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Après avoir tous demandé pardon de fautes si nombreuses.

t52 LES SAINETES DE JUAN DEL CASTILLO

Mais, à côté de ces tableaux franchement populaires, il est un type bien national et plus particulièrement gaditan, que CastiUo se plut à peindre sous tous ses aspects et sous les couleurs les plus vives. C'est celui du majo et de la maja. Ce dernier mot rappelle à la mémoire la belle fille à demi étendue que Goya a représentée par deux fois, et dans sa nudité charmante, et dans ses atours de fête. Le majo, c'est l'élégant des faubourgs, tyran des cœurs, toujours prompt k la rixe, vêtu avec une recherche quelque peu théâtrale, arborant avec ostentation une épingle de diamants à sa cravate et une chaîne d'or à son gilet. Il aime avec passion la danse, les parties fines, les verres de manzanilla, les courses de taureaux, le jeu et les femmes au sourire provocant. Ses amours sont capricieuses et souvent sanglantes, mais il n'a pas l'abjection du souteneur parisien, car sa jalousie n'admet pas plus le partage que sa vanité. Ce caractère plein de contrastes reste poétique malgré tout; il existe encore aujourd'hui, et a été étudié avec beaucoup de talent par M. Palacio Valdès, dans son roman Los majos de Côdiz. La maja, qui « descendrait au tombeau avec un tambour de basque et une guitare à la main », est l'incarnation féminine du même type.

Le sainete des Souliers., 'çonv ne citer que celui-là, nous renseigne très plaisamment sur ces mœurs. Manolo, un verre dans une main et un beignet dans l'autre, se lient debout à la porte d'un cabaret quand vient à passer la séduisante Mariana. A Cadix, les garçons ont la langue affilée et les filles ne sont pas lentes à la riposte. Après quelques réparties, Mariana consent à mordre dans le beignet et à tremper ses jolies lèvres dans le verre. Rendez-vous est pris pour le soir même dans une salle de bal. Mais l'infortuné Manolo s'aperçoit à l'instant même du triste état de ses souliers, dont les bouts bâillent a comme des gueules de crapauds ». Il court chez un sien camarade et le supplie de lui prêter ses chaussures de rechange. L'ami a bonne envie de refuser; toutefois il se laisse convaincre à condition que Manolo ne se livrera pas à des entrechats trop extravagants. Voici enfin notre amoureux au bal; il retrouve Mariana, et la danse de commencer. Mais l'ami survient à son tour, redoutant quelque désastre. Il ne quitte plus le couple, et, à la moindre gambade, se livre aux plus violentes protestations. Enfin, sur un battu qui soulève l'enthousiasme général, il se jelte sur Manolo, lui arrache ses souliers et le laisse les pieds nus. Par bonheur Mariana s'est éprise de son cavalier ; elle lui achètera une paire de chaussures et lui déclare qu'à l'avenir il ne manquera plus de rien.

Juan del Gastillo, on le sent très bien, est plein d'indulgence pour ces sortes d'aventures. Il garde sa verve satirique pour en accabler les gens du monde qui, par une singulière aberration, veulent singer les manières, le langage et les vêtements de ces bellâtres de la rue. C'est un genre que se donnaient, que se donnent encore en Espagne, certains fils de famille des mieux nés. Les sainetes ne tarissent pas sur h'urs ridicules quelquefois coupables. L'un fait venir à grands frais de

Séville un professeur d'argot. Un autre, dont la sœur partage la sotte manie, vit avec elle en compagnie de toreros et de vauriens. Dans Le maître de gueuserie, D. Juan applique si bien les principes qu'il a reçus d'un gitano, qu'il se trouve mêlé à une querelle et serait jeté au cachot sans l'intervention de son père. Le marquis des Gentilshommes éconduits a.ime une fille du peuple o dont le corps est aussi fin qu'une figue. Sa taille tiendrait entre le pouce et l'index. Ses cheveux noirs semblent passés au vernis. Ses deux prunelles scintillent comme si elles sortaient des mines de vif-argent, et, lorsqu'elle passe dans la rue, sur le coup de midi, elle roule sur ses hanches comme les vaisseaux de la baie. »

Si une partie de la société gaditane prenait ainsi plaisir à s'encanailler, une autre se piquait au contraire de la préciosité la plus saugrenue. C'étaient les petits-maîtres et les belles mijaurées. Pour ceuxlà l'existence se passait à de pitoyables fadaises. Une femme, aussitôt mariée, devait faire choix d'un corlejo, sigisbée ou cavalier servant. Le mari, dès ce moment, n'était plus que toléré, et devait apporter tous ses soins à passer inaperçu. Une société d'écervelés et de coquettes s'installait en son logis, grugeant son bien, se divertissant à ses dépens. Madame entrait-elle dans un salon? C'était au bras de son cortejo; donner le bras à son mari eût été de la dernière inconvenance. Le sigisbée était admis de droit au petit lever de la belle, tandis que Monsieur grattait vainement à la porte sans pouvoir se la faire ouvrir. Castillo suppose qu'un code burlesque réglemente ces relations dont les moindres circonstances ont été prévues : « Le mari qui ne se retirera pas à l'injonction de sa femme et aura l'audace de vouloir écouter ce qu'on lui murmure à l'oreille, sera banni pour trois jours de la table et du salon. Lorsqu'entrera dans un salon le sigisbée d'une dame, ceux qui causent avec elle sont tenus de lui céder la place, pour qu'il puisse l'entretenir en secret. Don Cosme étant entré sans frapper dans l'appartement de sa femme, les sigisbées présents se constituèrent en conseil de guerre, et il fut condamné à coucher quarante nuits durant dans l'oflice. Lorsque deux, trois sigisbées, ou davantage, donneront l'assaut à une dame, le mari, s'il assiste à l'affaire, veillera sur les bagages, le plus loin possible du champ de bataille. » Cette mode ridicule fait tellement rage à Cadix que, dans El cortejo sicstiticto, on voit D. Pedro uniquement occupé à remplacer les cavaliers servants retenus loin de leur dame. Il court comme un fou de maison en maison, affairé, consultant sa liste, accordant un quart d'heure à celle-ci, cinq minutes seulement à cette autre, tendant ici un flacon de sels, ramassant là-bas un éventail tombé sur le tapis, ou môme prodiguant au petit chien « Les soins mérités » de l'estampe de Lawreince.

L'amour intéressé d'un tuteur pour sa pupille forme l'argument de l)lusieurs sainetes de Castillo. Un des meilleurs en ce genre est celui ([ui a pour titre La bastonnade désirée. Un jeune homme charge son

valet d'un message pour sa maîtresse. Mais, comme le tuteur de cette dernière est d'un caractère soupçonneux et emporté, notre amoureux promet au messager une piécette pour chaque coup qu'il recevra. Le vieillard, hélas! se trouve ce jour-là de l'humeur la plus endurante, et c'est à grand'peine que le malheureux Frontin peut lui arracher une dizaine de coups de bâton.

Quelque généraux que soient les travers et les ridicules mis en scène par Gastillo, on ne saurait douter qu'il emprunta bien des traits à des modèles qu'il avait sous les yeux. Certains de ses compatriotes se reconnurent sur le théâtre, et c'est certainement pour calmer leur susceptibilité qu'il écrivit Les hommes de lettres. Divers personnages, se croyant diffamés par une comédie nouvelle, veulent traduire l'auteur en justice. Mais le juge se refuse à poursuivre, alléguant qu'il a vu la pièce en question et qu'il n'y a rien trouvé de répréhensible. Le poète a présenté sa propre défense en ces termes : « Ma comédie, messieurs, n'outrage personne. L'extravagance et le vice se glissent dans les sociétés les mieux organisées et corrompent les mœurs d'un Etat. C'est alors que la satire brandit son dard inexorable, sans viser un objet déterminé. Celui qui se sent blessé ne doit pas accuser le bras qui a porté le coup, mais seulement ses propres erreurs. Qu'il recouvre son bon sens, qu'il cherche à s'amender, et qu'il garde le silence. » Ces paroles peuvent servir de commentaire à toute l'œuvre de Juan del Castillo.

Nous avons dit plus haut qu'il mourut en 1800, ayant survécu six ans à son illustre rival Ramon de la Cruz. On peut donc considérer Juan del Castillo comme le dernier poète de talent qui ait écrit des sainetes en Espagne. C'est à ce titre qu'il nous a paru mériter un souvenir.

Léo R0U.\NET.

University of Toronto

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