LE TOAST A LA VIE
Je ne peux pas te saluer : il est trop tôt, 0 Vie ! Il est trop tôt pour l'heure grave et belle. Elle n'est pas à toi. Pour qu'elle sonne, il faut Que ce soit la Mort qui l'appelle.
0 chère Vie ! Et j'ai tendu vers toi, pourtant, O verseuse d'amour, de joie et de souffrance, Mon verre de cristal, comme fît en chantant Chatterton ivre d'espérance.
Tu lui versas du fiel, des crachats et son sang. Alors, ayant goûté l'injurieux breuvage.
Farouche, il te jeta, dans l'affront se dressant, Son verre et son âme au visage.
Moi, calme et frémissant, blessé, mais non vaincu, Cachant sous mon manteau la coupe qui me hante, J'attends l'heure. J'attends et vais sans avoir bu, Dans la multitude trinquante.
D'autres portent des toasts avec un flot doré. Le mien de lie est noir, et ma main qu'il asperge Le sent fuir à travers le cristal consacré,
Qu'un Dieu fêla de sa main vierge.
Quand l'a frappé la main de feu qui fait gémir, Un chant s'est élevé du cristal qui se brise. Un chant qui chante encore et couvre le soupir De cette liqueur qui s'épuise, —
Un chant qui m'a suivi les fibres jusqu'au coeur, Et que tout mon cœur chante et que moi seul j'écoute. J'ai soif et ne bois pas. Et ma jeunesse meurt, Et la coupe vibre et s'égoutte.
J'ai soif et ne bois pas... Dans mon sein, sur mon front. Les vivants n'ont pas lu, dédaigneraient de lire. Les couples passent, m'efïïeurant de leur frisson, Sans me voir de leur bon sourire.
Hélas ! bientôt couchés sous l'herbe et les sillons, Ils ne laisseront d'eux qu'un informe décombre. Et j'attendrai qu'un signe éclate aux horizons, Et je serai debout dans l'ombre.
Debout avec mon chant en qui s'évoqueront Quelques noms chers et lumineux, ravis au Nombre, Debout parmi les vents d'oubli qui siffleront, Debout, immobile dans l'ombre,
Avec le verre où tremble une voix du Destin, Comme l'océan veille au fond des coquillages. D'où coule, murmui'ant lappel sourd du lointain. Le bruit des vagues et des âges.
Le verre sera vide, et bien froide la main.
Et les ans glisseront, noirs, un siècle peut-être.
Et ce sera la nuit, et j'attendrai demain.
Les demains d'or en mal de naître.
Et l'ombre, blanchissant, pâle, s'efTacera. Et la voix que j'étreins se fera plus sonore. A son appel, la Vie au bord des cieux poindra, Ma vie, et ce sera l'aurore.
Et pour la saluer sur la cendre des temps, Resté debout sur les tombeaux couchés en groupe, D'un lent geste, muet, moi je boirai mes chants, Ce qu'un mort peut boire en sa coupe.