CHAPITRE XI. — LA GONSTITUTION DES PAROISSES
de ce titre. Les évêchés diocésains n'apparaissent dans l’Armorique bretonne qu'avec ce qu’on a appelé la réforme de Nominoë au milieu du 1x° siècle“ Nominoë n’a certainement pas créé les évêchés de Saint-Brieuc, Tréguier et Dol, il a consacré le pouvoir que les évêques de ces monastères commençaient à acquérir, confirmé l’évolution qui se produisait, mais il ne pouvait du même coup donner à ces évêques une autorité bien forte; quoi qu'il en soit, les
paroisses existaient depuis longtemps à cette époque“.
34. DUINE, Le schisme breton, p. 428, p. 454, n. 8 ; La métropole de Bret., pp. 181 et seqg. ; DoM GouGaup, Les abbayes-évêchés, art. cité.
39. La création des paroisses en Lan- semble le résultat de Ià sécularisation d’un monastère, vers la même époque où l'on constituait encore des paroisses en Tré-, et très probablement avant le xxr° siècle. Quant aux prieurés-cures, Saint-Michel-en-Grève (Lomikel), Locquenvel, Le Ponthou, bien qu'indépendants, ils n’eurent jamais rang de paroisse. — Certaines régions ont été morcelées vers les xi° et xr° siècles en un nombre infini de paroisses: la commune actuelle de Bégard a réuni trois paroisses, Botlézan, Trézélan et Guénezan, et les deux premières comportaient à leur tour chacune une trêve, Saint-Norvez et Lannéven. Non loin de là et plus à l’est, la région de Prat, Berhet, Mantallot, est, elle aussi, divisée en très petites paroisses qui ont démembré de bonne heure les paroisses primitives. L'on rencontre des régions semblables dans le Bas-Léon, en Cornouaille, ce sont des zones de terres fertiles où le peuplement s'est fait rapidement. L'on remarquera que, là encore, ce n'est pas un village qui a.été érigé en paroisse ; il n'y a pas de village, le bourg est une agglomération insigniflante ; c’est l'ensemble d’un territoire que l’on a desservi en lui donnant une église tréviale. Plus tard, cette trêve s'est libérée et est devenue paroisse.
Ue travail repose, presque entièrement, sur des constatations matérielles empruntées à la toponymie, à la topographie ou à la géographie historique. Ce sont là des bases solides et des documents sincères ; des conclusions sont sorlies naturellement de l'exposé de ces constatations ; mais dans l'interprétation de ces données matérielles, 1l reste encore une part d’hypothèses ; ces hypothèses on! paru ne pas soulever de difficultés trop graves, elles ont semblé plausibles. Ces hypothèses ne sont d’ailleurs pas, toutes, nouvelles; plusieurs parmi elles ne font que reprendre en les développant les conclusions que M. Joseph Loth avait déjà formulées à l’occasion de travaux plus généraux.
Nos saints n’ont aucun rapport avec l'émigration bretonne. Ils ne sont pas venus avec les émigrants, il ne les dirigeaient pas dans leur voyage, ils n'étaient ni leurs prêtres, n1 leurs chefs ; ils sont venus plus tard. Les Bretons sont arrivés en Armorique alors qu'ils étaient déjà chrétiens ; la vie chrétienne chez un peuple est attachée à des lieux du culte, elle existe autour d’églises. La population qui émigre ne transporte pas avec elle ces organismes locaux ; dans son nouvel habitat, elle se trouve sans aucun centre religieux ; elle n’a plus les églises où les fidèles se rassemblent pour prier en commun, où l’on instruit le peuple, où l’on dispense les sacrements : il n'y a plus de vie religieuse.
Les émigrés manquaient de prêtres ; ils ne pouvaient les recruter parmi eux ; les vocations sont rares dans une population nouvellement installée, qui est accaparée par les besoins de la vie matérielle. Il n'y avait pas, non plus, les moyens de former des prêtres. Les Bretons s'étaient dispersés à l'infini à travers la campagne, ils n'avaient pas créé de villages et encore moins de villes qui puissent être des centres intellectuels ; ils étaient arrivés trop récemment pour avoir déjà des centres religieux, évêchés, abbayes, lieux de pèlerinage.
C'est de la mère patrie, où existaient des monastères riches et peuplés, qu’on envoya le clergë qui leur était nécessaire.
Les prêtres vinrent nombreux, soit qu'on les demandät, soit qu’ils vinssent d'eux-mêmes, sachant combien leur présence serait nécessaire auprès de ces pauvres émigrés.
La situation a été identique chaque fois que les Européens sont allés occuper un pays neuf. Les émigrants français qui partirent pour le Canada n’avaient pas de prêtres avec eux ; leurs enfants ne se sentaient pas appelés à la vocation ecclésiastique, et ils n'auraient pas eu les moyens de s'instruire, ni de se faire ordonner ; on demanda des prêtres à la mère-patrie, où les vocations étaient fréquentes, où les séminaires, abbayes et ordres étaient riches et capables de former des missionnaires, et les missionnaires vinrent nombreux apporter aux malheureux émigrés les secours de leur ministère.
En outre des prêtres envoyés ou venus d'eux-mêmes pour constituer le clergé de l’Armorique, il est venu aussi un certain nombre de moines qui sont passés sur le continent pour y trouver l'oubli des liens de ce monde, et y chercher une retraite dans la nature sauvage, loin des villes, loin des hommes. De ces derniers, il est fort probable que la plupart, en voyant les besoins spirituels de la population, oublièrent leur goût pour la vie érémétique et consacrèrent leur temps à secourir les Bretons.
Ces prêtres, qui tous provenaient de monastères gallois, apparaissent sur le sol armoricain comme des individus agissant seuls. Il n’y a trace d'aucun groupement, ils n’ont pas reconstitué d’abbayes en Armorique, ils avaient autre chose à faire. Aucun chef n’a dirigé leur apostolat vers telle ou telle région ; au surplus, ayant quitté leur monastère, ils se trouvaient sans maitres, et l'Armorique ne pouvait leur en fournir, puisque, il l’a été dit, aucune autorité religieuse n'avait pu encore se constituer dans cette population, amorphe, à peine installée.
Ces prêtres isolés avaient une mission bien spéciale à remplir. La population à qui ils apportaient le bienfait de leur ministère étant chrétienne, il n’y avait pas à la convertir: il fallait seulement organiser le culte qui n'existait pas. Dans les pays où il est nécessaire de convertir le peuple, le travail se fait lentement, le but du missionnaire n’est pas d'organiser, mais d'évangéliser ; à mesure que les néophytes viennent à la foi, un groupement de chrétiens s'établit autour de l'oratoire construit par le missionnaire : le grou<
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pement se fait petit à petit En Armorique, tous les Bretons étaient chrétiens, il n’y avait qu'à grouper les habitants d’une même circonscription pour leur fournir le culte ; les prêtres se taillèrent chacun un petit domaine, choisissant un canton facile à parcourir, qui se prétât à leur ministère et pût constituer une unité spirituelle avec un culte commun, et ils se trouvèrent ainsi avoir constitué la paroisse, telle qu’elle a subsisté jusqu’à nos jours.
Beaucoup de ces prêtres s’attachèrent à une de ces circonscripüons et ne la quittèrent plus. Constituer une paroisse est une œuvre de longue haleine, qui nécessite parfois la vie d'un homme ; en outre, des liens puissants retenaient ces prêtres à la population qu’ils avaient ainsi groupée et dont ils étaient devenus les pères spirituels; ils ne pouvaient abandonner leur œuvre sans s'assurer un successeur qui contnuerait à s'occuper du troupeau. Il en résulte que les éponymes de nos paroisses n’ont, pour la plupart, laissé leur nom qu’à la paroisse qu'ils ont fondée. Ils sont inconnus au dehors. Les autres ont voyagé à travers l'Armorique ; ils ont constitué une ou deux paroisses et laissé leur nom à des Lan- ou à de simples chapelles. I] ne faut pas se méprendre sur le sens du mot lan, que l’on traduit trop facilement par « monastère » ; c’est une cella, un ermitage*; il n’y résidait très certainement pas plusieurs moines ; le saint vivait là, il y avait déposé son autel portatif, célébrait les saints mystères et donnait à ceux qui venaient le trouver, les sacrements, l'instruction religieuse, des conseils de toutes sortes ; il était la lumière, la bonté, la charité chrétienne au milieu d’une population déshéritée, ignorante, livrée toute entière aux préoccupations de la vie matérielle. L’éponyme d'une lan n’a pas créé un groupe social, ni un monastère, il a été le représentant de la religion et de la science, il a été un élément de civilisation. Son modeste abri est demeuré,
4. ll est même probable que le mot lan n’a pas, dans beaucoup de cas, le sens de cella, ermitage, qu'il désigne simplement la chapelle érigée à l'emplacement où je saint avait résidé ; le mot ok, qui originairement avait eu aussi le sens de monastère, a subi la même évolution de sens, et a fini par désigner simplement une chapelle qui, à aucune époque, n’a été un établissement monastique ; les nombreux Loemaria, par exemple, n’ont pour la plupart jamais été des prieurés.
après sa mort ou après son départ, un lieu du culte; un serviteur laïc a pu continuer à entretenir ce petit édifice que le souvenir du saint rendait vénérable ; un hameau en Trés’est parfois établi autour d’un petit oratoire.
Le zèle apostolique de nos saints s’est exercé surtout sur la côte, laquelle avait reçu le flot des émigrants. Le haut pays était à peine peuplé, les Bretons n’y ayant presque pas pénétré. C'est aussi par la côte que les saints ont voyagé, empruntant la voie de mer, ou suivant le littoral, et osant peu s’enfoncer vers les régions centrales. C’est encore le même cheminement qu'empruntèrent les missionnaires bretons des xvi‘-xvrr° siècles qui, avec Michel Le Nobletz et le Père Maunoir, refirent l’évangélisation du pays”. Des missionnaires antiques, comme des missionnaires des xvi®-xvir* siècles, le peuple a gardé le souvenir, érigeant des chapelles qui ont conservé leur nom, ià où ils avaient préché, là où ils avaient prié.
Tel a été le rôle de ces prêtres venus de l’île de Bretagne au secours des malheureux émigrés ; la création des paroisses en particulier est une œuvre considérable. La paroisse est une institution religieuse mais c’est surtout une cellule de vie sociale. Les habitants disséminés dans la campagne, isolés à travers les marais, les landes et les forêts, tels qu’ils avaient débarqué et au hasard des terrains qu’ils avaient choisis, ont été groupés pour constituer les communautés religieuses que sont les paroisses. Sans l’œuvre de ces missionnaires, la paroisse n'aurait pas été constituée si tôt. Plus tard, le régime féodal aurait amassé les terres en seigneuries, on aurait doté ces seigneuries de chapelles qui seraient devenues des églises paroissiales ; on n'aurait pas eu les paroisses constituées simultanément sur les bases .
2. Les vies de ces deux personnages sont les deux seules vies de saints dont j'ai fait état dans ce travail. La vie de ces deux bienheureux fut écrile aussitôt après leur mort, par ceux qui les avaient suivis dans leurs pérégrinalions, et c'est pour cela que ces vies les représentent comme de grands voyageurs. Si la vie de Michel Le Nobletz uvail éié rédigée cent après sa mort, par un prêtre de Douarnenez, par exemple, d'après les seuls souvenirs conservés par le peuple, la vie ne relalerait que ïes prédications à Douarnenez et les miracles à Douarnenez, on ajouterait que le saint était venu de l'autre côté de la mer et qu'il alla mourir dans la montagne. Les vies latines sont toutes des œuvres locales, qui ne relatent que ce que l'on savail là où on les a rédigées, et ignorent les pérégrinations du saint.
définitives que dessinaient les limites naturelles et les nécessités du ministère ; on aurait eu des circonscriptions nées selon le hasard des temps, l'importance des seigneuries, et qui auraient varié à l'infini, au lieu d’avoir dès l'origine une forme définitive et une puissance quasi inébranlable.
Les autres nations n’ont pas été organisées de la même façon. Les paroisses n’y ont pas été créées aussi vile, elles n’y ont pas été constituées simultanément et suivant une conception aussi nette. Dans les pays gallo-romains, la paroisse s’est constituée petit à petit, en fonction d’une foule d'éléments préexistants qui ont déterminé son étendue, son nom et la date de sa fondation. Il s’en est constitué à mesure que le pays se christianisait, par une décentralisation progressive du culte établi primitivement au chef-lieu de la cité, l’évêque ayant délégué un prêtre là où une église pouvait être établie. En Armorique, les paroisses ont été constituées partout à la fois, par les missionnaires venus de l’île de Bretagne pour apporter à ce peuple de chrétiens le culte qui lui manquait ; il n’y avait pas à tenir compte d'aucun élément antérieur, le sol était vierge, il n’y avait pas de traditions, ni de puissants propriétaires ; les besoins spirituels ont été le seul élément qui a dirigé cette œuvre ; la constitution des paroisses est l'expression très exacte d’une situation nette dans un pays nouvellement occupé, où tout est à créer. Le besoin était pressant, immédiat, on a agi vite, et les paroisses ont été créées à une époque où la Gaule ne devait pas encore posséder beaucoup d’églises rurales, le besoin s’en faisant moins sentir, puisque le culte existait à la cité ; la campagne gallo-romaine restait encore chose amorphe, relevant de la cité, sans vie localisée, sans décentralisation. La Bretagne y a donc gagné d’avoir très tôt ses paroisses et de les avoir solidement constituées. C’est l’œuvre personnelle de nos saints, œuvre qui révèle une haute intelligence et indique de profondes qualités d'administrateurs. La tâche fut rude ; il était difficile d'organiser un pays aussi morcelé, sans voies de communication à l’intérieur, et plus difficile encore de constituer des groupes sociaux parmi une population complètement dispersée, établie dans les clairières, au hasard des pâturages. Aucun centre de population n'existait qui püût offrir un premier noyau de chrétiens, autour duquel d’autres éléments seraient venus se rattacher. Les moines gallois ont été à la hauteur de la
tâche, ils ont vu qu'il fallait se plier aux exigences du pays, ils ont choisi les unités géographiques qui se préteraient à l'administration spirituelle d'une population dispersée. Ils se sont montrés en l'espèce des organisateurs remarquables. Ils ont su, du premier coup, assurer à ce pays dans lequel leurs compatriotes de Cornwall étaient venus se fixer, une vie locale dans des divisions territoriales parfaitement conçues el si bien choisies qu’elles sont demeurées jusqu'à nos jours les cadres de lPadministration religieuse et civile de la province.
Le rôle de ces saints personnages apparaît dans une réalité très claire. Ils furent pour les populations émigrées et déshéritées, des civilisateurs ; de leurs ermitages, ou lan, ils fournirent à ces malheureux la lumière de leur foi et de leur science, et les bienfaits de la religion et de la charité chrétiennes. Ils furent aussi des organisateurs en fondant les paroisses qui furent et sont demeurées les cellules fondamentales de la vie chrétienne et sociale. Sans eux, ces émigrés, abandonnés sur une terre étrangère, sans organisation aucune, sans direction, seraient peut-être descendus très bas. Les missionnaires y ont maintenu la civilisation et continué les relations avec la mère patrie, de laquelle seule pouvait leur venir la lumière. Leur œuvre est grande dans l'histoire et l’on peut conclure que le peuple a eu raison de garder leur souvenir et de les canoniser.
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