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Les Saint-Aubin

E. DENTU, PALAIS-ROYAL, GALERIE D ORLEANS Droits de uaduéiion & de reproduûicn referves.

pjp N France rien ne réufîit comme l'ennui. Charmez la France, amufez-la avec la légèreté, la grâce, la gaieté, l elprit; que votre œuvre foit un fourire de la vie contemporaine, la chanfon de votre âme 6c de l'âme de votre temps; vous, peintre, tracez, d'un crayon qui fe joue, la comédie d'un peuple; dites, Chardin ou Wattcau, l'idéal familier ou poétique de votre fiècle; vous n'entrerez pas dans cette gloire folennelle : ^*^3/} laconfidération de la poftérité. Singulière patrie que la nôtre ! ingrate feulement pour les enfants de l'on génie ! Et voilà, fans plus de phrafes, pourquoi les Saint-Aubin font li bien morts & lî bien enterrés.

Il eft de ces familles qui vivent d une induftric fi rapprochée de l'art, qu un beau jour les enfants ou les petits-enfants fautent à pieds joints par-deffus l'induflrie paternelle, & patfent à l'art. lien fut ainfi des deux Saint-Aubin, Gabriel 6c Auguftin, qui,

nourris dans l'atelier de broderie de leur père Germain de Saint-Aubin, brodeur du Roi, s'échappèrent tout jeunes & coururent au deflîn. Et des quatorze enfants que le vieux père Germain avait eus de fa femme Catherine Humbert, y en eut-il encore deux d'appelés & de tentés : Louis-Michel de Saint-Aubin, qui devint un peintre fur porcelaine, & Charles-Germain de Saint-Aubin l'aîné, le deflînateur fur étoffes , qui fit les Tapillonneries humaines (i)

Gabriel-Jacques de Saint- Aubin était né à Paris en 1724. Il avait eu les leçons de Jeaurat, de Colin de Vermont, de Boucher. De bonne heure, il avait étudié d'après nature, à l'Académie royale de peinture, avec zèle, avec goût. Puis, vers 17^1, après plufieurs médailles de delfin obtenues, il avait concouru pour le grand prix de peinture. Il n'eut que le fécond prix. Murmurant, bleffé, Gabriel avait rompu avec l'Académie. L'Académie & l'académique, en un jour il planta tout là, fe fecoua, fit peau neuve, perdit l'ambition, refit fes dieux, & devint foudain le Gabriel de Saint-Aubin qu'il relia toute fa vie, un homme galant & droit, ayant fait un feu de joie des doctrines & des routines, des pratiques & des refpecls humains de l'art, replié fur lui-même, vivant fur Ion orgueil & fa confcience, mifanthrope, non, mais détaché du monde, & libéré des autres, penchant vers le peuple, & penché fur la rue.

Ainfi il vivait, il travaillait dans fon coin, hors la loi des coteries, hors la fphère des engouements, comme fait tout efprit qui a la foi, le courage, & le renoncement au fuccès préfent; jaloux feulement de fe fatisfaire & de s'applaudir, s'abandonnant à lui-même, ne réfiflant pas à fon âme, indulgent à fon génie, & fe laiffant aller à fa nature. Singulier homme ! fâchant tout par là-delfus, &, quoiqu'il eût gardé la naïveté de fon talent, homme de fcience qui eût pu en remontrer aux profelfeurs en chacune des parties de la peinture; à l'ombre pourtant, fans fortune, fans gloire, inconnu, s'il n'y avait eu pour le montrer au public, de loin en loin, pêle-mêle avec d'autres inconnus, une pauvre académie un peu mendiante, un peu errante : j'ai nommé 1 Académie de Saint-Luc.

C'était là une académie au goût de Saint-Aubin : académie irrégulière, fufpecle, avec des expofitions intermittentes, vivant entre la tolérance & la menace, déménageant des Auguftins à l'hôtel Jabach, recueillie par M. Voyer d'Argenfon à l'Arfenal dans la Cour du Grand-Maître, méprifée & pourtant haïe, tracalfée «5c pourfuivie par l'Académie royale. Mais il faut fi peu pour faire un mont Aventin ! Gabriel fortit donc de fon tonneau, & alla à l'Académie de Saint-Luc. De 17^1 à 1774, il ne manque à aucune

(1) Catalogue de tableaux, àejpns, ejlampes d'duguflin ie Saint-Aubin, par Regnanlt. Paris 1808.

de fes expofmons (i). Tout ce qu'il fait ou à peu près paiïe là, portraits par dizaines, efquifTes, payfages, compofitions, plafonds, tous les faciles enfants de fon pinceau & de fon crayon. Là feulement il fe publie, & appelle le jugement, & court après le bruit

(i) L'Explication des ouvrages de -peinture & de fculptuie de {Meffieurs de l'Académie de Saint-Luc mentionne, au nom de Pougin de Saint-Aubin :

En 1751 :

N" 109. Un grand tableau en paftel, rcpréfentant M. &. Mme Caprini &. leur fils, habillés en payfans étrangers qui voyagent.

N° 1 10. Cinquante portraits & celui de l'auteur, par lui-même.

En 1752:

N° 124. Le portrait de Mme d'E***, en gouvernante efpagnole dans la comédie du {Magnifique .

N" 1 2 5 . Le portrait de Mme de C***, en jardinière.

N" 126. Le portrait de Mme de W*** St. fon petit-fils.

N" 127. Le portrait de M. d'Aube, maître des requêtes.

N" 128. Le portrait de M. le maréchal de Balincourt.

N" 129. Le portrait de M. &t Mme ***, fous le même numéro.

N° 130. Le portrait de M. de B.

N" 1 3 1. Le portrait d'une jeune fille.

N° 152. Le portrait de M. l'abbé***.

N" 1 5 5 . Le portrait de M. le comte d'A. ■ N° 1 54. Le portrait de M. de B.

N° 1 3 5 . Le portrait de M. de R.

N° 156. Les enfants de Mme de Lanion, en Savoyards.

N° 1 3 7. Les enfants de Mme la marquife d'Efferteaux , même habillement. — Un nègre U une négreffe, fous le même numéro.

N" 158. Deux Pères capucins.

N" 139. Mme de***.

N" 140. La femme de l'auteur.

N" 141. Une cfquiffe du troifième acle de la comédie Arlequin & Scapm voleurs par amour.

N" 241 . Le portrait de M. de ***.

N" 242. Le portrait de Mme de ***.

N" j 52. Le portrait de S. Exc. Mme rambaffadrice de Hollande.

Le portrait d'un homme tenant des bouteilles U un pain. En I7S) :

N" 59. Le portrait de Mme de Saffenay.

N° 60. Le portrait de M. le comte de Lillebonne.

N° 6 1 . Le portrait de Mlle Fauconnet .

N° 62. Le portrait de M. l'abbé Tardif.

N°6j. Le portrait de M. le chevalier de Brcbant.

N" 64. Le portrait de M. Vaultier.

N° 6^ . Le portrait de Mlle de Chamevillr.

N° 66. Le portrait de Mme la comteffe de Mory.

N" 67. Le portrait de M. P.

N° 68. Le portrait de M. D. L. R.

N° 69. Le portrait de Mme D. L. R.

N° 70. Le portrait de M. D. L. S.

N° 7 1 . Le portrait de Mme la marquife de Beuvroi) mademoifelle fa fille, en Savoyardes.

N° 72. Le portrait de M. l'abbé Fontaine.

N° 73 . Le portrait de M. Mainhulle.

N° 74. Celui de Mlle d'Ambleville de Monconfeil, en fœurgrife.

N° 75. Le portrait de Mme de Vemiëre.

N° 76. Celui de Mlle de Guéant.

N° 77. Le portrait de Mme de ***.

N" 78. Le portrait de M. l'évèque de L.

N" 79. Celui de M. d'Hamccourt.

N" 80. Le portrait de l'auteur peint par lui-même, peignant fon fils.

N" 80 bis. Le portrait de Mme Garnotelle, 4t plufieurs autres tableaux fous le même numéro.

En 1756 :

(Il demeurait alors rue Saint-Germain-des-Prés.) N° 86. Douze portraits fous le même numéro.

En 1 762 :

N" 67. Le portrait de M. D. D. C. N° 68. Trois enfants de Mme la comtefle de *". N" 69. Le portrait de M. l'abbé Aubert. N° 70. Celui de Mme de Bois-Roger.

N" 7 1 . Mlle Dangeville, dans la comédie des Marurs du temps .

N° 72. Mlle Dubois, dans la tragédie à.'Al\ire. N° 7 j . Le portrait d'une femme âgée de 84 an». N° 74. Celui de l'auteur par lui-même.

En 1 764 :

N° 46. Plufieurs portraits fous le même numéro. En 1774.

Nu ^4. Le Triomphe de l'Amour fur tous les dieux, pl.<fond de 3 pieds de haut fur 4 de large.

N" 55. L'Ecole de Zeuxis. Ce vieillard efl fuppofe au milieu de fes élèves &i faifant une étude de guerrier pour un de fes tableaux ; c'eft pourquoi le modèle tient une épée. Zeuxis deffine fur une peau, le papier n'étant pa;. encore en ufage l'an du monde 3564. Hauteur : 1 pied 10 pouces; largeur : 1 pied 6 pouces.

N° $6. Effet du tremblement de terre de Lisbonne. Hauteur: 2 pieds 6 pouces; largeur : 2 pied*.

qu'il boude. Académicien de Saint-Luc, c'éfl couc le lot qu'il veuc; profeiTeur profe fiant, l'Académie de Saint-Luc aflemblée, c'eft ainfi qu'il a voulu fe préfenter à la poftérité dans le deffin à la pierre noire que pofiedait M. Paignon-Dijonval (i), précieufe feuille de papier perdue, qui aurait emporté avec elle le vifage du charmant peintre, fi un amateur, M. de Baudicour, n'avait eu la fortune de rencontrer cet autre portrait de Gabriel de Saint-Aubin que nous publions ici pour la première fois, — un portrait qui eft tout l'homme, & où fe lifent les triftefies, fes amertumes, <5c l'énergie de fa volonté.

Au fond, l'académicien de Saint-Luc avait pris fon parti du public. Il étudiait fans celfe, à fa façon, & comme pour lui. C'était en lui une rage de deffiner partout, toujours & tout au monde. Remuant <3c badaudant, églifes, amphithéâtres, promenades, cours publics, toute occafion & tout endroit de réunion, le défilé vivant & mêlé des hommes & des choies, faifaient fa joie & la proie. Crayon en main, il allait à toute heure & fans trêve; crayon en main, il était ici & là, & fur le pavé, en plein peuple &. en pleine rue, attrapant à la volée, fur le vrai & fur le vif, la proceffion des pafiants. Rencontré, coudoyé, il ne s'en fouciait, toujours croquant, démangé, polTédé, avec une main à laquelle tout était bon pour fixer en une féconde une fcène, un profil, un effet, un groupe, un rien, un tableau ! Son frère Auguftin avait gardé de lui des catalogues de ventes d'objets d'art tout chargés de croquis courant entre les adjudications, marchant fur les numéros de vente, enjambant de page en page (2). Si animé en cette manie d'étude toujours croiflante, fi débordant, ce Gabriel, en tout ce qu'il exécutait, imaginait ou faififiait, qu'il fe répandait à côté, griffonnait les marges, éclabouiïait fon deffin de pattes de mouches, d'écritures, de mots, de dates, d'indications, d'adreffes,de repères de fa vie, de toutes fortes de notules <Sc de babillages, marquant le jour & l'heure où il a deffiné un coin du petit Tivoli de M. Boutin, « le Ier octobre 1774, à dix heures du matin; » traçant au-delTous d'une vue de l'expérience du bateau infubmerfible de M. de Bonnière le vers « Le véritable honneur eft d'être utile aux hommes, » & fur tous les côtés d'un petit projet de maufolée pour Carie Vanloo, deffiné le jour de fa mort.

N° 57. Un fujet des Cornes de La Fontaine. Hauteur: 1 [lied 3 pouces; largeur: i pied.

N" 58. Fête de village &• pendant. Hauteur : 2 pieds; largeur: 2 pieds 8 pouces.

N° 59. L'zAmour maternel & filial, repréfenté par une Tcmme allaitant fon enfant. Hauteur : 1 pied 4 pouces ; largeur : 1 pied 2 pouces.

N" 60. Une jeune Darne faifant reciter la leçon à un petit garçon. Hauteur : 12 pouces fur 9 de large.

N" 61. Plufieurs tableaux fous le même numéro.

(i)CabinctdeM .Paignon-Dijonval,parM. Benard; Paris 1810. Outre le deffin dont nous venons de parler, M. Paignon-Dijonval pofiedait de Gabriel de Saint -Aubin : Le Poète content & le Poète mécontent, deux deffinsà la plume.

lavés d'aquarelle; — 'Promenade dam Paris de la figure 1 olojfale en ofier du Suijfe de la rue aux Ours, croquis à la plume lavé debiftre ; — Statue de Louis XV élevée a Reims . en 1760; — "Difiribution du vin au peuple de Paris, en 1779; deuxdeflïns à la plume lavés de biftre; — Deux Vues de l'incendie de l'Hotel-Dieu, à la gouache ; — Une Femme ejfayant des chapeaux, devant une glace au-deflus de laquelle eft la Folie ; un jeune homme la regarde avecune lorgnette ; au bas eft écrit : La Folie invente les chapeaux; — l'ue de l'eglife Saint-Antoine, en 1-74, aquarelle; — Figure académique d'homme debout, deffin au crayon noir &. blanc fur papier gris.

(2) Catalogue d'Auguftin de Snint-Aul

faifant grimper les vers & les regrets rimes (1)5 parlant, pour ainfi dire, tout autour de l'on deffin, comme s'il défirait nouer & s'entretenir avec les futurs collecteurs & les futurs amis de fes caprices. Si bien à cela & tout entier, qu'à la fin il n'avait plus de l'ouci de lui-même, roulait vers le cynifme, s'habillait & le laiffait vivre à l'aventure, — & qu'il mourut, pour avoir oublié de fe foigner (2).

Qu'eût fait cependant Rome de Gabriel, s'il eût eu le grand prix ? Un peintre d'hilloire. L'Académie fit bien en le lailTant à Paris. Paris ! c'eft le maître & le génie de Gabriel. Son frère Augufhn prend Paris par le beau, par le haut, par le coquet, par le galant; lui le prend par le bas, par le gras, par le naturel & le populaire. Il fera fon œuvre avec les joies de la canaille & les fêtes polilTonnantes , fa place entre le peintre Oftade &. l'hiftoricn Caylus. Il nous donnera toutes les lielfes, & toutes les récréations, & tous « les jours de gaudriole » de la bonne ville : le dimanche, & la guinguette avec fes cabinets de verdure, & les danfées vigoureufes, & le bruit des petits pieds des mamfellcs Godiches fur le fable du jardin, & les beaux airs des foldats des petits corps, & la chanfon des violons qui répondent aux violons de la veuve Trophée à l entrée du Cours, & delà Glacière à Chaillot, & de madame Liard au Roule. Puis c'eft le Pont-Neuf & fes charlatans dans une odeur de beignets, fes revendeufes & leur train, fes racoleurs & leurs plumets, & les giroflées à cinq feuilles claquantes comme un fouet, & les dévoilements des dix-fept péchés mortels! Divcrtiffements, réjouiffances, bals de plain-pied avecla rue, & diftributions de vin au peuple de Paris! Avalanches de pains de Gonclîc. brioches, aloyaux, gigots ! Et les farces pompeufes ! Et le relie des Fêtes des fous, cette procelfion du rire, la promenade de la figure cololTale du Suiffe de la rue aux Ours! Et les parades en plein vent, ébahiffement de Paris affairé qui s'arrête ! Et les amufements de Paris, aux fêtes de Saint-Cloud pleines de mufiques ! Et le carnaval, ce règne du peuple ! Et le bœuf gras avec fes hérauts à cheval, fon cortège de Turcs à foleil dans le dos, & fon Amour qui était alors un petit roi couronné, portant en fautoir le cordon de Saint-Louis ! Et ce revenez-y du carnaval, la foire de Befons, traînant fur la route en triomphe le régiment de la calotte, & chevaux à plumets, & pyramides de pierrots, & chars débordant de mafques & de lazzis fur l'air : 0 réguingué 0 Ion Lin la — tous les bonheurs de cet enfant : le peuple, c'cfl le domaine de Gabriel.

Les deffins de Gabriel étaient l'homme. Ils n étaient que feu, ils n étaient que mouvement. Ils vivaient, ils remuaient. Delfous balayés d'une fanguine lavée à grande eau, ombres & pénombres chauffées d'une couche de biftre, place nette au foleil, — une plume franche courait ce galopait le papier, pochant d'encre les noirs, travaillant les reffauts; une plume, fille folle de la plume de La Belle, écrafée là, & tout aulîitot retournée, fur le dos, & d'un trait fin accentuant le gcfle d'une lîlhouette, le jeu d'une

(1) Dc(ïins <le Gabriel de Saint-Aubin , polT^uY'S par i (a) J^ouvelles de la république du lettre* tt de< Jrt>. nous. I par M. île La Blancherie, 178), n* XXVII.

figure (i). Ils allaient, ces deffins, jufqu'au fouillis, jufqu au gribouillis, étincelants toujours, charmants de cette impudence qui n'appartient qu'aux maîtres. Quelquefois, de l'eau fale de toutes les couleurs de fa boite d'aquarelle, Gabriel jette la marbrure fur te croquis tout chaud de crayon; fon pinceau s'épate & fe trémouffe en taches rouges, bleues, jaunes, furieufement, fans fe donner le temps de reprendre de l'eau ; ne craignez rien : laiffez faire au hafard, Gabriel eft derrière ; quelques coups de plume, — & de ce chaos gâché fortira la lumière & l'animation d'une foule immenfe en tumulte dans (u pouces de papier. Quelquefois ce font des folos de plume, fantaifies à toute bride, défis de l adreffc, fe jouant de tout. Le plus fouvent, une expéditive mine de plomb, noire & tendre, lui fuffit. Eftompée fous fon doigt, elle deffine fon fujet doucement. Alors, d'un trait il le reprend & le faifit, d'un trait anatomique & fur de lui; & s'il arrive qu'il ait choifi le vélin pour ufer de ce procédé, rien n'efl comparable à l'attrait de ce deflîn enfermé & flottant dans fa ligne, hors du nuage, & dans le nuage encore.

Ce deffinateur-là était né pour l'eau-forte. L'eau-forte eft une oeuvre du démon. Le pnme-faut, le premier coup, la vivacité, le diable au corps de la verve & de la main, il faut avoir toutes ces grâces, être plein du dieu. Gabriel était l'homme de ce procédé libre, courant, volant, plein d'imprévu, de bonnes fortunes, fouriant & capricieux, aimant la violence quand elle a l'efprit, «5c l'audace quand elle a le goût. Il fe jeta au cuivre, &, fans fe perdre aux tâtonnements, alla droit à l'effet, aux oppofitions d'ombres, à la maffe des groupes. Bientôt il s'efl trouvé une pointe à lui, allante & venante, brouillée parfois, mais retrouvant toujours, infolente prefque de furia & de bravoure ; & il va alors en avant, égratignant & comme griffant le cuivre, pouffant jufqu'aux ombres de Rembrandt, jufqu'à ces ombres qu'il attrape d'une fi fière façon dans certains deffins au biftre, habile à lutiner fes clairs-obfcurs à coup d'aiguille, à piquer fa compofition de réveillons, à la mordre de coups de foleil. Qu'il promène les mafques fur les chemins, ou qu'il faffe monter à des jupes de femmes l'efcalier du Salon du Louvre, ou qu'il groupe les nouvelliftes dans un café, c'efl toujours même rayon, même tapage, même badinage, même pétillement, même fignature de Gabriel de Saint-Aubin à tous les coins de la planche : petites œuvres d'aventure, faites de rien, en fe jouant, qui fuffîfent à fa gloire.

Une fois feulement, pointe en main, Gabriel a rencontré le beau monde, le monde de fon frère Augufhn. C'était aux Tuileries, fur des chaifes. En rentrant, il a mis deux petites bandes de cuivre au bout l'une de l'autre ; l'aiguille a roulé quelques heures de ci de là. Et voilà, fur les maffifs d'arbres fabrés à grands coups, tout ce monde, haut comme l'ongle, vivant, remuant, comme frappé dans un coin de Lilliput, le train & la vie d'une promenade vue par le petit bout de la lorgnette. Et comment? l'on ne fait :

(i) Nous citerons comme exemple de ce faire une i flrucYion des pavillons du Pont, acquife par nous à !a vente grande Vue du Vent-J^euf. en 1775, année de la con- ' Sylveftre.

quelques milliers de rayures & d'éraflures ont fuffi à Gabriel pour montrer fur un fi petit théâtre le Speélacle des Tuileries.

Auguftin de Saint-Aubin était né le 3 janvier 1736; 6c voici ion coup d'eflai à feize ans : une petite planche fleurie d'Amours qui heurtent les cymbales, voltigent fur les bafles, font bégayer les flûtes, fe courbent fur les mandolines, fecouent les tambourins ; concert charmant & de la plus amufante rocaille, qui eft la carte d'entrée du Concert bourgeois de la rue Saint-oAntoine . On avait de ces recherches en ces années de grâce. Auguftin était à bonne école , à l'école de fon frère Gabriel, qui le faifait deflîner, & deflîner, &, crayonnant fans repos, le tenait crayon en main, le renvoyant de temps en temps cependant aux leçons de Rubens & des vieilles eftampes. Gabriel penfait qu'il fallait tourner Auguftin vers la gravure férieufe, la gravure d'hiltoire; & Auguftin penfait comme Gabriel. Ce fut fans doute dans cette idée qu'il entra chez Feflard ; & je lis au bas d'un petit Chrift en croix, petite image de dévotion à la Pompadour, je lis, de la main d'Auguftin : f ai fait cette drogue la première femaine que je fuis entré chei Etienne Feffard, en 17^ (1). Et bien vite, le jeune homme s'échappe vers fon temps, & fe retourne vers les billets de fes plaifirs & les jolies annonces de fes induftries. Sa récréation eft là, & fa veine heureufe, & fon école buiflonnière, lorfqu il tourne le dos aux froids dcflins des antiquités de M. de Caylus. Lui aufli, il fera un ornemanifte de ces riens honorés & parés par l'art, qui fe prête à tout fans defcendre. Il sèmera les fleurs & les carefles de F image fur ces mille cartes éphémères & volantes : adrefles de marchands, programmes de fête, entrées, entourages de lettres de mariage, bouts de papier voués au pafle-pafle, <5c que cependant nos pères voulaient enguirlandés du caprice des plus illuftres & des plus habiles. Belle mode ! qui mourut dignement : avec Prudhon !

Les grands maîtres de ces petites chofes, c'étaient Moreau, & Cochin, & Choflart, le premier de tous; Choflart, l'encadreur merveilleux qui avec les fuites, les retours & les torfades d'un bouquet de rofes dénoué autour d'un cadre Louis XVI, était toujours neuf & admirable; Choflart, l'annonceur des uns & des autres, de 1 orfèvre Vallayer, du marchand graveur Aubcrt à l'enfeigne du Papillon, du libraire Prault au quai des Auguftins, de l'horloger Danthiau, du brodeur ordinaire du Roi Balzac; l'annonceur de lui-même &dc fon talent dans fes deux adrefles, l'une rue des Francs-Bourgeois, entre une porte cochere & un pàtijfier, l'autre rue des Cordeliers, celle-ci dans un (1 joli nœud

(1) OEuvre d'Auguftin de Saint-Aubin, annote St légué par lui à la Bibliothèque Impériale, cabine) des Wlampe^

de rubans & une fi aimable guirlande de rofes feuillues & ouvertes comme des rofes trémières. Il était encore, Choffart, l'annonceur de Remy, le marchand de ratine au Vafed'or. Caflaigne, apothicaire du Roi, lui commandait, pour la couverte de Tes fioles, bouteilles, boîtes, flacons, pots, la gravure de feize modèles différents qui devaient boucher de leur charmante fantaifie tous les produits de cet apothicaire artifte ; ce Fougeron, un apothicaire d Orléans, imitait 1 apothicaire de Paris. Lui-même, Tronchin, demandait à Choffart fa carte de vifite & féeuffon de fes armoiries : — le docleur n'était-il pas noble de Parme & de Plaifance ? — écuflon entouré de lauriers, de lampes à téte de coq, & de plumes toutes taillées pour les ordonnances charlatanefques. Paupe, marchand, au Cordon-Bleu, tenant magafin de cordons bleus & rouges, lui faifait jeter un cordon du Saint-Efprit en fautoir fur fon adreffe. Tout voulait être orné & îlluftré par Choffart. Tout voulait s'annoncer par le plaifir des yeux, & le répugnant même, & jufqu'au ^Çouvel exutoire ou pommade épifpajliquefans caniharides. Mademoifelle W erneau, qui vendait la véritable cire d'Efpagne, priait Choffart d'attacher le médaillon de Louis XV très chrétien au-delTusde l'annonce de fes produits. Les jolis bons de piaftres au porteur de la Compagnie des Indes ! la jolie mêlée de rocaille 6c de fleurs ! le joli cloutis de fleurs de lis des cadres! & les jolies cornes d'abondance d'où dégringolent les pièces d'or ! fi je n'aime mieux cet élégant rinceau qui rondit autour d une invitation de bal prenant pied dans une marotte & un mafque :

2a/ Tour lunJj, zA 6 h" , Les Dames fans Ta nier.

Moreau delfinaitradreflede Chamot, marchand tailleur, rue delà Harpe. Les Amours qui allumaient des torches pour la fête de l'ambafladeur de France étaient du peintre du {Monument du cojîume. De Moreau était l'adreffe de Fagard, l'horloger de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés. Le nom de De La Ville, entrepreneur de bâtiments, était jeté par Moreau fur les échafaudages du Garde-Meuble, entre les lourds camions & les mufeuleux limoufins. Et de cette fociété académique des Fnfants d'Apollon tenue à l'hôte] Lubert, qui lui dut le portrait d'une partie de fes membres, Moreau traçait radreflTc fous une tête d'Apollon rayonnante.

Le premier deffin que gravait Cochin fils, d'après lui-même, était l'enfeigne de Stras, le fameux bijoutier qui « peint toutes fortes de Pierres très avantageufement égales à celles d'Orient; » une enfeigne où une petite Vénus du Parmefan dans le cortège des

Tritons foulait le corail & les bijoux. C'était encore l'enfeigne de Roberdeau, orfèvre de Bordeaux; & les deux fois que le Dauphin fe mariait, monfeigneur le Dauphin chargeait Cochin du billet du bal paré qui était donné à Verfailles ; Se pour les divertiffements donnés au Roi par madame la marquife de Pompadour fur le théâtre des petits appartements, Cochin était choifi pour deffiner la parade de trois pouces que jouaient Ifabelle, Léandre, Pierrot : la carte d'entrée des petits appartements. — Gravelot deffinait La marque des livres de M. Thiroux d'Arconville, préfident au Parlement ; Eifen, dans les Amours, les bouiïoles, les fphères, les aflrolabes, laifTait tomber l'adreffe de M. Magny, ingénieur pour l'horlogerie. Et Gabriel de Saint-Aubin, lui auffi, amufait fa pointe autour de l'adreffe de Perier, marchand quincaillier.

Augufhn de Saint-Aubin fe mit de la bande, & y prit tout de fuite fon rang, en bonne place. Il traçait pour Slodtz, deffinateur des menus plaifirs du Roi, l'aimable encadrement du répertoire dramatique de la cour pendant les féjours de Fontainebleau, fous un Louis XV rayonnant & fous la légende : cAfpicit & fulgenr. Son burin faifait courir l'ornement autour du journal de mufique de M. Lagarde, maître de mufique en furvivance des enfants du Roi. Il croquait les palmiers de l'adreffe d un apothicaire de Rennes. Le libraire Quillau, de la rue Chriftine, lui devait l'adrefle de fa boutique ; le duc de La Rochefoucault, l'eflampille armoriée de fes livres, à côté de laquelle — Saint- Aubin aimait les livres — le crayon de 1 artifle bibliophile crayonnait une bandcrolle portée par un volant Amour, & les mots : Ex UbriscAug. de Saint- cAubin. Déjà Feffard ne mettait plus guère que pour la forme, fur ces badineries d'une main déjà lavante, un impertinent direxit. Auguftin était maître à ce point de fon art qu'au bas d une vignette qu'il gravait pour le chapitre de la Peinture de Pline l'Ancien, il pouvait écrire : Cette planche a été commencée & faite dans un jour. Son luccès était complet, Il complet, que le duc de Chevrcufe, ne fâchant comment décorer les petits tiroirs d un cabinet d'hiftoire naturelle, lui commandait quatre frifes pour les coller fur les tiroirs de fon bienheureux meuble.

Dans un cadre un rien plus large, que de menue imagination en tous ces frontifpiccs qui font prefque des volumes précieux de tant de méchants catalogues de vente ! Auguflin cfr. le vigncttiflc par excellence des collections à vendre : tableaux, bronzes, gravures, porcelaines, & les quatre règnes de l'hiftoire naturelle. Et quelle pointe alîèmblerait comme la fienne, dans une galerie d'Apollon, tout ce petit monde de curiolets. hommes & femmes, s'empreffant vers le beau & le rare, chapeau bas, l'admiration & la curiofité béantes ?

Dès lors, Auguflin était mûr pour fon oeuvre , pour fauver, par l image, tout cela d'un peuple qui meurt avec lui : la vie ; tout cela d'un fiècle qui échappe à l hilloirc : les mœurs. Tailleurs de plume, enfileurs de phrafes, jolis romanciers, brochuriers 6c fottifiers, vous avez immortalifé, moins que lui, l'homme & la femme du XVIIIe fiècle. Dans cette petite planche, ïlndifcrétion vengée, n'eft-ce pas le chitTonnagc, le parfila^e

6c le triponnage féminin du temps.- Et ce concerto de trois violons, n eft-ce point la Jeunefle, ôc l'Efpérance toute rofe d'alors, — la JeunefTe, laborieufeôc chantante, enfant gâtée de la misère ôc de la vocation, dont les pauvres dieux lares creux, mais heureux, ion nent gaiement de cette gaie mufîque italienne ? Je touche là le grenier d'art où Wille ôc Diderot difputaient des procédés ôc des fyftèmes. Ou plutôt non : je veux y voir la chambre d Auguflin, ôc j'ai pour moi le talent d'Auguflin, 6c tous les violons qui passèrent à fa vente, 6c fon violon de Crémone ! Le Palais Marchand, almanachs, guides, defcriptions, me le montreront-ils mieux que cette enfeigne irritante : une marchande de dentelles, jetée fur le pas de fa porte, haut tablier à braflîère, coiffure baffe, les beaux bras nus croifés fur la poitrine, en la pofe amoureufe à la fois 6c modefte d une madame Michonin qui fe réfigne ? Et où donc un homme pareil pour d'un tour de pointe faifir le caractère, 5c, d'un rien, montrer en pied 6c jufquau fond le militaire, le financier, le feigneur, — ôc toutes les marionnettes?

Et touche-t-il au crayon, touchc-t-il au lavis, — le voilà peintre. Car Saint-Aubin, en dépit de les douze cents pièces gravées, eft avant tout un peintre du paflel 6c de

I aquarelle. C'efl un colorifte léger 6c tendre, un talent d'eftompe 6c de carefle, dont les idées jouent dans une eau à peine rofée, dont la lumière eft vapeur, ôc la chair, tranfparence. C'efl: le peintre de la femme, fon portraitifte difcret 6c coquet, le poète de fon demi-jour 6c du reflet de fon âme. Un fouffle de paflel, un nuage d'aquarelle, c'efl celle-ci, c'efl celle-là, 6c toute la foule de celles qui ont brigué d'être peintes par lui : grandes dames, bo'urgeoifes du haut monde, actrices, impures, vivantes encore aujourd'hui dans la fleur 6c le printemps de leur teint, dans le doux rayonnement de leur charme. Nul des contemporains, que je fâche, ne s'efl approché comme ce Saint-Aubin de la transfiguration de la femme parla phyfionomie. Nul n'a peint comme lui la femme du XVIIIe fiècle dans le furnaturel de fa grâce. Nul ne l'a faifie comme lui, dans le ciel du frivole, dans la fubtilité de fon expreflion, dans le raffinement de fon attitude morale, dans fa fpiritualité, dans fa lingerie, dans fon papillotage ailé... Mais il faut laifler la parole à de pareilles chofes. Il les faudrait, pour toute louange, réunis 6c montrés au public, ces portraits de Saint-Aubin. Il faudrait laifler la plume ici, 6c mener le lecteur à ces huit ou dix portraits de femmes acquis par M. de Janzé à la vente de Renouard, 6c à quelques autres defîîns, éparpillés, jetés aux quatre vents des collections particulières, — 6c que notre mufée du Louvre dédaignera bien cinquante ans encore.

Après avoir tenté une petite publication de 6 petites planches deiîinées 6c fans nul doute gravées par lui : lo4bbé blondin, laTrovençale, Colin, Hlaife, la Fruitière, Collette, petites planches rariflîmes 6c qu'il n'a pas admifes dans fon œuvre pofledé parla Bibliothèque, Auguflin de Saint- Aubin entre en 17^9 en bonne connaiflànce avec le public .

II lance de l'hôtel de Cluny, fon logis, une férié de fix deflîns gravés par Duclos : C e I ici les differens jeux des petits polijfons de Taris. Voulez-vous voir le Sabot , la Folfette, la Toupie, le Coupe-tête ôc la Sortie de l v école, ôc l'enfance culottée court, entricornée, pou-

* II drée, & la queue fautillante entre les épaules ? Oh ! les gentilles miniatures d hommes , dont tout le défaut eft dêtre un peu trop des Amours de fleuron 6c de cul-de-lampe ! L'année fuivante, le fuccès pouffant Saint-Aubin, autre férié : zMes gens ou les commiffwnnaires ultramontains ; fix planches, lïx effigies de ces bien portants Savoyards, aux belles dents blanches qu'achetaient un louis pièce les dames delà cour (i); 6c pour fermer la proceffion, le vielleur du Pont-Neuf, une célébrité de 1760. Mais là encore, le crayon de Saint-Aubin eft mal à l'ailé. Il manque de ce parti pris, de ce contour mu (clé, de ce trait carré, de cette figuration reffentie, de ce deffin fort, le lot des Bouchardon. Il eft, pour les Cris de Taris, bien trop familier avec les coquetteries 6c les amabilités du monde paré ; 6c tant pis pour les beautés drues du peuple ! fardiers 6c montreurs de marmottes, il les débarbouille, il les idéalife, il les déguife en commiffionn a ires du pays du Tendre.

Ce fécond eflai éclaira Saint-Aubin. Il reconnut que, s'il voulait toucher à la rue, il fallait en prendre le haut pavé, le côté ariftocratique 6c pimpant. Ce n'était pas à la Halle qu'il lui fallait aller, mais aux boulevards, à ce panorama de la femme, de la mode, du plaifir, à ce triomphe ambulant de tous les dieux de Paris, pour lequel Paris défertait, comme trop bourgcoife, la promenade des Tuileries. Et que d'applaudiffements quand Saint-Aubin fe fixe là! quand il public la Tromenade des Tympans de Taris, 6c les Tortraits à la mode ! Comme elles vivent, ces deux revues du boulevard, du Temple à la porte Saint-Antoine! C'eft le grand jour, un jeudi, je le panerais rien qu'à voir les carroiïes à glaces fur les côtés, baiffées 6c relevées à chaque minute fur un falut, ôc les équipages vernifîes, garnis de velours, de franges, de crépines, de graines d'épinard, 6c flanqués de grands efeogriffes, pris à la taille. Le défilé ne cette : diligences où Vénus Aphrodite eft peinte entourée d'Amours, d'une malice ! 6c les allemandes, 6c les fabots, 6c les dormeufes, 6c les vis-à-vis, 6c les parejj'eufes, 6c les diables, 6c les culs-de-finges, 6c les leftes cabriolets! C'eft un étourdiffement 5 6c quel bruit! <!c que de bruits, le long des allées carillonnantes, chantantes, fonnantes des parades, des cris de l'aboyeur des figures de cire; 6c mille brouhahas, 6c les oh! 6c les ah! des nez en l'air, 6c le grommellement bourdonnant des buveurs (2), 6c le lifticment fêduâeur des bouquetières 6c des petites marchandes de nougat, 6c l'écorchante harmonie des viclleufcs montagnardes, 6c les appels grinçants des joueurs de gobelets, 6c le clic-clac des fouets, 6c les trompettes, 6c les tambours... C'eft le monde d'Auguftin de Saint- Aubin, le royaume des pompons 6c des fanfioles de la toilette, le monde pour lequel s'ajuftent les franges, fe lofangent les galons, fe bouillonnent les feftons, le contournent les olives, s'entrelacent les brandebourgs; le monde des poufs, de la gaze, des habits ponceau tendre ; mieux que tout cela, les affilés en pleine rue des adorables 6c

(1) Lettre de M. \iphael, peintre de l'Académie de Saint-Luc, à M . Jérôme, râpeur de ubac, 1 769.

(a) Déclaration de la mode portant règlement pour let promenade^ du boulevard.

des femmes du bon ton. Et partez, repartez, boucles de fouliers en lacs d'amour, bas couleur de chair, militaires aux mouftaches papillotées, chenillettes, habits du matin 6c du foir, vefpérales, cafardins, turquoifes ; partez, nœuds d'épée 6c bourfes à la maréchale, 6c broderies fi délicates aux bafques « qu'elles font à peine perceptibles pour les yeux d une taupe ; » vertes garnies de blonde, cavaliers à plumet blanc, lorgneries à bout touchant & jufque fous le fichu, financiers au petit doigt garni d'un rubis étincelant, frilures en ailes de pigeon poudrées jufqu'aux épaules, hommes à bonnes fortunes a jouant de la boîte d'or à portrait, » petits-maîtres à talons rouges, baignés d'eau de Chypre, armés de tous les colifichets delà Frefnaye, abbés... Regardez celui-ci : il vient de fauter d'un diable qu'il conduifait lui-même, ôc du milieu de la chauffée, en rabat de gaze, en manteau de foie, il eftlà, l'apôtre à la blonde chevelure, le délicat mangeur de petits pieds, tout entier à jouer une parade avec cette dame qui parte en Ion char peint 6c doré. Et pendant que cette petite vendeufe de fleurs, haurtee fur fes talons, fait payer à un amoureux fix francs le bouquet qu'elle vend douze fous aux dames, dans ce coin penchez-vous : entre ces deux aimables, c'efl une invitation à venir chalfer les vapeurs du Champagne du matin avec le ratafia de Neuilly.

Mais furtout voyez ce monde du boulevard, dans la Tromenade des "Remparts, attable aux tables en plein air du café Gauflin, le café en vogue, renommé pour fon punch 6c fon orcheflre. Le café, le voilà, à droite, avec fon grand vitrage, fur lequel courent des plantes grimpantes, fon porche, abri des buveurs, enguirlandé de lanternes en barillet, 6c fes armes parlantes : une rofe. Buveurs 6c buveufes s'étalent fur les chaifes, 6c fe penchent, 6c fe renverfent, attrapant, dans l'abandon de leurs pôles, toutes les mines de leur temps, occupés de toutes les chofes de la jeunerte, 6c de toutes les atfaires de l'infouciance, tuant le temps fans lui en vouloir, 6c laiflant leur fourire 6c leur cœur aller. . . Qui écoute, qui entend la mufique des petites vielleufes, coiffées d une marmotte, 6c la vielle attachée par ce large ruban bleu où Mercier fe plaît à voir le cordon d'une majefté déchue ? Au-devant des tables, les promeneurs vont tout doucement, au petit pas, tournant les yeux à droite, à gauche. En tête, danfantes 6c légères, les délicieufes grifettes du temps fe balancent au bras de beaux foldats. Le chignon plat, leur manteau à coqueluchon attaché au cou 6c traînant derrière elles, deux doigts de gorge fautant au-defius d'un corfage lacé, une rofe entre les feins, 6c fous la robecoupée une jupe falbalartee découvrant de petits pieds perchés fur de hauts talons, elles agitent leur éventail au bout de leur bras nu, triomphantes, provocantes, impudemment jolies, effrontément jeunes, filles du peuple, du diable 6c de l'amour !

Un pas encore, 6c c'eft le triomphe de Saint-Aubin, fon chef-d'œuvre 6c deux chefsd'œuvre : le Concertât, le 'Bal paré(i). Le monde du x vi ir fiècle a trouvé fon peintre.

(i) Ces deux deffins d'Auguftin de Saint-Aubin ont été gravés merveilleufement par Duclos, & dédiés par

lui, le Bal pare à M. de Villcmorien fils, le Concert à Mme la eomtenV de Saint-BrifTon. Il y en a deux états

fon hiftorien, le courtifan, l'amant ôc le confeiïeur de les immortelles grâces. Providence heureufe, qu'il fe trouve ainfi à tout âge de la vie de l'homme, à tous les renouvellements d'âme & de corps d'un peuple, un homme, entre tous, marqué, défigné, prédefhné jufque par la manière de fon talent à en donner le ton ôc l'allure, la fleur 6c l'accent, l'image 5c le rayon, — grands peintres qui portent leur temps : Abraham BolTe, Auguftin de Saint-Aubin, Gavarni !

Le monde alors était un Talon : l'été, dans l'après-diner, un falon rond, où un peintre avait pôle le ciel au plafond, joli ciel où tout ce qui va au ciel, foupirs 6c foûvenirs, ne trouvait que des fleurs 6c des jeux d'amour. Au-deffous des trophées de mufique, des rideaux de foie à tête bretonne, tirés non de coté, mais tout droit comme des flores, froncés ôc falbalafles, laiffaient paiïer par la fenêtre la gaieté d un beau jour. Entre les pilaftres, les bulles des déelTcs de la mufique, couronnées de fleurs 6c de lierre. 6c le fein nu ou foulevant la draperie, fouriaient. Et en cercle, petites mules 6c hauts talons fur le carreau noir ôc blanc, paniers 6c bafques çà ôc là fur les bois dorés aux formes rondiffantes, autour du clavecin fonore, radieux des fantaifies de quelque Gillot. la belle compagnie écoutait. Elle écoutait quelque mufique de M. de Laborde, ce choix de chanfons qui a pour frontifpice une lyre entre des lis ôc de rofes. O Le beau moment ! comme tout ce monde cueille l'heure préfente ! que de bouquets ôc de nœuds de ruban ! que de perles au cou, ôc de paroles à l'oreille ! La harpe repofe. Le clavecin parle fous les doigts de la plus jolie femme. A fa droite, la plus jolie perlonne chante, en tourmentant un éventail. Et de jolis hommes font tout autour d'elle, alfis ou debout, tirant des pleurs d une baffe , des fredons d'un violon, des prières d une flûte, ou penchés, s empreffantà tourner les feuillets de la partition. C eft cela, fêté, en ce paradis.

L'hiver, autre falon, carré celui-ci, ôc toift glaces, ôc panneaux fculptés, 6c trumeaux. Des rofaces rocaille ôc chantournées pendent cinq luftres de criftal de Bohême, verfant le doux jour des bougies. Les bras ôc les appliques chargés de feux leur répondent dans les glaces. Au milieu d'une, un cartel fofine une heure qu'on n'entend pas. Un orcheflre dans une tribune, fur le côté, couvre le bruit du temps. Au fond, la cauferie bourdonne comme une abeille. Les diamants jouent fur les têtes, les enfants ont des oranges, les yeux ont des fourires. Au milieu du falon, dans la pleine lumière, fur le parquet à de (fin s de bois, vibrant fous la danfc, quatre couples rayonnent ôc le meuvent. Les nœuds de perruque battent fur les collets d'habit. Les colliers noués fur la nuque vont ôc viennent, les montres battent fur les jupes. Brandebourgs à l'habit clair ôc manchettes de fourrure, face à face avec fa belle, celui-ci, lui prenant la main en l'air, va

terminés : le premier avant l'adreffe de Chéreau U le Salons de 1775, «777, 178} U 1789 ne font que por-

privilége du roi pour les deux planches, tt avant la ré- traits, médaillons, études de têtes, figures de femmes .1

■luftion de la planche pour le Hal. mi-corps, à la mine de plomb Si au crayon noir légére-

Les deffins furent expofés au Salon de 1773, n* 391. ment paftellé, ou deffins de pierres gravées à l'encre de

Les demus d'Auguftin de Saint-Aubin, expofés depuis aux Chine, au biftre U à la fanguine.

la faire pafler fous Le pont damour de l'on bras. Celui-là, le jarret tendu, tenant déjà du bout des doigts les doigts de fa danfeufe, la fait volter fur elle, & contre lui ; tandis que deux autres couples, prefque dos à dos, mais fe regardant par-deffus l'épaule, s'entrelacent & fe nouent des deux mains par derrière. . . C eftl Allemande danfée d'après les principes de M. Dubois, de l Opéra (i). Au-devant, ce font de belles femmes arrivant dans leurs peliffes, conduites par de vieux amis à gilet d'or; des manteaux de danfeufes oubliés fur un fiége; quelques mères qui regardent & applaudifTent au fond d'elles; quelque minois de jeune mariée qui fe retourne vers une converfation d hommes ; quelque dame menée au buffet qui eft là, montrant par la porte le dreffoir enguirlandé de rofes, les pyramides de fruits, la vailTelle de Germain, & les plats de Saxe feflonnés. Point de prefTe, point de coudoiement; fimplement, le ballet de la jeuneffe danfé à huit devant un petit peuple d'amis qui fe reconnaiffent & fe faluent d'un air de téte des quatre coins du falon. Point de tapage, dans ce bruit de la joie : le plaifir eft en famille. Il y a, d'un bout à l'autre de ces fêtes fereines, un bercement tranquille, une paix & une harmonie, l'harmonie même de ce monde gardant fes rangs, l'ordre heureux de cette fociété fans cohue, où chacun avait une place, & fa place.

Le rare talent pour peindre tant de chofes ! la fortune unique, d'avoir fixé la phyfionomie de la France, en fon plus joli moment, en cette minute dans l'éternité où nous avons été moins un peuple qu'une fée! la fortune méritée, de n'avoir laine aux fecs pinceaux de Lawrence que ces falons glacés & raides, aux formes droites, tout pleins de Necker, & l'oreille à l'avenir : les'falons de Louis XVI!

IL était heureux, cet Auguftin. Il était homme de travail, & homme d'efpnt, gai comme le fuccès, & fpirituel comme un fouper. Il aimait le monde, & le monde l'aimait pour tout ce qu'il apportait de rire dans une fête, & de faillies dans un médianoche ; & que de beaux fefhns de grands artiftes, de grandes comédiennes, auxquels il mit le feu, la verve, & l'enchantement! Il était de plus un très joli garçon, une de ces aimables figures d'hommes auxquelles la poudre donnait alors je ne fais quoi de brillant, de piquant, de féminin, de mutin, & de tendrement voluptueux ; fi joli garçon, que cela l'aida beaucoup à devenir le mari d'une très jolie femme. Vieux, Auguftin donna à fon ami Renouard le deffin de fa coquette petite perfonne en 1762J.. Et le voici. Mais, puifqu'il s'agit d'un peintre qui n'a pas de portrait gravé, ne faut-il point commencer par un portrait de lui, non de fa main, celui-ci, mais tracé en 1747 par fon frère Gabriel? Auguftin de Saint-Aubin a onze ans ; il s'eft endormi, pendant que fon frère le deffinait, de cet honnête fommeil d'enfant qui lui permet de dormir, les jambes ballantes, fur un tabouret fans doflier. La tête plongée dans la poitrine, un bonnet de coton enfourché jufqu'aux oreilles & dreffant en l'air fa mèche effarouchée, ecco il bambine. Ses petites mains, potelées, fortantdes plis carrés d'un habit à la Chardin, fe pelotonnent

(1) Voyez "Principes i'Allemandes'yar M. Dubois, de I teur, rue Mazarine, à l'hôtel des Pompes. l'Opéra, graves par Mme Annereau. A Paris, chez l'an- I

dans fa poitrine, 6c le croifent fous les brandebourgs. De l'a culotte courte tombent deux petites jambes aux petits mollets ronds, qui s'écrafent aux tournants du tabouret aux pieds tors. Il dort; mais le flot de ces cheveux frifés échappé du bonnet, la belle place de ces grands yeux fermés, ce bout de nez troufle, l are de cette bouche, 6c cet ovale délicatement plein difent l'avenir du minois, ôc promettent l'homme, un délicieux homme, un homme à croquer, comme difaient les femmes du temps, le Don Juan Apollon d'un Olympe de Crébiilon fils. Et l'enfant eft homme fait, en 1764, précifémentl'année de l'on mariage. Il a vingt-huit ans. Mais qui les lui donnerait? Il a fi jeune air fous cet accommodage du matin, fous fa perruque poudrée, aux cheveux retroulîés comme un chignon de femme. Un peu de biftre, quelques coups de plume, 6c c'efl lui, alfis fur une chaife, les pieds fur un barreau, les genoux remontés, un carton fur les genoux, la main droite en l'air, armé du porte-crayon qui mefure, l'œil devant lui & allant du porte-crayon au modèle. Le joli œil, plein d'une flamme ! & les cils, 6c les fourcils, ôc le gentil petit nez retrouffé, ôc la petite bouche, & le rond petit menton d'enfant! Quelle amoureufe tête! avec laquelle tout s'harmonife, ôc la cravate négligée ôc roulée, ôc l'habit en défordre, ôc le fond d'où elle le détache : ce coin de mythologiefriponne, cachée à demi fous un bout de toile, qui femble l'horizon des idées du peintre un peu libre du Tremier Occupant. Ce portrait (1) dit tout, ôc il dit encore pourquoi mademoifelle Louife-Nicole Godeau s'eft mariée. C'eût été mauvais goût à la Providence d'empêcher ce mariage, le plus charmant des mariages de convenance : elle était belle comme il était beau, avec enjouement. Les peintres alors avaient une bonne habitude : c'était de peindre leur femme, quand elle n'était pas laide, fous le mafque d'une allégorie ou d'un titre. A ce jeu, nous avons gagné le portrait de madame Greuze dans la Thilofophie endormie de fon mari. Pauvre mari! c'était bien là fa devife ! Madame de Saint-Aubin, elle auffi, nous la poffédons fous le faux nom d'zAJriame-Sophie, marquift Je. . . C'efl, fous un pouf coquet ôc extravagant, un des plus fins profils de femme qu ait traités la pointe de Saint-Aubin : un œil auffi noir, auffi vivant que celui de fon mari : un rien de bouche, 6c de beaux cheveux baignant de leurs groffes boucles une oreille ronde à la grande pendeloque, 6c, fous un fichu frite, une gorge à ravir; adorable créature, parée d'un charme gai, 6c qui annonce la (ouriante lœur de charité qu'elle fera de la vieillelTe fouffrante d'Auguftin.

Le mariage ne ralentit pas la verve de Saint- Aubin. L'avenir de quatre enfants bientôt nés, mais qui ne devaient pas vivre, l'aiguillonna de plus belle au travail. Son éducation de graveur menée à bonne fin par les leçons de Cars, Auguflin de Saint-Aubin, membre de l'Académie, promenait fon burin de Boucher à Greuze, de Leprince à Rcllout, de Cochin à Moreau, 6c de Moreau à Fragonard, fans pour cela négliger la place que lui avait fait obtenir l'abbé Barthélémy de graveur de la Bibliothèque, fuffifant à tour.

(1) Acquis par nous .1 In veitio Renouant, & public ici pour la première Fi lis

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5c gravant antiquités fur antiquités, 5c pierres gravées fur pierres gravées. Il allait même jufquà la grande gravure, jufqu'à traduire la Léda de Paul Véronèle ; 5c Diderot le félicitait de fa belle planche de la Vénus Anadyomène. Mais fa fortune, ce fut la gravure de toutes ces figures de morts 5c de vivants, d Homère à M. Necker. Perfonnages de tous les temps ôc de tous les ordres, gens de l'Antiquité, de la RenaifTance, du fiècle de Louis XIV 5c de fon fiècle, rois, hommes de guerre, poètes, peintres, favants, maitreffes de rois, prédicateurs, fculpteurs, mudeiens, toutes les renommées, toutes les têtes couronnées de gloire, tombent fous fon burin que preffe l'argent des éditeurs, 5c qui le joue du temps, de la befogne, 5c de la hâte. M. de la Livc, l'introducteur des ambafladeurs, 5c l'amateur des belles chofes, eut l'idée de graver cinquante portraits des grandes figures du fiècle de Louis XIV. Il voulait y joindre un texte qui aurait été comme une fuite aux hommes illuftres de Perrault. Mais le talent de M. de la Live était un talent d'amateur, partant n'accouchant guère feul. Il prit pour aide un mécanicien, très mauvais graveur, du nom de Charpentier. Ce Charpentier l'aida fi mal que M. de la Live eut recours à Saint-Aubin, qui tout bonnement effaça prefque toutes les têtes « 5c les refit dans le genre de l'auteur. » Quand ce fut fait, M. de la Live ayant fans doute payé d'une façon digne de fa générofité 5c du talent de Saint-Aubin, Saint-Aubin voulut le remercier. Il grava à l'eau-forte madame de Létine, la belle-mère de la Live de Jully. C'eft une merveille, ce portrait, cette bonne humeur de la vieilleffe fous fon bonnet à grandes dentelles battant l'œil, 5c ce chifFonnement des brides perdues dans la fourrure, 5c ce fourire des yeux qui parlent 5c de la bouche qui fe tait : un bijou, où fe marie la fûreté de touche d'un Mellan à la liberté d'un Fragonard, — bonne fortune admirable que Saint-Aubin rencontra prefque une féconde fois dans le pendant du portrait de madame de Létine, le portrait de M. de Laborde. Inutile d'ajouter que le cadeau fut complet : les deux portraits furent lignés la Live. Mais qui le crut ?

Ce burin, cette pointe furtout de Saint-Aubin, émule de fes crayons, que n'ont-ils été voués exclufivement à la femme ? Ce qu'ils auraient fait , ce qu'ils auraient fauvé, — voyez cette tête adorable que quelques-uns veulent être madame de Boufflers, voyez la petite eau-forte de la princeffe de Montbarrey, le portrait de la baronne de Rebccque, 5c de bien d'autres, de madame d'Etiolés, de madame Heinecken, de madame le Coulteux de Moley, la belle inftigatrice du poème des Jardins de Delille dans fa mai- Ion de la Malmaifon, — 5c vous le faurez. Ceux-ci, ces trois derniers, il vous faudra les découvrir dans cette iconographie de profil que Cochin tenta de fon fiècle. Ils font là, perdus, enfouis au milieu de tous ces contemporains illuflres dont Saint-Aubin delfina quelques-uns, 5c dont il grava fi grand nombre, égayant 5c variant de fon mieux cette monotonie de la face profilée dont Carmontelle avec fes lilhouettes intimes donna peut-être l'idée; habile toujours, brillant, agréable, la taille fpirituelle jufque dans la perruque des gens, un peu rapide, un peu lâché, un peu abulant de lui, mais toujours pardonné 5c fauvé par l'adrefTe, la légèreté, la lumière, 5c l'éclair de la reffemblance.

La tâche de Saint-Aubin dans cette œuvre eft énorme; ce ferait à croire quelle l'a accaparé, & qu'elle l'a occupé abfolument. Mais non. Bien fouvent, des importunités venaient le diftraire fans profit. L'infatigable artifte ne favait point fe refufer. Pointe ou crayon, tantôt c'était un portrait de jolie femme, tantôt un portrait de puilfant protecteur exécuté par-defius le fond ordinaire du travail. Ainfi, au bas d'un très vif & très adroit médaillon de M. de Saint-Florentin, Saint-Aubin a écrit au crayon dans l'exemplaire de fon œuvre : fay fait ce portrait pour labbé de Langeac, qui dans le temps me fit tout quitter pour le fatisfaire en quatre jours. On pourroit croire quil a bien payé ce facrifice, mais je n ai jamais reçu un fou de F abbé de Langeac, quoiquil ait fouvent employé mes talents. oAcluellement quil eft riche, le chevalier devroit bien payer les dettes de l'abbé.

Et puis, la Révolution arriva, changeant tout, mais ne changeant rien davantage que le crayon & le burin de Saint- Aubin. Malheureux petits poètes furpris par forage ! Parny fe cache dans l'ombre d'un bureau ; & le chantre du Concert & du 'Bal le reconnaîtriez-vous ? Cet autre fufpecT: eft tombé dans le gagne-pain. Les femmes à balance du tribunal de calTation, les feuilles de laurier des cartes de citoyen, les rayonnements fulgurants de la Loi, les déefïes grecques des encouragements & des récompenfes nationales, l'occupent aujourd'hui & le font vivre, petitement toutefois & ne le payant guère mieux de fa peine qu'il ne fut jadis payé du portrait de M. de Saint-Florentin. Il grave ce qu'on veut & des portraits encore, mais pour l'argent, à la hâte, fans fouci de bien faire, ni de porter fon nom defeendu au commerce, ainfi que le prouve cette lettre adrelfée au graveur Tilliard :

« Paris, ce 1 7 juin 1 790 .

« C'eft d'aujourd'hui, mon ami, que nous commençons enfemble pour une nombreufe fuite de planches. Vous favez que nous fommes convenus que nous pourrions facilement, l'un portant l'autre, faire par jour une planche de 4 têtes, Ù"c; mais il faut s'arranger à ne pas en rcjîer là : il n'y a rien à ménager pour accélérer, furtout dans les premiers mois; il faut fi bien s'arranger, que nous piaffions nous fervir de tous les bras pofftbles fans nuire a ï exactitude de l'exécution Ù" fans qu'ils fe nuifent l'un l'autre. Préparez-moi le plus de planches que vous pourrez, & envoyez-les-moi à mefurc ; de mon côté, j'efpère que rien ne languira.

« Tour ménager votre place chez vous, il me femble qu ' il n 'y auroit pas d'inconvénient à ce que les mejfieurs Varin fiffent le fond à l'eau-forte chez eux; il ne s'agit que de faire la navette pour qu'ils ne manquent jamais de planches : qu'en penfez-vous > C'ejl lorfque les cuivres font nuds qu'il faut les garder à vue. Tout le n Jiejt fera chez vous ou chez moi.

« D'icy au 30 du mois il faut que nous ayons commencé Ù" fini au moins 2f planches de deux têtes . vous voyez comme il faut marcher.

« Adieu, je compte fur votre zèle, tant à caiife des engagemens que j'ai contratlés. que parce que cet objet intérejfe toute la nation.

« Je fuis de tout mon cœur votre très humble ferviteur 6" ami.

•= De Saint-Aubin. »

« Je vous envoyé une planche dont les fonds font achevés, fauf à les rraoir après l'épreuve; faites-y mettre la lettre le plus tôt pojfible (1). »

(1) lettre communiquée par M. Dupleffis.

iS

Le temps fe fait dur, le travail rare, le falaire mince. Renouard lui vient comme une providence avec les portraits de fes réimpreffions clafilques (i). Comment vivre pourtant ? Tout à coup les prix de la vie ont fauté à fabfurde, & le gain ne fuit guère la folie de la dépenfe :

•< Je vous remercie, citoyen , de votre attention ; mais je défirois avoir le plaifir de vous voir pour vous obferverque nos anciens marchés ne pouvaient en aucune manière tenir pour les prix. Je viens de pajfer fix femaines fur votre petit portrait, & ma cuifinière a dépensé plus de 6oo*par décade. Vous voyez que le prix que vous m'offrez ne peut convenir. Je ne vous ferai pas payer dix & douze fois & au taux où tout ejl monté, mais en confidence on peut bien porter celaa trois fois à peu près ; ainfi j'efpère que quand vous me ferez le plaijîr de venir me voir tout cela s arrangera.

* « Je vous falue de tout mon cœur, « Votre concitoyen,

. Ce 37 prairial (an III). » « Saint-Aubin.»

Maudit argent ! il était rare alors ; manger c'était un point, mais vivre, mais fe loger, trouver des écus pour le propriétaire ! Auguflin avait la promefle du minière Paré d'un logement aux galeries du Louvre, mais le logement promis eft déjà conquis par de plus ingambes qu'Augufhn ; & tandis qu'il dormait fur la parole du miniflre au fond de fa rue des Prouvaires, fon atelier de la Bibliothèque ci-devant royale lui était retiré. Sous ce coup le vieillard plia, & une plainte trifte de toutes les misères de fa vieilleffe s'échappa de fa main :

>< Citoyen miniflre,

« En 1 777 j'ai été nommé à la place de defftnateur & graveur de la Bibliothèque actuellement nationale. Cette place efi purement honorifique, il n'y a jamais été attaché ni émolument ni aucun avantage pécuniaire fi ce n'efl un emplacement fervant d'atelier, mais fi malfain qu'on n'a pu le rendre habitable qu'à force de dépenfe & en effet cela m'a coûté beaucoup d'argent en différens tems, fans que la place m'ait jamais rapporté un écu Aujourd'hui on me retire cet emplacement , dont on a befoin , dit-on , pour les nouveaux arran çemens à faire pour le fervice de la Bibliothèque, & certe fur cela il n'y a aucune obje£lion à faire, puifque leferuice public doit pajfer avant tout; mais je me trouverais dans un embarras extrême s'ilfalloit rendre ce lieu fans en avoir un autre oùjepuijfe dépofer tout ce qui s'y efi accumulé dans un aujfi long efpace de tems.

« Depuis plus de dix ans il m'a été promis un logement aux galleries du Louvre ; j'ai fur cet objet plufieurs lettres d 'expectative de différens miniftres, & je vous prie de me permettre de vous les faire voir ; mais, n'ayant jamais été averti à tems, ma mauvaife fantè ne me permettant pas défaire les démarches convenables, il ne m'a été encore rien accordé; tous mes cadets plus actifs Ù" apparemment plus méritons que moi ont été pourvus honorablement.

•< Citoyen miniflre, dans ce moment-cy une double raifon me force à avoir recours à votre jufiice & à votre bonté : vousfavez combien depuis fix ans les artifies ont eu à fouffrir, furtout ceux qui comme moi n'avoyent pas de fortune acquife : il leur a fallu faire les plus grands facrifices pour pouvoir fubvenir aux charges publiques & faire honneur à leurs affaires, aujourd'huy où le numéraire efi plus rare que jamais par le fait, quoiqu'il ait l'air de reparoître ; les propriétaires exigent leurs loyers en écus, la loi même les y autorife, & certes rien n'efl plus fâcheux pour les véritables artifies qui 11 ont profité en rien du mouvement du figne repréfentatif

(1) Une rare planche de Saint-Aubin prouve fa re- 1 cinq tètes, fans fond, travaillées du plus fin de fa pointe connaiffance pour Renouard : c'eft la famille Renouard, | fatiguée.

vir des hafards de ce que l'on a fi improprement apellé le Commerce. D'après cela, vous voyez combien il ferait urgent pour moi de pouvoir obtenir le plus promptement pojjïble un logement qui m ' ajfrancb.ijfe de la pourfuite d'un propriétaire d'autant plus inexorable qu'il a eu lui-même longtemps àfouffrir.

« Permettez donc, citoyen minijlre, que je vous prie infiamment d'avoir égard à ma demande. Si quarante ans d'exerciffe dans mon art, une conduite irréprochable, un dévouement fans bornes à la chofe publique font des titres pour mériter, je crois les avoir. Si vous l'ordonnez, je vous mettrai fous les yeux le détail des travaux que j'ai faits ou auxquels j'ai coopéré tant dans l'ancien que dans le nouveau régime ; je fais que depuis un tems furtout on attache peu d'importance à l'art de la gravure, cette fwur cadette de la peinture, qui a fouvent fi bien fervi fon aînée; on n'a rien fait pour elle, abfolument rien , dans l'organifation del Injlitut national des feiences Ù" des arts. Cet oubli humiliant provient des préventions & des idées fauffes que l on a d'un art vraiment original & utile, qui exige pour le bien profeffer les mêmes études que le peintre pour devenir habile homme, & auquel le gouvernement devroit s'intêrcffer , nefuffe que fous un point de vue politique & commercial. Je n'ai garde d'imputer cet oubli à un minijlre fige & inflruit que la voix publique défigne comme l'ami des arts & des artijles, Ù" qui défire les encourager par tous les moyens en fon pouvoir.

■< Malgré le befoin preffant quej'aurois d'être promptement foulagé & difpenfé de payer un loyer en écus, je me borne cependant, citoyen minijlre, à vous demander feulement une lettre d'expeèlative pour le premier logement qui viendra à vacquer aux galleries du Louvre ; je liai tant travaillé toute ma vie que dans l'efpoir d'obtenir un jour cette récompenfe qui m'ejl promife depuis fi longtemps, que je regarde comme la plus flateufe qu'un artifle puiffe recevoir, & qui, dans les circonflances acluelles, me ferait infiniment , je pourrais dire abfolument nêccffaire.

« A ï infiant où j achève d'écrire ce mémoire, je reçois un nouvel ordre du conferaatoïre de la Bibliothèque nationale, qui m'enjoint de rendre défaite l'emplacement que j'occupe depuis 40 ans Ù" que l'habitude me fait ne le quitter qu avec une peine infinie , quoiqu il ne m ait été d' aucun avantage. Mais ce qui me met vraiment au défefpoir, c 'efl que d'une part je ri 'ai point de lieu où je puiffe dèpofer tout ce que contient celui-cy, Ù" que de l'autre ma mauvaife fanté ne me permet pas d'être expofé à l air dans cette faifon-cy qui m efl extrêmement contraire, Ù" j'y cours peut-être le rifque de la vie ; venez à mon fecours, citoyen minijlre, vous voyez ma dëtreffe, faites-moi donner un emplacement provi foire tel qu'il fait pour y mettre mes effets. & je m engage de le rendre à l'injlant où vous m' accorderez le logement objet du préfent mémoire.

• Saint-Aubin. ■

Sa demande ne fut pas accueillie, & il la renouvela fans plus de fuccès d'année en année (1).

(1) Dans une autre lettre que Saint-Aubin adreffe au miniftre (18 prairial de l'an IV), il dit : u II avoit été créé fous Louis XV une place de deffinateur &t graveur de la Bibliothèque nationale. A la mort du premier titulaire, en 1776, le favant abbé Barthélémy, qui projetoit de publier une partielles médailles du cabinet, demanda cette place pour le citoyen Saint-Aubin, l'obtint & lui en fit obtenir le brevet, à fon infçu. » Dans une autre lettre adreffée au miniftre Chaptal, il parle ainfi de lui ù la troifiéme perfonne : 0 11 a vieilli avec honneur dans l'exercice de fon art, qui efl aujourd'hui fa feule reflburce, ayant eu le malheur de perdre, par les circonflances de la révolution, le fruit de quarante années de travail 8t de bonne conduite aujourd'hui que fa mauvaife fanté ajoute au poids de fes années., ne lui fembleroit-il pas permis d'ef-

pérer que vous ne confondrez pas fa demande avec tant de prétentions indiferetes ou exagérées... » Dans une autre lettre de l'an XII, cherchant à intércfTer le miniftre, après lui avoir rappelé qu'il a été reçu de l'Académie de peinture en 1771, il écrit: ■ ...J'ai formé plufieurs élèves qui aujourd'hui font honneur à l'art ; je n'en nommerai que deux ou trois, MM. Mot, Anfelin, Duclos, Macret, Itc; jnfin, j'ai foixante-fept ans, il y en a cinquante que je travaille; auffi ma fanté efl fort altérée. Si je fuis tous les ans fix mois fans pouvoir fortir de chez moi, ce qui me met dans une fituation vraiment fàcheufe. J'avois une modefte fortune, fruit de l'ordre &. de l'économie, mais que j'ai entièrement perdue par l'effet de la révolution.» Lettres autographes de Saint-Aubin pofTédées par nous.

Trifte fin ! point de repos, point de retraite pour le pauvre travailleur qui doit mourir burin en main <3c toujours aller. Il eft malade, il eft infirme, au premier froid l'hiver le confine dans fa chambre & le cloue au logis. Il ne peut fe traîner chez Renouard même pour toucher fon argent. Il fe hâte pourtant & s'ufe, fuant le jour & la nuit, forçant & tuant ce talent qui s'en va & s'éteint comme fon maître. De profils en profils, fa main court indifférente de Diderot à Jules-Céfar, de Cicéron à Pierre le Grand <5c de Pierre le Grand à Hamilton. La misère taille & rogne dans le peut mulée de l'artifle ; <5c fes beaux livres, ces exemplaires uniques, paffent à d'autres. Les jours fuccèdent aux jours apportant la mort peu à peu au vieillard, qui s'acharne à vivre & fe cramponne au travail. Il preffe les commandes de la belle faifon pour avoir le loifir d'être malade l'hiver. Il touffe des femaines entières & ne lâche pas fon burin. Il prend & reprend un portrait de Racine qu'à peine il finira. Le 2 mars 1806, il écrit à Renouard :

« Quant à moi, j'ai été fi grièvement malade que je n'ai pas donné un coup de burin de tout le mots dernier ; je ne travaille pas encore : ily a deux jours, j'ai voulu deffiner une petite médaille d'une heure d'ouvrage, c'efl tout ce que j'ai pu faire, mais non fans peine. Je me fuis trouvé heureux dans mon malheur de n'avoir pas eu dans les mains quelque planche après quoi vous auriez attendu, puif que je n'aurais pas pu vous fatisfaire.

" Il me tarde de voir revenir mes forces & le beau tems pour terminer votre Racine que je comptais bien devoir l'être dans le courant de février, t? m occuper un peu de celui de ces mejjieurs.

" Pendant tout ce tems je n'ai pas gagné un écu, mais en revanche j'en ai bien dépenfé. . . »

Et favez-vous à quelle peine mourra ce talent? fur quoi viendra expirer la dernière carelfe du burin d'Augufhn de Saint-Aubin ? L'agonilànt fera fon dernier effort fur cette grande planche : une imagerie d'Epinal, un tableau des rois de France, de Pharamond à Napoléon. Il ne fait même fi on ne le forcera pas d écrire fous chaque portrait le nom de baptême de l'hiftoire : le 'Bon, le Fainéant, le Dévot, & il fupplie qu'on écarte de lui ce calice :

« 21 juillet 1807.

« Malgré mon étouffement continuel, malgré la chaleur cxceffive, enfin malgré tout, il faut pourtant travailler, & c'efl ce que je fais le plus que je peux. Je vais bientôt faire mordre notre troifième race, à l'exception des trois derniers de la bande qu il faudra faire après coup, le verny étant gâté en cet endroit ; je voudrais favoir fi vous tenez beaucoup à ce qu'on mette tous les furnoms de ces rois : le Bon, le Dévot, le Bien-aimé, le Courtois, éfe.j dans la fuite que vous m' avez envoyée d' après Cochin on en a fupprimé beaucoup, je voudrais bien en faire autant. C'efl moins pour abréger le tems que pour diminuer l'ennui que j'éprouve en traçant ces légendes. Si vous avez un inflantà me donner, je ferai bien aife de vous parler fur cela. Je fouhaite que vos enfans aient retrouvé tous leur fanté.

« J'ai l'honneur de vous faluer.

« Saint-Aubin.

•< J'enverrai le 30 chez vous toucher 2 ou 300/r. ,fi cela ne vous contrarie pas. »

De cette lettre à la mort de Saint-Aubin il y a trois mois. Il mourut le 9 novembre 1807.

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GERMAI M

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