‹ Les saisonsChapitre 23 sur 73 · Z1MÉ · texte numérisé non relu

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murer et les oiseaux chanter ; le bruit de la mousqueterie, les cris des blancs égorgés et des Nègres acharnés au carnage , arrivoient de la plaine jusqu'à moi : cette campagne opulente et désolée , ces riches présents de la terre et ces ravages de la vengeance , ces beautés tranquilles de la nature et ces cris du désespoir ou de la fureur, me jetèrent dans des pensées mélancoliques et profondes : un sentiment mêlé de reconnoissance pour le grand Être et de pitié pour les hommes me fit verser des larmes.

Je sortis de la maison avec mon ami; nous envoyâmes les femmes et les vieillards dans le magasin retranché , et nous descendîmes auprès d'un bois de cèdres qui nous déroboit la vue dune partie de ces scènes d'horreur.

Nous revîmes bientôt le jeune Nègre que nous avions envoyé chez les ennemis ; il étoit à la tête de quatre Nègres armés ; ses cris , ses gestes , ses sauts , nous annoncèrent de loin qu'il nous apportoit de bonnes nouvelles. O mon maître , dit-il à Wilmouth, le chef des noirs est ton ami ; voilà ses plus chers serviteurs qu'il t'envoie; il viendra bientôt lui-même.

Nous apprîmes que John égorgeoit sans pitié les hommes , les femmes , et les enfants , dans les habitations où les Nègres avoient reçu de mauvais traitements ; que dans les autres il se contentoit de donner la liberté aux esclaves, mais qu'il mettoit le feu

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à toutes les maisons dont les maîtres s'étoient éloi-

gnes.

Nous apprîmes en même temps que le gouverneur se disposoit à faire sortir un nouveau corps de troupes ; que tous les colons qui avoient eu le temps de se retirer s'étoient armés avec quelques Nègres qui leur restoient fidèles , et que ces forces ne tarderoient pas à fondre sur John. Nous vîmes ces Nègres marrons , chargés de butin , diriger leur retraite vers la montagne ; ils prirent leur route assez près de notre maison : une trentaine d'hommes se détachèrent de cette petite armée et s'avancèrent vers nous ; le terrible John étoit à leur tête.

John, ou plutôt Ziméo, car les Nègres marrons quittent d'abord ces noms européens qu'on donne aux esclaves qui arrivent dans les colonies ; Ziméo étoit un jeune homme de vingt-deux ans : les statues de l'Apollon et de l'Antinous n'ont pas des traits plus réguliers et de plus belles proportions. Je fus frappé sur-tout de son air de grandeur : je n'ai jamais vu d'homme qui me parût comme lui né pour commander aux autres. Il étoit encore animé de la chaleur du combat; mais , en nous abordant , ses yeux exprimoient la bienveillance et la bonté. Des sentiments opposés se peignoient tour -à- tour sur son visage; il étoit presque dans le même moment triste et gai, furieux et tendre. J'ai vengé ma race et moi, dit- il.

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Hommes de paix , n'éloignez pas vos cœurs du malheureux Ziméo; n'ayez point d horreur du sang qui me couvre, c'est celui du méchant; c'est pour épouvanter le méchant que je ne donne point de bornes à ma vengeance. Qu ils viennent de la ville , vos tigres, qu'ils viennent , et ils verront ceux qui leur ressemblent pendus aux arbres , et entourés de leurs femmes et de leurs enfants massacrés. Hommes de paix, n'éloignez pas vos cœurs du malheureux Ziméo.*. Le mal qu'il veut vous faire est juste. Il se tourna vers nos esclaves , et leur dit : Choisissez de me suivre dans la montagne , ou de rester avec vos maîtres.

A ces mots, nos esclaves entourèrent Ziméo, et lui parlèrent tous à-la-fois; tous lui vantoient les bontés de Wilmouth et leur bonheur ; ils vouloient conduire Ziméo à leurs cabanes, et lui faire voir combien elles étoient saines et pourvues de commodités ; ils lui montroient l'argent qu'ils avoient acquis. Les affranchis venoient se vanter de leur liberté ; ils tomboient ensuite à nos pieds , et sembloient fiers de nous baiser les pieds en présence de Ziméo. Tous ces Nègres juroient qu'ils perdroient la vie plutôt que de se séparer de nous : tous avoient les larmes aux yeux , et parloient d'une voix entrecoupée ; tous sembloient craindre de ne pas exprimer avec assez de force les sentiments de leur amour et de leur reconnoissance.

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Ziméo étoit attendri , agité , hors de lui-même ; ses yeux étoient humides , il respiroit avec peine ; il regardent tour-à-tour le ciel, nos esclaves et nous. O grand Orissa , dieu des noirs et des blancs , toi qui as fait les âmes, vois ces hommes reconnoissants , ces vrais hommes , et punis les barbares qui nous méprisent et qui nous traitent comme nous ne traitons pas les animaux que tu as créés pour les blancs et pour nous.

Apres cette exclamation , Ziméo tendit la main à Wilmouth et à moi. J'aimerai deux blancs, dit-il; oui, j'aimerai deux blancs. Mon sort est entre vos mains ; toutes les richesses que je viens d'enlever seront employées à payer un service que je demande.

Nous rassurâmes que nous étions disposés à lui rendre sans intérêt tous les services qui dépendroient de nous. Nous linvitâmes à se reposer; nous lui offrîmes des rafraîchissements. J'envoyai dire à Francisque d'apporter du magasin des présents et des vivres aux Nègres qui accompagnoient Ziméo. Ce chef accepta nos offres de fort bonne grâce. Seulement il ne voulut pas entrer dans la maison : il s'étendit sur une natte à l'ombre des mangliers qui formoient un cabinet de verdure auprès de notre habitation. Nos Nègres se tenoient à quelque distance de nous, et regard oient Ziméo avec des sentiments de curiosité et d'admiration.

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Mes amis, nous dit-il, le grand Orissa sait que Ziméo n'est point né cruel; mais les blancs mont séparé des idoles de mon coeur, du sage Matomba qui élevoit ma jeunesse, et de la jeune beauté que j'associois à ma vie. Mes amis, les outrages et les malheurs ne m ont point abattu, j'ai toujours senti mon cœur. Vos hommes blancs n'ont qu une demiame; ils ne savent ni aimer ni haïr, ils n'ont de passion que pour l'or : nous les avons toutes , et toutes sont extrêmes. Des âmes de la nature des nôtres ne peuvent s'éteindre dans les disgrâces ; mais la haine y devient de la rage. Le Nègre, né pour aimer, quand il est forcé de haïr, devient un tigre, un léopard; et je le suis devenu. Je me vois le chef d'un peuple, je suis riche, et je passe mes jours dans la douleur : je regrette ceux que j'ai perdus ; je les vois des yeux de la pensée ; je les entretiens , et je pleure : mais , après avoir versé des larmes , souvent je me sens un besoin de répandre du sang, d entendre les cris des blancs égorgés. Eh bien ! je viens de le satisfaire cet affreux besoin; et ce sang, ces cris, aigrissent encore mon désespoir... Hommes de paix, n'éloignez pas vos cœurs du malheureux Ziméo. Vous pouvez lui trouver un vaisseau , vous pouvez le conduire ; ils ne sont pas loin de cette île ceux qui sont nécessaires à mon cœur.

Dans ce moment deux des plus jeunes esclaves de

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Wilmouth se prosternèrent devant Zirnéo. Ah ! s'écria-t-il, vous êtes du Bénin, et vous m avez connu. Oui, dit le plus jeune des deux esclaves, nous sommes nés les sujets du puissant damel (i) ton père; celui-ci t'a vu à sa cour, et moi j'ai vu ta jeunesse au village d'Onébo. Des perfides nous ont enlevés à nos parents ; mais Wilmouth est notre père. Le Nègre avoit à peine prononcé ces mots , qu'il sortit avec précipitation : Ziméo fit un geste pour l'arrêter, et se pencha sur l'autre Nègre qui restoit auprès de lui , et qu'il regardoit avec attendrissement : il sembloit porter des yeux plus satisfaits sur les campagnes de la Jamaïque , et en respirer l'air avec plus de plaisir, depuis qu'il lui étoit commun avec plusieurs Nègres du Bénin. Il nous dit , après un moment de silence : Ecoutez , hommes de paix , le malheureux Ziméo ; il n'espère qu'en vous , il mérite votre pitié ; écoutez ses cruelles aventures.

Le grand damel, dont je suis l'héritier, m'avoit envoyé , selon l'ancien usage du Bénin , chez les laboureurs d'Onébo, qui dévoient finir mon éducation : elle fut confiée à Matomba, le plus sage d'entre eux , le plus sage des hommes : il avoit été long-temps un de nos plus illustres kabashirs (2) ; dans le con-

(1) C'est le nom qu'on donne aux souverains d'une partie de l'Afrique.

(2) Espèce de nobles.

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seil de mon père il avoit souvent empêché le mal et fait faire le bien : il s'étoit retiré jeune encore dans ce village où s'élèvent depuis des siècles les héritiers de l'empire. Là Matomba jouissoit de la terre , du ciel , et de sa conscience. Les querelles , la paresse , le mensonge , les devins , les prêtres , la dureté de cœur, n'entrent point dans le village d'Onébo. Les jeunes princes ne peuvent y voir que de bons exemples. Le sage Matomba m'y faisoit perdre les sentiments d'orgueil et d'indolence que m'avoient inspirés mes nourrices et la cour ; je travaillois à la terre comme les serviteurs de mon maître et comme lui-même. On m'instruisoit des détails de l'agriculture , qui fait toutes nos richesses ; on me montroit la nécessité d'être juste , imposée à tous les hommes , pour qu'ils puissent élever leurs enfants et cultiver leurs champs en paix. On me montroit que les princes entre eux étoient dans la situation des laboureurs d'Onébo; qu'il falloit qu'ils fussent justes les uns envers les autres, afin que leurs peuples et eux-mêmes pussent vivre contents.

Mon maître avoit une fille, la jeune Ellaroé; je l'aimai , et j'appris bientôt que j'étois aimé. Nous conservions l'un et l'autre la plus grande innocence : mais je ne voyois qu'elle dans la nature, elle n'y voyoit que moi ; et nous étions heureux. Ses parents faisoient un usage utile de la passion que nous avions

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l'un pour l'autre. Je faisois tout ce que me demandoit Matomba , dans l'espérance de me rendre plus digne d'Ellaroé; l'espérance de s'attacher mon cœur lui rendoit tout facile : mes succès étoient en elle , ses succès étoient en moi. Il y avoit cinq ans que je vivois dans ces délices, et j espérois obtenir de mon père la permission d'épouser Ellaroé. Tu sais que la première de nos femmes est notre véritable épouse; les autres ne sont que ses domestiques et les objets de notre amusement: j'aimois à penser qu'Ellaroé seroit ma compagne sur le trône et dans tous les âges ; j'aimois à étendre ma passion sur tout l'espace de ma vie.

J'attendois la réponse du damel , lorsqu'on vit arriver dans Onébo deux marchands portugais : ils nous vendoient des instruments de labourage , des ustensiles domestiques , et quelques unes de ces bagatelles qui servent à la parure des femmes et des jeunes gens ; nous leur donnions en échange de l'ivoire et de la poudre d'or : ils vouloient acheter des esclaves ; mais on ne vend au Bénin que les criminels ; et il ne s'en trouve pas dans le canton d Onébo. Je m'instruisois avec eux des arts et des mœurs de l'Europe; je trouvois dans vos arts bien des superfluités , et dans vos mœurs bien des contradictions. Vous savez quelle passion les noirs ont pour la musique et la danse : les Portugais av oient plusieurs instru-

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