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L'AURORE D'UN SOIR D'HIVER

Je m'en vais dans les bois dépouillés. Je m'attarde

Sous la froideui' des cieux.

Et voyant se lever les myriades dans l'air bleu, Je regarde longtemps l'éternité qui me regarde Et qui coule de tous ces cribles lumineux.

Ah ! qu'elle est claire et sombre, et glacée et profonde.

Par ces grands soirs d'hiver, l'Eternité ! Elle verse à longs flots dans mes veines les mondes. Dont un mystère filtre, à travers l'ombre, les clartés, Et ces mondes en moi deviennent ma sérénité, —

Une sérénité qui cingle mon sang- chaud

De son baiser immense et sidéral, Et qui me fait tranquille et puissant comme les héros. En insufflant sans bruit la force mâle dans mes moelles,

Une sérénité qui trempe de vigueur

Mon rêve autrefois si fluide, Si frêle et si flottant, quand dans les mois rieurs Il respirait l'aurore en se berçant aux eaux languides, —

Une sérénité qui trempe de vigueur

Mon si fluide rêve, et le glace et le cristallise,

Pour lui donner la figure et le cœur De la réalité ferme, dense et précise.

Que les astres d'hiver à leurs reflets de pierre aiguisent.

Dans ces beaux mois enfuis où j'allais solitaire, J'ai pris, mis dans mon sein, rapporté bien loin du vulgaire, La seule fleur permise au pauvre encor : le Rêve. Et de mon sang, de mpn amour et de ma sève, Je lai nourrie.

Et voici qu'elle va donner enfin des fruits,

Les vastes fruits de l'Action, les fruits de vie ;

Car le Rêve, c'est une fleur de printemps vert,

Qui se transforme en fruits sous les étoiles de l'hiver.

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Certes, pour être écrivain ou notaire, Il ne faut pas tant de mystère.

Oui, mais pour être un homme !

Pour être un homme, Avec des sens d'élite, avec des âmes.

Avec un grand bouquet de cœurs.

Aussi vivants, aussi divers qu'en mai les fleurs Et que sur le clavier de l'infini toutes les gammes !.,.

Un homme avec des sens pour tout sentir, Avec des cœurs et des cerveaux pour tout comprendre, Un homme-foule en qui saura s'unir.

Complexe, une harmonie astrale, grave et tendre, — Un homme ainsi que fut Shakspeare,

Un homme qui possède et la raison du sage,

Et le sang printanier du poète et sa flamme.

Et la foi, que l'on aime et qu'on ne croit plus, des rois mages,

Et l'instinct délicat des sensitives et des femmes !...

Pour êti'e tout cela, Il faut avoir cueilli les printemps, les automnes, Et l'été qui rend folle et divine Hermione, Et les matins d'or bleu, les matins couleur d'hosanna,

Et les nobles souffrances Des désirs exaltants, des sèves et des espérances

Etouffées, Et les soupirs volants qui dans les orages s'élèvent, Et les midis aux blondes fées, Et les minuits aux sombres fées, Il faut de tout cela faire un homme, — et d'abord un rêv

Il faut de tout cela faire un grand rêve vierge.

Ce rêve, il faut l'emmener dans l'hiver. Et l'exposer au vent qui flagelle la chair, Et le tremper aux ilôts des astres qui s'immergent, Le soir, dans les ascensions d'azur et d'air.

Ce rêve vierge.

Il faut aiguillonner son intime chaleur

Du froid viril, qui le fouette et l'assiège,

Et des assauts qui, le battant de neige, Sont comme de la mort tombant en blanches fleurs.

Ce rêve aérien, trop irréel, trop vaporeux,

Il faut que le j,^el lier lui donne la figure

D'une électricité qui devient solide et qui dure,

Et qui se fixe enfin, comme ces étoiles des cicux.

Il faut que tous nos mois, groupés comme les douze dieux,

Y rassemblant tout l'infini de la nature,

S'y condensent dans un ensemble harmonieux,

Qui parle, agisse et soit un être que l'on nomme,

Et qu'alors, palpitant sous sa face de cristal clair Et chargé d'énergie, et brillant de glace et d'éclairs,

Le Rêve soit, sous le grand souffle de l'hiver, Cet être enfin complet, cet être qui seul est un homme.

Je veux un rêve, mais qui soit ce beau mystère, Ce superbe miracle : un Homme.

Ah ! malheureux, celui qui ne sait que rêver ! Il sei\i le vaincu que tout ronge, fibre par fibre. Sous le pied du Barbare, il ne pourra pas soulever Un front libre.

Et trois fois malheureux, si ce rêveur a du talent, S'il garde un feu sacré, s'il est pauvre, sincère et tendre! Il vaudrait mieux qu'on l'eût dansla flamme, en naissant, Mis en cendre.

Mais tous ceux-là qui jamais n'ont rêvé ! Ils auront les honneurs, la fortune et les femmes, Et quelque chose encor par-dessus le marché : Mon mépris... Ils n'auront jamais la fleur de l'âme.

Ah ! sois l'homme total qui rêve, écoute et pense, Qui se défend, et qui châtie, et qui console,

Sévère et doux comme la conscience.

Et qui marche, et qui sait aux profondeurs de quel silène Germent pour l'avenir les messianiques paroles !

Paris gronde au lointain. Oui, ses ondoyantes poupées, Ses flamboiements fumeux, ses torrents de passants, Sa vie étourdissante, éparpillée et dissipée En instants !

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Mais je veux, cette nuit, {,-oûter la sagesse du vide

Et du silence, Et de l'éternité, qui des astres froids et lucides Descend jusqu'en ma coui^cience.

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