LEÇON V
« Leurs ossements, déposés dans l'église souterraine de Saint- Victor, y sont honorés religieusement. Il est de tradition dans leur monastère, qui transféré dans les murs de la ville y a fleuri longtemps sous le titre de Saint-Sauveur^ qu'autrefois quand une vierge était admise à entrer au noviciat ou à faire ses vœux, le prêtre lui rappelait le martyre de l'abbesse Eusébie et de ses compagnes, comme un grand exemple de fermeté ».
C'est aux Sarrasins que la tradition impute le massacre des dames Cassianites. Les Sarrasins ont dévasté la Provence pendant près de trois siècles ; mais à quelle époque sont-ils venus à Marseille, et en quelle année faut-il placer l'effroyable hécatombe de nos religieuses, c'est ce que nous avons à étudier.
En 737, le gouverneur de Marseille, Mauronte, se révolta contre Charles-Martel, et appela à son aide les Arabes de la Sejptîmanie. Les Infidèles prirent Arles et Avignon ; mais peu de temps après, dans le courant de cette même année, ils furent vaincus et écrasés dans Avignon même par le terrible duc d'Austrasie. Charles- Martel victorieux poursuivit au-delà du Rhône les débris de leur armée, les vainquit une seconde fois dans la vallée de Corbières, puis, rappelé dans le nord de ses états par une révolte des Saxons, abandonna cette guerr(2. Mauronte rentra à Marseille. En 789, profitant de l'éloignement de son maître, il fit une nouvelle tentative, et, attirant encore les Infidèles, il reprit Arles et
Avignon. Mais ce ne fut pas pour longtemps ; Charles- Martel revint vers lui, le chassa d'Avignon, le poursuivit jusqu'à Marseille , et le rejeta avec quelques bandes de Sarrasins dans les montagnes du littoral.
Nous ne croyons pas que ce soit dans ces premières expéditions que les Cassianites aient trouvé la mort. Les événements de la guerre étaient connus, le retour de l'armée vaincue ne fut pas une surprise, et il était facile à l'abbesse de prendre toutes les mesures de sécurité nécessaires. D'ailleurs, les Sarrasins passèrent seulement par Marseille, peut-être même n'y entrèrentils pas, serrés de près par l'armée de leur vainqueur.
Ces rudes défaites servirent de leçon aux Arabes, et ils se tinrent tranquilles pendant les dernières années de Charles-Martel, et aussi pendant les règnes de Pépin jet de Charlemagne. Mais après la mort du grand empereur, ils se montrèrent de nouveau, et, devenus de hardis pirates, ils commencèrent sur les côtes de Provence une série de descentes^ qui aboutirent à l'occupa^ tion de tout le pays.
Marseille fut leur premier objectif. Les Annales de Saint'Bertin nous apprennent qu'ils y débarquèrent à l'improviste en 838, qu'ils enlevèrent les religieuses, dont le nombre était considérable, et aussi tous les hommes clercs et laïques, qu'ils ravagèrent la ville, pillèrent le trésor des églises, et emportèrent le tout sur leurs vaisseaux.
C'est la seule fois que l'on trouve mention des religieuses de Saint-Cyr dans l'histoire de ces temps malheureux. Plusieurs auteurs ont pensé que c'est en cette occasion que sainte Eusébie fut massacrée. Ce n'est pas impossible. Cependant si l'abbesse et trente-neuf de ses compagnes avaient alors accompli l'acte héroïque
qui leur valut le martyre, comment l'annaliste de Saint- Bertin, si bien informé du sort des autres religieuses, eût-il ignoré les sanglants préliminaires de Penlévement; et s'il avait connu ce tragique événement, pourquoi aurait-il tu un fait si glorieux pour l'Eglise? Son silence prouve presque péremptoirement que le martyre des Cassianites est d'une autre époque.
Pendant les années qui suivirent, les Arabes dirigé* rent leurs expéditions surtout vers Arles, et s'établirent même dans la Camargue, où ils occupèrent un pûrt. Mais vers la fin du IX" siècle, ils s'emparèrent d'une position inexpugnable près de Saint-Tropez, sur la montagne du Fraxinet ; et de cette citadelle, pendant près de cent ans, ils étendirent au loin leurs ravages. C'est l'époque des plus grands malheurs de la Provence. Nous ne savons pas l'itinéraire de leurs incursions ; mais ils n'épargnèrent pas plus la campagne de Marseille que les montagnes des Alpes ; et en 923 l'antique cité phocéenne, autrefois si riche et si puissante, était complètement ruinée. (Cart. de Saint- Victor n" i). C'est alors que périt le monastère de Saint-Victor, et alors aussi, croyons-nous, que celui de Saint-Cyr, surpris par une attaque imprévue, succomba si glorieusement.
Où s'élevait ce monastère des religieuses Cassianites, quel est, dans notre territoire, le sol qui fut arrosé de leur sang? Cette question a été posée bien des fois, et n'a jamais été résolue.
Quelques auteurs veulent que Cassien ait constitué sa communauté de vierges loin de la ville, dans la vallée de l'Huveaune, et ils désignent soit le village de Saint-Marcel, soit celui de Saint-Loup. Leur raison est le nom de Saint-Cyr que porte la montagne^ voisine.
Mais cette raison n'est pas suffisante; la montagne ne doit probablement ce nom qu'à une chapelle dédiée au saint enfant; et quand bien même elle aurait appartenu aux Cassianites, il ne s'ensuit pas que là fut leur établissement primitif. Bien certainement, comme le remarque Ruffi, Cassien ne put songer à isoler ses religieuses au milieu des bois, et loin de tous secours, à une époque de troubles civils et de guerres continuelles, quand les paysans se révoltaient contre l'Administration romaine, et que les Barbares envahissaient la Provence.
D'autres ont cru que le monastère était à l'embouchure même de l'Huveaune ; et ils se sont appuyés sur une opinion locale^ qui met en ce lieu le martyre de sainte Eusébie. Il y a eu, en effet, à ce bord de mer, à une époque antique, une église et une maison, dont l'histoire nous est complètement inconnue. Etait-ce une paroisse rurale? était-ce un prieuré de Saint- Victor? Nous n'en savons rien. En 1204, l^s Prémontrés la reconstruisirent, et en firent une abbaye sous le titre de Sainte-Marie d'Huveaune. Cette abbaye ne vécut guère que 200 ans , et au commencement du XV* siècle ses ruines furent données aux Augustines de Sainte-Paule. Les Augustines s'étant unies, cent ans plus tard, aux Dames de Saint-Sauveur, leur apportèrent cette propriété. ( L'abbé Daspres , Notice sur Saint'Ginie^^ c. 2).
Il ne paraît donc pas que les religieuses de Cassien aient rien possédé, à l'embouchure de l'Huveaune, avant le XVI* siècle ; et la tradition locale sur sainte Eusébie ne peut pas être plus ancienne.
D'ailleurs, il est inutile de nous attarder à combattre ces opinions fantaisistes. Nous savons que le.monastère
des religieuses était voisin de celui des moines, et sûr le port même de Marseille. La preuve en est dans une charte du Cartulaire de Saint- Victor, charte dont la date précise nous est inconnue, mais qui est du Xl' siècle, c'est-à-dire d'une époque où le couvent de sainte Eusébie subsistait encore. Cette charte donne pour confront à une vigne des moines a la terre de Sainte-* Marie, autrement des religieuses qui habitent près de la rivé du port, dans le monastère fondé par notre père Cassién. » (Cart. n'4o).
Ces quelques lignes suffisent pour mettre hors question Saint-Marcel, Saint-Loup, l'embouchure de l'Huveaune, et même les Vieilles Infirmeries, c'est-à-dire les Catalans, que Grosson dans son Almanach de 1770 avait désignées comme emplacement probable du monastère. Si le couvent de filles, fondé par Cassien, était sur la rive du port, on ne peut le chercher que de la Cannebière à l'anse de la Réserve, que l'on appelait, il y a quelques années, La fontaine du Roi.
Ici deux opinions sont en présence. Ruffi (T. 11 , p. 55.) se prononce pour le voisinage de la chapelle Sainte-Catherine, qui était située près de la rue Neuve de ce nom. Mery et Guindon, dans leur Histoire des actes et délibérations de la Municipalité^ veulent que ce soit au bassin du Carénage (T. v., p. 200).
Après tous les bouleversements qu'a subis ce quartier de Marseille, comment reconnaître aujourd'hui l'emplacement d'un édifice disparu depuis 800 ans? Assurément on ne peut refaire la topographie de cette rive du port telle qu'elle était au temps où Cassien vint s'y établir; mais nous avons dans le Cartulaire de Saint- Victor plusieurs chartes, qui donnent de précieux renseignements sur la disposition des Uqux au X* çt au
XI" siècle, quand les deux monastères existaient encore à côté l'un de l'autre ; consultons-les»
Entre les années gôS et 977, Honorât, évêque de Marseille, rendit à Saint-Victor une terre qui lui avait appartenu autrefois. C'étaient des prés, des.paturages,** des terrains cultes et incultes, des sources, des cours d'eau et des garrigues ; et ce domaine environnait le monastère. Il avait pour limites la montagne de la Garde, le chemin qui longeait le cimetière, et des deux autres cotés la mer. (CartuL n* 23). La Garde est évidemment le confront sud, et le chemin est le confront du levant, car nous verrons que le cimetière était de ce côté ; en sorte que la mer entourait la terre des moines au nord et au couchant.
Ces cbnfronts sont encore faciles à reconnaître, et la concession faite à Saint- Victor, partant da pied de la Garde, embrassait à l'est, v^rs la rue Paradis aotuelle, une étendue que nous ne pouvons préciser, tandis qu'elle comprenait au couchant et au' nord tous les terrains jusqu'à la mer, c'est-à-dire les Catalans, le Pharo, le fort Saint-Nicolas et le biassin du Carénage. Il n'y a pas de place, dans toute cette superficie, pour ' le monastère de Saint-Cyr, et l'opinion de Mery et Guindon doit être abandonnée. Voyons ailleurs.
Devant la porte de Saint- Victor (Cart. n* 32) était le cimetière dont nous venons de parler. Ce cimetière s'appelait le Paradis, parce que là reposaient les vierges, les martyrs et les confesseurs, gloire de l'Eglise de Marseille, et aussi parce qu'il renfermait le monastère de Cassien, séjour inondé de grâce divine, et vrai lieu de délices pour l'âme pieuse [Cart. n* 32). Evidemment nous ne chercherons pas dans le Paradis lui-même, pas davantage hors de son enceinte dans la direction du
sud-est, parce que nous nous écarterions de la mer. Rapprochons-nous de la ville, pour nous rapprocher du port.
Il y avait dans le rempart une porte dite la Porte du Paradis (c, 40). Cette porte était sans doute près de l'endroit où l'on a construit la Bourse, et ouvrait sur la Cannebière actuelle. Là aboutissait un chemin venant de Saint-Tyrse au port; par là aussi passait le chemin de la Garde (c. 40). A quelque distance de la Porte du Paradis était, dans le cimetière lui-même, une chapelle dédiée à saint Pierre (c. 32] ; elle en marquait sans doute l'entrée, car saint Pierre tient les clefs du paradis^ En 1044, cette chapelle tombait en ruine; elle fut reconstruite par le vicomte Fouques et sa femme Odile (c. 32).
Pouvons-nous espérer retrouver le couvent de Saint- Cyr, dans l'espace compris entre cette chapelle et la ville? Non sûrement, parce que cet espace é.iait occupé par des salines que Louis-l'aveugle concéda à Saint- Victor en 904 (c. 10), et que les vicomtes détinrent ensuite jusqu'en 1044 (c. 32). Au delà, vers le sud, s'étendaient des vignes appartenant soit à des particuliers, soit aux moines, soit aux religieuses elles* mêmes.
Le monastère n'était donc pas de ce côté. Où le chercher ? nous ne pouvons plus porter nos investigations qu'au nord du Paradis, et là nous sommes certains de le rencontrer.
Ce cimetière en effet, si vaste qu'il fût, ne descendait pas jusqu'au bord de mer. Le plateau , occupé par l'abbaye de Saint- Victor et traversé par la rue Sainte actuelle, s'incline brusquement vers le port par une pente rapide, et là existait, à l'époque dont nous par-
Ions, une villa ou hameau, dont le nom rappelle la disposition du terrain, c'était le Revest. Un titre de Tan 1081 confirme aux moines de S aint- Victor iîeve^tum juxta portum, le Revest sur le port. (c< 841). C'est sur ce coteau incliné vers la mer que s'élevait le monastère dé Saint-Cyr. On ne peut lui attribuer un autre emplacement.
Ruffi est donc dans le vrai quand il désigne le voisinage de la chapelle Sainte-Catherine (T. 11, p. 55). On a trouvé en ce lieu beaucoup de tombes. C'étaient, dit notre historien, des tombes de religieuses, et il cite l'épitaphe d'une d'elles :
Hic requiescet bone
MEMORIE EUGENIA ANCILLA DeI
CUr VlXIt ANNUS ZZXXVI RECESSIT
VI NONAS MARSIAS
Ces tombes étaient sans nul doute voisines du monastère. Elles marquent la partie du Paradis qui était réservée à l'ensevelissement des filles de Cassien, car nous savons par la vie de saint Isarn qu'elles avaient un quartier distinct et séparé : Ibi autem seorsùm Sa^ crarum Virginum turba quiescit.
Les corps des quarante victimes des Sarrasins, que le peuple appelle du nom expressif de desnarradoy ne furent pas ensevelis dans ce cimetière, mais dans l'église inférieure de Saint-Victor. Ils y reposaient, et peut-être ils y reposent encore, dans le sol, sous le dallage, à l'entrée de la chapelle de N.-D. de Confession.
Les reliques de sainte Eusébie furent, évidemment plus tard, enfermées dans une tombe de marbre, que l'on plaça dans l'épaisseur de la muraille, à côté de la
grotte de Sainte-Magdeleine. (Cass. Ill,^ p. 474). Cette tombe n^a pas été faite pour la sainte abbesse ; c'est un sarcophage antique, probablement trouvé dans le cimetière voisin. Il représente Moïse frappant le rocher et recevant les Tables de la loi, Jonas sortant de la ba* leine, et la figure d'un personnage enfermée dans un médaillon. Ce sarcophage, depuis la spoliation sacrilège de 1793, est au musée archéologique de la ville, étiqueté sous le n* 1 10 du catalogue.
Au-dessus de là tombe qui renfermait les ossements de sainte Eusébie , était placée une épitaphe ainsi conçue :
-j- Hic requiescet in pa
CE EUSEBIA RELIGIOSA
MAGNA ANCELLA Dl QUI