‹ Les saints successeurs des dieuxChapitre 25 sur 33 · POSTFACE · texte numérisé non relu

POSTFACE

La mythologie des noms propres ne saurait suffire a expliquer toutes les genèses légendaires. Il nous reste à élucider l'histoire des légendes chrétiennes qui ont été engendrées par des images et des rites païens. Le sujet est vaste et fera l'objet d'un prochain volume.

Mais au moment de fermer celui-ci, pouvons-nous omettre de jeter un coup d'œil en arrière:' Le cvdte des saints est né du culte païen des morts et des héros, il en est le prolongement rigoureux. Ce fait est acquis et hors contestalion.

Les légendes et les Actes des Saints, spécialement les passions des martyrs jusqu'au w*" siècle forment une immense littérature apocryphe dans laquelle les pièces authentiques sont rares. Basées sur des documents incertains faussement interprétés, épitaphes et manuscrits mal lus, images mal comprises, rites mal expliqués, les histoires des saints ont été fort souvent ornées de traits et de miracles empruntés à la fable, aux contes, aux traditions populaires ou à la mythologie païenne.

Etant données ces prémisses, on pouvait donc prévoir que les noms, les images et les rites des anciens dieux avaient dû parfois servir de fondement à des légendes hagiographiques.

Nous nous sommes efîorcés de l'établir, pour ce qui regarde les anciens noms divins, nous pensons même y avoir réussi.

Tel est le bilan de ce premier volume consacré à la mythologie chrétienne. C'est le bilan d'une critique très sévèrement et très loyalement appliquée. Toutes conclusions certes sont révisables ; mais je ne pense point qu'on puisse contester celles-ci dans leurs lignes générales (i).

Peut-être dira-t-on cependant que tous ces restes de paganisme n'ont point empêché le christianisme de donner une moisson nouvelle. Quelques dieux païens transformés en «aints en des époques d'ignorance et de luttes obscures ne prouvent rien ou presque. L'idée même de sainteté est absolument neuve ou transcendante au paganisme et cela suffit. Sur les vieux candélabres brûlent de jeunes flammes, flammes d'amour et de pitié.

Rien ne naît de rien. L'idée même de sainteté semble n'être qu'une fille de deux idéaux antiques : le Juste des Psaumes et le Sage des Stoïques.

INIême avant ces derniers, Platon n'avait-il pas conçu le type parfait du sage lorsqu'il traçait le portrait des futurs maîtres de la République. Ces vieillards chargés du gouvernement de la cité idéale ne furent-ils point les modèles de «es prêtres (étymologiquement vieillards) chargés de lier et de délier en la cité de Dieu i*

Quand ils auront atteint cinquante ans, nous dit-d, cinijuante ans de lutte contre soi-même, « on les forcera à di-

(i) Les critiques ont ea beau jeu ;i montrer que les assimilations de Lucius sont hypothétiques. Cf : H. Delehaye, Bulhlin Imjiog. dans Analecla Bolhmliana, XXIV (1906) p. 487-488. — P. Lejay, Ane. l'hhnl. chrétienne <!ans Revue dHisl. et de Litlérai. Rel. Xi (1906), p. 270. — H. Hubert, Analyse dans Année Sociologique (1906) IX, 284. — V. Ermoni, /.es commenceinenls du culte des saints dans l'Eglise chrétienne à propos d'un lare récent dans Hev. des Ouxst. Hisl. i^r janvier 1907, p. 2o5-2i3; P. Lejay, Complev Rendus dans Rev. Critique J'Hisl. et de Litt. i4 janvier 1907, p. 33-34.

/|08 LES SAl.MS SUCCESSEURS DKS DIEUX

viger 1 œil de l'àme vers celle essence qui éclaire toutes choses, et de considérer le bien en soi pour s'en servir comme d'un modèle sur lequel ils régleront et la République et les particuliers et eux-mêmes (i) ». Ainsi de la contemplation ils redescendront au gouvernement des hommes, arrivés au terme de cette existence, ils passeront dans les îles des bien lieureux, et, si la Pythie le trouve bon, on leur fera des fêtes et des sacrifices.

Caton que Lucain place sur les autels est devenu le tY])e de la conscience du juste et du véritable héros. On peut l'appeler le dieu des persécutés, le dieu des consciences pures, (c Lucain, après avoir raconté la mort de Pompée, nous représente son âme qui abandonne son corps sur le bûcheipour s'élever au ciel oii elle prend place parmi les âmes saintes ; de là elle contemple avec mépris noire monde misérable et la dépouille quelle a laissée ; puis, prenant son vol vers Pharsale, elle entre dans le coeur de Caton et de Brutus. Est-ce un poème païen ou est-ce une vie des saints que nous lisons ? Et ce tombeau de Pompée, ce tertre obscur renjerniant un esprit divin, que viendra prier celui qui rejuse son encens aux dieux du Capitole, n'annonce t-il pas déjà lecvilte des tombeaux des martyrs (2) » ?

Mais laissons là les exemples et marchons à l'idée. La morale stoïcienne présentait à l'esprit comme idéal (( la figure d'un sage, véritable enfant de Dieu, vera progenies (3), pur jusquà être impeccable (4), prêt à souffrir toutes les tortures, à avaler des charbons ardents ou à clouer ses bras sm- une croix (5) et dans sa force essentielle doux et pacifique (6j ; ne se plaignant ni des hommes ni du ciel ; paraissant au milieu des méchants comme la lumière au milieu des té-

(1) liépublique, livre VII.

(3; Havet. Le Christianisme et ses origines, 3o2-3o3.

(3) Sénèque. Oe Prooidentia.

(4) Sénèque, Lettre CXX, 10.

(5) Cité par Lactance, VI, 17.

(6) Placidus et /em4,Sénèque, Lettre^ CX\, i3, comparer Mathieu, XI, 39.

LES SAINTS SUCCESSEURS DES DIEUX /jOfJ

nèbres (i), n'usant des choses de ce monde que comme in i étranger et un passant (a); — portant Dieu en lui; — triste et comme en deuil du genre humain (3). Heureux s'il pouvait mourir pour tous et racheter de son sang tous l(;s crimes (4) » (5).

\près Ernest Havet, MM. Jean Réville (6) et Coblet d'AI viella (7) n'hésitent pas à voir dans la notion de sainteté la suprême floraison de la société antique.

L'Eglise du Seigneur qui est aussi la communauté des Saints a remplacé, il est vrai, la cité deZeus par laquelle les stoïciens exprimaient la communauté des Sages. Mais l'une continue l'autre. Les révolutions mêmes ne sont que des formes plu s brusques de l'Evolution. Pour sentir et pénétrer ce que le présent doit au passé, il faut regarder non seulement la série des organismes ; mais l'ambiance dans laquelle ils se sont développés. L'atmosphère et le milieu sont eux-mêmes dans une large mesure le produit des activités antiques. Les Sages y respirèrent avant les Saints.

(O '^'on aliler quam in lenebr'ts liun,-n effhlsil, Sénèque, LeUre CXX, i3,

lomp. Jean, I, 5.

(3) Sed ut commodijtis iileiur peref/riniis iH proponam, Sénèque, Lettre CXX, 18, comp. I Cor., VII , 3i.

(3) Sénèque, ie'irt', XLI, 1.

Uni quippe vacal Humanum hi/jere (jenas.

(Lucain, II, BySj.

(4) Hic redimat sanjuis populos, hoc cc/idc luatur Qiiidguid romani meruerunt pendere mores.

(Lucain, H, 372).

(5) E. Havet, Le Christianisme et ses origines, II, Si?.

(G) J. Reville, La Religion sous les Sévères, pp. 298 el ss. (7) Goblet d'Alviella, Eleusinia, 1903, in-80, p. II 5.

Page 1