‹ Les saints de l'église de MarseilleChapitre 32 sur 40 · LEÇON VI · texte numérisé non relu

LEÇON VI

a Parvenu à cette dignité, il conduisit avec vigilance les peuples qui lui étaient confiés. Ne changeant rien à sa première façon de vivre, il déploya toujours la même humilité et la même modestie ; il conserva sa gravité, sa générosité envers les pauvres, sa mansuétude et son exactitude à reprendre. Il fut respecté par les princes et les évêques, et cher à Charlemagne qui lui rendit libéralement, au plaid de Digne, une métairie enlevée par ses officiers au monastère. Enfin, illustre par ses miracles et plein de jours, il quitta la terre pour le ciel le 21 octobre,. Tan 802 de N.-S. J.-G. Son corps fut enseveli à Saint-Victor, dans la basilique inférieure, et il y est encore honoré. »

Ce récit satisfairait notre pieuse curiosité , si les Leçons qui le contiennent étaient d'ancienne date; mais c'est Mgr de Belsunce seulement qui les a introduites dans le Propre, et lui-même ne fait pas difficulté de reconnaître qu'il n'existe pas de preuves de ce qu'elles rapportent. « Dans nos anciens bréviaires, dit-il, il n'y a point de Leçons propres pour l'office de saint Mauront, et dans l'hymne il n'est rapporté aucun fait de sa vie. » (Evêques de Marseille, 1. 1., p. 3oo).

Nos livres liturgiques en effet ne nous disent rien de précis sur saint Mauront. Le sanctoral même de

Tabbaye de Saint-Victor est muet ; il se borne à louer d'une façon générale sa chasteté, son esprit de mortification, la douceur de son caractère, et son application à l'administration du diocèse.

Le seul fait, que nous sachions véritablement de la vie de notre saint, est le procès dont parle la sixième Leçon du Propre, procès soutenu par lui au plaid de Digne. Nous le connaissions parle Cartulaire de Saint- Victor (ch. 3i); mais un nouveau titre, découvert dans les fonds du même monastère par M. le chanoine Albanés, est venu tout récemment y ajouter de précieux détails. [Armoriai et Sigillographie des Evêques de Marseille),

L'abbaye de Saint-Victor, presque ruinée par les invasions sarrasines, avait en outre été dépouillée de ses biens par des gouverneurs rapaces et persécuteurs. Mauront ne craignît pas d'entreprendre un long voyage, pour aller jusqu'à Hérisial mettre sous les yeux de Charlemagne lui-même les titres qui prouvaient les droits des religieux. Charlemagne chargea de cette affaire ses Missi Dominicij c'est-à-dire les magistrats qu'il envoyait par les provinces pour connaître des différents et rendre la justice. (Armoriai des Evêques de Marseille^ p. 24).

Ces Missi Dominici tinrent séance à Digne le 23 février 780. Ils se nommaient Vernarius et Arimodus. Ils étaient assistés dans leurs fonctions par les juge^ locaux et les notables du pays. Saint Mauront se présenta devant eux et réclama le domaine des a Alpes » dans le territoire d'Embrun, et celui de « Caladius », aujourd'hui Chaudol, près de la Javie, dans le territoire dé Digne. [Cart. n»3i). A ces domaines, le titre que nous révèle V Armoriai des Evêques de Marseille ajoute

la villa de Rognes, dans le territoire d'Aix, et celle de a Orbesio » dans celui de Riez.

Ces domaines, Alpes et Chaudol au moins, QCart. n* 3i) avaient été autrefois donnés à Saint-Victor parle patrice Nimfidius, sa femme Adaltrude, et leurs trois fils. Mais après la mort de Nimfidius, du temps de l'abbé Magnus, au moment où la Provence se révolta contre Pépin-d'Héristal, le patrice Amener s'en empara, et les posséda tant qu'il persévéra dans la rébellion. Pour enlever aux moines tout moyen de réclamer, il cita à comparaître Adaltrude, et faisant déposer sur Tautel de saint Victor les actes de donation, il demanda à la veuve de Nimfidius de jurer qu'il n'en existait pas d'autres. Adaltrude, comprenant bien quelle était l'intention d'Anténer, cacha adroitement une partie de ces titres dans la manche de sa tunique, puis posant le bras sur l'autel, prêta le serment qu'on lui demandait. Le spoliateur fit aussitôt brûler en sa présence tous les titres apparents ; mais ceux qu' Adaltrude avait cachés furent réintégrés par elle dans les archives de Saint- Victor.

Charles-Martel, devant qui l'affaire fut portée, ordonna que le monastère serait remis en possession. Mais les troubles qui agitèrent alors la Provence empêchèrent ce jugement de ressortir à effet, et Amener posséda les Alpes et Caladius, en bénéfice, avec d'autres propriétés appartenant au domaine royal. Après lui, les patrices Metrano et Abbon eurent aussi les mêmes villas en bénéfice ; mais ils les cédèrent au même titre aux religieux Cassianites. Abbon fit même plus ; il permit de renouveler la donation de Nimfidius, et par son ordre le Vicedominus Ansemond inscrivit Chaudol parmi les propriétés de l'abbaye. {Cart. n' 3i).

Mais ce n'était encore qu'un titre précaire. Aussi après la mort d'Abbon, un nouveau gouverneur, l'alle- ^mand Arding, abusa de cette situation, enleva les villas aux religieux et les donna en bénéfice à un certain Adhisimbert , son féal. (Armoriai des Evêques de ^Marseille.)

Tel était l'exposé de Mauront. Le Cartulaire de Saint-Victor nous apprend que le tribunal cita en témoignage tous les hommes libres de Digne, qui avaient connaissance de cette affaire. Ils déposèrent sur la foi du serment. Les uns ne savaient qu'une chose, que Metrano et Abbon avaient cédé Caladius à Saint- Victor en bénéfice ; ce n'était pas assez ; mais d'autres jurèrent que cette villa avait appartenu en toute propriété au patrice Nimfidius ; c'était là le nœud de la question, et les droits de l'abbaye étaient dès lors évidents. En vain un des juges voulut-il invoquer la prescription trentenaire contre les moines, et faire j tomber la métairie dans le domaine royal ; le tribunal ; prononça en faveur de Mauront, et lui fit donner

investiture de Chaudol au nom du monastère.

. Quant aux autres villas en litige, le titre que nous t trouvons dans V Armoriai des Evêques de Marseille^ . bien qu'incomplet, nous laisse deviner par le texte des . préliminaires que Rognes et Orbesio furent également . restitués aux religieux.

De l'initiative prise par saint Mauront , en cette \, occasion, pour la sauvegarde d'intérêts qui n'étaient j; pas ceux de son église, mais seulement de Saint-Victor, ^ on a induit qu'il était abbé du monastère en même temps ^ qu'évêque de Marseille. Cette opinion est corroborée par cette particularité que l'investiture de Chaudol lui fut concédée à lui personnellement, au nom des religieux.

Les BoUandistes sont les auteurs de ce système, et à l'article de notre saint ils ont cherché, dans une très-savante dissertation, à prouver que, depuis Magnus jusqu'au X' siècle, le monastère n'eut d'autres abbés que les évêques de Marseille.

Il est incontestable que, dans cette longue période, aucun abbé n'est nommé, ni même indiqué, à Saint- Victor. Il est parfaitement vrai aussi que plusieurs évêques ont pris, en diverses circonstances, la même initiative que prit saint Mauront en 780 , que des aliénations des biens du couvent furent consenties par les évêques, et qu'enfin lorsque, après l'expulsion des Sarrasins, le monastère fut restauré et reconstitué, l'évêque ne lui rendit qu'une partie des propriétés qui lui avaient appartenu, et en retint une autre partie,, ce qui prouve que la mense abbatiale avait été confondue avec la mense épiscopale. Mais on ne voit pas que les évêques aient pris jamais le titre d'abbé de Saint- Victor. On voit même le contraire, car dans tous les actes où ils agissent pour le compte du monastère, ils sont dits simplement « présider dans l'église de Saint- Victor », ou bien sont désignés sous la qualification de a recteur et gouverneur de l'église de Saint-Victor. »

La vraie formule est celle employée par la charte du 2 février 884 (Cart. n" 9), dans laquelle Bérenger, évêque de Marseille, est dit avoir l'abbaye sous sa tutelle pastoraleé

Nous croyons donc que saint Mauront n'était pas abbé de Saint-Victor. Il avait simplement la gestion de ses biens, et cela probablement parce que les troubles civils avaient ruiné et dépeuplé l'abbaye, parce qu'il n'y avait pas d'abbé à Saint-Victor^ et peut-être pas de religieux.

Le Propre du diocèse met la mort de saint Mauront au 21 octobre 802, et le Gallia Christiana au même jour de 804. Ces dates sont fausses; notre saint ne vécut pas si longtemps. Il était mort dès l'année qui suivit le plaid de Digne; car le 12 mars 781, il était remplacé par l'évêque Ives, sur le siège épiscopal de Marseille et dans le rectorat de l'abbaye. [Cart. n- 83).

Les restes de saint Mauront furent ensevelis dans la crypte de Saint-Victor. On les déposa dans un beau sarcophage de marbre, qui avait été fait, à l'époque païenne^ pour une jeune fille, dont le nom, gravé dans le médaillon central, était Julia Quintina. Les sculptures représentent le triomphe de Bacchus traîné sur un char par des centaures.

Cette tombe a peut-être servi de support à un autel. (Catalogue du Musée d^archéologie^ p. 20). Mais dans la suite des temps, elle fut placée au-dessus de l'autel dédié en l'honneur de Mauront, soutenue par les colonnes qui encadrent l'entablement. Elle est restée là jusqu'à la Révolution, qui l'a enlevée à l'abbaye, et l'a alignée parmi les antiques du Musée^ (Kothen, Cryptes de Saînt-Victor^ p. 71). Elle est aujourd'hui au Château-Borely, où elle porte le n*" 86.

La chapelle de Saint-Mauront est celle de la crypte de Saint-Victor, d'où part l'escalier qui aboutit sous les orgues de l'église haute; L'autel a conservé, dans son entablement, les statues de saint Mauront, de saint Maurice et de saint Elzéar.

Quelques parcelles d'ossements avaient été extraites de la tombe de notre saint. Ces reliques furent transportées dans l'église supérieure, et déposées sur

l'autel majeur à la vénération des fidèles. {Cass. IlL, p. 472).

Nous ne savons rien de plus de saint Mauront et de son épiscopat dans notre ville.

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