‹ Les sagessesChapitre 6 sur 17 · LE JARDIN DE LA VIEILLE FILLE · texte numérisé non relu

LE JARDIN DE LA VIEILLE FILLE

Le vieux jardin exhale ainsi Un relent de bonheur ranci :

Tout triste ainsi qu'un cimetière, Malgré les fleurs de ses parterres, On dirait un cœur malheureux, Qui, de tout temps, eût été vieux !

Dans le vieux jardin se promène

Une ombre, avec la robe à traîne

D'autrefois... une ombre en grand deuil...

Paraissant sortir du cercueil,

Ou, pour le moins, prête à s'y mettre :

Du vieux jardin, c'est l'âme et l'Etre.

Oui, c'est un cœur mort à vingt ans D'un chagrin d'amour de printemps, Qui, par les très vieilles allées De ses douleurs inconsolées, Muette et noyée en le noir, Erre loin du monde sans voir...

Le vieux jardin resta le même

Qu'au jour du mot lointain « Je t'aime »,

Autant que la robe a gardé

Sa traîne et son teint démodé,

Depuis qu'en sa langueur profonde

Dort, figé, ce coin d'Ancien-Monde...

LA MAISON VIDE

LA MAISON VIDE

Pour Charles Chabault.

C'est une très vieille maison, Modeste, basse, toute en long, Simple demeure solitaire Attenante au morceau de terre Que le pauvre oncle trépassé En s'en allant avait laissé.

C'est une maison recouverte De vigne vierge — rouge ou verte, Changeante suivant la saison , — C'est une très vieille maison Aux murs crépis, épais, humides, Avec des lézardes pour rides.

Et je vois, dans le vieux salon, Toujours en deux sur son bâton, La grand'tante, en coiffure noire Sur cheveux blancs et front d'ivoire, Grand'tante ne faisant de bruits, Que ses petits pas de souris;

Puis — vieux domestiques fidèles — « Père François » et « mère Adèle » ; Enfin « la Trinquette » au pis blond ; Voilà tout le train de maison, Avec la berline pensive Et la vieille jument poussive.

LA MAISON VIDE 39

Il ne vient jamais d'étranger.

Avec les fruits dans le verger, Le petit clos sans trop de peine Suffit à la faim quotidienne, Et le lait, le beurre y sont frais Et purs, comme la bonne paix.

Je la revois en souvenance Cette vieille maison d'enfance, Où l'hiver, par les très grands froids, On tremblait près du feu parfois. Maintenant qu'on l'a remplacée, La neuve est-elle moins glacée ?

Plus de fumée au mauvais temps Dans les chambres, par les grands vents. Plus de vieux murs moisis, humides.

Mais les maisons neuves sont vides...

Mystère étrange d'au-delà, L'Ombre du Passé n'est plus là !

On est bien : les pièces spacieuses, Hautes, claires, y sont joyeuses, Avec une égale tiédeur.

— Dis, que manque-t-il là, mon cœur ?

— Il manque, imprégnée à la pierre, L'âme vive du Temps naguère...

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