‹ Les saints de l'église de MarseilleChapitre 2 sur 40 · JANVIER · texte numérisé non relu

JANVIER

Parmi les fêtes propres au diocèse de Marseille est la Translation des reliques de saint Victor ; cette fête est célébrée depuis plusieurs siècles le 24 janvier, et figure déjà à ce jour dans le Sanctorale proprium de l'abbaye de Saint- Victor, manuscrit daté de l'an 1497. Mais quelle est cette translation, d'où et à quelle occasion les saintes reliques ont-elles été apportées au monastère ? c'est ce que ne nous apprend aucune tradition; et les leçons de l'Office, tirées de saint Ambroise, de saint Augustin et de saint Grégoire de Tours, sont muettes sur ce point. C'est un trait de notre histoire ecclésiastique que nul auteur n'a raconté ; et le mystère restera insoluble, tant que quelque document nouveau, tiré de la poussière de nos archives, n'en viendra pas donner la clef.

Bornons-nous donc à exposer ici ce que nous savons sur le culte rendu aux reliques de notre saint patron, et le soin pieux avec lequel elles nous ont été conservées par les religieux qui en avaient la garde.

Les actes de Saint Victor nous apprennent que l'empereur Maximien fit jeter son corps et celui de ses compagnons dans la mer, pour être la pâture des pois-

pesons. Mais ces précieuses dépouilles ne furent pas englouties par les eaux profondes qui entouraient la ville du côté du midi, et, poussées par la main des anges, elles atteignirent promptement la rive opposée. Là elles furent recueillies par les chrétiens, et ensevelies dans une crypte taillée dans la roche vive.

Cette crypte était la catacombe où avait pris naissance l'Eglise de Marseille, et où se réunissaient les fidèles aux temps de persécution.

Le jeune Deutherius, fils de Longin, un des compagnons de Victor, ayant su où reposaient les restes de son père, se jeta à la nage pour aller visiter son tombeau ; mais en y arrivant, il tomba à la fois de lassitude et de douleur, et rendit le dernier soupir. Il fut enterré avec les saints martyrs.

Les reliques des glorieux défenseurs de la foi obtinrent dès lors un culte public et attirèrent un grand concours. Ce concours augmenta encore, quand, au V* siècle, Cassien eut bâti son monastère au-dessus de la crypte qui les avait reçues. « Le tombeau de saint Victor de Marseille, dit Grégoire de Tours, a une vertu merveilleuse. Les malades y retrouvent la sauté, les possédés y sont délivrés du démon. Le domestique du patrice Aurélien, horriblement tourmenté et se déchirant lui-même de ses propres dents, fut amené dans la basilique; il y resta trois jours, dévoré par un feu intérieur et courant furieux de tous côtés; mais le troisième jour il fut guéri. En reconnaissance de sa miraculeuse délivrance, il se fit couper les cheveux, et devint plus tard abbé d'un monastère, (De Gloria martyr.^ 1. 1. c. j'j].

Ce culte de saint Victor s'était développé au milieu d'événements politicjues bien propres cependant à l'ei^^

traver. Astolphe et ses Goths avaient attaqué Marseille en 41 2; Euric, le farouche arien, s'en était emparé en 477 ; après sa mort, les Bourguignons, ariens aussi, avaient occupé la basse Provence ; Théodoric le Grand les en chassa; enfin les Francs s'y établirent en 536. L'abbaye de Saint-Victor, située hors de la ville, était exposée à toutes les péripéties de ces longues guerres ; il ne paraît pas cependant que les moines aient dû jamais l'abandonner, ni que les saintes reliques aient souffert aucune profanation.

Mais des temps plus mauvais encore allaient venir. En y^j^Q gouverneur de Marseille, Mauronte, se révoltait contre Charles-Martel, et appelait à son aide les arabes de la Septimanie. Vaincu à Avignon, il se replia, avec les débris des hordes sarrasines sur Marseille qu'il occupa environ deux ans. Plus tard, en 838, les maures d'Espagne surprirent la ville, démolirent les églises et les couvents, et emmenèrent les religieuses captives sur leurs vaisseaux. Suivirent de sanglantes expéditions et des pillages répétés qui aboutirent vers 923 à la ruine complète de Marseille.

Même pendant le cours de ces guerres sans pitié, qui firent tant de martyrs en Provence, les moines de Saint- Victor restèrent dans leur abbaye et veillèrent sur les reliques confiées à leurs soins. Le corps de leur saint patron était sûrement dans sa crypte en 781, comme nous l'affirme la charte 83 du grand cartulaire, où l'on peut lire : a Nous donnons à Dieu, à saint Victor, martyr, et à ses compagnons, qui reposent dans l'église construite sur le port, etc., etc. » Il y était encore en 822, quand Louis le Débonnaire confirma les donations faites par Charlemagne à l'église où saint Victor a été înhum^ (ch, u), eten84ï, cjuan^ Lothaire rçnouvçlçi

les privilèges accordée par ses devanciers à l'église où sont déposées les cendres de saint Victor (ch. 12).

Plusieurs titres de cette époque appellent les évêqucs de Marseille évêques de Véglise construite en Vhonneur de la sainte Vierge^ où sont les dépouilles mortelles de saint Victor, C'est qu'en effet la double basilique de l'abbaye portait le double titre de la sainte Vierge et de saint Victor ; et si les évêques de Marseille sont dits évêques de cette église, c'est qu'alors, comme on le sait, ils avaient l'administration du monastère à moitié détruit. Mais quelques auteurs ont voulu inférer de ce texte que les évêques de Marseille, leur cathédrale ayant été détruite par les Sarrasins, avaient établi leur siège dans l'abbaye. Cette supposition est inacceptable; l'abbaye était trop exposée pour devenir la cathédrale des évêques. D'autres veulent au contraire que les reliques du Saint aient été transportées en ville et déposées dans l'église de Sainte-Marie, c'est-à-dire dans la cathédrale. Ceci ne peut être vrai ni au VIII* siècle ni au IX% comme nous venons d'en donner la preuve ; mais ce déplacement peut avoir été opéré plus tard. Une donation de Louis l'aveugle, faite à Arles en avril 904, dit textuellement : «... le glorieux martyr Victor, dont le corps repose dans la ville de Marseille. » (ch. 10). Le monastère est si près de la ville, que la charte a bien pu les confondre ; c'est vrai; mais nous savons qu'au commencement du X* siècle, l'abbaye était abandonnée, presque en ruine, et que les bêtes fauves y faisaient leur demeure ; les évêques ne laissèrent sans doute pas les reliques à la merci des bandes sarrasines qui tenaient la campagne ; ils durent les cacher en lieu sûr.

Le monastère fut restauré vers 965. Si les reliques de

saint Victor (et sans doute aussi toutes celles que renfermait la catacombe) avaient été enlevées et recelées à l'abri des profanations, elles furent restituées à cette époque ; et peut-être bien est-ce là l'occasion de cette translation de saint Victor^ dont la fête se célèbre encore aujourd'hui. Nous les trouvons mentionnées au XI* siècle, dans plusieurs titres du cartulaire. La donation, faite en décembre looi par l'évêque Pons et son père le vicomte Guillaume, s'exprime ainsi : a Ayant eu enfin la joie de voir les serviteurs de Dieu réunis dans le monastère de Saint- Victor, honorant les restes du martyr, de ses compagnons et des autres saints, que nous savons inhumés en ce lieu.... » (ch. 69). La charte d'exemption, donnée à l'abbaye par le même évêque en ioo5, dit: « Afin que le monastère de Saint-Victor, où son corps saint et vénérable repose, soit ferme et

immuable » (ch. i5). Et enfin, pour n'en pas citer

davantage, la donation, faite en 1006 par Amelius et sa femme Leodgarda, est en faveur du monastère où repose le corps de saint Victor (ch. 232).

Pendant les siècles suivants, nous voyons encore les saintes reliques déposées dans l'abbaye. En 1 1 15, quelques parties en furent cédées par les moines à Saint- Victor de Paris. Le Pape Nicolas III, accordant, le i3 avril 1279, dès-indulgences pour la fête du Saint, certifie la présence de ces reliques dans l'abbaye : « L'église de votre monastère, construite en l'honneur de saint Victor, où vous affirmez que reposent les reliques de Victor lui-même, des saints Innocents et de saint Biaise... » (Kothen, Cryptes de Saint^Victor, p. 106). En 1283, Jean, abbé du monastère, donna quelques parcelles des saints ossements à Charles de Salerne, qui les céda à Saint-Victor de Paris, Au

XIV siècle, Urbain V fit présent du pied de saint Victor au duc de Berry.

En i363, reconnaissance des reliques fut faite à Marseille. Le procès-verbal, dressé à cette occasion, constate qu'on en trouva une très grande quantité. C'est ce procès-verbal que D. Fournier transmit aux BoUandistes en 1709. Elles étaient sans doute alors déposées dans la crypte, sous Tautel de saint Victor, autel que nous savons avoir existé dès cette époque (Kothen, Les Cryptes de Saint-Victor)^ et que la tradition afBrme avoir autrefois recouvert les cendres du Saint.

Le sac de Marseille par Alphonse d'Aragon, en 1423, faillit leur être fatal. Au premier moment, les religieux avaient caché le chef de saint Victor et d'autres ossements, en ville, dans la maison d'un habitant nommé Gabriel de Sarda. Quelques gentilshommes ne craignirent pas de s'emparer de ces reliques. S'étant barbouillé le visage, dit Ruffi, afin de ne pas être reconnus, ils ouvrirent le coffre qui les contenait, les cachèrent d'abord dans une cuve de la maison Sarda, puis les dissimulèrent dans un sac plein d'avoine, et les transportèrent à Fuveau, dans la maison de l'un d'entre eux, Ricaut, seigneur du dit lieu. Mais dès que les ennemis se furent retirés, les moines de Saint-Victor et les consuls de Marseille procédèrent criminellement contre ces gentilshommes, et les reliques furent restituées. Les religieux, rentrés en possession de leur trésor, le gardèrent caché à Fuveau même, jusqu'en janvier de l'année suivante, parce qu'ils craignaient un retour offensif dés Aragonnais. (Ruffi, t. 2, 1. xi).

Pendant tout le moyen-âge, les reliques de saint Victor furent donc conservées avec un soin jaloux par les religieux préposés à leur gar4e. Quelques parcçlles

cependant furent cédées à diverses églises, en Flandre et en Normandie.

Au XVII' siècle, elles avaient toutes été transportées dans l'église supérieure de l'abbaye. On y vénérait, au témoignage de Guesnay (Cass. 111. 1. 2, c. 3. 6. 22. 5i), le chef du saint, dans une châsse d'argent et d'or, son bras, dans un reliquaire de vermeil orné de pierres précieuses , et enfin, sur l'autel majeur, dans un grand coffre doré, long et large, ses ossements et ceux de ses trois compagnons enfermés dans des sacs.

Ces reliques, le monastère les posséda jusqu'à la Révolution française. Le 17 janvier 1794, dit M. le chanoine Magnan, les châsses d'or et d'argent furent portées à la Monnaie, et les reliques furent presque toutes brûlées. Cependant, quelques ossements de saint Victor furent sauvés et firent retour à son église en i8o5. Une autre partie considérable des reliques avait été soustraite aux profanateurs par un sacristain, l'abbé Sicard, qui les avait transportées à Aubagne, enveloppées dans des amicts de l'église abbatiale, et y avait inscrit les indications nécessaires pour assurer leur authenticité. Elles furent découvertes par deux vicaires d'Aubagne, MM. Pascal et Caransant ; et M*' de Mazenod les restitua à l'ancien monastère, devenu une des paroisses de son diocèse.

^^^*^»^t0Êt0m^t0*^t0^0t^t^m0*^i0mmi0*0m

Page 1