Les saisons études de la nature Ferdinand Hoefer
L’instinct de la curiosité est le réveil de la vie intellectuelle : il commence avec les bégayements de l’enfant, il accompagne l'adulte dans toutes les phases de son existence, et, loin de s’éteindre avec les battements du cœur, il se ranime devant l’inconnu de la tombe. Qu’y a-t-il donc au monde de plus important à suivre et à diriger, que les mouvements de la curiosité humaine, ces pulsations de l’âme ?
Tout le secret de l’éducation est là ; et c’est de l’éducation que dépend tout l’avenir de l'humanité.
Malheureusement les méthodes, employées jusqu’à ce jour, sont absolument insuffisantes. Et cette insuffisance tient, avant tout, à une satisfaction incomplète, défectueuse, de l’instinct de la curiosité. Observez l’enfant. De tous les objets qui le frappent il ne cesse de vous demander le pourquoi. Il entre ainsi de plain-pied dans la filiation des
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causes et des effets. C’est un indice. Mais, au lieu de suivre cet indice naturel, en développant la pensée par l’exercice du raisonnement, on procède comme s’il ne s’agissait que de l’éducation d’un être privé de raison : on surcharge la mémoire de l’enfant d’une multitude de mots dont il ne saura la valeur que plus tard, et peut-être ne la saura-t-il jamais. La vraie direction de l’esprit c’est d’aller de la pensée au mot, et non pas du mot à la pensée. C’est faute d’avoir reconnu et appliqué ce principe, que l’éducation a été faussée dès son origine.
Prenons pour exemple l’étude de la nature.
Aucune science, certes, ne devrait autant charmer l’esprit que l’histoire naturelle. Cependant voyez combien la zoologie, la botanique, la minéralogie rebutent le commençant par l’aridité de leurs nomenclatures et par l’ennui de leurs classifications. Sans doute il importe de s’orienter au milieu des merveilles qui de toute part nous environnent; sans doute il faut des noms pour désigner ce qui attire l’attention. Mais les moyens dont on se sert, ne vont-ils pas directement contre le but proposé?
Eh quoi I vous voulez, — c’est aux maîtres que je m’adresse, — vous voulez répandre le goût, l’amour de la science, et vous mettez entre les
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mains de vos élèves, des livres qui diffèrent autant du livre de la nature que la fraternité humaine — une fiction, — diffère de la gravitation universelle. Au lieu de nous familiariser d'abord avec les animaux et les plantes qui sont à notre commune portée, vous réunissez, sous la même étiquette, des genres et des espèces, qui n’ont jamais été destinés à se rencontrer dans la même zone, et dont plusieurs sont tellement rares que peu de personnes auront la bonne fortune de les voir ailleurs qu’en gravure ou dans des collections. Et, chose curieuse, ce sont presque toujours les espèces les plus rares qui ont vos préférences, à juger du moins d’après les descriptions minutieuses que vous leur consacrez. Allez! vous cherchez bien loin ce qui est tout près de vous, comme si ce que chacun foule aux pieds était indigne de la science que vous professez.
C'est pénétré de ces considérations que je me me suis décidé à publier ces Études *. J'ai essayé d’y mettre autant de variété que la nature en met ellemême dans ses manifestations diverses. La classi-
1. Elles avaient d’abord paru, incomplètes et par fragments, dans différents recueils , tels que le Cosmos, le Magasin pittoresque, la Science pour tous, l'Illustration, etc. La plupart ont dû être développées et profondément modifiées pour les faire entrer dans le plan adopté.
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fication suivie est la plus naturelle qu’on puisse imaginer ; le soleil lui-même en a tracé le cadre par la périodicité des saisons. A cette périodicité pourra se rattacher une publication régulière, exposant, par journées ou par promenades , ce que chaque saison offrira de plus curieux et de plus instructif. Le plan en avait été arrêté de concert avec un penseur éminent, Jean Reynaud, trop tôt enlevé à la science et à ses amis.
Les petites gravures, qui accompagnent le texte, ont été exécutées par mon frère (Auguste Ilœfer), sur des dessins originaux. Elles sont destinées, moins à orner le livre qu’à en faciliter la lecture.
Retiré depuis près de dix ans à la campagne, je passe ma vie au milieu de ces harmonies qui élèvent l’ûme, quand on cherche sérieusement à en pénétrer les lois. Dans cet exil volontaire il m’est arrivé de faire de singuliers rapprochements entre le tourbillon du monde humain et les paisibles transformations de la nature. Pourquoi les hommes perdent-ils tant à être vus de près? Pourquoi le spectacle de leurs passions est-il si attristant? C’est parce que là tout est étroit et borné; c’est une atmosphère où l’on étouffe, parce que chacun veut être un Dieu . On a hâte alors d’aller respirer l’air libre, pour se mettre en communication avec ce qui n’est pas de création humaine. Dans ce
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domaine sans limites, on ne saurait rien voir de trop près : on s’y sent attiré, comme malgré soi, par ce centre inconnu, qu’on appelle la vérité.
Ayant été à même d’étudier la vie des hommes qui ont laissé des traces de leur passage , je comprends le mot d’un célèbre écrivain que, passé un certain âge, on ne peut être qu’un misanthrope ou un coquin. A cette triste alternative, il y a cependant un remède : l’amour de la nature, allié à l’amour du travail. Je voudrais, par une sorte d’égoïsme, faire partager à tous mes lecteurs le bonheur que je sens au foyer de ce double amour.
Aucun plaisir n’est comparable à celui qu’on éprouve à interroger 1a nature, sans système comme sans ambition. Un insecte, un brin d’herbe, un grain de sable, peut devenir le point de départ d’une inépuisable série de questions etde réponses. C’est alors qu'au milieu de l’infini on se sent véritablement comme chez soi. Pour faire partager à mon lecteur la conviction que l’homme n’est pas « un étranger sur terre , » je vais essayer de l’associer à toutes les impressions, ainsi qu’à toutes les idées que peuvent faire naître les promenades d’un observateur philosophe.
Pour mesurer les espaces célestes , les astronomes sentirent de bonne heure la nécessité de
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connaître d’abord exactement le rayon de l’orbite terrestre. Les naturalistes se trouvent dans le même embarras que les astronomes en face de l’infini du monde animé. Ils devraient donc, eux aussi, comprendre que, pour jauger les espaces organiques, il faut un point de repère, un terme de comparaison. Et pour cela que pourrait-on choisir de mieux que les environs de Paris? La flore et la faune des environs de cette grande cité sont tellement variées, qu’elles présentent un choix de types précieux pour les principales familles du règne végéto-animal. Aussi sera-ce là notre point de repère, notre terme de comparaison.
Urunoy-sous-Senart, le 31 janvier 1867.