DÉCEMBRE
Le pape Urbain V naquit vers i3to, au château de Grisac, près de Mende, dans les Cévennes. Son père s'appelait Guillaume de Grimoard, sa mère Amphelise de Montferrand.
Il vint au monde tellement difforme et contrefait) qu'il semblait à peine une créature humaine. Pendant que ses parents se lamentaient, saint Elzéar de Sabran, qui était venu à Grisac pour être le parrain de l'enfaAt attendu, le fit porter dans son appartement, et là, dans une ardente prière, il supplia Dieu de glorifier son saint nom, en vivifiant de son souffle cette masse inerte. Ce miracle ne fut pas refusé au jeune saint. Il rapporta aut châtelains leur fils reconstitué et plein de santé; et à ce moment, entrevoyant l'avenir, il leur dit : « Prenez bien soin de cet enfant ; il sera un jour le premier et le plus grand des chrétiens. »
Il lui donna au baptême le nom de Guillaume.
Entouré des soins les plus vigilants, Guillaume fut, dès le jeune âge, un modèle de pureté et de piété, et alors déjà éclatait en lui une sagesse qui jetait les sienë dans Tétonnement. Il eut à Grisac sespremiers maîtres, et y reçut les premières leçons ; mais, plus tard, il alla
à Montpellier compléter son éducation littéraire, et il étudia le droit à Toulouse pendant quatre années. Son intelligence se développait par le travail, et sa vertu croissait malgré les dangers de la vie d'étudiant. [Abrégé de la vie d'Urbain F, par Tabbé Albanés.)
Son cours de droit terminé, il retourna dans son pays natal ; mais ce fut pour dire adieu à sa famille ; et renonçant aux avantages que le monde lui ofiFrait, il prit l'habit bénédictin dans le prieuré de Chirac. Ses supérieurs l'envoyèrent bientôt loin des Cévennes, au monastère de Saint-Victor de Marseille, pour s'y former à la discipline religieuse. Il y fit profession de la règle de saint Benoît ; mais c'est à Chirac qu'il vint recevoir la prêtrise.
Les connaissances qu'il avait acquises ne pouvaient être négligées. Il les perfectionna par plusieurs années d'étude dans diverses universités. Enfin, ayant été reçu docteur, il commença bien jeune encore à enseigner le droit canonique, et professa avec le plus grand succès à Toulouse, à Montpellier, à Paris et à Avignon. [Abrégé de la Vie d'Urbain V,)
Ces leçons, auxquelles se pressaient de nombreux élèves, furent souvent interrompues par les emplois importants qui lui turent confiés. Il fut successivement grand-vicaire de l'évêque de Clermont et de celui d'Uzès,et procureur général de Cluny auprès de la Cour Pontificale.
Le i3 février i352, le Pape Clément VI, voulant récompenser ses mérites, le fit abbé de Saint-Germain d'Auxerre. En même temps, il l'envoya en Italie, pour régler diverses affaires délicates, et pour prendre en son nom possession de Bologne, que, les Visconti avaient jusqu'alors détenu contre les droits du Saint-Siège.
Innocent VI l'employa aussi dans les circonstances les plus difficiles, et, pour lui témoigner son estime, il le nomma le 2 août i36i à l'abbaye de Saint-Victor de Marseille.
Guillaume de Grimoard rentra avec bonheur dans cette maison, où il avait fait l'apprentissage de la vie monacale. Mais il ne devait pas y rester longtemps ; au milieu de l'année suivante, il reçut du Pape une nouvelle mission, et partit pour Naples où l'appelaient les intérêts de l'Eglise.
Quelques semaines après, le 12 septembre i362, Innocent VI mourut à Avignon. Les cardinaux, réunis en conclave, ne pouvant s'accorder à lui trouver un successeur dans le Sacré-Collège, se résolurent à faire leur choix en dehors des princes de l'Eglise, et, à l'unanimité des suffrages, ils élurent l'abbé de Saint- Victor.
Guillaume de Grimoard reçut à. Naples les envoyés des cardinaux ; il revint en France avec eux ; et ce fut à Marseille que, le 28 octobre de cette année i362, il signa l'acceptation de la tiare. Le 3 1 , il entra à Avignon, où il fuc sacré le 6 novembre. Il prit le nom d'Urbain « parce que, dit-il, tous les Papes qui l'ont porté ont été des saints. »
Les Marseillais considéraient le nouveau Pape comme leur concitoyen. Dès le 3 novembre, trois jours avant son sacre, le Conseil de Ville de Marseille l'envoya complimenter à Avignon par deux ambassadeurs, Guillaume de Saint-Gilles et Jean Casse. (Albanés, Entrée solennelle d* Urbain V à Marseille y p. 12.)
Urbain V porta sur le trône pontifical les vertus qu'il avait puisées dans le cloître. Il s'appliqua à la réforme de tous les abus, améliora le service de la justice.
réprima le taste inutile, rendit k leurs diocèses tous les évêques dont la présence à Avignon n'était pas nécessaire, et voulut que les moines s'éloignassent de sa Cour.
Mais s'il proscrivait le luxe profane, il aimait la richesse dans la maison de Dieu et la magnificence du culte. Il bâtit des églises, fonda de nouveaux monastères et restaura Us anciens.
Celui de Saint-Victpr eut une part considérable & ses largesses. Urbain V l'aimait tellement qu'il n'avait pu d'abord se résoudre à ne plus en être abbé. Il avait gardé ce titre, e( avait choisi Guillaume de L'Orme, prieur de Chirac, pour gouverner l'abbaye en son nom, comme son vicaire-général et son procureur. /'jE'ntrée solennelle^ p.i6). lire se dessaisit qu'en i364, et se donna alors un successeur en la personne d'Etienne Aubert, neveu d'Innocent VI. (Entrée solen,, p. 19).
Cet antique monastère était alors dans un tel état de délabrement, que le séjour en était devenu dangereux. (Ent. 50/., p. 8). Urbain V voulut lui rendre son ancienne splendeur. Il agrandit l'église, construisit une nouvelle abside, et éleva une tour, dans laquelle il mit une sonnerie de vingt cloches. En même temps, il entoura l'abbaye de hautes murailles crénelées, qui la mirent à l'abri de ^oute attaque, et lui donnèrent cet aspect de citadelle qu'elle a gardé jusqu'à aujourd'hui.
Pour témoigner de sa dévotion envers les saints patrons du monastère^ il mit dans des châsses superbes le chef de saint Victor et celui de saint Cassien. Enfin, il exempta l'abbaye de l'autorité de l'évêque, concéda à Tabbé la juridiction épiscopale, et lui donna pour diocèse les faubourgs du midi et les villages qui sont de ce côté de la ville. Il avait en si haute estime le^
moines de Saint- Victor, qu'ayant entrepris de relever en Italie le monastère du Mont-Cassin, berceau de l'Ordre Bénédictin, il envoya deux religieux de Marseille, pour y être ses vicaires et en poursuivre en son nom la restauration.
Quand les réparations, qu'il avait entreprises à Saint- Victor, furent achevées, Urbain V voulut les bénir et les inaugurer lui-piême. Le i*' octobre i365, il partit d'Avignon pour se rendre à Marseille. Cette visite était un grand et joyeux événement pour les Marseillais, qui aimaient le Pape comme leur père et leur bienfaiteur ; et ils s'étaient préparés à le recevoir dignement. En vue du concours d'étrangers, qui ne pouvait manquer de se produire, des approvisionnements considérables avaient été ordonnés, et en même temps une police avait été constituée pour veiller au maintien de l'ordre. Les rues furent nettoyées, et les habitants furent priés de tapisser leurs maisons. On les invita à se vêtir uniformément de robes de laine ou de soie, mi-partie blanc et rouge, blanches du côté droit, rouges du côté gauche. (Ent. solen,^ p. 22 et 23). Ces robes devaient ensuite être données aux serviteurs du Pape. Enfin on acheta un dais, sous lequel le Pape ferait son entrée, et que porteraient les premières autorités de la ville.
Au jour fixé, une flotille, couverte de pavois et de verdure^ se réunit devant la plage d'Arenc. Elle salua le Pape, à son passage, par des concerts de musique, puis alla se ranger dans le port même pour recommencer ses fanfares. (Ent, sol. p. 35). Urbain V fut reçu à l'église de Saint-Lazare, église de l'hôpital des lépreux. Il y trouva un peuple immense, les magistrats, les confréries avecleur s étendards, le clergé, et les reli-
gieux portant les reliques des Saints. Il entra en ville par la Portegalle, c'est-à-dire par la porte de France, près de la Joliette, et se dirigea vers l'église de la Trinité, qui était non loin de là, à l'endroit où nous avons encore vu l'abattoir. Devant cette église l'attendaient les religieuses de Sainte-Claire, chantant des cantiques. De la Trinité, par la rue Française, aujourd'hui rue de l'Evêché , il alla vers Saint-Thomas , c'est-à-dire à la place de Lenche, sur laquelle s'étaient rangées les dames de Saint-Sauveur, et de là vers les Accoules, où le reçurent les dames de Sion. (Ent, solen.^ p. 38).
A partir des Accoules, le cortège suivit le chemin que prenait d'ordinaire la procession du chef de saint Victor, (Rapport de G. de Montolieu^ % 17, 18, 19.), et se rendit à l'abbaye, où le Pape devait descendre. Les cardinaux de sa suite furent logés chez les principaux habitants.
Le soir la ville fut illuminée.
Urbain V fut si touché de la magnificence de cette réception et de la joie du peuple, qu'il ne voulait pas accepter ces honneurs comme rendus à sa personne, et il s'humiliait en répétant : Non nobis^ Domine^ sed nomini tuo da gloriam. Il séjourna à Saint-Victor une partie de ce mois, présida les fêtes religieuses qui se célébrèrent à l'abbaye, et consacra lui-même le maîtreautel de l'église.
Les soins qu'Urbain V apportait aux intérêts particuliers .des monastères et des diocèses voisins , ne détournaient pas son application des intérêts de l'Eglise Universelle. Il prêchait la croisade contre les Infidèles, . détenteurs des Lieux-Saints, envoyait des missionnaires
dans les pays idolâtres, et travaillait activement au retour des Grecs à la foi orthodoxe. Il eut la joie de ramener un grand nombre de schismatiques à l'Eglise Romaine , et l'empereur Jean Paléologue lui-même vint abjurer l'erreur entre ses mains.
Mais le grand désir d'Urbain V, le but qu'il poursuivait au milieu des plus grandes difficultés, était de rendre la papauté à Rome, et de rétablir le Saint-Siège près du tombeau des Apôtres.
Ce bonheur lui fut enfin accord é. Ayant aplani à grand peine les principauip obstacles qui s'opposaient à ce retour, il quitta Avignon le 3o avril iSôj. Il vint à Marseille, et s'arrêta quelques jours à Saint-Victor, pour attendre les cardinaux qui devaient faire le voyage avec lui. Pendant ce séjour dans son abbaye, il tint, le 12 mai, un consistoire, dans lequel il créa cardinal Guillaume d'Aigrefeuille, protonotaire apostolique. Enfin, tous les préparatifs étant terminés , il s'embarqua dans notre port le 19 mai, et en arrivant dans les Etats de l'Eglise alla provisoirement s'établir à Viterbe.
Bien des embarras attendaient le Pape sur le sol de' l'Italie. Toutes les institutions étaient bouleversées dans ce malheureux pays ; l'autorité pontificale y était méconnue, et le peuple avait des habitudes d'insubordination qui rendaient le gouvernement impossible.
Cependant, après avoir réprimé quelques soulèvements, Urbain V put venir prendre possession de Rome. Il mit aussitôt partout sa main réparatrice. Il rétablit l'administration , reconstitua les pouvoirs publics , et réorganisa la justice. En même temps , il relevait les ruines matérielles qui s'étaient amoncelées. Les églises les plus saintes étaient tombées
dans l'abandon et le délabrement. Il ' les répara et y restaura le culte. Sa piété envers les Princes des Apôtres le porta à rechercher les chefs de saint Pierre et de saint Paul. Il les retrouva, et les enferma dans des reliquaires précieux. Voulant rendre à la capitale de la chrétienté les grandes fêtes religieuses, il prononça le i5 avril 1 36g la canonisation d'Elzéar de Sabran, son parrain, et prêcha devant les cardinaux et le peuple l'éloge du Saint.
Tout-à-coup, en iSjo, Urbain V interrompit ces glorieux travaux pour revenir à Avignon, et traiter de la paix entre la France et l'Angleterre que divisaient de cruellesinimities.il débarqua à Marseille le 17 septembre, et le 26 il rentrait dans le palais des Papes Avignonais.
Sans perdre de temps, il faisait déjà des préparatifs de voyage pour aller visiter les princes ennemis, quand la maladie l'arrêta, et il mourut à Avignon le 19 décembre 1370, dans sa 6i"* année.
Il fut enseveli le 21 décembre dans l'église de Notre- Dame des Doms, et le cardinal Guy de Boulogne prononça son oraison funèbre. (Oraison funèbre d^Urbain V, publiée par M. l'abbé Albanés). Le jour même Dieu glorifia son tombeau par d'éclatants miracles. \ Son corps resta à Avignon jusqu'au 3i mai 1372. Ce jour-là, conformément à ses intentions, ses restes furent ^exhumés. On les enferma dans une caisse couverte de velours rouge ; une autre caisse fut remplie de la poussière de son tombeau; et les deux châsses, déposées sur une litière, prirent le chemin de Marseille. Six cardinaux désignés par Grégoire XI, son sucesseur, raccompagnaient, avec des évêques, et les fidèles lui faisaient cortège.
La foule était si grande que, le premier jour, le convoi ne» put aller plus loin que l'église de Saint-Ruf, près d'Avignon. Le lendemain le peuple détela la litière, et la porta lui-même jusqu'à Orgon, où on arriva le T' juin. Le 2 juin on atteignit Salon, et le 3 le village des Pennes, le peuple portant toujours les saintes châsses. Le 4, eut lieu l'entrée processionnelle dans Marseille. La population était venue au devant du saint corps, portant des flambeaux allumés; 35,ooo cierges furent brûlés ce jour-là.
On exposa les reliques à Saint-Victor, et elles furent mises au tombeau le 5, au matin. Ce tombeau était un monument digne du grand Pape pour lequel il était fait; il avait été construit dans le cbœur de l'église, par ordre de Grégoire XL
La dépouille d'Urbain V resta là de longues années, jusque vers i/So. A cette époque, l'autel, qui était au fond de l'abside, ayant été porté en avant, et le chœur ayant été couvert de boiseries, le monument fut mutilé et caché sous les panneaux de la nouvelle décoration. Les débris en ont été retrouvés de nos jours. Le corps fut alors déposé dans une tombe nouvelle, là où avait été l'autel. Il est resté en ce lieu jusqu'à la Révolution française; mais il a disparu dans les perturbations de ce temps malheureux.
Dès i382, le procès de la canonisation d'Urbain V fut commencé. Les événements politiques l'interrompirent, et le Saint-Siège ne se prononça pas. Mais le peuple avait une telle foi dans la sainteté de ce grand Pape, qu'il l'invoquait dans tousses besoins, et d'éclatants miracles répondaient à sa confiance. Des ex-voto sans nombre attestaient les bienfaits obtenus de Dieu par son intercession. Sa fête était célébrée solennelle-
ment à Saînt-Vîctor et en d'autres lieux. Jusqu'à la fin du siècle dernier, la messe était chantée en son honneur, dans l'abbaye marseillaise, le 19 décembre, jour anniversaire de sa mort.
La Révolution française elle-même, en dispersant les chanoines de Saint-Victor , successeurs des moines, n'avaient pu faire oublier le Pape qui fut l'ami et le bienfaiteur des marseillais.
De nos Jours, l'évêque de Marseille, Mgr Place, résolut d'obtenir pour notre glorieux patron les honneurs que l'Eglise rend aux saints. Mais parce qu'une canonisation est une entreprise toujours longue et difficile, il préféra établir, comme le permettent les rites ecclésiastiques, que plus de. cent ans avant les décrets d'Urbain VIII, qui réservent à l'autorité pontificale la concession du culte public, Urbain V était en possession de ce culte. C'est ce qui fut savamment prouvé devant un tribunal institué dans notre ville, et le 7 juillet 1869, l'évêque prononça son jugement, jugement qui fut confirmé par la congrégation des Rites. La procédure prescrite étant heureusement terminée. Pie IX, de sainte mémoire, approuva le culte d'Urbain V par un décret en date du 10 mars 1870.