais envoyé tel qu'il est ; craignant moins ce qui se peut dire dans un pays étranger, que le bruit qui se fait autour de moi". Allons, c'est le petit doigt dans l'engrenage. Elle prie ensuite Saint-Hyacinthe de remercier néanmoins le traducteur, M. Lockman.
Achevons d'énumerer ses écrits. Elle a rédigé un petit Traité de la vieillesse, une vingtaine de pages qui sont le complément des Avis à sa fille. C'est à
sa fille qu'elle l'adresse également. Mais elle commence par s'en faire l'application. ,,Je m'aide de mes réflexions, et comme j'approche de cet âge où tout nous échappe, je veux retrouver dans ma raison la veuleur des choses que je perds". Elle ne pensait pas alors qu'elle devait survivre deux ans à sa fille, cette maman si modeste qui a cru qu'elle devait songer à sa propre réformation avant de penser à celle des autres. ,,Les Avis que l'on a fait imprimer, dit-elle à Saint Hyacinthe, je les avais faits pour moi avant que de les faire passer à mes enfants". Et chose plus touchante, elle ne craindra pas de le leur dire. A son fils :
,,Je m'instruis moi-même par ces réflexions, peut-être serai- je assez heureuse pour changer un jour mes préceptes en exemple".
Et à sa fille:
,,Si par malheur, ma fille, vous ne suivez pas mes conseils, s'ils sont perdus pour vous ; ils seront utiles pour moi. Par ces préceptes je me forme de nouvelles obligations. Ces réflexions me sont de nouveaux engagements pour travailler à la vertu."
,,Rien de plus humihant, ma fille, que d'écrire sur des anatières qui me rappellent toutes mes fautes. En vous les montrant, je me dépouille du droit de vous reprendre : je vous donne des armes contre moi, et je vous permets d'en user, si vous voyez que j'aie les vices opposés aux vertus que je vous recommande, car les conseils sont sans autorité, dès qu'ils ne sont pas soutenus par l'exemple".
C'est par cette phrase que Mme de Lambert termine ses Avis à sa fille. Quelle belle preuve d'amour maternel éclairé que cette humilité !
Le Traité de /' Amitié a juste la même étendue que ce Traité de la Vieillesse. Puis viennent les Réflexions diverses, une quarantaine de pages sur les femmes, et une dizaine sur les richesses ; quatre portraits, entre autres celui de M. de Sacy, i'incompa-
rable ami, et de Fontenelle ; un dialogue sur l'égalité des biens, entre Alexandre et Diogène; trois Discours, dont l'un sur le sentiment d'une dame, qui croyait que l'amour convenait aux Femmes, lors même qu elles n'étaient plus jeunes ; une nouvelle assez tramante, d'un romanesque à la Mlle de Scudéry, intitulée la Femme H ermite ; enfin quelques Lettres. Celle adressée à une supérieure de couvent, sur l'Education d'une jeune demoiselle, s'apparente tout à fait aux Avis à sa fille.
Tout cela tient parfaitement à l'aise dans un charmant petit in-douze de quatre cents pages paru à Lausanne en 1747, l'année du centenaire de la naissance de Mme de Lambert, morte depuis quatorze ans. Son souvenir n'était pas éteint. L'éditeur eut la bonne idée de s'adresser à Fontenelle, qui devait vivre dix ans encore en 1747 et qui lui remit des pièces tirées de son cabinet, qui lui semblèrent mériter l'impression. Mme de Lambert, on le voit, lui confiait ses écrits. C'est ainsi que furent imprimés pour la première fois le Traité de la vieillesse, trois lettres se rapportant au projet de réconciliation de La Mothe, champion des modernes, et la politesse incarnée, et de Mme Dacier qui en véritable adoratrice des anciens, injuriait, comme un héros d'Homère, son adversaire. La tentative eut un plein succès. La paix sera signée en 1716, sous les auspices de M. de Valincourt, l'ami de Mlle Delaunay, qui assistera au diner de réconciliation. ,,J 'y représentais la neutralité. On but à la santé d'Homère, et tout se passa bien."
Fontenelle, qui avait tenu la balance à peu près égale, devait sourire en exhumant des souvenirs de cette querelle — qui durera autant que le monde — mais dont une période guerrière datait d'un tiers de siècle. C'est avec la même parfaite sérénité, j'imagine, qu'il abandonna à l'éditeur les quatre portraits.
Lui seul restait vivant, mais sans doute qu'il ne détestait pas que la postérité le vit sous l'image qu'avait tracée de lui son amie. Les œuvres de Mme de Lambert ont été réimprimées, en particulier en 1808, et en 1873 par M. de Lescure, dans un in-douze de la Bibliothèque des Dames. C'est le format qui convient à ce moraliste aimable dont les observations n'ont pas une ride — le cœur ne change point, nous a dit Fontenelle — , et dont les conseils sont toujours de saison. ,, C'est un livre à relire toujours" disait d'Argenson. Le dix-huitième siècle fut assez de son avis. En 1769, elle n'était nullement oubliée ; nous en trouvons la preuve dans un livre précieux par les renseignements qu'il fournit sur les auteurs aimés du public et par le parallèle suivi entre les écrivains, les artistes et les savants des deux siècles : Les Deux âges du goût et du génie français sous Louis XIV et sous Louis XV. Ce livre à peu près oublié mériterait une entière réimpression. Voici ce que La Dixmerie, l'auteur, dit de Mme de Lambert : ,,Elle a peint son âme et parle à la nôtre dans ses écrits. Elle nous persuade et nous émeut. C'est le style du cœur, mais orné de toutes les grâces du véritable esprit. Ce qu'elle avait écrit pour ses enfants devint les délices du public".
„La Gloire est l'ombre de la Vertu." Avis d'une mère à son fils.
,, Voici, mon fils, quelques préceptes qui regardent les mœurs. Lisez-les sans peine. Ce ne sont point des leçons sèches, qui sentent l'autorité d'une mère ; ce sont des avis que vous donne une amie, et qui partent du cœur."
Mme de Lambert sait combien la vie ménage
d'embûches, elle souhaite dans sa tendresse alarmée que son expérience puisse servir, elle ne veut pas pour cela imposer ses conseils, mais les proposer. Ce ne serait pas un effet de sa tendresse, qu'une pédagogie adroite la guiderait de même façon : ,, toutes défenses blessent la liberté, et augmentent le désir", dira-t-elle en parlant des lectures dangereuses. Le P. Bouhours et le P. Cheminais, amis de la marquise, s'étaient chargés de l'instruction de son fils. Elle voudrait, ce fils devenu plus grand, lui apprendre le monde et les bienséances. Les pages sont donc un petit traité d'éducation et de morale, de morale surtout laïque, et cela ne laisse pas de surprendre, vers 1700, sous la plume d'une femme.
Quel ressort donne-t-elle à la vie, quels mobiles aux actes ? Un seul, mais puissant ; la gloire. ,, Chaque profession a la sienne", toutefois, comme les ancêtres de son fils se sont illustrés dans le métier des armes et que lui même est colonel, c'est la gloire militaire, celle qui suit la valeur, qu'il doit poursuivre inlassablement. ,,Rien ne convient moins à un jeune homme qu'une certaine modestie qui lui fait croire qu'il n'est pas capable de grandes choses. Cette modestie est une langueur de l'âme, qui l'empêche de prendre l'essor et de se porter avec rapidité vers la gloire."
Ce mot de gloire reviendra à chaque instant, dans les premières pages, comme un son guerrier, sous la plume de cette mère amazone. C'est qu'elle tient la place du chef de famille, et puis, c'est de la vraie gloire qu'il s'agit ; (c'était le titre primitif), de celle qu'il ne faut pas confondre avec la vanité. ,,La Vanité cherche l'approbation d'autrui ; la vraie gloire, le sentiment secret de la conscience". Quant à la gloire militaire proprement dite, Mme de Lambert, quoique alliée à une famille vouée au métier dés
armes, stigmatisera, dans son dialogue entre Alexandre et Diogène, ces héros qui font la désolation universelle ; si la valeur commence les hommes extraordinaires, ce sont les autres vertus qui l'achèvent, et dont elle va parler.
,,La plupart des jeunes gens croient toutes leurs obligations remplies, dès qu'ils ont les vertus militaires ; et qu'il leur est permis d'être injustes, malhonnêtes, impolis". Si son fils suit l'exemple de ses aïeux, il ne croira pas cela. Le grand'père semble avoir été d'une modestie exemplaire. 11 était gouverneur de Metz et Mme de Lambert le loue^ comme d'une action à la Plutarque, d'avoir refusé cent mille francs que les juifs lui offraient pour avoir le droit de ne plus porter le chapeau jaune. — Si à ce refus il avait joint l'approbation de la supplique, il eût été plus grand encore. — Pour le père, ,,il regardait les fautes comme des malheurs, et se croyait seul obligé d'être honnête homme. Toutes ses vertus étaient sûres, parce qu'elles étaient naturelles. Le mérite acquis est souvent incertain."
Cette confiance dans les vertus naturelles, et cette méfiance du mérite acquis, cela tire un peu du côté du paganisme. Ce dix-septième siècle que l'on croit dévot, et qui l'est, ménage des surprises. (Mme de Lambert mourra au dix-huitième siècle parce qu'elle vivra longtemps, mais née en 1647, elle est comme son ami Fénelon (1651) et comme La Bruyère (1645) du dix-septième siècle).
Quelle part donnera à la religion cette mère qui vient pendant une quinzaine de pages, le quart de son petit traité, d'exalter l'ambition aux yeux de ce jeune colonel. Voyons: ,, L'ordre des devoirs, dit-elle didactiquement, est de savoir vivre avec ses supérieurs, ses égaux, ses inférieurs, et avec soi-même. Audessus de tous ces devoirs est le culte que vous devez à l'Etre suprême". Cet Etre Suprême sent furieuse-
ment le dix-huitième siècle. Ce qui suit est plus tendre, moins intellectuel, et fait songer à Fénelon.
,,Les âmes élevées ont pour Dieu des sentiments et un culte à part, qui ne ressemble point à celui du peuple, tout part du cœur, et va à Dieu. Les vertus morales sont en danger sans les chrétiennes." C'est tout. C'est maigre. C'est l'hommage poli d'une personne de bonne compagnie qui sait que ,,même si l'on n'est pas assez heureux pour croire, il faut se soumettre à la religion établie : ce qui s'appelle préjugé tient un grand rang dans le monde et il faut le respecter." Les vertus, on le voit, sont étayées par le christianisme, elles ne plongent pas en lui leurs racines, elles n'en tirent pas toute leur force. Et pourquoi la grâce serait-elle nécessaire pour faire le bien ? Notre intérêt bien entendu y suffit. Qu'est-ce en effet que le vice sinon Tamour-propre, cette préférence de soi aux autres mal compris, et qu'est-ce que la vertu, sinon ce même amourpropre, naturel, légitime et réglé par la justice et par la raison. ,,Nous ne savons pas nous aimer ; nous nous aimons trop, ou nous nous aimons mal. S'aimer comme il faut, c'est aimer la Vertu : aimer le Vice, c'est s'aimer d'un amour aveugle et mal entendu. Notre premier objet c'est nous-mêmes, et nous ne revenons à la justice que par la réflexion".
On sait que le chemin est long. Pour Mme de Lambert, il est du moins sûr : ,,les bons cœurs sentent l'obligation de faire du bien, plus qu'on ne sent les autres besoins de la vie". Hé ! oui, les bons cœurs. . . ,, L'Humanité ne vous fait-elle point sentir le besoin de secourir vos semblables ?" Sans doute, sans doute ; Sainte Humanité, priez pour nous! ,, Pourquoi dans ce nombre infini de goûts inventés par la volupté et par la mollesse, ne s'en est-on jamais fait un de soulager les malheureux ?"
Oui, pourquoi ? ce serait le devoir devenu passion,
et c'est peut-être parce que la raison ne réussit pas cette magique transmutation du plomb vil en un or pur, que les religions ont été inventées. Et justement, ce que Mme de Lambert choisit dans la religion, c'est cette partie qui parle au sentiment, c'est ce ,, culte à part qui ne ressemble point à celui du peuple", trop souvent superstitieux. Elle veut tout tenir du cœur de son fils, et non de son obéissance, a-t-elle dit; de même dans la religion ,,tout part du cœur et va à Dieu."
Fénelon devait se reconnaître dans ces maximes. L'on a quelques lettres échangées vers 1710 entre l'archevêque de Cambrai et la marquise à l'occasion du mamascrit des Avis à son fils qu'un ami commun M. de Sacy, lui avait communiqué.
,,Nous sommes ici dans une société très unie sur la sorte d'admiration que nous avons pour vous." Fénelon était "alors exilé à Cambrai, depuis une douzaine d'années, depuis 1697, et la publication du Télémaque n'avait pas arrangé ses affaires auprès de Louis XIV ; l'on voit qu'il avait gardé d'ardents admirateurs à Paris. Les derniers éclats de sa querelle retentissante avec Bossuet, sur le quiétisme, étaient éteints en 1710 ; Fénelon, condamné à Rome, s'était loyalement soumis, mais les âmes tendres continuaient de s'orienter sur celui qui avait su si bien parler de l'amour pur.
Dans sa lettre, Mme de Lambert lui disait : ,, Combien de fois, dans nos projets de plaisirs, nous sommesnous promis de vous aller porter nos respects. . ." Fénelon souhaite seulement un temps plus heureux, la Flandre étant alors le théâtre de toutes les horreurs de la guerre, disait-il dans sa réponse. Et deux ans plus tard en lui envoyant les Avis d'une mère à sa fille: , .Combien de fois, dans la calamité publique, avonsnous dit avec de vos amis : nous avons un sage dont les conseils pourraient nous aider, pourquoi faut-il
que tant de mérite et tant de talent soit inutile à la Patrie?" Tout n'était pas désespéré: le duc de Bourgogne, que Fénelon avait modelé, était l'héritier du trône, et Louis XIV avait soixante-quinze ans. Trois mois après ces mots de Mme de Lambert, le duc de Bourgogne mourait, c'était l'écroulement des projets de Fénelon qui écrivait simplement à la marquise en réponse à sa lettre, ces lignes admirables de résignation. ,,Dieu pense, Madame, tout autrement que les hommes. Il détruit ce qu'il semblait avoir formé tout exprès pour sa gloire. 11 nous punit : nous le méritons."
Nous parlions de morale laïque et nous y reviendrons; il ne faudra néanmoins pas oublier cette tendre admiration et ce respect pour Fénelon, évèque catholique.
Mme de Lambert semble laisser courir sa plume : en réalité son style, comme on a pu le constater, est d'une élégante concision, chaque terme d'une parfaite justesse, et un plan très net commande la suite de ses réflexions. Après cette unique page consacrée à la Religion, elle aborde les devoirs envers les supérieurs. Elle met à part le Prince : ,,vous êtes d'une race qui lui a tout sacrifié", et distingue aussitôt les grandeurs réelles et personnelles des grandeurs d'institution. ,,I1 y a des âmes basses, qui sont toujours prosternées devant la grandeur. Il faut séparer l'homme de la dignité, ce n'est ni la naissance, ni les richesses qui distinguent les hommes; la supériorité réelle et véritable entre eux, c'est le mérite".
Dans les Avis à sa fille elle dira plus fortement encore, en l'exhortant d'être bonne pour ses domestiques, ces amis malheureux. ,, Songez que vous ne devez qu'au hasard l'extrême différence qu'il y a de vous à eux ; le service étant établi contre l'égalité naturelle, il faut l'adoucir ; songez que T Humanité et le Christia-
nisme égalent tout". N'allons pas prendre Mme de Lambert pour une démocrate. Nous nous tromperions d'un siècle. ,,Je ferais plus d'état du fils d'un crocheteur qui serait honnête homme, que du fils d'un monarque qui vivrait comme vous", dit Don Louis à Don Juan. Et voilà Molière républicain.
On l'a dit. En 1665 ! C'est donner des lunettes à Saint-Pierre. Mme de Lambert, beaucoup plus simplement, est une maman avisée qui veut mettre ses enfants en garde contre l'admiration des fausses grandeurs. La méthode est simple. ,,Pour se désabuser de la grandeur il faut la voir de près : vous cesserez aussitôt de la désirer et de la craindre". J'ai eu d'abord pour la plupart des grands une crainte puérile, disait Montesquieu ; dès que j'en ai eu fait connaissance, j'ai passé presque sans milieu jusqu'au mépris. Je hais Versailles, parce que tout le monde y est petit". Il ajoutait qu'il aimait Paris, parce que tout le monde y est grand. Montesquieu est bien bon. J'ai peur que par amour de l'antithèse, il n'ait un peu forcé sa pensée. ,, J'appelle peuple, dira Mme de Lambert, tout ce qui pense bassement, et communément ; la cour en est remplie." Bon, et Paris aussi et la province : c'est tout justement la même définition que donne Flaubert du bourgeois. Flaubert avait tout lu, je ne crois pas cependant qu'il ait jamais feuilleté Mme de Lambert. Tous deux auront traduit un même texte : la nature humaine.
Quant aux devoirs entre les égaux, il s'agit des rapports de l'homme en société : la profonde connaissance du monde fait de Mme de Lambert un précieux guide. Elle est observatrice, comme La Bruyère, mais comme elle vise, non pas à peindre, mais à éduquer, elle est moraliste dans un sens plus spécial. Avec La Bruyère, libre à nous de tirer de ses remarques une règle de conduite : c'est cette
règle que Mme de Lambert met en avant. Ce qui est le but pour l'un est pour l'autre un moyen.
,,0n n'a point de préceptes à donner contre certains défauts, dit-elle fièrement pour commencer. Il y a des vices qui sont inconnus aux honnêtes gens. La probité, la fidélité à tenir sa parole, l'amour de la vérité, je crois n'avoir rien à vous apprendre sur tout cela. Vous savez qu'un honnête homme ne connaît point le mensonge".
Puis viennent d'excellents préceptes sur la raillerie, les humeurs différentes, l'amitié, l'amour-propre, dont la vertu opposée est l'honnêteté, l'estime, la politesse, les relations avec les femmes, la louange, la vengeance, le jeu, la volupté, l'envie et l'avarice. Tout cela prend une vingtaine de pages. Suivent deux pages concernant les inférieurs ; et les dix pages restantes traitent des devoirs envers soi-même.
Elle met son fils en garde contre le goût pour la raillerie si difficile à manier et qui, délicate, doit être un composé de louange et de blâme, et ne toucher légèrement sur de petits défauts que pour mieux appuyer sur de grandes qualités. Du reste, il faut bien plus d'esprit pour plaire avec de la bonté qu'avec de la malice.
La Politesse n'est pas une hypocrisie. Elle sait fort bien que l'on surfait dans ce genre de commerce, et qu'on en rabat par l'expérience, mais il n'en reste pas moins qu'elle est un supplément de la vertu dira-t-elle à sa fille, une préparation à la charité, une imitation même de l'Humilité.
,,Le Jeu est un renversement de toutes les bienséances ; le gros jeu renferme tous les défauts de la société. On se donne le mot à de certaines heures pour se ruiner et pour se haïr.
,,La table et l'amour ont aussi leurs dangers : se livrer à la volupté, c'est se dégrader. La plus nécessaire disposition pour goûter les plaisirs, c'est de savoir
s'en passer. Il semble que l'âme du voluptueux lui soit à charge". Cette maman n'a pas de fausse pruderie. Elle aborde franchement, et délicatement, tous les sujets ; et en particulier elle va faire le procès aux jeunes gens de la fin du dix-septième siècle, qui semblaient s'être promis de manquer de politesse avec les femmes.
,,La galanterie extérieure est bannie, les manières ont changé, et tout le monde y a perdu ; les Femmes l'envie de plaire, qui est la source de leurs agréments, et les hommes, la douceur et cette délicate politesse, qui ne s'acquièrent que dans leur commerce. La plupart des hommes croient ne leur devoir ni probité ni fidélité et se font un jeu de les arracher à leur devoir, de deshonorer les unes, de désespérer les autres. Il n'est jamais permis de les déshonorer ; si elles ont eu la faiblesse de confier leur honneur, c'est un dépôt dont on ne doit point abuser". La simple justice l'exige : ,,vous ne devez pas faire à une femme un déshonneur de son amour puisqu'elle ne peut jamais vous faire un déshonneur du vôtre. Je dois encore vous avertir qu'il ne faut pas attirer leur haine : elle est vive et implacable. . . , D'ailleurs, les Femmes font la réputation des hommes, comme les hommes font celle des femmes".
C'est la menace, la guerre déclarée presque. On sent une puissance qui veut que l'on traite avec elle d'égale à égale. L'irritation percera de nouveau dans le début des Avis à sa fille et du Traité de la Vieillesse, elle éclatera à la première page des Réflexions sur les femmes. Mme de Lambert désignera hautement le coupable, le perturbateur, Molière, puisqu'il faut l'appeler par son nom. En attendant cette accusation en forme elle répète son conseil. ,, N'ayez rien à démêler avec un sexe qui sait haïr et se venger".
Je crois qu'elle a effrayé son fils, et qu'il fut sage, si c'est être sage que de faire passer l'ambition avant l'amour. Ce n'est qu'à quarante-huit
ans que ce lieutenant-général épousera la veuve d'un de ses collègues, ne devançant que d'un mois à peine le mariage de sa nièce, la fille de sa sœur la comtesse de Sainte-Aulaire. L'on a bien raison de dire qu'il n'y a que le premier pas qui coûte : sa femme mourra, après onze ans de mariage, son mari ne tardera pas à lui survivre et. . . se remariera. Sa misanthropie s'était fort édulcorée. Car il était quelque peu sauvage. On lui reprochait d'être particulier, c'est-à-dire de trop aimer la solitude. Le sage quelquefois évite le monde, de peur d'être ennuyé. Sa mère l'en félicite au début de ses conseils sur les devoirs envers soi-même: ,, c'est dans la retraite de l'âme que l'on se renouvelle", mais elle souhaite que ce soit un principe de raison qui le ramène à lui et non pas un éloignement pour les hommes. Tenait-il un peu d' Alceste ? Et lui et sa sœur, qui aimait assez à persifler les hommes, auraient-ils incliné du côté opposé à celui où penchait leur mère ? Dans ces heures d'isolement qu'il saura se ménager, son fils lira surtout l'histoire, et non pas pour amasser des faits mais pour chercher l'homme dans le Prince, et étudier les passions et les opinions des hommes. Du reste, ,,un quart d'heure de réflexion étend et forme plus l'esprit que beaucoup de lecture". Enfin l'étude de toute la vie doit être bien plus de travailler sur son cœur que de perfectionner son esprit. ,,La vraie grandeur de l'homme est dans ce cœur que nous devons bien garder puisqu'il est la source de l'innocence et du bonheur". C'est par ce vœu de bonheur que cette maman clôt ses conseils à son fils.
.jTout est presque sain pour un esprit sain." Avis d'une mère à sa fille.
On a dans tous les temps négligé l'éducation des filles ; l'on n'a d'attention que pour les hommes . . , on oublie que les femmes composent la moiti é du monde, qu'elles font le bonheur ou le malheur des hommes, qui toujours sentent le besoin de les avoir raisonnables, que l'éducation des enfants leur est confiée dans la première jeunesse, temps où les impressions se font plus vives et plus profondes. Que veut-on qu'elles leur inspirent, puisque dès l'enfance on les abandonne elles-mêmes à des gouvernantes, qui étant prises ordinairement dans le peuple, leur inspirent des sentiments bas, qui réveillent toutes les passions timides, et qui mettent la superstition à la place de la religion ? . . . Il y a une injustice, ou plutôt une folie à croire qu'une pareille éducation ne tourne pas contre elles".
C'est par cette page que s'ouvrent les Avis de Mme de Lambert à sa fille. L'on comprend qu'elle ne pourra pas se contenter de lui apprendre ,,le monde et les bienséances", comme pour son fils. Ces devoirs de la société qui ont formé la moitié des conseils au fils, seront rejetés à la fin en quelques pages.
,,J'ai cru qu'avant tout il fallait vous tirer de l'éducation ordinaire, et des préjugés de l'enfance, qu'il était nécessaire de fortifier votre raison, et de vous donner des principes certains pour vous servir d'appui. J'ai cru que la plupart des désordres de la vie venaient des fausses opinions ; que les fausses opinions donnaient des sentiments déréglés, et que quand l'esprit n'est pas éclairé le cœur est ouvert aux passions : qu'il faut avoir des vérités dans l'esprit qui nous préservent de l'erreur : qu'il faut avoir des sentiments dans le cœur qui le ferment aux passions. Quand vous connaîtrez la vérité et que vous aimerez la justice, toutes les vertus seront en sûreté".
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C'est Descartes. C'est à cette connaissance et à cet amour si souhaitables que Mme de Lambert consacre les deux-tiers de son petit Traité. Elle parle de l'honneur féminin, de la pudeur, des moyens de plaire (et dans tout cela c'est d'amour qu'il s'agit), du danger des plaisirs vifs (l'amour), de la modestie, des sciences à étudier, de l'histoire, des langues, de la lecture des romans et de la poésie, de la nécessité de penser par soi-même et de ne céder aux autorités qu'en religion, de l'imagination qui ordinairement gouverne les femmes (et en fait des victimes de ce dangereux amour), de l'excellence de la solitude, de l'amour-propre, du cœur, et de l'amour enfin, cette fois pris à parti et non plus de biais, mais en face.
J'ose à peine dire après cette énumération où le mot amour revient comme un écho, que la religion forme la trame de ces conseils. C'est exact, néanmoins. Mme de Lambert a présenté à son fils, comme le mobile le plus puissant et le plus pur de nos actions, la gloire, éclairée par la vertu. Or, les filles ,, trouvant fermées les chemins qui conduisent à la gloire et à l'autorité", et cherchant, pour y parvenir, une autre route, c'est à la Religion que cette mère fera appel : une religion nourrie par les sentiments, soutenue par des réflexions et par des lectures implantera solidement les vertus, et réfrénera ce ,, désir violent de plaire avec lequel les filles naissent ", et qui est justement cette autre route sur laquelle elles s'engagent impétueusement.
„Les Femmes qui n'ont nourri leur esprit que des maxihes du siècle, tombent dans un grand vide: en avançant dans l'âge, le Monde les quitte, et leur raison leur ordonne aussi de le quitter. A quoi se prendre? le passé nous fournit des regrets, le présent, des chagrins, et l'avenir, des craintes. La Religion seule calme tout, et console de tout, en vous unissant à
Dieu, elle vous réconcilie avec le monde et avec vous mênne."
Là-dessus, Saint Evremond s'empresserait de dire que la dévotion est le dernier de nos amours. Il se tromperait pour la fille de Mme de Lambert qui semble bien avoir écouté sa mère. ,,I1 y a — dit-on — deux préjugés auxquels il faut obéir : la Religion et l'Honneur. C'est mal parler que de traiter la religion de préjugé : le préjugé est une opinion qui peut servir à l'erreur, comme à la vérité. Ce terme ne doit s'appliquer qu'aux choses incertaines, et la Religion ne l'est pas. Quant à l'Honneur, c'est un préjugé, puisqu'il est l'ouvrage des hommes, mais rien n'étant plus réel que les maux que souffrent ceux qui ont voulu s'y dérober, il faut fortifier ce préjugé, le porter jusques au scrupule et ne pas regarder la Vertu des femmes comme une Vertu ordonnée par l'usage." La Honte sera même un précieux auxiliaire : ,,elle est quelquefois le plus fidèle gardien de la vertu des femmes ; très peu sont vertueuses pour la Vertu même, l'extrême pudeur, dans les femmes, comme la suprême valeur dans les hommes, sont des vertus si grandes qu'elles font pardonner bien des défauts".
C'est un véritable parallélisme, on le voit, qu'elle établit entre ces deux vertus, et de même que la valeur ne dispense pas des autres vertus, de leur côté les Lucrèces auraient tort de croire avoir le droit d'être impunément orgueilleuses et médisantes. ,,Anne de Bretagne, princesse impérieuse et superbe, faisait souffrir Louis XII ; et ce bon prince disait souvent en lui cédant : // faut bien payer cher la chasteté des Femmes". Mme de Lambert serait fâchée, d'abord, que sa fille ait cette pudeur féroce ,,I1 faut avoir une pudeur tendre. Les passions même les plus vives, ont besoin de la pudeur pour se montrer sous une forme séduisante".
XIII FOSTENELLB 9 ^^9
Elle développera cette aimable pensée dans les Reflexions sur les Femmes et analysera finement cette pudeur qui, si elle est une sûreté pour les mœurs, est aussi un aiguillon des désirs : ,,sans elle Tamour serait sans gloire et sans goût, elle met le prix aux faveurs ; elle est aussi une coquetterie raffinée, une espèce d'enchère que les belles personnes mettent à leurs appas, et une manière délicate d'augmenter leurs charmes en les cachant. Ce qu'elles dérobent aux yeux leur est rendu par la libéralité de l'im.agination. Mais à présent, ajoute-t-elle, l'indécence est au point de ne vouloir plus de voile à ses faiblesses". Mme de Lambert a cent fois raison. Nous comprenons maintenant tout le charme que devaient avoir, aux yeux des hommes, les prodigieux paniers sous Louis XV et sous Louis XVI. L'imagination pouvait se donner libre cours. Les merveilleuses du temps du Directoire, qui avec leur prétexte de robe, ne laissaient quasi rien à deviner, étaient imprudentes.
Mme de Lambert, ensuite, serait fâchée que sa fille ait cette vertu diablesse d'Anne de Bretagne, et puisqu' enfin les femmes sont destinées à plaire, elles auront un mérité aimable, et joindront les grâces aux vertus, et non seulement les grâces extérieures, mais celles du cœur et du sentiment. Et tout cela suffit à peine. Les hommes étant bien plus touchés du nouveau que de l'excellent, il faut occuper ce goût pour la nouveauté, et pour cela ,, présenter à l'esprit une variété de grâces et de mérites, pour soutenir les sentiments, et faire jouir dans le même objet de tous les plaisirs de l'inconstance".
Mme de Lambert a lu La Rochefoucault et sa maxime sur la constance qui est une inconstance perpétuelle et ramassée sur un même objet. Mais, bon Dieu! quelle entreprise de plaire toujours ! C'est la mer à boire. Qu'il serait plus simple de ne pas chercher à plaire. Mais c'est vouloir empêcher les fleuves de
couler à cette mer, puisque le désir est inné, Mme de Lambert nous l'a dit. On peut du moins endiguer ces fleuves, ou s'y efforcer, et pour cela cette prudente maman s'attaque à l'imagination.
,,Si vous pouvez régler votre imaginationet la rendre soumise à la véiité et à la raison, ce sera une grande avance pour votre perfection et pour votre bonheur. Je sais qu'en la réglant vous prenez sur les plaisirs : c'est elle qui en est la source, et qui met dans les choses qui plaisent le charme et l'illusion qui en font tout l'agrément. Mais pour un plaisir de sa façon, quels maux ne vous fait-elle point ? Ce serait un heureux traité à faire avec elle que de lui rendre ses plaisirs à condition qu'elle ne vous ferait point sentir ses peines. Enfin rien n'est plus opposé au bonheur, qu'une imagination délicate, viveet trop allumée.
Tout ce qui s'appelle plaisir vif est danger. Dès que le plaisir du cœur s'est fait sentir, il répand dans l'âme je ne sais quelle douceur, qui donne du dégoût pour tout ce qui s'appelle vertu, gâte le goût, et rend insipides tous les plaisirs simples.
Quand vous ne vivez que pour les plaisirs, et qu'ils vous quittent ou parce que votre goût cesse ou parce que votre raison vous les défend, l'âme tombe dans un grand vide. 11 faut donc ménager ses goûts ; nous ne tenons à la vie que par eux.
Il faut craindre ces grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût. Quand vous vous sentez agitée d'une passion vive et forte, demandez quelque temps à votre sentiment et composez avec votre faiblesse : si vous voulez, sans l'écouter un moment, sacrifier tout à votre raison, à vos devoirs, il est à craindre que la passion ne se révolte, et ne devienne la plus forte. Si c'est de la haine, vous connaîtrez que vous n'avez pas tant de raison de haïr, ni de vous venger; Si par malheur c'était le sentiment contraire ..."
Nous y voilà ! Mme de Lambert est une maman qui sait que la grande passion, est aussi rare que le génie et qui souhaitant que sa fille soit heureuse, voudrait bien la convaincre que l'aspiration vers un bonheur impossible nous empêche de tirer de la
vie ordinaire les joies qu'elle comporte. Que Mme Bovary n'a-t-elle lu en place de romans les conseils qui suivent :
, Si par malheur c'était le sentiment contraire, voici les remèdes poui en arrêter le progrès. Pensez que les plaisirs ne sont ni solides, ni fidèles ; ils vous quittent. L'amour dans les commencements, ne vous présente que des fleurs, et vous cache le danger ; il vous trompe : il prend toujours quelque forme qui n'est pas la sienne. Le cœur d'intelligence avec lui sait vous cacher son penchant, de peur d'alarmer la raison et la pudeur. C'est un simple amusement, c'est l'esprit qui nous touche : enfin, jusques à ce que l'amour se soit rendu le maître, il est presque toujours ignoré. Dès qu'il s'est fait sentir, fuyez, n'écoutez point les plaintes de votre cœur."
Napoléon ne donnera pas un autre conseil : en amour, la fuite, c'est le triomphe ,,Rien ne vous avilit tant, et ne vous met tant au-dessous de vousmême, que les passions : elles vous dégradent. Il n'y a que la raison qui vous conserve votre place. Le plaisir de faire son devoir vous console". (L'on a donc besoin d'être consolé, pour le moins. Mais pourquoi Montesquieu vient-il nous dire que la plupart des choses qui nous font plaisir sont déraisonnables. Ne r écoutons pas. Retournons auprès de son amie.) ,,Mais ne vous applaudissez jamais, de peur d'être humiliée. Prenez une conduite qui vous réponde de vous à vous-même: fuyez les spectacles, les représentations passionnées. Il ne faut point voir ce qu'on ne veut point sentir. La Musique, la Poésie, tout cela est du train de la volupté.
,,La passion s'augmente par les retours qu'on fait sur soi, l'oubli est la seule siîreté qu'on puisse prendre contre l'amour." C'est excellent. D'autant plus que c'est une maxime de La Bruyère, décapitée, malheureusement, pour les besoins de la cause. ,, Vouloir oublier quelqu'un, c'est y penser", dit La
Bruyère, qui ajoute, dans une dernière ligne. ,,I1 faut, s'il se peut, ne point songer à sa passion pour l'affaiblir". Mme de Lambert supprime ces inquiétantes restrictions. Elle était Cartésienne il y a un instant, la voilà Cornélienne et disant à sa fille: ,, Prenez une résolution ferme de fuir l'amour : croyez que nous sommes aussi forts que nous voulons l'être". C'est cela, croyons-le.
,,La curiosité est une connaissance commencée qui vous fait aller plus loin et plus vite dans le chemin de la vérité : c'est un penchant de la nature : il ne faut pas l'arrêter par l'oisiveté et la mollesse.
,,11 est bon que les jeunes personnes s'occupent de sciences solides. L'Histoire grecque et romaine élève l'âme ; il faut savoir l'histoire de France ; je ne blâmerais pas un peu de philosophie, surtout de la nouvelle, si on en est capable. Elle démêle vos idées et vous apprend à penser juste. Je voudrais aussi de la morale : à force de lire Cicéron, Pline, et les autres, on prend du goût pour la vertu.
,,Pour les langues, le latin est la langue de l'Eglise, et il ouvre la porte à toutes les sciences." L'italien, que les femmes apprennent volontiers, lui paraît dangereux : c'est la langue de l'amour.
,,La Poésie peut avoir des inconvénients, j'aurais pourtant peine à interdire la lecture des belles tragédies de Corneille. Mais souvent les meilleures vous donnent des leçons de vertu et vous laissent l'impression du vice".
Elle ne voudrait point défendre les romans, toutes défenses blessant la liberté et augmentant le désir, mais leur lecture est dangereuse.
,, Modérez votre goût pour les Sciences extraordinaires ; elles ne donnent ordinairement que beaucoup d'orgueil ; elles démontent les ressorts de l'âme. Si vous avez une imagination vaste, vive et agissante,
et une curiosité que rien ne puisse arrêter, il vaut mieux occuper ces dispositions aux sciences que de hasarder qu'elles se tournent au profit des passions." L'étude des sciences, on le voit, est un moindre mal. ,, Songez que les filles doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que sur les Vices".
Mlle de Scudéry avait dit, en substance, les mêmes choses, et Mme de Maintenon. Les femmes n'ont jamais eu besoin de Molière pour être en garde contre le pédantisme. ,,Je consens qu'une femme ait des clartés de tout", dit Clitandre. Mm^e de Lambert est moins vite satisfaite, mais pas plus que Clitandre elle ne souhaite que sa fille se rende savante ,,afin d'être savante", ni elle ne lui permet ,,de clouer de l'esprit à ses moindres propos".
C'est à Henriette, qu'il aime, que Clitandre, seul avec elle, fait cette déclaration de principes un peu épais. Elle pourrait trouver qu'il emploie mal son temps, mais quoi, Henriette est bien raisonnable, elle aussi. Et puis pardonnons à Clitandre ,,qui a brûlé deux ans d'une constante ardeur" pour Armande la précieuse. Au fait, Henriette n'est qu'un pis-aller, une planche de salut : pardonnons donc à Molière aussi.
Ce qui s'appelle Nous, c'est notre raison. Traité de la Vieillesse.
Mme de Lambert, comme son ami Fontenelle, saura vieillir. Elle s'aguerrit en regardant en face la vieillesse, ce danger beaucoup plus grand pour les femmes que pour les hommes, ,,car on a perfectionné la raison dans ces derniers tandis que les femmes arrivent à chaque âge de leur vie sans savoir s'y conduire ni en jouir." Pour parer à ce danger,
elle se trace courageusement un tableau de la Vieillesse et de ses devoirs, et aussi de ses avantages, puisqu'il n'y a point de si petit bien qui ne vaille quelque chose entre les mains d'une personne habile.
,,La liberté est le premier profit de ce dernier âge, qui nous affranchit de la tyrannie de l'opinion. Jeune, on ne songe qu'à vivre dans l'idée d'autrui, notre bonheur n'est point réel, ce n'est pas nous que nous consultons, ce sont les autres ; plus âgés, nous commençons à nous consulter et à nous croire,
,,La vieillesse nous affranchit aussi de la tyrannie des passions, et nous fait éprouver que c'est un grand plaisir que de savoir s'en passer, et une grande volupté que de se sentir au dessus d'elles. On se fait, étant jeune, une fausse idée de la vieillesse. On ne se dit pas que la nature a des ressources admirables, que les privations ne sont point sensibles quand le désir est éteint, que tous les goûts passent, même jusqu'au goût de la vie."
Cela, c'est un opium, ce n'est pas un avantage. ,,La raison nous est rendue, nous commençons à vivre quand nous lui obéissons". J'aime mieux cela. ,,Ce qui s'appelle nous, c'est notre raison. La servitude des passions était une prison où l'âme diminuait et s'affaiblissait ; quand nous en sommes affranchis, l'âme s'agrandit et s'étend". La jeunesse farde tout. La Vérité qui se montre à nous dans la jeunesse pour nous instruire, disait-elle à son fils, reparaît dans la Vieillesse pour nous consoler. Encore ! Voilà un mot qui gâte tout. Et de quoi nous consoler sinon de ces plaisirs de l'imagination, faux, mais bien attirants. J'aurais bien peur que la raison et le stoïcisme de Mme de Lambert ne fussent insuffisants, sans l'aide de cette bonne nature qui nous détache, qui rompt tous les liens qui attachent à la vie : ,,le bandeau de l'illusion est tombé, on a connu le monde à ses dépens, et qui le connaît bien sait qu'il n'est bon qu'à quitter". Tout cela ne lais-
serait pas d'être lugubre, mais Mme de Lambert, dans une dernière phrase, fait briller une lumière qui rallume l'espoir :
,, Enfin les choses sont en repos lorsqu'elles sont à leur place ; la place du cœur de l'homme est le cœur de Dieu : lorsque nous sommes dans sa main et que notre volonté est soumise à la sienne, nos inquiétudes cessent ; la soumission et l'ordre nous donnent la paix que notre révolte nous avait ôtée : il n'y a point d'asile plus sûr pour l'homme que l'amour et la crainte de Dieu".
Je suis amoureux de l'amitié.
Montesquieu.
,,Tous les siècles ensemble fournissent à peine trois ou quatre exemples d'une amitié parfaite." C'est peu.
Deux vrais amis vivaient ... au Monomotapa.
,, Quelque rare que soit le véritable amour, il l'est encore moins que la véritable amitié", dira La Rochefaucault, et La Bruyère le répétera. Ce semble bien être là l'opinion générale au dix-septième siècle. Quelle pourrait être la raison de cette fâcheuse pénurie ? Ne serait-ce pas que,,tout le monde se plaint qu'il n'y a point d'amis, disait Mme de Lambert, et que presque personne ne se met en peine d'apporter les dispositions nécessaires pour en faire et pour les conserver". Elle ne tombait pas dans cette erreur naïve, et de son vivant elle a mérité que l'on dise qu'elle était ardente à servir ses amis, sans attendre leurs prières, ni l'exposition souvent humiliante de leurs besoins.
Qu'un ami véritable est une douce chose 1
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
Il vous épargne la pudeur
De les lui découvrir lui-même.
En dépit de sa bienfaisance, Mme de Lambert conservera tous ses amis. Je ne compte pas Fontenelle. Elle regrettait seulement de ne s'unir qu'à son esprit et d'échapper à son cœur. L'ami le plus cher sera M. de Sacy, le temple des grâces, en qui elle trouvait toutes les vertus et tous les agréments, dit-elle dans le portrait ^qu'elle trace avec amour de cet ami idéal. M. de Sacy, de quelques années plus jeune, mourra en 1727, six ans avant son amie. Son long commerce avec Mme de Lambert lui inspira à lui également un petit Traité de l'Amitié, et peut-être aussi son Traité de la Gloire, ,,ces deux sentiments si nécessaires à la société, dit son amie dans ce même portrait : l'honneur et la vraie gloire sont le soutien de tous les devoirs ; et l'amitié met dans la vie tout le charme et toute la douceur qui nous sont nécessaires pour supporter nos malheurs".
,,0n aime ses amis, bien plus par les qualités qu'on devine que par celles qu'on connaît. Il y a aussi des amitiés d'étoile et de sympathie, des liens inconnus qui nous unissent et qui nous serrent ; nous n'avons besoin ni de protestation ni de serment, la confiance va au devant des paroles". Mais pour cela il faut s'en rendre digne par l'amour de la solitude, la pureté des moeurs, un esprit élevé — car il y a un goût et un degré dans la parfaite amitié où ne peuvent atteindre les caractères médiocres — mais surtout un cœur droit : l'esprit plait, mais c'est le cœur qui lie. L'amour-propre y est un grand obstacle, et surtout l'avarice : il faut savoir donner en pure perte ; il faut avoir le courage de faire des ingrats. Ce sentiment si rare, l'emporterait-il en
charme sur l'amour ? Mme de Lambert le croit ; elle semble n'avoir écrit son petit traité que pour le démontrer, car elle fait une comparaison à peu près constante des avantages, du caractère et des devoirs de l'amour et de l'amitié.
,,Nous jouissons dans l'amitié de tout ce que l'amour a de plus doux ; du plaisir de la confiance, du charme d'exposer son âme à son ami, de lire dans son cœur, de montrer ses propres faiblesses ; car il faut penser tout haut devant son ami. Que les heures sont légères, qu'elles sont coulantes avec ce qu'on aime".
La Fontaine n'a pas mieux dit. Or La Fontaine ne laissait pas pour cela sa part d'amoureux. Mais Mme de Lambert le récuserait sur ce chapitre. A son tour, notre fabuliste pourrait lui reprocher, en amitié, une clairvoyance injurieuse. ,,I1 y a trois temps dans l'amitié, le commencement, la durée et la fin". C'est qu'elle constate, dira-t-elle, tout comme La Fontaine dans ses fables dont les moralités sont parfois décourageantes. Pour elle, elle n'a jamais aimé comme devant haïr un jour, ceux qui la connaissent savent qu'elle se livre trop et la regardent comme une espèce de dupe : ,,Je ne m'en sauve qu'en voulant bien l'être". Bravo! mais force lui est bien de voir qu'il arrive souvent que le goût s'use et qu'en amitié, comme en amour, il faudrait ménager ses goûts ; c'est une économie permise et l'on devrait prendre de concert des mesures pour faire durer un état si désirable.
Fontenelle a passé par là. Mais enfin comme il est écrit que toute sensibilité périt, les cœurs les mieux faits peuvent donc quelquefois être inconstants, mais jamais infidèles (l'amour du devoir subsiste). ,,I1 faut les plaindre ; ils avaient un sentiment agréable, il leur a échappé; que n'avions-nous de quoi le retenir." Ainsi c'est elle qu'elle accuse de cette incon-
stance dans ses amis. Elle ne s'est pas vantée en disant qu'elle croyait mettre dans l'amitié plus qu'une autre. Cette fidélité sans la constance doit être un sentiment bien terne, l'on ne va ni bien loin ni bien vite quand le cœur n'est plus touché, et je ne sais pas s'il ne vaudrait pas mieux enterrer tout à fait ces amitiés plus d'à moitié éteintes.
Mme de Lambert clôt son petit traité par un appendice, deux pages, bien intéressant : ,, L'Amitié peut-elle subsister entre personnes de sexe différent ? Cela est rare et difficile, mais c'est l'amitié qui a le plus de charmes". L'amitié entre femmes n'existant pas — ce n'est pas moi qui le dis, c'est Mme de Lambert : les femmes s'unissent par nécessité, et jamais par goût — ,,que faire donc des sentiments qui sont en elles ? Pour celles qui se défendent de l'amour, cela les renvoie à l'amitié et les hommes en profitent. Quand elles n'ont point usé leur cœur par les passions, leur amitié est tendre et touchante, car il faut convenir, à la gloire ou à honte des femmes, qu'il n'y a qu'elles qui savent tirer d'un sentiment tout ce qu'elles en tirent. Les hommes parlent à l'esprit, les femmes au cœur. Les nœuds secrets, les sympathies, le doux penchant auquel on ne peut résister, tout ^e trouve dans cette amitié. Mais il faut être en garde contre soimême, de peur qu'une vertu ne devienne passion dans la suite."
Si l'on ne compte depuis la création du monde qu'une demi-douzaine d'amitiés véritables, j'ai bien peur que cette section, ,,de toutes les unions la plus délicieuse", ne soit aussi rare que l'amitié entre femmes. Mais quoi, c'est la pierre philosophale de l'amitié, dirait Fontenelle. Mme de Lambert était digne de la découvrir. ,,Elle était riche, faisait un bon et aimable usage de ses richesses, du bien à ses amis, et surtout aux malheureux.
Elle ne connut d'autre passion qu'une tendresse constante et presque platonicienne."
Que veut dire ce d'Argenson par son presque ? Parmi ses habitués se trouvait le marquis de Saint- Aulaire, celui-là même qui répondit un quatrain gaillard à la duchesse du Maine le pressant d'aller à confesse. Il se révéla poète à soixante ans passés. C'est s'y prendre tard, et pourtant il fournira encore une assez belle carrière poétique: il mourra à cent ans, peut être à cent-deux ans. C'est plus fort que Fontenelle, son commensal à Sceaux, à l'Hôtel de Nevers, et à l'Académie. Un jour, à l'âge de plus de quatre-vingt-quinze ans, il soupait avec la duchesse du Maine qui l'appelait Apollon et lui demandait je ne sais quel secret. Il lui répondit :
La Divinité qui s'amuse
A me demander mon secret, Si j'étais Apollon, ne serait point ma muse, Elle serait Thétis et le jour finirait.
Anacréon moins vieux fit de bien moins jolies choses, dit Voltaire. La fille de Mme de Lambert était comtesse de Saint-Aulaire : son mari en effet était le fils de notre aimable marquis, lequel de son côté se serait remarié en secret avec la maman. Serait-ce l'heureux bénéficiaire de cette tendresse presque platonicienne. Mme de Lambert n'a pas toujours eu soixante ans. ,,J'ai de bonne heure senti le besoin que les femmes avaient d'être raisonnables," a-t-elle dit en pensant surtout à sa mère, sans doute, mais elle a dit aussi qu'elle ne connaissait point les demi-goûts ni les demi-embarquements. ,,L'on n'a jamais mis le bonheur du sage dans l'enivrement des passions, mais le profit des passions n'est que dans l'enivrement, et si l'on a la force de s'arrêter, l'on a grand tort de se mettre en chemin". Je suis très heureux qu'elle ait lâché cet aveu: on aurait pu la pren-
dre, par ses réflexions sur l'amitié amoureuse, pour Armande, cette janséniste de l'amour. Il y a un temps pour la sagesse et un temps pour la folie, et tant mieux pour le marquis de Saint-Aulaire si c'est avec lui qu'elle s'est embarquée.
,,Elle fit l'apologie de son sexe et même celle de l'amour, d'une manière à prouver qu'elle connaissait tout le mérite de l'un et toute la délicatesse de l'autre". La Dixmerie pense, en disant cela, aux Réflexions sur les femmes. Mr. Lockman, le traducteur anglais, avait appuyé plus lourdement dans sa Préface. Mme de Lambert, dans cette même lettre à Saint Hyacinthe, le relève avec une noble fierté. ,,I1 dit que ce que j'ai écrit sur les femmes est mon apologie : je n'ai jamais eu besoin d'en faire. Il m'accuse d'avoir l'âme tendre et sensible ; je ne m'en défends pas: il n'est plus question que de savoir l'usage que j'en ai su faire".
Mme de Lambert lisait attentivement. Elle cite Sénèque, Marc-Aurèle, Montaigne, Pascal, Saint- Evremond, La Rochefoucault, qu'elle nomme. Mais parfois aussi, comme son ami Montaigne, elle néglige de le faire, soit parce que la pensée est une réminiscence, soit parce qu'elle la suppose très connue et comme entrée dans le trésor commun ? C'est ainsi que sa pensée sur le goût dans la parfaite amitié, que nous avons transcrite, est la première maxime du chapitre du Coeur des Caractères de La Bruyère. Elle devait, au reste, avoir souvent médité ces réflexions si fines et si tendres à la fois et connaître ce chapitre par cœur. Que la langue française est aimable de dire : apprendre par coeur, et quelle expression conviendrait mieux ici, dans le domaine de l'affection.
Tous deux pensent presque toujours de même façon sur les choses de sentiment, et en particulier que l'amitié peut subsister entre hommes et femmes.
Mme de Lambert, probablement, n'aura pas rencontré La Bruyère, mais à coup sûr s'il avait vécu plus longtemps et si l'ennemi de Cydias avait pu être l'un des habitués de l'hôtel de Nevers, M. de Sacy aurait en un rival ; disons mieux : un pendant. D'abord La Bruyère abusait de la. permission qu'ont les hommes d'être laids, cela aurait rassuré Mme de Lambert, et puis il a dit que l'amour commençait par l'amour, et que l'on ne saurait passer de la plus forte amitié qu'à un amour faible; ce sont là des garanties. Mme de Lambert parle des heures légères, des heures coulantes avec ce qu'on aime; La Bruyère a dit en termes aussi heureux: ,,Etre avec les gens qu'on aime, cela suffit ; rêver, leur parler, ne leur parler point, penser à eux, penser à des choses plus indifférentes, mais auprès d'eux, tout est égal."
Pour l'amitié des femmes entre elles, La Bruyère est moins radical que Mme de Lambert, il se contente de dire que si elles vont plus loin en amour que la plupart des hommes, les hommes à leur tour l'emportent sur elles en amitié. C'est lui qui aura raison et Mme de Lambert, qui a gardé ses amis, se sera fait pour le moins des alliées, des femmes qui fréquentaient son salon. Une seule exceptée. ,,Mme de Fontaine-Martel vient de mourir, sans avoir jamais su pourquoi elle avait vécu, lui écrit en 1733 son vieil ami de La Rivière, le gendre de Bussy Rabutin. Je sais qu'elle vous avait prise en aversion, et cela seul est une marque de réprobation". Mme de Fontaine-Martel ne compte donc pas. La charmante Mlle Delaunay allait à l'hôtel de Nevers et Mme de Lambert lui a témoigné une active sympathie pendant ses dix-huit mois de Bastille. Il y avait près de quarante ans d'intervalle entre elles, aussi peut-on parler plutôt de dévoûment que d'amitié. Seulement Mlle Delaunay dans ses Mémoires peint des couleurs les plus vives l'amitié
passionnée qu'elle a éprouvée durant sa vie pour trois ou quatre femmes. La dernière page de ses Mémoires, son chagrin à la mort de Mme de Bussy, tendre et vertueuse, prouve que Mme de Lambert calomniait les femmes et se calomniait surtout ellemême.
,,La Dévotion est un sentiment décent dans les femmes et convenable à tous les sexes".
Traité de la Vieillesse.
Mme de Lambert était-elle chrétienne ?
Il faudrait opposer aux réflexions qui l' éloignent du christianisme celles qui l'en rapprochent. La religion, dans les Avis à son fils, tient en une page, mais elle forme le fond des Avis à sa fille ; dans le Traité de la Vieillesse, elle se contente d'anéantir les philosophes incrédules, sans les damner, mais quoi, c'est déjà fort joli, et ce traité se termine par une phrase pleine d'onction sur la crainte et l'amour de Dieu. Cette phrase est une citation, et Mme de Lambert ne nous en prévient pas. C'est que cette pensée était devenue tout à fait sienne ou bien qu'elle le souhaitait. Après tout, il y a en chacun de nous trois personnes : celle que nous sommes, celle que nous croyons être, et celle que nous désirons être. Cette dernière est bien aussi réelle que la seconde, pour le moins. Elle dira que la morale n'a pas pour objet de détruire la Nature, mais de la perfectionner, que l'Honnêteté est une imitation de la Charité, et que l'Humanité et le Christianisme égalent tout. Cela sent un peu le christianisme raisonnable, cette quadrature du cercle. D'un autre côté ,,pour être Chrétien il faut croire aveuglément, et pour être sage il faut voir évidemment, comme
dit un grand homme", lisons-nous dans les Avis à sa fille.
Le grand homme arrive bien à propos, dira-t-on, mais quelques pages plus haut Mme de Lambert a dit pour son compte que le terme de préjugé ne peut s'appliquer à la Religion, puisqu'elle n'est pas incertaine. Un demi-siècle plus tard elle le sera devenue, et le préjugé, qui est une opinion qui peut servi- à l'erreur, comme à la vérité, la désignera couramment. Puis le mouvement des esprits se précipitera : d'incertaine, la Religion passera pour être chose certainement fausse, et préjugé ne sera plus que synonyme d'erreur.
Les choses se passeront à peu près de même en politique. La considération des succesnves restrictions de sens de ce simple mot est des plus instructives. Seulement Mme de Lambert, cette amie respectueuse de Fénelon, sera morte. Le dix-huitième siècle, nous l'avouons, tiendra en singulière estime l'écrivain du Télémaque. C'est une affection compromettante, mais ces admirateurs intéressés se forgeaient un Fénelon de fantaisie.
Mme de Lambert, une fidèle de la première heure, était mieux placée pour voir en lui l' évêque catholique qu'il était avant tout. Elle appréciait fort les écrits de Fénelon, qui de son côté disait des Avis à son fils. ,,0n y trouve du sentiment avec des principes: J'y vois un cœur de mère sans faiblesse, l'honneur, la probité la plus pure, la connaissance du cœur des hommes régnent dans ce discours. Je ne serais peutêtre pas tout à fait d'accord avec elle sur toute l'ambition qu'elle demande de lui, dit-il en répondant à M. de Sacy, par qui il avait le manuscrit, mais nous nous raccommoderions bientôt sur toutes les vertus par lesquelles elle veut que cette ambition soit soutenue et modérée". ,,J'ai la hardiesse de croire que je penserais comme vous sur l'ambition,
lui dira-t-elle, mais les mœurs des jeunes gens d'à présent nous mettent dans la nécessité de leur conseiller non pas ce qui est le meilleur, mais ce qui a le moins d'inconvénient, et ils nous forcent à croire qu'il vaut mieux occuper leur cœur et leur courage, d'ambitionet d'honneurs, que d'hazarder que la débauche s'en empare".
Ce sont là les relations courtoises de deux esprits faits pour s'entendre sur nombre de points. ,,Vous m'avez appris, Monseigneur, que mes premiers devoirs étaient de travailler à former l'esprit et le cœur de mes enfants ; j'ai trouvé dans Télémaque les préceptes que j'ai donnés à mon fils, et dans V Education des filles les conseils que j'ai donnés à la mienne. C'est vous. Monseigneur, qui m'avez montré la vertu aimable et qui m'avez appris à l'aimer, pénétrée de vos bontés et d'admiration pour vos vertus". Et puis Fontenelle nous apprend que ,,ses dernières ann'ées furent accablées de souffrances, pour lesquelles son courage naturel n'eût pas suffi sans le secours de toute sa religion". Fontenelle, en 1733, n'avait à s'imposer aucun déguisement, et nous aurions tort de douter de la sincérité de ces lignes qu'il écrivait au lendemain de la mort de son amie.
Tout compte fait, Mme de Lambert était une stoïcienne tendre. Elle n'était pas la seule dans ce dix-septième siècle, à qui Du Vair, un évêque également, avait légué la traduction du manuel d'Epictète. Elle y joignait Fénelon, pour achever de s'édifier. Elle n'est nullement intransigeante. Son salon était formé' d'admirateurs décidés des Anciens et de partisans des Modernes. Elle-même penchait vers les derniers, et pourtant M. de Sacy, l'ami si cher, donnait la palme à l'Antiquité. Montesquieu également, autre habitué de l'hôtel de Nevers, et qui remplacera M. de Sacy à l'Académie. Là encore elle
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se rencontre avec Fénelon qui dans sa Lettre à l'Académie montrera une telle impartialité que chacun des deux camps se le croira tout acquis. Le recul des ans et notre rôle de spectateur nous ont donné des lunettes: Fénelon favorisait bien un peu les Grecs, sur le terrain littéraire s'entend.
Mme de Lambert va plus loin. C'est elle, nous l'avons dit, qui tentera la réconciliation. Elle écrira dans ce but quelques lettres au Père Buffier, Jésuite (la chose devait aboutir), à qui elle concède entre autres choses que nous ne devons qu'au Christianisme la vraie idée que nous avons de la divinité : ,, c'est la chaîne d'Homère qui nous attire et qui nous élève jusqu'à elle". La comparaison est diplomatique. ,,Mais il me semble qu'il y avait des grands hommes dans l'antiquité qui avaient une plus grande idée de la divinité qu'Homère. . . Il ne faut point de modèle pour les vertus du cœur, le pardon des ennemis, ou plutôt se venger par des bienfaits, l'humanité, la générosité, ce sont là des vertus qui ont été connues dans les temps les plus reculés, et qui appartiennent aux âmes élevées".
Mme de Lambert fait flèche de tout bois, comme Ton dit : c'est une pragmatiste, avant William James. ,, Examinez votre caractère, dira-t-elle à sa fille, et mettez à profit vos défauts ; il n'y en a point qui ne tienne à quelques vertus, et qui ne les favorise. La Morale n'a pas pour objet de détruire la Nature, mais de la perfectionner. Etes-vous glorieuse ? servez-vous de ce sentiment-là, pour vous élever au-dessus des faiblesses de votre sexe, pour éviter les défauts qui humilient. Etes-vous timide ? . . dissipatrice ? . . . etc. Il n'y a pas une faiblesse dont, si vous voulez, la vertu ne puisse faire quelque usage".
C'est, dans tous les cas, adroit. Ne pouvant vaincre l'ennemi, on s'en fait un allié. La Rochefou-
cault avait déjà dit que les vices entrent dans la composition des vertus comme les poisons entrent dans la composition des remèdes, et que l'on est souvent ferme par faiblesse et audacieux par timidité. Et avant lui Pascal avait été bien plus radical. ,,Nous ne nous soutenons pas dans la vertu par notre propre force, mais par le contrepoids de deux vices opposés, comme nous demeurons debout entre deux vents contraires ; ôtez un de ces vices, nous tombons dans l'autre". Les voilà bien, les deux maux d'où il résulte un bien. Mais cette marche sur ce sentier de la vertu, sur cette crête véritablement géométrique tracée par l'intersection de ces plans inclinés que sont nos vices, est effarante.
On a coutume de dire que le dix-huitième siècle, en s'inscrivant en faux contre ce dogme de la nature humaine radicalement viciée, remettra les passions en honneur et montrera qu'elles sont d'utiles ressorts. Il n'aura pas cet optimiste transcendental d'un Pascal — ou faut-il dire cette confiance désespérée ? — Vauveri argues, qui réhabilitera les passions, et qui parlera de la gloire comme Mme de Lambert, condamme les vices. ,,I1 n'y a point de vice qui ne soit nuisible. . .; les vices, s'ils vont au bien, c'est qu'ils sont mêlés de vertus". C'est, si l'on veut, l'amalgame de La Rochefoucault. Seulement, pour ce dernier, c'est par les vices, en partie, que la vertu triomphe, au lieu que c'est malgré eux pour Vauvenargues. C'est que La Rochefoucault est janséniste (on connaît r épigraphe de ses Maximes : ,,nos vertus ne sont le plus souvent que des vices déguisés") : nous ne pouvons produire que des fruits véreux ; seule la grâce est capable de détruire le ver rongeur. Vauvenargues voudrait lutter avec des armes humaines, il refuse de ceindre la cuirasse de la foi.
,,I1 y a des vices qui n'excluent pas les grandes qualités, et par conséquent de grandes qualités qui s'éloignent de la
vertu. Je reconnais cette vérité avec douleur ; il est tiiste que la bonté n'accompagne pas toujours la force, et que l'amour de la justice ne prévale pas nécessairement dans tous les hommes et dans tout le cours de leur vie, sur tout autre amour ; mais non seulement les grands hommes se laissent entraîner au vice, les vertueux même se démentent, et sont inconstants dans le bien. Cependant ce qui est sain est sain, ce qui est fort est fort, etc. Les inégalités de la vertu, les faiblesses qui l'accompagnent, les vices qui flétrissent les plus belles vies, ces défauts inséparables de notre nature, mêlée si manifestement de grandeur et de petitesse, n'en détruisent pas les perfections. Ceux qui veulent que les hommes soient tout bons ou tout méchants, absolument grands ou petits, ne connaissent pas la nature. Tout est mélangé dans les hommes, tout y est limité, et le vice même y a ses bornes."
L'homme n'est ni ange ni bête.. . . Il y aurait d'autres points de rapprochements entre Pascal et celui que l'on a appelé le Pascal du dix-huitième siècle, un Pascal pour qui Voltaire, de vingt ans plus âgé pourtant, éprouvait une tendre vénération. ,,Tu n'es plus, ô douce espérance du reste de mes jours. . ." Vauvenargues venait de mourir, en 1747, à trentedeux ans, des suites de maladies contractées pendant la meurtrière retraite de Prague en 1742, épilogue de la guerre de Bohème. Il avait passé ses dernières années à Paris où Voltaire se trouvait alors. Ils se voyaient chaque jour, et le jeune Marmontel, qui éprouvait lui aussi un culte pour le bon, le vertueux, le sage Vauvenagues, nous retrace dans ses savoureux Mémoires ces entretiens. ,,Je croyais voir en lui un Fénelon infirme et souffrant". Fénelon, l'idole du dix-huitième et de Vauvenargues qui aurait souhaité ,, penser comme Pascal, écrire comme Bossuet, et parler comme Fénelon qui surpassait en aménités et en grâces ces puissants génies, ces hommes les plus éclairés du plus philosophe de tous les siècles". Voltaire, dont toute l'œuvre à peu près
est dressée contre Pascal et Bossuet devait sursauter en lisant ce jugement de son ami.
Si Vauvenargues avait vécu, Voltaire aurait-il effacé quelques-unes de ses Remarques sur les Pensées'> Nous n'osons le croire ; certaines réfutations témoignent cruellement de l'incapacité à peu près absolue de ce merveilleux esprit à comprendre Pascal ? Au lieu que Pascal a une phrase qui semble s'adresser à Voltaire, quarante ans avant sa naissance : ,,Les sages s'imaginent que la religion chrétienne consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand, et puissant, et éternel ; ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme, qui y est tout à fait contraire".
Pascal et Voltaire sont les deux jalons extrêmes d'une route qui sera franchie par étapes. La séparation de la morale d'avec la théologie ne se fera pas d'un coup. Le dogme de la chute et la nécessité d'un médiateur, d'un rédempteur, ne seront rejetés qu'après des hésitations, des repentirs, ou avec des amendements. Jean- Jacques, pour qui tout est bien sortant des mains de l Auteur des choses (c'est la première ligne de V Emile), est bien l'adversaire irréductible de l'idée de chute. Néanmoins ce théoricien de l'homme né bon aura une morale fortement teintée de religion et ce n'est pas avec l'écrivain de la Profession de foi du Vicaire Savoyard que l'on peut parler de laïcisation de la morale. Ce serait avec Voltaire qui du reste n'avait pas la belle candeur de Jean- Jacques au sujet de la bonté originelle de l'homme.
Si nous avançons prudemment c'est que, après avoir écrit ces pages, nous eûmes l'agréable surprise de trouver dans la Revue d' Histoire littéraire de la France une belle étude approfondie que M. Zimmermann consacre à Mme de Lambert sous ce titre général. La Morale laïque au commencement du dix-huitième
siècle. Les conclusions de M. Zimmermann sont plus radicales que les nôtres. Nous ne pensons pas que ni Vauvenargues, né en 1715 pourtant, ni Mme de Lambert, cette amie de Fénelon, née en 1647, soient aussi décidément laïques. L'éducation première, l'indifférence, la routine, l'esprit de conciliation, la foi chez Mme de Lambert, le regret de l'avoir perdue chez Vauvenargues, et aussi chez ce dernier une confiance moins exclusive en la raison — à l'inverse du fanatique dix-huitième siècle —, tout cela a dû ralentir le glissement des esprits. Mme de Lambert pressentait bien vers 1700 cette vague d'irréligion qui allait tout entraîner. ,, Quand les courtisans auraient le cœur corrompu, il règne toujours à la Cour une honnêteté qui masque le vice. Nous sommes bien heureux d'être nés dans un siècle où la pureté des mœurs et le respect de la religion sont nécessaires pour plaire au Prince."
Mme de Lambert a vu, tout comme La Bruyère, que la plupart de courtisans de Louis XIV vieilli faisaient servir la piété à leur ambition et allaient à leur salut par le chemin de la fortune et des dignités. C'est eux que La Bruyère a stigmatisés en disant que ,,un faux dévot est celui qui, sous un roi athée, serait athée". Mme de Lambert n'est ni sotte ni naïve, il y a une confiance bien frêle dans ce nous sommes bien heureux, elle sait combien cette barrière de l'hypocrisie est fragile, et que cette piété en façade s'écaillera.
Pour son fils elle n'exige pas de lui ,,une piété remplie de faiblesse et de superstition, elle demande que l'amour de l'ordre soumette à Dieu ses lumières et ses sentiments : les vertus morales étant en danger, sans les chrétiennes. Il n'imitera pas la plupart des jeunes gens qui croient aujourd'hui se distinguer, en prenant un air de libertinage. . ." Ces jeunes gens du moins n'étaient
pas hypocrites? C'est juste, on pourrait même dire d'eux ce que Louis XIV disait du duc d'Orléans, le futur Régent, et qui avait vingt-cinq ans en 1700 : ,, C'est un fanfaron de vice", à l'inverse des hypocrites courtisans qui étaient des fanfarons de vertu.
Beaucoup d'entre eux jetaient leur gourme, beaucoup s'assagiront. Fontenelle, en avance sur ses contemporains au début du dix-huitième siècle, paraîtra retardataire (simple façon de parler), vers 1750. Le Montesquieu de U Esprit des lois n'est pas du tout celui des Lettres Persanes, et l'épigraphe du Génie du Christianisme a pu être prise dans cet Esprit des Lois. C'est une malice de Chateaubriand, lequel également, avant son Génie, avait écrit un certain Essai sur les Révolutions fort peu orthodoxe. Mais voici l'épigraphe: ,, Chose admirable, la religion chrétienne, qui ne semble avoir d'objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci".
Montesquieu n'est pas un capucin. 11 n'est pas même catholique. C'est un modéré. 11 y a dans ses Pensées diverses une phrase excessivement curieuse. ,,Ce que c'est que d'être modéré dans ses principes ! Je passe en France pour avoir peu de religion, en Angleterre pour en avoir trop". Montesquieu avait, fait, entre 1728 et 1731, le tour de l'Europe. Ses dernières étapes avaient été la Hollande, où il avait passé deux mois, et l'Angleterre, qui le garda près de deux ans. Le recueil des pensées commence en 1740 pour ne finir qu'en 1755, l'année de sa mort. Donc, jusqu'en 1740 au moins, la France n'était pas si incrédule puisqu'elle taxait Montesquieu d'indifférence. En revanche, vers 1730, on était fort peu religieux en Angleterre.
Voltaire, qui y avait passé trois ans juste avant Montesquieu, en avait rapporté la même impression et il allait s'arranger pour que la France rejoignit sa voisine sur ce terrain. Elle la dépassera,
et d'autant plus facilement que l'Angleterre, au même temps, commençait un mouvement inverse de réaction qui devait aboutir à un véritable réveil religieux. Voltaire et Montesquieu, qui avaient pourtant de bons yeux, avaient, par leurs relations, surtout observé les hautes classes qui elles, étaient à cette époque parfaitement libre-penseuses. La masse de la nation devait l'emporter par sa réaction, tandis qu'au contraire, en France, c'est vers l'incrédulité qu'elle marchait à grands pas. L'Angleterre et la France, comme beaucoup de gens mariés, ressembleraient-elles à ces horloges qui ne sonnent jamais l'heure en même temps ?
Mme de Lambert, qui réunira dans son salon Fontenelle, Montesquieu, Marivaux, et des abbés, qui a vécu tout le règne de Louis XIV, la Régence et les dix premières années du règne de Louis XV, applaudissait-elle à cette émancipation ? Cette octogénaire, si elle exaltait la raison, ne devait pas pour cela consentir facilement à se priver de tout ce qui pouvait venir en aide à cette raison chancelante. ,,Pour arrêter notre hardiesse songeons que les deux principes de nos connaissances, la Raison et les Sens, manquent de sincérité et nous abusent. Les sens surprennent la raison, et la raison les trompe à son tour : Voilà nos deux guides, qui tous deux nous égarent." C'est à sa fille qu'elle dit cela dans ses Avis ; elle le lui répète mot pour mot dans le Traité de la Vieillesse. C'est qu'elle est toute pratique, cette moraliste éducatrice.
Un jour que Mme de Staël interrogeait Fichte sur sa morale, il répondit: , .Voyez ma métaphysique." Mme de Lambert aurait été bien empêchée d'en répondre autant. La recherche des causes lui paraissait difficile, dangereuse et pour le moins inutile. C'est la limite qu'elle souhaite que les femmes ne franchissent pas dans leurs études. ,,Nous
avons en nous de quoi jouir, mais nous n'avons pas de quoi connaître", dira-t-elle à sa fille à deux reprises également. ,, L'Etre des êtres, qui a pris pour attribut l' INCONNU, veut être ignoré; il ne veut pas qu'on lui dérobe son secret. Les plaisirs, l'amour même ne veulent pas être examinés ; et l'on est forcé à leur passer bien des choses". Les vérités d'expérience et d'application l'intéressent surtout et je la vois réunissant dans son salon Montaigne et Pascal, qu'elle cité indifféremment.
Elle ne les eut pas réconciliés, elle eut évité les heurts par son tact de maîtresse de maison, par sa bonté, et par des phrases comme celle-ci qui amalgame adroitement les avantages de la religion et de la philosophie, ces frères ennemis. ,, Nous ne tirons pas tant du monde que de la Dévotion : elle a bien d'autres ressources. Il faut de la résignation dans tous les âges de la vie ; mais l'usage en est plus nécessaire dans la vieillesse, parce que nous faisons des pertes continuelles. Mais comme le sentiment est moins vif, nous tenons moins aux choses. Il faut se laisser insensiblement aller à la nature, sans se révolter contre elle ; c'est le meilleur guide que nous puissions avoir."
Si Montaigne et Pascal n'eussent pas applaudi, c'eût été par discrétion. En effet, le Traitédela Vieillesse, d'où cette phrase est extraite, est en partie formé de maximes puisées chez nos deux penseurs, et qu'elle cite textuellement, ou légèrement arrangées. En particulier cette réflexion sur la nature qui n'est pas gratuitement méchante est commune à Montaigne et à Pascal. Mme de Lambert, en maîtresse de maison accomplie, devait savoir flatter Tamour-propre de ses invités-auteurs. C'aurait été, du reste, avec Pascal, un soin superflu.
Cela va bien, mais Mme de Lambert était-elle chrétienne ? Grand'mère dévote, mère volage : Tin-
stinct d'imitation et l'instinct de révolte devaient se livrer d'étranges mêlées en elle. Un mathématicien pourrait seul s'y reconnaître. Je sais mieux ce qu'était Madame de Miran. ,, Madame de Miran avait plus de vertus morales que de chrétiennes, respectait plus les exercices de sa religion qu'elle n'y satisfaisait, honorait fort les vrais dévots, sans songer à devenir dévote ; aimait plus Dieu qu'elle ne le craignait, et concevait sa justice et sa bonté un peu à sa manière, et le tout avec plus de simplicité que de philosophie ; c'était son coeur, et non pas son esprit qui philosophait là-dessus."
Ce portrait nuancé à souhait s'appliquerait assez bien, il me semble, à Mme de Lambert. Si c'était elle-même ? Marivaux, dans sa Vie de Marianne, consacre cinq grandes pages à peindre en pied — au physique et au moral — la bienfaitrice de son héroïne. La presque totalité de ces touches minutieuses conviennent à Mme de Lambert. C'est qu'à partir d environ 1715 jusqu'en 1733, Marivaux fut un des hôtes assidus de l'hôtel de Nevers. 11 traça ce portrait après la mort de Mme de Lambert ; il aurait donc en tout le temps d'étudier son modèle.
Du reste, Marivaux nous fait juge de l'identité de Mme de Mairan qu'il commence par nous présenter au physique. Nous n'avons qu'à jeter les yeux sur la reproduction du portrait peint de Mme de Lambert. ,, Madame de Miran pouvait avoir cinquante ans". Mme de Lambert en avait une quinzaine avec, mais quoi, un romancier n'est pas un notaire, et puis l'on a l'âge que l'on paraît avoir. ,, Quoiqu'elle eût été belle femme, elle avait quelque chose de si bon et de si raisonnable dans la physionomie, que cela avait dû nuire à ses charmes, et les empêcher d'être aussi piquants qu'ils auraient dû l'être. On ne prenait pas garde qu'elle était belle femme, mais seulement la meilleure femme du monde. Aussi, m'a-t-on dit,
n'avait-elle guère fait d'amants, mais beaucoup d'amis et même d'amies ; ce que je n'ai point de peine à croire, vu cette innocence d'intention qu'on voyait en elle, vu cette mine simple, consolante et paisible qui devait rassurer l'amour-propre de ses compagnes, et la faisait plus ressembler à une confidente qu'à une rivale.
,,A cette physionomie plus louable que séduisante, à ces yeux qui demandaient plus d'amitié que d'amour, cette chère dame joignait une taille bien faite. . .". Pour la taille nous devons nous récuser: Mme de Lambert s'est fait peindre en buste. Cela suffit: en traçant ce beau portrait de Madame de Mairan, Marivaux, sans nul doute, évoquait l'image et le souvenir de son amie la marquise de Lambert.