LA CALÈCHE DE TANTE INÈS
La calèche est dans la remise
Où le père Louis l'avait mise,
Car nul n'y toucha plus depuis...
Elle y rêve à son cher Jadis
Où, pour le moins chaque dimanche,
On allait sur la route blanche.
Lors son cahin-caha très doux, Se rythmant sur les derniers coups Que le vieux chantre carillonne, Portait Dame Inès et sa bonne Depuis leur maison jusqu'au bourg D'un train lent comme le Saint-Jour.
Dans son dodelinant voyage, On la saluait au passage, Avec un sourire d'ami Pour le vieux cocher endormi, Et l'on attendait son approche Pour cesser de tirer la cloche.
On l'arrêtait près du portail,
Où siégeaient, en grand attirail
De toilette et de commérage,
Femmes et filles du village,
Puis, derrière madame Inès,
Les gens rentraient pour Y Asperges.
LA CALECHE DE TANTE INES 23
Louis dételait la jument grise.
Et le long du mur de l'église Rangeait l'équipage, tandis Qu'ayant parlé du Paradis Le bon curé priait en chaire Pour ceux qui sont au cimetière.
Et la messe durait longtemps,
Toujours faite des mêmes chants...
Avec les tilleuls de la place
Et le cercle des maisons basses,
La calèche écoutait les sons
De longs Versets aux lents Répons.
Elle se sentait presque une âme Sainte comme la vieille dame — A qui le Paradis est dû — A force d'avoir entendu, En ouaille chrétienne accomplie, Les Messes, Vêpres et Complies.
Madame Inès est morte... Et puis Louis et sa femme sont partis.
La calèche est dans la remise Où son vieux cocher l'avait mise, Comme la sagesse d'antan Qui sous les tombes nous attend.
Pour René Baçin, de V Académie Française,
Sur un rocher, dans le feuillage Tout seul, un tout petit village.
L'étroit chemin, qui durement Se raccroche à l'escarpement De la colline, entre deux files De maisons basses se faufile.
Il grimpe ; et puis, bien haut monté, Redescend de l'autre côté, Cependant qu'au tournant, assise Somnolente, une église grise Déverse sur les bons passants L'odeur d'eau bénite et d'encens.
Passants rares... Tout est tranquille :
On est loin — si loin ! — de la ville. Seule l'ombre du vieux clocher Erre sur le tertre écorché, Sur le sol blanc et l'herbe verte De la place nue et déserte.
L'aubergiste cabaretier — Aussi coiffeur et cordonnier — Arbore une multiple enseigne :
Entre le peigne et les empeignes, Sous un rameau de pin séché, Le plat à barbe est accroché.
Parfois du préau de l'école Montent des cris de bande folle, Cependant qu'au loin fait ronron Le grand soufflet du forgeron, Et que le fer battu qui fume Tinte un angélus sur l'enclume.
Au bord du champ des décédés
Des petits enfants jouent au dés ;
Sur une tombe, en l'herbe assise,
Une vieille fait des reprises,
Et, comme un flot lent sans frissons,
L'ombre monte aux murs des maisons...
Et c'est là, sans sotte tristesse, La figure de la sagesse :
Citadin qui passes par là, Loin de rire du calme plat Du petit village sans vie, Apprends à lui porter envie.
Comprends qu'ils sont les Sages vrais Ceux nés et morts dans cette paix D'incuriosité première, Et reprends le chemin d'ornières Qui ramène au repos d'ici :
— Là tu seras un Sage aussi.
Ayant construit l'église blanche, On abattit aussi les branches Qui, le soir au soleil couchant, Le long du vitrail se penchant, Faisaient l'ancienne nef trop sombre Du profil mouvant de leur ombre.
L'église neuve est maintenant Bien claire, avec son vitrail grand D'où croule une blanche lumière ; L'église est grande, neuve et claire...
— Malheur à qui ne sait prier Qu'en la pénombre d'un pilier. —
Dans cette clarté, le dimanche.
Comme éclatent les coiffes blanches, Et les lampes dont l'or reluit !
Et sur le ciment font grand bruit Les sabots gagnant la sortie Ou bien cheminant vers l'Hostie.
Les vieux ne sont peut-être plus Dans leurs cadres : bancs vermoulus Et pierres grises... Mais, coquette La « Jeunesse » point ne regrette Les humbles choses de jadis, Voûtes basses et murs moisis.
Seul le vieux chantre ira vous dire Que tout est donc de mal en pire.
Ce qu'il regrette, ce n'est pas L'écho plus assourdi des pas Dans la douce atmosphère humide, Mais l'harmonium neuf l'intimide !
Dans l'ancienne église, sa voix Etait encor jeune autrefois :
Aujourd'hui, cruelle surprise, Il est vieux dans la jeune église...
Il chevrote, ayant un peu peur Haut perché tout seul dans le chœur,
Il croit les bancs — plus larges — vides,
Et les saints lui semblent livides,
Et rageur il en veut, têtu,
Au curé, d'avoir abattu
Pour faire encor sa nef plus blanche
Derrière le vitrail ces branches !
Ah ! c'est qu'avant, lorsqu'il levait Les yeux aux vitraux du chevet Ombré de branches et de lierre, Il aimait rêver d'un Saint Pierre Gardien de quelque ombreux jardin...
— Le Rêve est bon qui reste humain !