CHAPITRE VIII — LE CULTE DES SAINTS
mais demeure toujours à proximité de la côte ; ce sont les deux exemples les plus intéressants ; les autres exemples indiquent plutôt une tradition littéraire des hagiographes tous nos saints sont de grands voyageurs, ils aiment à se déplacer, soit qu'ils gagnent les montagnes boisées pour y chercher le désert, Soit qu’ils partent pour porter le bénéfice de leur apostolat à de nouvelles populations.
Le départ pour le haut pays n’a rien qui doive surprendre. Celui qui habite la côte et aperçoit dans le lointain les hautes forêts qui garnissent la montagne, est sans cesse hanté de l’idée d’aller voir ces immenses croupes boisées ; elles paraissent de loin offrir un divertissement inattendu, l'esprit se laisse attirer par les ombres sombres de la verdure, le voyageur ne peut échapper au désir d'aller goûter la calme tranquillité de ces profondes forêts, qui doivent reposer du spectacle énervant de la mer toujours en mouvement.
D'ailleurs, l’on voit des départs de ce genre à toutes les époques ; en reprenant la liste des monastères côtiers cités plus haut, l’on s'aperçoit que presque tous furent abandonnés et que leurs religieux s’en vinrent résider dans la montagne. Le monastère que les Cordeliers avaient fondé dans l’Ile-Vierge en Plouguerneau, en 1434, fut délaissé peu après ; les moines se transportèrent autour de la chapelle Saint-Fiacre en Plourin-Tréguier. Ils abandonnèrent de même celui de l’Ile-Verte et celui des Sept-Iles, les moines de ce dernier allèrent s'installer en Plouguiel. L’Ile-Saint- Michel, dans la rade de Lorient, avait été abandonnée beaucoup plus tôt, les moines s'étaient réfugiés sur le continent voisin, en Plæœmeur, où ils avaient fondé le prieuré de Saint-Michel-des-Montagnes.
L'abandon du monastère côtier a été déterminé dans certains cas par la simple volonté des moines. Les Cordeliers sont partis parce que la vie était trop pénible, trop austère dans ces îles balayées continuellement par les tempêtes, et aussi parce que l’île n’offrait aucune ressource, les légumes ne poussaient pas. Il eût fallu pour demeurer en ces lieux déshérités une foi qui n'existait plus ; cependant, on a vu qu'un Cordelier refusa d'abandonner le couvent des Sept- Iles et y demeura seul. Dans d’autres cas, ce sont les incursions des pirates qui ont poussé à délaisser ces établissements trop exposés : un exemple est historique, c’est celui de l’évêque d’Alet, Salvator, qui abandonna le siège de son
évêché devant les ravages des Normands et vint se réfugier à l'abbaye de Léhon *.
Les monastères côtiers firent la mème chose pendant tout le moyen âge, chaque fois qu'une invasion était à craindre : les moines de Saint-Jacut-de-la-Mer se réfugiaient à l’abbaye de Saint-Aubin, à quelques kilomètres en arrière, dès que les Anglais étaient signalés ; ils le firent encore en 1758, lors de la descente des insulaires à Saint-Cast”. De même, les moines de Beauport envoyaient leurs trésors à l’abbaye de Bégard, dès qu’on craignait l’arrivée des Anglais ?.
Cependant, il ne s'agit à aucun moment d'un départ définitif des habitants de la côte, qui se seraient enfoncés dans le haut pays pour s’y fixer, et auraient emporté avec eux leurs cultes ; le peuplement de l'arrière pays s’est fait lentement, par petits groupes qui, progressivement, se sont infiltrés, attaquant petit à petit les landiers et les forêts. L'on reviendra plus loin sur cette question, mais l’on peut dire, d'ores et déjà, que la présence de chapelles dans l'arrière pays n’est pas due au départ d'une population émigrant tout entière ; il s'agit du départ des saints eux-mêmes ou de petits monastères *.
L'examen de l'emplacement des divers établissements côliers, et terriens correspondants, permet de constater qu’ils sont répartis sans aucun ordre. Il n’y a aucun groupement d'aucune sorte ; la diffusion s’est faite dans tous
28. F. Lor, L’exode des corps saints…, Ann. de Bret., XV, 1899, p. 71. Les moines, avec les reliques, quittèrent la côte pour s'établir plus en arrière, c'est la répétition du phénomène bien connu dans la Méditerranée, où chaque fois qu'une période de piraterie commence, on abandonne le port, l'échelle, pour s'installer dans la ville haute : V. BÉRARD, Les Phéniciens et l'Odyssée, déjà cité.