Lettre du 18 juin
quand il demande le rachat des chemins de fer par l'Etat, et en 1859 ensuite, quand il préconise la transformation des sociétés concessionnaires en compagnies fermières.
Aussi croyons-nous pouvoir dire qu'Enfantin n'obéit pas à un mobile intéressé en s’occupant d'affaires mdustrielles ; à moins que ce ne soit un mobile intéressé que de chercher à se « concilier par des œuvres utiles, positives, matérielles, l'affection, la considération de peuples qui ne lisent et ne discourrent pas et qui ne sont frappés que par les actes, les choses, les faits et non les idées » (1).
Quelle fut, du reste, exactement l'importance du rôle joué par Enfantin dans l'industrie des chemins de fer, en comparaison de celui joué par ses disciples ? C’est chose assez difficile à apprécier, et iui-même le reconnaissait. « Il y a quelques années, écrivait-il en 1846, plusieurs personnes ont prétendu que des hommes tels que MM. Michel Chevalier, Péreire, Flachat, Fournel, Duveyrier, Barrault, P. Leroux, Reynaud et bien d’autres étaient des satellites tournant autour de la grosse planète qui vous écrit : c'était l'opinion des savans.
« Les ignorans disaient : La grosse planète sait Jouer au billard, mais ne sait pas parler comme MM. Barrault, Laurent, Transon, Reynaud, Charton ; elle sait fumer, mais elle ne sait pas écrire comme MM. Michel Chevalier, Duveyrier et d'Eichtal ; elle sait boire et manger, mais elle ne connaît pas les affaires comme MM. Rodrigues, Péreire frères, Flachat, Fournel, Clapeyron, financiers et ingénieurs habiles : cette grosse planète est tout simplement une bonne fille que ces coquins de Saint-Simoniens ont mise à leur tête pour enjôler le public et lui faire croire (les
(1) 7.671. Lettre de 1832.
scélérats) qu'eux aussi sont de bons enfants. » Les savants et les ignorants se sont trompés ; car « si les chefs entraînent, ils sont aussi poussés » (1). Enfantin a entraîné tous ces financiers et ces ingénieurs ; cependant à certaines heures, ce sont eux qui l'ont poussé.
Mais ces disciples ont-ils été aussi désintéressés que leur maître ? Est-il vrai qu'ils « n'ont échappé à la théocratie que pour se réfugier finalement dans la féodalité financière, et tomber de Charybde-Enfantin en Scylla-Péreire » (2) ?
Nous ne le croyons pas :; les Saint-Simoniens se sont, au début, lancés dans les affaires industrielles, en obéissant au même mobile qu'Enfantin ; seulement ils se sont assez vite aperçus quil n'y avait pas un lien obligatoire entre leurs vues politiques et leurs vues industrielles, et que l’organisation du pouvoir spirituel n’était pas la condition indispensable de l’organisation du travail industriel. C'est alors que le Saint-Simonisme renonça à ses principes pour appliquer directement ses idées industrielles, et que des théoriciens du pouvoir spirituel devinrent tout simplement fondateurs ou administrateurs de compagnies de chemins de fer.Mais il est une maxime essentielle à laquelle ils restèrent toujours fidèles : travailler à l’amélioration physique et morale de la classe la plus pauvre.
« Michel Chevalier, les Péreire, d’autres encore, dit Jules Simon, furent les Saint-Simoniens d’après 1852, fidèles à tout ce qu'il y avait de solide et de puissant dans l’école, débarassés seulement de la vie en commun, des formules mystiques, remplaçant la destruction violente par la trans-
(1) 7.647. Lettre du 9 novembre 1846.
(2) E. Fournière, Les théories socialistes au XIXe siècle, p. 115 (Paris,
formation progressive, et respectant les principes fondamentaux de l’ordre social, tout en donnant plus d’élasticité à leurs applications. Ses compagnons (de M. Chevalier) dans cette voie s’attachèrent surtout à se faire une grande place dans le monde des affaires ; il s’en fit une dans le monde de la science » (1).
Sans doute les Saint-Simoniens s'enrichirent et, après avoir vécu dans une pauvreté voisine de celle dans laquelle Saint-Simon avait terminé ses jours, ils jouirent d’une opulence semblable à celle dans laquelle leur maître avait commencé par vivre. Mais s'ils ont fait fortune, c'est en enrichissant la France, en procurant au pays une source abondante de prospérité. L'individu, en se laissant guider par son intérêt personnel, travaille dans l'intérêt de la société ; en consacrant son activité au développement du bienêtre social, l'individu aboutit, naturellement, à favoriser ses intérêts personnels : ce sont là les conséquences heureuses de l’ordre économique qui nous régit.
Du reste, ceux qui reprochèrent aux Saint-Simoniens de s'être occupés de chemins de fer, parce qu'ils réussirent dans leur participation à cette industrie, leur reprochèrentils de s'être occupés du canal de Suez ? Non, parce qu'Enfantin et ses amis ne trouvèrent dans cette entreprise que déboires, parce que leurs efforts ne furent point couronnés de succès. La réussite est donc la raison de ces critiques.
Lamartine, en 1848, ayant émis des appréciations injustes sur le Saint-Simonisme, Enfantin lui répondit par une lettre rendue publique, dans laquelle on relève ce passage : « Mais qui avez-vous donc connu, depuis vingt ans
(4) J. Simon, Notice historique sur la vie et les travaux de Michel Chevalier, p. 68.
que vous étudiez le socialisme, qui ait pu vous inspirer les injures que vous nous prodiguez ?
« Sont-ce les Péreire et les Flachat parce qu'ils ont les premiers dotéia France de chemins de fer, avec le concours de nos amis Clapevron, l'ingénieur, et Lamé, l’académicien ? Sont-ce tous ces ingénieurs de premier ordre, Didion, Borrel, Bazaine, Chaperon, Parandier, Boucaumont, Boulanger, Job, Capella et tant d’autres qui viennent aussi de nous, et qui ont mis la main et attaché leur nom à tous les grands travaux de la France depuis vingt années ? » (1)
En somme, ce qu'on reproche surtout aux Saint-Simoniens, c'est d’avoir préféré l'industrie à la science, c’est d'avoir passé à la pratique après s'être consacrés à la théorie. Or, voici ce qu'Enfantin écrivait à ce sujet dès 1847 : « Tant qu'on croira que la science est au-dessus de l’indus-
-trie, que la théorie vaut mieux que la pratique, c’est-à-dire
tant qu'on subalternisera l’une à l’autre, il y aura lutte entre ces deux faces de la vie humaine, parce que cette subalternisation n'est ni juste selon la science, ni utile selon la pratique, ni voulue par la volonté aimante de Dieu. Vous-même vous subissez évidemment cette prévention contre l’industrie, contre la pratique, puisque vous dites que vous ne mettez pas Rothschild à la hauteur d’Arago ; car, même comme savant, Arago est bien loin d’être à la hauteur de Rothschild comme industriel, et je prends ce dernier mot avec toute sa valeur d'immoralité même que vous voudrez bien lu: donner. La science d'Arago que l'irréligion, l'égoïsme, l'ambition, l'envie, l'anarchie, au moins autant, selon moi, que la richesse de Rothschild est parfumée de ces senteurs de fumier ; je dirais presque qu'elle le pue davantage vu
(1) 7.670. Lettre du 15 septembre 1849.
le préjugé, la prévention qui attache encore à la science un cachet de noblesse et de sainteté que tout savant devrait respecter, tandis que l'industriel est bien un peu excusable de croire (vu ledit préjugé) qu'il fait œuvre ignoble et presqu'impure en gagnant de l'argent. C’est ce préjugé qui est la première cause de l’immoralité qui règne dans l’industrie ; c’est lui qui s'oppose à ce que tout ce qui a de la noblesse dans l’âme hésite à entrer dans ce temple du travail, la bourse, pour y installer la dignité du travailleur, pour y consacrer la sainteté du génie industriel initiateur et adorateur du Créateur des Mondes, de l’ouvrier divin, de l'Eternel Prolétaire » (1).
À ceux qui reprochent aux Saint-Simoniens d’avoir fait passer les intérêts matériels avant les intérêts moraux (2),on peut répéter ce qu'Enfantin répondait à son ami Maxime du Camp, qui lui disait qu'il n'entendait rien ni aux questons économiques, ni aux questions industrielles, ni aux questions financières : « Tu dédaignes les financiers et les industriels : c'est un fait commun à presque tous les écrivains et tous les artistes ; tu trouves sans doute qu'ils vivent sur un fumier et qu'ils font laide besogne : soit ; mais lorsque leur besogne est terminée, lorsque leur fumier est balayé, que vois-tu à la place même qu'ils occupaient ? Des canaux, des ports creusés, des villes assainies, des quartiers neufs et hygiéniques, des forêts défrichées, des chemins de fer, des relations établies de peuple à peuple, des intérêts communs qui affaibliront le goût de la guerre chez les nations... C'est par l'industrie, c'est par la fi-
(1) 7.617. Lettre de 1847 (feuillet 163).
(2) Thureau-Dangin, Histoire de la Monarchie de Juillet, t. I, p. 24.