Les sagesses
Voici donc un petit volume où rien n'a la prétention d'être grand : cela pour le critique mal indulgent qui ne manquera pas de dire avec une nuance de mépris : « Ce ne sont que de petits vers. » Petits ils sont en effet. Petits je les ai voulus. Petits ils doivent être à mon sens, l'uniformité de leur rythme réduit n'étant pas la traduction d'un systématisme puéril ni d'une singularité recherchée, mais le résultat d'une conception sincère d'expressions déterminées à atteindre.
Pour l'expliquer il me faut dire ici un peu la genèse de ces menues compositions. Un de ces jours de violents maux de tête où il m'est impossible de rien lire ni écrire, non plus que de monter ou descendre une pente, j'errais dans le jardin au plan étroit, suivant régulièrement par un va-et-vient continuel les quatre allées qui s'y croisent.
Dans l'impossibilité de penser où je me trouvais, une seule image demeurait : le rythme carré de ce jardin; et elle m'obséda bientôt exclusivement, impérieusement. Je commençai de murmurer :
Le vieux jardin est un carré, En quatre morceaux séparé Par une croix
La composition était lente, pénible. Ce n'était pas cet envol de lyrisme que j'avais pu connaître à d'autres moments, mais une lutte tenace, tenaillante et minutieuse avec une exactitude mot par mot. Je comprenais que le résultat traduisait l'effort et la gène, mais je ne laissai point de continuer, me rendant compte que cette forme un peu dure au rythme plat, et comme carré aussi, était elle-même ici artistiquement vhaie.
Le morceau passa dans Les Vivantes. Quoique noyé dans l'ensemble d'un volume tout entier de rythme très différent, il fut remarqué et cité par tous les critiques qui daignèrent alors parcourir ces premiers poèmes d'un inconnu.
A quelque temps de là je retrouvai une photographie de la vieille maison autrefois attenante au jardin et aujourd'hui disparue. Au gré de ma pensée j'ébauchai quelques vers de mélancolique regret. Soudain je m'aperçus que, sans y prendre garde, je composais ce morceau dans le même mode, — strophes de six vers de huit pieds à rimes plates — , que Le Jardin de la Vieille Fille.
Cette nouvelle pièce : La Maison Vide, parut à la Revue Idéaliste, alors dans tout son succès, disparue depuis. Elle y fut particulièrement remarquée. Si heureux que j'en pus être alors, je ne me méprenais pas sur la valeur de ces deux morceaux ni sur les conditions nécessaires à leur composition. Par la spécialité voulue et mesurée de leur forme ils demandaient la spécialité d'un état d'àme très déterminé et d'un objet spécialisé pour les produire.
Toutefois, étant revenu au vieux pays, coin natal étroit avec ses petitesses et ses grandeurs, plusieurs sujets me
sollicitèrent à la fois pour être traités comme le jardin vieillot et la maison ancienne. Gela donna lieu à la série qui parut en octobre 1908 dans la Revue du Temps Présent.
Cette série fut citée un peu partout. M. Charles-Henry Hirsch dans le Mercure de France reproduisit presque entièrement La Calèche de Tante Inès et l'accompagna de ce commentaire :
« Je trouve, assemblés sous ce titre : Vieilleries, des poèmes de M. C. -Francis Caillard, qui ne sont point sans mérite. C'est d'un art méticuleux qui tient à celui de Tristan Corbière, si Ton veut, ou procède peut-être de Coppée et de M. Francis Jammes, sans rien du mysticisme direct de celui-ci, ni de la supérieure ironie du poète des Amours Jaunes, mais qui révèle une sensibilité très fine. Je voudrais vous citer in extenso cette pièce (La Calèche de Tante Inès) dont vous ne lirez ici que certaines strophes, etc.. »
A propos du Jardin de la Vieille Fille, M. Auguste Dorchain avait parlé de Theuriet, M. Charles Dornier de Sully-Prudhomme. M. Charles-Henry Hirsch parlait de Francis Jammes, de Coppée et de Tristan Corbière. La diversité des poètes mis en avant comme exemples de comparaison me dispensait de l'inquiétude de ressembler trop à aucun d'entre eux, et me permettait d'espérer que ces courts morceaux, dans leurs prétentions réduites, avaient, proportionnellement sans doute, mais de manière assez accusée, leur personnalité.
D'autres semblables, depuis longtemps ébauchés, se parachevèrent, dont au début je ne faisais que pressentir, sans les comprendre exactement moi-même, les qualités
originales; ce qui implique du moins combien peu systématique était leur composition.
Une autre série se complétait, la dernière. Je l'adressai au Mercure de France. Elle n'y fut pas acceptée. M. Paul Léautaud me fit une réponse très curieuse, qui, mieux que toutes les approbations, m'éclaira sur l'exactitude artistique de ce que j'avais écrit. Je savais l'impartialité du Mercure de France et de sa rédaction en général. J'appréciais en particulier l'esprit critique et le jugement — sympathique aux poètes — de celui qui me répondait. Je ne me crus pas orgueilleux de me dire qu'il n'avait pas compris mon intention modeste mais définie, et qu'en ami de la poésie supérieure il avait été dérouté par ces huit pieds inexorables, et y avait cherché des choses qui en effet ne s'y trouvaient point, parce que j'avais avec soin évité de les y mettre.
Les observations de cette réponse pouvaient se résumer en deux points :
1° Exiguïté de l'inspiration ;
2° Monotonie de son identité.
Je trouvais ces observations parfaitement justes. Pa d'envol, pas de ce quelque chose qui est l'inspiration poétique proprement dite. Pas de mouvement. Une sorte de stagnance perpétuelle d'une régularité à peu près sans réveil.
Je revis le vieux jardin type, la vieille maison, la vieille voiture,, la vieille église, la vieille femme assise au bord du cimetière. Je pensai : « Les observations de M. Paul Léautaud sont justes, mais c'est précisément parce qu'elles sont justes, que ce sur quoi elles portent est l'expression d'autant plus fidèle, d'autant plus exacte de la vérité. Gestes
exigus, aucun envol, monotonie toujours égale,... si j'ai donné cette impression, c'est donc que j'ai atteint mon but : je l'ai faite vraie et vécue, cette âme survivante et figée d'autrefois, en toutes ses manifestations les plus secrètement nuancées.
Je pensai donc à grouper en un Tout ces nuances et ces notes. J'y vis un ensemble qui ne pouvait ressembler à rien d'autre de ce que j'avais écrit auparavant ni de ce que j'écrirais plus tard. Il fallait le publier à part, sans promiscuité d'alexandrins ni de poèmes d'autre sorte, dont le rapprochement eût nui aux uns et aux autres d'une façon égale et réciproque : ceux-ci faisant paraître ceux-là emphatiques, ceux-là écrasant ceux-ci jusqu'à les faire paraître mesquins et pauvres. Il ne faut pas essayer de rapprocher ce qui n'a aucun rapport. C'est pour prévenir ce malentendu que j'ai écrit cet avertissement. Ce n'est pas m'enorgueillir de ces pages, sur la valeur desquelles je ne m'illusionne point, que de préciser la limite de leurs prétentions, pour que, les parcourant après en avoir parcouru d'autres d'un plus grand souffle, on ne les accuse pas de n'avoir pas tenu ce à quoi elles n'auront jamais eu la fatuité de prétendre.
Et cet exposé simple de la façon dont fut écrit ce livre ne sera pas jugé comme un cabotinage d'auteur, si l'on veut bien considérer que j'ai pris soin d'avouer par avance au lecteur, en toute liberté d'esprit, les critiques qui ont pu être faites et qui le pourront être encore à la particularité de ces poèmes.
Ai-je atteint en eux particulièrement un but particulier?
Seront-ils quelque chose d'un peu à part dans la littérature courante autant que dans mon œuvre ? C'est la question qu'en toute simplicité je pose à qui voudra bien lire, et réfléchir avant déjuger.