‹ Les sagessesChapitre 7 sur 17 · LA PLACE SAINTE-RADEGONDE · texte numérisé non relu

LA PLACE SAINTE-RADEGONDE

A l'ombre de ses deux tours rondes,

La place Sainte-Radegonde

Offre ses pavés cahotants,

Et, tout à l'entour, de tous temps

Les portes noires solennelles

Des pensionnats de demoiselles.

Et l'herbe, entre les pavés, croît Humide, au pied du grand mur froid Du chevet de l'église ancienne, Dont l'horloge secoue à peine Avec effort, à coups tremblants, La lente paresse du Temps.

Le parfum frais du sanctuaire Baigne la paix des vieilles pierres Et des très muettes maisons Qu'éveillent, en toutes saisons, Quand le premier office sonne, Les élèves en rangs de nonnes.

Dans la nuit du porche abrité,

Se tient, avec humilité,

Un doux étalage de cierges

Plus blancs que le teint de la Vierge,

Mais pas plus blancs que les rideaux

Des fenêtres à grands carreaux :

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A l'heure brune, de la rue On voit, ombre noire apparue Derrière ces rideaux sans pli, La forme de quelqu'un qui lit :

Dans la chambre où meurt la lumière, C'est quelque abbé sur son bréviaire.

C'est alors que les portails noirs S'entr'ouvrent. Comme tous les soirs, Ombres sages dans le gris terne Sortent les élèves externes, Traînant derrière leurs talons Les bonnes portant les cartons.

Le calme est tel, que si l'on sonne Au presbytère, il n'est personne Qui, dans les maisons d'alentour, Ne se lève bien vite, pour...

Aller par la fenêtre basse Quérir le nom de qui trépasse.

Simple curiosité d'ailleurs :

L'habitude émousse nos peurs,

Et puis quoi ? La mort? — Une porte.

La place a la paix d'une morte, — En vérité je vous le dis, — D'une morte au Saint Paradis.

LE PARLOIR GRIS

LE PARLOIR GRIS

Dans le parloir peu décoré

Est un brillant parquet ciré,

Sur quoi tient, en rond, l'entourage

Des chaises de paille — bien sages.

Une glace à cadre doré :

Le parloir est peu décoré.

Mais il a la saveur ancienne

Des Demoiselles, qui le tiennent

Depuis le temps..., depuis le temps

Que riaient là nos grands-mamans.

— Elles étaient alors petites...

Le Temps méchant passe donc vite! —

Là, Ton marche à pas tout petits.

Les portes sont peintes en gris Et Ton y parle à voix pointue Donnant l'impression têtue Qu'aussi, sous les panneaux moisis, Sont des nez pointus de souris.

Et le jour qui filtre est lui-même Gris, à travers les rideaux crème Toujours raides et frais blanchis ; Le jour est aussi gris-souris Que cheveux faux et cœurs austères Des Demoiselles très sévères.

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Mais il est, ce parloir étroit, Le dernier, le suprême endroit Où la Province jeune et fière S'instruit des anciennes manières.

Passent les générations...

Restent les vieilles pensions.

La promenade est symétrique :

Là, le kiosque de la musique; Une statue à l'air penché ; Une église avec son clocher; A l'autre bout une mairie Dont la blancheur au soleil crie.

Des marronniers d'Inde s'en vont En fidèle procession, Et leur feuillage, dans les glaces Des boutiques, se mire en face.

Suivant les trottoirs, des ruisseaux.

Au bord : les kiosques à journaux.

Huit heures. — Noires, trottinantes

Passent ces dames très ferventes

Allant au sacrifice saint

Sur semaine chaque matin.

En sortant, pour leurs médisances,

Vont au bureau... de bienfaisance.

Neuf heures. — Nobles étrangers Qui descendent d'un train d'Angers.

Dix heures. — Messieurs gens d'affaires Allant chez monsieur leur notaire.

Onze heures. — Messieurs professeurs Du collège. Elèves flâneurs...

La place reste symétrique Obstinément : kiosque à musique ; Statue à l'air toujours penché ; Même église sous son clocher ; A l'autre bout même mairie, Même pierre blanche qui crie.

Les marronniers toujours s'en vont En fidèle procession, Et leur feuillage, dans les glaces Complaisamment, se mire en face ; Plus d'eau dans les petits ruisseaux.

Toujours les kiosques à journaux.

Midi. — Messieurs fonctionnaires Sortent lassés de ne rien faire.

Apéritif au « Radical ».

Complot : Le péril clérical.

Heure du déjeuner. La place Déserte. Personne ne passe.

Les marronniers seuls toujours vont En fidèle procession, Leur forme reflétée en face Par la complaisance des glaces.

La vendeuse au bord des ruisseaux Déjeune en son kiosque à journaux,

Une heure. — Sans penser à mal Ce sont messieurs du tribunal :

Petits potins à pas tranquille Sans efforts ; digestion facile.

Trois trottins dressant le museau.

Commis. Clers d'avoués. Un vieux beau.

Deux heures. — Rentrée à l'audience Repos. Chiens errants en vacances.

Cafés vides. Dames très bien Sur leurs portes ne faisant rien.

Rentiers fatigués, mal ingambes, Sur les bancs, canne entre les jambes.

Quatre heures. — Animation :

Sortent les punis de prison, Et les greffiers, présidents, juges ; De fonctionnaires déluge 1 Apéritif au « Radical »

Complot : Le péril clérical !

Dames en visite en toilette.

Monsieur ganté : salut, courbette, Chemin ensemble... Les rideaux Des fenêtres ont des sursauts :

Sur la vertu des jeunes belles Veillent les vieilles demoiselles.

Six heures. — Clercs d'avoués. Vieux beau. Trois trottins baissant le museau.

Cafés pleins. On ferme l'église.

Et l'apéritif s'éternise...

Rentrée au foyer, à regret, Pour ouïr les gosses pleurer.

Dernier repos : calme biblique A l'entour du kiosque à musique.

Et la statue à l'air penché, Et l'église et son long clocher, Montent blanches formes qui prient.

Dans le soir s'éteint la mairie.

Les marronniers d'Inde s'en vont,

Immuable procession,

Et leur feuillage lourd, en face,

Se meurt par degré dans les glaces.

Quelques feuilles dans les ruisseaux.

Fermés les kiosques à journaux.

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