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DANS LA RUE

La mort est dans le ciel, la vie est sur la terre.

Et là-haut, c'est la nuit. Ici-bas, c'est le jour.

Là-haut, l'ombre immobile au cœur des brumes funéraires.

Ici, des tourbillons de soleils dont s'éclairent.

Emportés dans le soir qui brille, et danse et court,

Des sourires glissant, malgré ce morne hiver,

En des halos de fête, en des nimbes d'amour.

Et c'est Paris, avec ses flammes et ses couples.

Ses foules, ses vertiges par bouffées.

C'est Paris, électrique et fauve, énorme et souple. Où, même en plein frimaire, on croise des bouquets de fées..,

Tout un frileux printemps de Grâces et de Fées !

Laisse-les s'envoler, ma blonde songerie !

Ne me dis pas leurs noms, et n'écoule pas qui le dit !

Bois dans leurs yeux en fleurs le mirage des paradis,

Et ne demande pas des nouvelles de leur esprit !

Car peut-être il n'est rien, sous ces enseignes de magie^

Que frivoles chifTons et vaines friperies.

Qu'importe ! Tout mon être, enfermé dans la rue.

Se sent plus fraternel, Plus près de la touchante et vulgaire cohue, Ce soir où l'on ne peut s'élever vers le ciel.

Ma nature aimante et sauvage Se plaît à s'en aller seule parmi les cris, Et dans les feux et sous les brumes de Paris, La chaleur dans le cœur et le froid au visage.

La chaleur dans le cœur et le froid au visage,

N'est-ce pas là toute ma vie?

Le soleil dans mon cœur et la bise sur mon visage. N'est-ce pas pour cela que jamais je n'ai su mon âge?

L'âge de la saison fleurie

Règne, jeune toujours, dans mon sein de poète. Et 1 âge de l'iiiver enveloppe ma tête

Et mon destin, depuis Tcnfance, Gomme ce soir la brume enveloppe le ciel immense.

Et je comprends pourquoi ce Paris de froid et de fête M'attire et me paraît plus tendre et fraternel. C'est que du même rythme, ivresse, amour, tempête, Que ton cœur, ô Paris, mon cœur bat sous la mort du ciel.

Nos deux cœurs pleins de deuil, de foule et de voix et de fête!.

Cher Paris, à mon art tu donnas le divin Sésame.

C'est g-râce à toi que j'ai dans ce corps plusieurs âmes,

Qui forment un orchestre et sonnent en chœur désormais.

0 Paris, mon berceau, que j'ai revu si tard !

Enfant, chassé de toi, tu hantais de loin mes regards.

Quand, homme, je revins de l'exil où je végétais.

Tu pris mes nerfs captifs qu'écrasait, comme un cauchemar,

Torpidement, le sourd servage campagnard,

Le servage obscur, vide, abrutissant et laid.

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Ainsi que des archets, Tu pris mes nerfs, mon cœur, et sur ta grande lyre De beautés, de rayons, de pensers, de sourires, Tu fis crier, danser, s'exalter ce peuple darchets.

Tu dég'aj::;'eas ma flamme abattue, étouffée. Et tu la fis se tordre, et jouir et souffrir.

Tu fis d'elle sortir Toutes les langues écarlates du désir.

Mais pourtant ma fierté ne te l'a pas livrée. ^fa flamme, vierge en moi, ma flamme, à ton souffle dardée, Paris, fut ton amante et non pas ta prostituée. Et Ton ne verra pas tes ulcères sur moi s'ouvrir, Et mon feu, comme un mort, s'y décomposer et pourrir.

Tu m'as donné la prométhéenne étincelle. Les radieux combats de douleur et de volupté. Mais je suis resté moi, dans ma profonde intimité, Malgré toi, ville folle où tant d'êtres se sont vidés De leur cœur et de leur cervelle.

Moi qui t'aimais et qui t'ai résisté, Pour cela tu m'as fécondé.

Tes électriques ailes, Me frappant, m'ont rempli des élans de la volonté.

Oui, je t'aime, Paris. Et cependant, je te mcpiîse.

Car tu m'as enlevé bien des chères illusions.

Et je déteste tes laideurs et tes sottises.

J'abhorre tes bas-fonds moins encore que tes hauts-fonds.

Je méprise tes fards éclatants faits de fange, Tes salons faits de snobs, de sots et d'intrigants, Tes dindons décorés et déguisés en paons, Tes bazars de réclame où l'on vend la louange A prix d'argent.

Et c'est pourquoi, sans retourner la tête,

Peut-être un jour, Paris, je te fuirai.

Je laisserai tes vertiges, tes soirs dorés,

Et mes quelques amis, hélas ! les bons poètes.

Et la grâce des beaux visages admirés,

La nuit, sous» le halo flambant des devantures,

Les petits pieds où court le rythme fin des paradis.

Et qu'on suit sans espoir, sans même s'être dit

A soi le nom ardent de la douce aventure...

Je laisserai tes aurores de poésie,

Tes aiguillons de feu dont la morsure est de la vie.

J'irai vers l'ombre, et là je chercherai sans bruit

La sauvage nature, j

Celle où l'on est enfin libre pour quelques sous.

Celle où toujours on peut rester debout. Celle où, quand monte en soi la pensée ou la sève, On peut rire et crier comme font les dieux fous, L'ombre où l'on peut dire à son rêve :

« Reste ! Ne t'en vas pas I Nous n'avons rien que nous

Et l'Heure ; mais l'Heure est à nous.

Enfin, hélas ! enfin, nous sommes nous-mêmes à nous! »

0 Paris, mon berceau ! Calme comme un blessé vainqueur, J'emporterai l'amour transpercé par ma haine, Parce que tes hideurs m'ont meurtri la douceur Des bateaux coulant sur ta Seine.

Je partii'ai peut-être pour jamais, Et sans tourner la face.

Et pourtant je t'aimais.

Mais j'aurai les jeux secs comme tes clartés que l'air glace. Et je n'aurai qu'au fond du cœur

Des pleurs.

D'immobiles et calmes pleurs.

Et j'irai souriant comme tes flammes que l'air glace.

CHANSON DE MAUCIIK POUR i;iII\'ER

Dans l'air roide et piquant, Le vent Est comme un hérisson ambiante! volant.

Et sous ses fouets de glace, Je souris... — et je passe, Retenant mon haleine et ma chaleur entre mes dents.

Je souris, — et je pense Que, depuis mon enfance. Je garde ainsi, muet, tous mes amours et tous mes chants

Dans l'intimité vive De mon âme, captive.

Mais où n'entra jamais l'extérieur morne et glaçant.

Je garde, — et dans la lutte Que j'eus contre les brutes Sous qui j'ai marché, seul comme en l'hiver stérilisant, '

Contre l'impur maroufle J'ai retenu toujours, verbe divin, ton vierge souffle, Et mon souffle, et mon âme, et ma chaleur entre mes dents»^

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