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Les sainetes de Juan del Castillo

Les intermèdes comiques ont obtenu en Espagne, dès l'origine du théâtre, une popularité qui ne s'est jamais démentie jusqu'à ce jour. Si les textes les plus anciens qui nous aient été conservés ne remontent pas au delà du xvi" siècle, il est à peu près certain que des pièces de ce genre furent écrites et représentées bien avant cette époque, pourtant lointaine. Elles portèrent successivement les noms de pasos (épisodes), d-e7îiremeses (entremets), et enfin de sainetes (mets délicats et épicés, propres à aiguiser l'appétit). Parmi les auteurs qui excellèrent à les composer, on peut citer les noms les plus illustres de la littérature dramatique espagnole : Juan del Encina, Lope de Rueda, Cervantes, Lope de Vega, Luis Quiiiones de Benavente, Calderon, Ramon de la Cruz, bien d'autres encore de moindre importance *. Au xvii^ siècle, le genre arrive à son apogée avec Quiiîonesde Benavente; il décline rapidement, au XVIII*, pour jeter enfin un dernier éclat avec Ramon de la Cruz et Juan del Castillo. Au xix*" siècle, le sainete cesse d'avoir une existence propre, et se confond avec la zarzuela. Celle-ci, pastorale et mythologique à ses débuts, emprunte plus tard à l'intermède qui disparait son caractère national et populaire. Mais elle s'en distingue par une partie musicale beaucoup plus développée, et en ce qu'elle constitue un spectacle complet par soi-même, au lieu de se glisser accessoirement, comme autrefois, dans les entractes.

On admet en général que le sainete ne survécut pas à Ramon de la Cruz, mort le 5 mars 1794, qui fut, en effet, pendant plus de cinquante ans, le fournisseur attiti'é [et favori des théâtres madrilènes. Des cinq cents intermèdes environ qu'il a laissés, plusieurs sont de petits chefs-

' Les lecteurs français peuvent se l'aire une idée très suffisante de ces intermèdes d'après les ouvrages suivants : Du I^erron de Castei-a, Extraiis de plusieurs pièces du théâtre espagnol, 1738; — Linguet, Théâtre esparjnol, t. IV, 1770; — Damas Hinard, Théâtre de Lope de Vega. t. I, 1842; — A. Uoyer, Théâtre de Michel Cervantes. 1862 ; — A. de Latour, Sainetes de Ramon de la Cruz, 18G5 ; — A. Germond de Lavigne, La comédie espagnole, 1883; — A. Pages, Le Gardien vigilant, de Cervantes, 1888; — Léo I^ouanet. Intermèdes espagnols du xmi" siècle, 18'J8 ; — H. de Curzon, Les deux Bavards de Cervantes, l'JOO.

d'œuvre despiit, d'observation et de satire. Sa renommée fit oublier tous ses rivaux. L'an d'eux, néanmoins, mériterait d'être mieux connu, et le serait à coup sûr, s'il n'avait vécu confiné au fond de sa province. C'est sa vie et son œuvre que nous allons analyser à grands traits.

Juan Ignacio Gonzalez del Caslillo naquit à Cadix le IG février 1763. Ses études classiques durent être assez sérieuses, puisque ses compatriotes citaient de lui des épigrammes latines comparables à celles de Martial; mais les Andalous sont enclins à l'exagération. Toujours est-il que sa carrière fut des plus modestes. Il remplissait l'emploi de souffleur au théâtre de sa ville natale, lorsqu'un négociant de Hambourg vint y fonder un comptoir. Nicolas Boehl von Faber se prit aussitôt d'enthousiasme pour les mœurs pittoresques de ce pays, que sa fille Cecilia devait décrire plus tard, sous le pseudonyme de Fernan Caballero, dans une série de nouvelles justement célèbres. Ayant cherché un maître qui lui enseignât la langue espagnole, il le trouva en Juan del Castillo. L'ambition du bon Hambourgeois ne se bornait pas à parler correctement l'idiome de sa nouvelle patrie; il en voulut adopter aussi le costume, et un gitano venait lui montrer à domicile l'art délicat de sembosser dans une cape, — ce qui fournit h Castillo l'argument de son sainete El maestro de la lima (Le maître de gueuseriej. L'histoire ne dit pas si Nicolas Boehl porta jamais la cape avec la désinvolture d'un niajo gaditan, mais ses ouvrages relatifs à la littérature espagnole iirent certainement honneur à son professeur de langue.

Juan del Castillo, à ce que dit son biographe, fut « afiable de caractère, toujours maître de lui, exempt d'ambition aussi bien que de vanité, satisfait de son sort, divertissant dans ses œuvres, mais toujours en proie à une invincible mélancolie ». Il réussit admirablement dans le genre léger et bouiïon, et dut connaître dans sa ville de province les mêmes succès qu'obtenait à Madrid Ramon de la Cruz, son contemporain plus fortuné. Mais il semble qu'il se soit résigné avec peine à n'être qu'un auteur de farces, et que son ambition, quoi qu'on prétende, ait eu des visées plus hautes. Nous en avons pour preuve quelques œuvres qu'il composa à différentes époques de sa vie.

Ce sont, d'abord, deux monologues tragiques intitulés Hannibal et Pygmalion. Les monologues étaient fort à la mode, à la fin du XVIII* siècle, en Espagne oii on les désignait sous le nom de drames unipersonnels . On les représentait sur les scènes de société ou même sur les théâtres publics. Hannibal fut écrit pour le comédien Luis Navarro, qui le joua en 1788 sur le « colisée » de Cadix.

La Galliade, ou la France en révolution date de 1793. C'est un poème épique qui a le bon goût de ne compter qu'un seul chant et, tout au plus, six cents vers. On y voit les Furies choyer en Voltaire leur nourrisson et dispenser aussi leurs faveurs à Mirabeau. « Elle dit, arrache une vipère de sa chevelure, la remet à Mirabeau, et disparaît. Le Français l'accepte et, aussitôt, le monstre venimeux s'introduit en son sein

avec d'horribles sifflements. Il se lève plein d'agitation ; sa fougueuse fantaisie conçoit les horreurs et les crimes les plus noirs... » Certains passages de ce poème firent accuser Tauleur de libéralisme.

De la tragédie de Numa f 1799), il n'y a rien à dire, sinon qu'elle est ennuyeuse et inutile, comme toute tragédie qui n'est point un chefd'œuvre. Ce genre est d'ailleurs entièrement contraire au génie spontané de la dramaturgie espagnole.

La comédie de La mère hypocrite que Castillo écrivit en 1800, l'année même de sa mort, démontre avec évidence que l'auteur cherchait en vain à réussir dans des compositions de longue haleine et de quelque prétention. Il s'agit de l'intrigue imaginée par une mère de famille, son fils, une servante et un commis aux écritures pour convaincre la jeune fille de la maison d'avoir eu un amant, pour l'enfermer dans un cloître et la dépouiller en faveur de son frère. Tout ce joli monde, uni par une promiscuité répugnante, fait ou consent des faux, machine des captations et mérite pis que le bagne. Ce qui nempêche pas la pièce de finir le mieux du monde sur une embrassade générale. Si quelques coups de trique ou la première chanson venue dénouent d'une manière satisfaisante la farce la plus embrouillée, la comédie exige plus de soin, d'invention et de vraisemblance. Et l'on ferme le livre avec le dégoût d'avoir vécu trois actes durant dans l'intimité de ces gredins.

Le nom de Juan del Castillo serait depuis longtemps tombé dans l'oubli, s'il n'avait produit que les œuvres dont nous venons de parler. Par bonheur pour sa mémoire, il fît représenter de son vivant une quarantaine de sainetes dont nous donnons ci-dessous la liste alphabétique :

El aprendiz torero (L'apprenti torero).

El baile desgraciado (Le bal interrompu).

La boda del Mundo Nuevo (Une noce au Monde Nouveau). C'est un

quartier de Cadix.

Los caballeros desairados (Les gentilshommes éconduits). El café de Cadiz (Le café de Cadix).

La casa de vecindad (Une maison de gens du peuple). La casa nueva (La maison neuve).

El chasco del manton (La farce du châle). Los cômicos de la légua (Les comédiens ambulants). El cortejo sustiluto (Le remplaçant sigisbée). La cura de los deseos y varila de virtud (La guérison des désirs par

la baguette magique).

El desa/io de la Vicenta (Défi porté par la Vicenta). El dia de toros en Cadiz (Un jour de courses de taureaux à Cadix). Felipa la Chiclanera (Felipade Chiclana). La feria del Puerto (La foire de Puerto-Santa-Maria).

El fin delpavo (La fin du dindon).

El gato (Le chat).

La inocente Dorotea (L'innocente Dorotea).

Los jugadores (Les joueurs) .

El lelrado desenganado (Le procureur désabusé).

El libéral (La libéralité).

Los literatos (Les hommes de lettres).

El lugareno en Cadiz (Le villageois à Cadix).

El maestro de la tuna (Le maître de gueuserie).

La niaja resuelta (La maja résolue).

Los majos envidiosos (Les majos envieux).

El marido desenganado (Le mari désabusé).

El medico poeta (Le médecin poète).

La niujer corregida y marido desenganado (La femme corrigée et

le mari désabusé).

Los naturales opuestos (Les humeurs contraires). Los nobles ignorados (La noblesse ignorée), Los palos deseados (La bastonnade désirée). El payo de la caria (Le paysan de la lettre). El recluta por fuerza (L'enrôlement forcé). El robo de la pupila en la feria del Puerto (L'enlèvement de la

pupille à la foire de Puer to-Santa- Maria). El soldado fanfarron (Le soldat fanfaron). El soldado Tragabalas (Le soldat Gobeballes). El triunfo de las mujeres (Le triomphe des femmes). El ventorrillo por la manana (Une guinguette le matin). Los zapatos (Les souliers).

Ces diverses œuvres, tant sérieuses que comiques, ont été imprimées plusieurs fois. Gastillo étant mort de la peste dans sa trente-septième année, le 14 septembre 1800, on les réunit une première fois en collection. Une dernière édition, devenue aussi rare que les précédentes, a été publiée à Cadix, en 1845-46, par D. Aldolfo de Castro. Elle comprend quatre tomes in-16 où abondent les fautes d'impression et de versification.

Les sainetes qu'ils contiennent sont de valeur et d'originalité inégales. Certains, comme La guéri&on des désirs et Le médecin poète, reproduisent sans presque les renouveler des arguments déjà vieux de plus à\\n siècle et mainte fois ressassés. Le type du soldat fanfaron est connu, depuis Plaute, dans toutes les littératures; celui de Gastillo est d'humeur si peu endurante que « piqué par un moustique, il lui met immédiatement les tripes au soleil ». Dans La noblesse ignorée, la sentimentalité s'allie tant bien que mal à des éléments comiques : on y voit deux enfants, élevés par des bergers, retrouver enfin leurs parents en de nobles et riches personnages. La casa de vecindad rappelle par bien

des points une des pièces les plus souvent citées de Ramon de la Cruz ; La casa de Tocame-Roque. Ces maisons des quartiers populeux, qui n'ont pas d'équivalent en France, avec leur cour entourée de galeries, leurs petits logements numérotés, le grouillement de leurs locataires en guenilles, ofl'rent un cadre propice aux scènes les plus picaresques. Un gérant, soucieux du bon ordre, comme D. Siméon, a fort afïaire pour éviter que « les culottes ne se frottent toujours aux jupes » et pour vivre en paix avec sa conscience, la Justice et ses turbulents administrés.

Juan del Castillo peint à merveille ces tableautins populaires. Les types de la rue, savetiers, aveugles mendiants, ivrognes, soldats, marchands d'eau ou de beignets, sont animés dans son œuvre d'une vie exubérante, et brûlent les planches. Son style, sans tomber dans la trivialité, sait s'approprier dans une très juste mesure les expressions piquantes, les images gracieuses ou hyperboliques du bas peuple andalou. La traduction d'un de ses sainetes, malgré ce que des œuvres de ce genre perdent à passer dans une langue étrangère, fera mieux comprendre sans doute la nature de son talent. Nous avons choisi un de ceux dont l'invention est la plus amusante et la plus originale, et qui a pour titre

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