‹ Les saints de l'église de MarseilleChapitre 3 sur 40 · SAINT THÉODORE · texte numérisé non relu

SAINT THÉODORE

L'Eglise de Marseille croit que saint Théodore lui a appartenu comme simple prêtre, avant d'être appelé à Tépiscopat. Son nom, il est vrai, semble justifier cette opinion, et faire préjuger de son origine grecque ; cependant ce n'est là qu'une hypothèse sans aucun fondement historique.

Ce que nous savons des vertus et des travaux de notre saint Evêque, nous vient de la meilleure de toutes les sources, de l'Histoire de Grégoire de Tours. Cette Histoire nous le montre tellement mêlé aux événements politiques de son époque, que, malgré l'aridité de cette étude, force nous est de nous rendre compte de l'état des Gaules, au VI* siècle, et de la situation particulière de la Provence.

Clotaire I" était mort en 5 6 1, laissant son royaume à ses quatre fils. Deux de ces princes, Charibert et Chilpéric, n'eurent rien dans nos contrées, qui furent partagées entre Gontran et Sigebert ; Contran régnait sur la Bourgogne, avec Orléans pour capitale ; Sigebert sur l'Austrasie, vaste royaume, dont dépendaient Metz, Trêves, Cologne, et une grande partie de l'Allemagne, et dont le siège était à Reims. Nous n'avons pas à chercher quel fut en Provence le lot des deux rois ; il nous suffit de savoir que Marseille fut divisé entre eux.

Il est presque hors de doute que saint Théodore fut élevé au pontificat du vivant de Sigebert, bien que le Gallia Christiana donne approximativement la date de 575, qui est celle delà mort de ce prince. Il paraît avoir trouvé Marseille administré au nom de Gontran par Dynamius, et au nom de Sigebert par Jovin, que remplaça bientôt Albin. Son nom est en effet accolé à ceux de Ces deux personnages dans une lettre écrite à Dynamius par Venance.

C'est donc sous son épiscopat que survînt l'incident fâcheux raconté par Grégoire de Tours, bien que cet historien ne le nomme pas.

Un marchand d'outremer était arrivé à Marseille ; les domestiques de l'archidiacre Vigile lui dérobèrent soixante-dix vases d'huile, à l'insu de leur maître. Le marchand porta plainte au gouverneur Albin ; l'archidiacre eut le tort de prendre la défense de ses gens, quoiqu'il eût découvert leur culpabilité. Sur ces entrefaites arrivèrent les fêtes de Noël. L'évêque entrait dans sa cathédrale, et déjà l'archidiacre s'avançait au-devant de lui pour l'introduire, quand Albin, présent à la cérémonie, s'élance de son siège, saisit l'archidiacre, malgré les réclamations du prélat et l'indignation du peuple, et le livre à la justice sans lui permettre de continuer l'office.

Grégoire de Tours ne donne pas la date de cet événement, mais il le place sous le règne de Sigebert, et après les premières invasions des Lombards, qui entrèrent en Provence entre 570 et 575.

Ces Lombards et les Saxons, leurs alliés, avaient été repoussés par les armes victorieuses de Mummolus, patrice du roi Gontran ; mais ils ne tardèrent pas à reparaître; ils revinrent avant l'année 58o, sous la

conduite de trois chefs, Amon, Zaban et Rhodan, et se présentèrent par des routes différentes. Amon ravagea la province d'Arles, et s'avança bien près de Marseille, puisqu'il entra en Crau et menaça la ville d'Aix. Heureusement les nouvelles victoires de Mummolus sur les troupes des deux autres ducs l'obligèrent à reprendre le chemin de l'Italie.

L'assassinat de Sigebert, arrivé, comme nous l'avons dit, en 5 75, avait modifié la situation de Marseille. Son fils Childebert II, âgé seulement de cinq ans, lui avait succédé sous la tutelle des grands d'Austrasie. Son oncle Contran profita de sa jeunesse pour mettre la main sur ses états de Provence, et particulièrement sur sa moitié de Marseille. Cette usurpation paraît avoir été colorée sous les apparences d'un protectorat, mais un protectorat fort intéressé. Quand, en 577, Contran eut adopté son neveu, la situation de celui-ci devint fort délicate, et il lui fut difficile de réclamer son bien. Il le fit cependant ; et c'est quelques années après cette adoption, c'est-à-dire en 58 1, que nous voyons Marseille troublé par les prétentions des deux princes, et que saint Théodore nous apparaît compromis dans leurs compétitions.

A partir de ce moment cesse toute incertitude. Evêque de Marseille, et sujet à la fois de Contran et de Childebert, Théodore soutenait les droits de ce dernier contre le roi de Bourgogne et contre Dynamius son représentant. Le clergé, tombé dans le relâchement et irrité par les réformes nouvellement introduites, faisait cause commune avec Dynamius, et poursuivait avec celui-ci un même but, intimider le saint évêque et se rendre maîtres de sa personne.

En cette année 58 1, Childebert, n'obtenant rien de

Contran par la conciliation, envoya à Chilpéric une ambassade conduite par Egidius, évêque de Reims, et lui demanda son alliance pour revendiquer ses biens à main armée (Gr. de T. 1. 6. c. 3i). A Marseille, la situation de Théodore devenait périlleuse. Pour se soustraire aux embûches que lui tendait le gouverneur, il prit le parti de se réfugier auprès de Childebert ; mais Dynamius, craignant les conséquences de cette démarche, se laissa aller aux dernières violences ; il se saisit de lui, le retint prisonnier dans la ville, et ne le relâcha qu*après Tavoir accablé d'injures.

Théodore ne pouvait plus rester à Marseille. Il reprit son voyage, et se dirigea vers le royaume de Childebert, en compagnie de Jovin, ancien gouverneur de Provence ; mais Contran, ayant été informé, le traita comme un rebelle, et le fit arrêter au milieu de sa route. A cette nouvelle, ses ennemis se crurent arrives i au terme de leurs désirs ; Tévêque était prisonnier ; ilj allait éirc envoyé en exil ; c'en était fait, il ne revien-, drait plus. Pleins de joie, ils envahissent les édifices] religieux, se partagent les offices et pillent les biens duj diocèse, tout comme si l'évêque était mort ; en mêmej temps, ils vomissent contre lui toutes sortes d'accusa* tions calomnieuses.

Nous ne savons pas exactement ce que devint Thé( dore ; mais il semble que ce soit à ce moment qui Contran l'envoya à son neveu, sous la garde de soldats, et sans doute accompagné de gens chargés di( l'accuser auprès du roi d'Austrasie. Il est vrai que Gr^ goire de Tours, qui raconte ce douloureux voyage n'en donne pas la date ; mais comme il le place plu^ sieurs années avant le concile de Mâcon, c'est-à-di] avant 585, il est naturel de croire que c'est alors qi

Théodore alla à la cour de Childebert; d'autant plus que nous allons le voir revenir à Marseille, en compagnie d'un officier de ce prince.

Le saint persécuté était si rigoureusement tenu au secret, que l'évêque de Trêves, Magnericus, n'apprit sa présence dans sa ville éplscopale qu'au moment où déjà il était sur le bateau qui allait Temmener. Il accourt aussitôt, reproche aux soldats d'empêcher un frère de voir et consoler son frère, obtient par ses instances de l'approcher, Pembrasse et lui fait accepter quelques vêtements. Quand ils se furent séparés, Magnericus alla prier sur le tombeau de saint Maxiinin ; puis comme il sortait de la basilique, il rencontra •une femme possédée du démon, qui lui cria : « Misérable, pourquoi pries-tu Dieu pour notre ennemi Théodore? Nous cherchons chaque jour à chasser des Gaules cet homme qui nous fait tant de mal, et toi tu pries pour lui ! Malheur à nous qui ne pouvons nous débarrasser de lui. » On voit par là, dit Grégoire de Tours, quel était ce prêtre dont ainsi se plaignaient les démons.

- Comment Childebert reçut-il l'évêque de Marseille ? ::Dn peut bien juger qu'il n'écouta pas les paroles inté- •essées que lui faisait porter Contran ; il prit au conî:Taire ses mesures pour réintégrer Théodore sur, son t^iège, et en même temps pour reprendre lui-même e Possession de Marseille.

y Appuyé sur l'alliance de Chilpéric, il envoya en Proil^ence un de ses ducs, nommé Gundulfe, qui réussit à , ^'approcher de la ville, en évitant les états de Contran, ef héodore était avec lui. Dynamîus ferma les portes de 4-»!arseille, mais il consentit à une entrevue avec le js:hef Austrasien, hors des remparts, dans l'église de

Saint-Etienne, que Ton croit être aujourd'hui l'église de N.-D. du Mont. A peine est-il entré qu'on ferme les portes de la basilique, laissant son escorte dehors. Il est reçu dans l'église même, puis conduit au parloir attenant. Là Gundulfe devient pressant et impérieux, il menace le gouverneur, met son escorte en fuite, et appelle les anciens de la cité. Alors Dynamius voyant la partie perdue, s'humilie, promet de recevoir l'évêque, et s'engage à ne plus rien tenter contre les droits de Childebert. On ouvre les portes de la ville, et Gundulfe, accompagné de Théodore, fait son entrée solennelle. L'abbé Anastase, sans doute de Saint- Victor, le prêtre Proculus, chefs dQs mécontents, et beaucoup d'autres coupables se réfugièrent dans la demeure de Dynamius ; mais si, à la prière du saint prélat, Gundulfe ne se montra pas sans miséricorde, plusieurs cependant reçurent la punition de leur faute. Tout semblait si bien rentré dans l'ordre, que Gundulfe reprit le chemin de l'Austrasie.

Dynamius oublia bien vite ses promesses ; il accusa Théodore de travailler à enlever à Gontran la partie de la ville qui lui appartenait légitimement, et fit dire au roi que jamais Marseille ne serait à lui si Théodore y restait. Gontran irrité donna ordre de le saisir, de le charger de fers, et de le lui envoyer pour être jeté en exil. Théodore soupçonnait ce qui se tramait contre lui, et il se tenait sur ses gardes ; mais un jour comme il allait consacrer une église rurale, ses ennemis qui l'épiaient sortirent de leur embuscade, se ruèrent sur lui, le renversèrent de cheval, mirent en fuite ses compagnons, enchaînèrent ses serviteurs, frappèrent les clercs, et mettant l'évêque sur une mauvaise monture^ le conduisirent seul vers le roi. En passant à Aix^

Théodore fut consolé par Tévêque Piencus, qui pourvut à ses besoins et lui donna des clercs pour l'accompagner. Pendant ce temps, les biens de l'église de Marseille étaient de nouveau mis à pillage.

Théodore parut devant Gontran ; mais quelle que fût Firrîtation de ce prince, il ne put découvrir en lui aucun crime, et il le laissa revenir à Marseille, où les citoyens le reçurent avec joie.

CTétait la seconde fois en un an que le saint évêque était ainsi traîné comme un malfaiteur à travers toute la France. Grégoire de Tours met ce double voyage à la 6'* année de Childebert, c'est-à-dire à 58i.

Théodore n'avait pas épuisé la malveillance de ses adversaires. L'année suivante, 7* de Childebert, aborda à Marseille un prince Gondebald, qui se donnait pour fils de Clotaire I", et par conséquent pour frère de Gontran et oncle de Childebert. Il arrivait de Constantinople, où il avait vécu quelques années, et il venait réclamer sa part du royaume franc. Théodore le reçut, lui fournit des chevaux, et l'envoya au patrice Mummolus, qui, brouillé avec Gontran depuis 58o, s'était enfermé dans Avignon. Dénoncé pour ce fait auprès de Gontran, et accusé d'avoir voulu assujettir les Gaules aux Impériaux, Théodore fut jeté en prison. Il montra alors des lettres qu'il avait reçues des seigneurs Austrasiens, et prouva qu'il n'avait agi que par leurs ordres ; mais il ne fut pas relâché, et on le garda dans sa cellule sans même lui permettre d'aller à l'église. Une nuit pendant qu'il faisait sa prière, les soldats virent une grande clarté remplir l'appartement, et un globe de feu rester suspendu sur la tête du saint pendant deux heures. Dieu voulait ainsi glorifier son serviteur e témoigner lui-même de son innocence. On

le conduisit enfin à Gontran, et avec lui l'évêque Epiphane, évêque de Fréjus croit-on, qui fuyant les Lombards s'était retiré à Marseille, et que l'on accusa de complicité. Le roi ne put les convaincre de faute, mais il les garda prisonniers, et Epiphane mourut dans les fers. Théodore revint à Marseille, nous ne savons quand ni comment.

Cependant la querelle entre Gontran et Childebert tendait à sa fin. En 584 Childebert rentra en possession de sa part de Marseille ; et les deux rois régnèrent simultanément chacun sur ce qui lui appartenait dans la ville. Gontran avait gardé de fortes préventions contre l'évêque ; il fut servi dans ses poursuites par Ratherius, que Childebert avait envoyé à Marseille comme juge. Ce nouveau gouverneur se saisit du saint prélat et le fit conduire une fois encore à Gontran pour être jugé par le concile de Mâcon, concile composé des évêques des deux royaumes. En même temps, Ratherius faisait main-basse sur les biens de l'Eglise ; il s'en appropriait une partie et mettait le reste sous les scellés. Mais Dieu le punit. Ses gens périrent de maladie, son fils mourut, et lui-même put à peine regagner son pays. Gontran menaçait de jeter Théodore en prison, à son arrivée au concile, l'accusant d'avoir trempé dans le meurtre de son frère Chilpéric; mais Grégoire de Tours, sûr de l'innocence de son collègue, le défendit généreusement. Néanmoins, quand Théodore fut arrivé, Gontran le retint prisonnier. Childebert, fidèle à la cause d'un homme qui lui avait montré tant de dévouement, intercéda pour lui avec menaces, et retarda la venue des évêques austrasiens au concile pour éviter une condamnation. Cependant le concile eut lieu en novembre 585 ; Théodore y fut présent; il

en signa les Actes, comme les autres Pères, et rentra à Marseille au milieu de l'allégresse de son peuple.

En 588, saint Théodore se mit encore en route; il alla en Austrasie porter plainte auprès de Childebert contre le patrice Nicetius. Mais le roi, semble-t-il, s'était refroidi à son égard ; et Théodore dut revenir à Marseille sans avoir été écouté.

Pendant son absence une calamité épouvantable s'était abattue sur Marseille ; un navire venu l^d'Espagne y avait apporté la peste. Les habitants qui avaient acheté des marchandises provenant de ce navire périrent d'abord; puis le mal couva quelque temps, et enfin éclata avec une force surprenante et se répandit partout. Il dépassa bientôt et la ville et la Provence, et atteignit les frontières de la Lyonnaise. Le roi Contran, dont la sincère piété reconnut dans ce fléau une punition de Dieu, ordonna des jeûnes et des prières pour fléchir sa justice, et fit pendant trois Jours d'abondantes aumônes.

Malgré les ravages de la maladie, Théodore n'hésita pas à rentrer dans sa ville épiscopale. La trouvant vide de ses habitants, qui avaient fui dans les campagnes, il s'enferma dans le monastère de Saint-Victor avec les quelques compagnons qui avaient osé le suivre ; et là, tant que dura la contagion, il ne cessa de veiller et prier pour obtenir miséricorde. Pendant deux mois, la peste sembla avoir abandonné sa proie; mais les émigrés étant revenus trop vite, l'incendie se ralluma, et dévora les imprudents.

Plusieurs années se passèrent occupées sans doute par Théodore à réparer tant de maux , et le saint semble avoir joui pendant cette période d'une paix à laquelle il n'était pas habitué. En l'année Sgi, il reçut, en même

temps que Virgile, évêque d'Arles, une lettre du pape saint Grégoire-le-Grand, qui blâmait le zèle inconsidéré avec lequel les rois francs, dans la vivacité un peu prompte de leur foi, faisaient travailler à la conversion des Israélites.

a Des Juifs de nos pays, leur disait-il, qui pour leurs affaires fréquentent Marseille, nous apprennent que bon nombre de leurs coreligionnaires de vos contrées sont menés aux fonts du baptême plus par violence que par persuasion. Votre intention est louable, mais elle sera funeste à ceux que vous voulez sauver ; ils retourneront à leurs erreurs, et ce qui devait être pour eux une cause de salut sera une cause de perte. Agissez par vos prédications, exhortez-les à changer de vie, et vous mériterez la récompense de vos travaux. » (S. Grég, le Grand j 1. I, ép. 47^.

Une tradition, consacrée par le Propre du diocèse, raconte que saint Théodore connut par révélation le lieu où reposaient les restes de saint Défendent et de ses compagnons, soldats de la légion Thébéenne martyrisés, dit-on, dans nos contrées où ils étaient en détachement. Cette tradition a été adoptée par de savants hagiographes, bien qu'elle soit entourée de grandes difficultés. Saint Théodore ayant découvert les saintes reliques, éleva à ses frais un temple en l'honneur des martyrs, et écrivit leurs Actes. Cet événement serait arrivé pendant les dernières années de sa vie, quand ses luttes politiques étaient terminées, et tandis que la Provence était administrée par le duc Bodégésile. Cette dernière indication ne concorde pas avec les autres, car Bodégésile mourut l'année du concile de Mâcon, et il avait été Recteur de Marseille longtemps auparavant. Nous ignorons les derniers actes de l'épiscopat de

saint Théodore. L'époque de sa mort même nous est inconnue ; mais elle doit être placée entre 5 91, date de la lettre que lui écrivait saint Grégoire-le-Grand, et 595 où siégeait déjà son successeur saint Sérénus. Aussi le Propre la met-il à 598, et je ne sais pour quelle raison la fixe au 2 du mois de janvier.

Saint Théodore est un de ces grands évêques qui ont fait la France. Comme homme politique, il a professé le respect de l'autorité légitime et s'est consacré à la défense de ses droits ; comme évêque, il a réformé les mœurs d'un clergé que l'immixtion de l'élément barbare avait corrompu, et il s'est dévoué à son peuple pendant les jours d'une cruelle épreuve. Sa piété lui a valu cet éloge de Grégoire de Tours : « Est enim vir egregiœ sanctitatis et in oratione assiduus, »

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