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ments qui nous étoient inconnus, et tous les soirs ils nous jouoient des airs que nous trouvions délicieux: la jeunesse du village se rassembloit et dansoit autour d'eux; j'y dansois avec Ellaroé. Souvent les Portugais nous apportoient de leurs vaisseaux des vins, des liqueurs , des fruits , dont la saveur flattoit notre goût : ils recherchoient notre amitié , et nous les aimions sincèrement. Ils nous annoncèrent un jour qu'ils étoient obligés de retourner bientôt dans leur pays : cette nouvelle affligea tout le village , mais personne autant qu'Ellaroé. Ils nous apprirent en pleurant le jour de leur départais nous dirent qu'ils s'éloigneroient de nous avec moins de douleur s'ils avoient pu nous donner une fête sur leurs vaisseaux ; ils nous pressèrent de nous y rendre le lendemain avec les jeunes gens les mieux faits et les plus belles filles du village. Nous nous y rendîmes , conduits par Matomba , et par quelques vieillards chargés de maintenir la décence.
Onébo n'est qu'à cinq milles de la mer : nous étions sur le rivage une heure après le lever du soleil; nous vîmes deux vaisseaux l'un auprès de lautre; ils étoient couverts de branches d arbres, les voiles et les cordages étoient chargés de fleurs. Dès qu'ils nous aperçurent ils firent entendre des chants et des instruments : ce concert , cette pompe , nous annonçaient une fête agréable. Les Portugais vin-
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rent au-devant de nous ; ils partagèrent notre troupe , et nous montâmes à nombre égal sur les deux vaisseaux.
Il en partit deux coups de canon. Le concert cessa : nous fûmes chargés de fers ; et les vaisseaux mirent à la voile.
Ziméo s'arrêta dans cet endroit de son récit; et reprenant la parole : Oui , mes amis , ces hommes à qui nous avions prodigué nos richesses et notre confiance nous enlevoient pour nous vendre avec des criminels qu'ils avoient achetés au Bénin. Je sentis à-la- fois le malheur dEllaroé , celui de Matomba , et le mien; j'accablai les Portugais de reproches et de menaces; je mordois ma chaîne; je voulois mourir, mais un regard dEllaroé m en ôtoit le dessein: les monstres ne mavoient pas séparé délie ; Matomba étoit sur 1 autre vaisseau.
Trois de nos jeunes gens et une jeune fille se donnèrent la mort : j 'exhortais Ellaroé à les imiter; mais le plaisir d aimer et d'être aimée l'attachoit à la vie. Les Portugais lui firent entendre qu'ils nous destinoient un sort aussi heureux que celui dont nous avions joui. Elle espéra du moins que nous resterions unis , et qu'elle retrouveroit son père. Après avoir pleuré pendant quelques jours la perte de notre liberté, le plaisir d'être presque toujours ensemble fit cesser les larmes dEllaroé , et adoucit mon désespoir.
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Dans le peu de moments que nous n'étions point gênés par la présence de nos bourreaux, Ellaroé, me pressant dans ses bras, me disoit : O mon ami , appuyons-nous fortement l'un à l'autre , et nous résisterons à tout; contente de toi, de quoi ai-je à me plaindre ? Eh ! quel genre de bonheur voudrois-tu acheter aux dépens de celui dont nous jouissons? Ces paroles me rendoient une force extraordinaire ; je n'avois plus qu'une crainte, celle d'être séparé d'Ellaroé.
Il y avoit plus d'un mois que nous étions en mer ; les vents étoient foibles , et notre course étoit lente ; enfin les vents nous manquèrent absolument. Depuis quelques jours les Portugais ne nous donnoient des vivres que ce qu'il en falloit pour nous empêcher de mourir.
Deux Nègres déterminés à la mort s' étoient refusé toute espèce de nourriture , et ils nous faisoient passer en secret le pain et les dattes qu'on leur donnoit : je les cachois avec soin, dans l'intention de les employer à conserver les jours d'Ellaroé.
Le calme continuoit ; les mers sans vagues , sans ondes , sans flots , présentoient une surface immense et immobile où notre vaisseau sembloit attaché. L'air étoit aussi tranquille que les eaux. Le soleil et les étoiles dans leur marche paisible et rapide n'interrompoient pas ce profond repos qui régnoit dans
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le ciel et sur les mers. Nous portions sans cesse les yeux sur cet espace uniforme et sans rives , terminé par la voûte du ciel, qui sembloit nous enfermer dans un vaste tombeau. Quelquefois nous prenions les ondulations de la lumière pour un mouvement des eaux ; mais cette erreur étoit de courte durée. Quelquefois , en nous promenant sur le tillac , nous prenions pour du vent l'agitation que nous imprimions à Fair ; mais à peine avions-nous suspendu nos pas , que nous nous retrouvions environnés du calme universel.
Bientôt nos tyrans réservèrent pour eux le peu qui restoit de vivres, et ordonnèrent qu'une partie des noirs seroit la pâture de l'autre.
Je ne puis vous dire si cette loi , si digne des hommes de votre race , me fit plus d'horreur que la manière dont elle fut reçue. Jelisois sur tous les visages une joie avide, une terreur sombre, une espérance barbare; je les voyois , ces malheureux compagnons d'un même esclavage , s'observer avec une attention vorace et des yeux de tigres.
Les premières victimes furent choisies dans le nombre de ceux que la faim avoit le plus accablés ; c'étaient deux jeunes filles du village d'Onébo. J'entends encore les cris de ces infortunées; je vois encore les larmes couler sur les visages de leurs compagnes affamées qui les dévoroient.
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Les foibles provisions que javois dérobées aux regards de nos tyrans avoient soutenu les forces d'Ellaroé et les miennes ; nous étions sûrs de n'être point choisis pour être immolés : javois encore des dattes, et nous jetions à la mer, sans qu'on s'en aperçût, les portions horribles qu'on nous présentoit.
Le lendemain de ce jour affreux où nos compagnons commencèrent à se dévorer, au moment où le disque du soleil étoit encore à moitié dans le ciel et dans la mer, nous eûmes un peu d'espérance : il s'éleva une brume légère qui devoit former des nuages et nous donner du vent; mais la brume se dissipa , et le ciel conserva sa tranquille et funeste sérénité.
L'espérance avoit d'abord ranimé les noirs et les blancs ; on avoit vu pendant un moment le vaisseau dans le tumulte d'une joie désordonnée. Mais, lorsque la brume fut retombée , il régna parmi nous un morne désespoir ; le découragement avoit saisi nos tyrans mêmes : ils n avoient plus assez de force pour avoir des soins, ils nous observoient moins, ils nous gênoient peu ; et le soir, au moment de la retraite , on me laissa surletillacavecEllaroé. Nous y restions seuls; et, dès quelle s'en aperçut, elle me pressa dans ses bras ; je la pressai dans les miens ; ses yeux navoient jamais eu une expression si vive et si tendre. Je n'avois point encore éprouvé auprès d'elle
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l'ardeur, le trouble, les palpitations que jéprouvois en ce moment: nous restâmes long-temps sans nous parler, et serrés dans les bras l'un de lautre. O toi que j avois choisie pour être ma compagne sur le trône, tu seras du moins ma compagne jusqu'à la mort. Ah! Ziméo, me répondit-elle, peut-être que le grand Orissa nous conservera la vie, et je serai ton épouse. Ellaroé, lui dis-je, si ces monstres ne nous avoient pas enlevés , le damel t'auroit choisie pour mon épouse, comme ton père m'avoit choisi pour ton époux. Il est vrai, dit-elle. O ma chère Ellaroé, dépendons-nous encore des lois du damel , et attendrons-nous ses ordres que nous ne pouvons recevoir? Non, non: loin de nos parents, arrachés à notre patrie, nous ne pouvons obéir qu'à nos cœurs. O Ziméo!... s'écria- t-elle en couvrant mon visage de ses larmes. Ellaroé, lui dis-je, tu pleures dans ce moment, tu n'aimes pas assez. Ah! me dit-elle, vois à la clarté de la lune cette mer qui ne change plus ; jette les yeux sur les voiles du vaisseau, vois comme elles sont sans mouvement ; vois sur le tillac les traces du sang de mes deux amies ; vois le peu qui nous reste de ces dattes. Eh bien ! Ziméo , sois mon époux, et je suis contente.
En me disant ces mots, elle redoubla ses baisers. Nous jurâmes en présence du grand Orissa d'être unis quelle que fût notre destinée, et nous nous
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abandonnâmes à mille plaisirs dont nous n'avions pas encore l'expérience. Ils nous firent oublier l'esclavage , la mort présente , la perte d'un empire , l'espoir de la vengeance , tout ; nous ne sentîmes plus que les délices de l'amour. Après nous en être enivrés , nous nous retrouvâmes sans illusions sur notre état; nous revîmes la vérité à mesure que nos sens redevenoient tranquilles : notre ame étoit accablée ; abattus à côté l'un de l'autre , le calme dans lequel nous étions tombés étoit triste et profond comme celui de la nature.
Je fus tiré de cet accablement par un cri d'Ellaroé : je la regardai; ses yeux étinceloient de joie; elle me montra les voiles et les cordages qui étoient agités; nous sentîmes le mouvement des mers; il s'élevoit un vent frais qui porta les deux vaisseaux en trois jours à Porto-Bello.
Je revis Matomba , il me baigna de ses larmes ; il revit sa fille , il approuva notre mariage : le croirezvous, mes amis? le plaisir de me réunir à Matomba, le plaisir d'être l'époux d'Ellaroé, les charmes de son amour, la joie de la voir échappée à de si cruels dangers , suspendirent en moi le sentiment de tous les maux; j'étois prêt à aimer mon esclavage : Ellaroé étoit heureuse, et son père sembloit se consoler. Oui , j'aurois pardonné peut-être aux monstres qui nous avoient trahis : mais Ellaroé et son père furent
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vendus à un habitant de Porto-Bello, et je le fus à un homme de votre nation qui portoit des esclaves dans les Antilles.
Voilà le moment qui ma changé, qui ma donné cette passion pour la vengeance, cette soif de sang, qui me fait frémir moi-même lorsque je reviens à moccuper d'Ellaroé , dont la seule image adoucit encore mes pensées.
Dès que notre sort fut décidé , mon épouse et son père se jetèrent aux pieds des monstres qui nous séparoient ; je m'y précipitai moi-même : honte inutile ! on ne daigna pas nous entendre. Au moment où on voulut m'entraîner, mon épouse, les yeux égarés, les bras étendus, et jetant des cris affreux, je les entends encore, mon épouse s'élança vers moi : je me dérobai à mes bourreaux, je reçus Ellaroé dans mes bras qui l'entourèrent; elle m'entoura des siens; et, sans raisonner, par un mouvement machinal , chacun de nous , entrelaçant ses doigts et serrant ses mains , formoit une chaîne autour de l'autre : plusieurs mains cruelles firent de vains efforts pour nous détacher. Je sentis que ces efforts ne seroient pas long - temps inutiles : j'étois déterminé à m'ôter la vie ; mais comment laisser dans cet horrible monde ma chère Ellaroé? j'aîl ois la perdre, je craignois tout, je n'espérois rien; toutes mes pensées étoient barbares : les larmes inondoient mon visage;
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il ne sortoit de ma bouche que des hurlements sourds , semblables au rugissement dun lion fatigué du combat; mes mains, se détachant du corps d Ellaroé , se portèrent à son cou. . . O grand Orissa!... les blancs enlevèrent mon épouse à mes mains furieuses; elle jeta un cri de douleur au moment où 1 on nous désunit; je la vis porter ses mains à son cou pour achever mon dessein funeste; on l'arrêta : elle me regardoit; ses yeux, tout son visage, son attitude , les sons inarticulés qui sortoient de sa bouche, exprimoient les regrets et l'amour.
On m'emporta dans le vaisseau de votre nation ; j'y fus garrotté, et placé de manière que je ne pus attenter à ma vie; mais on ne pouvoit me forcer à prendre de la nourriture. Mes nouveaux tyrans employèrent d'abord les menaces ; bientôt ils me firent souffrir des tourments que des blancs seuls peuvent inventer : je résistois à tout.
Un Nègre né au Bénin, esclave depuis deux ans de mes nouveaux maîtres, eut pitié de moi; il me dit que nous allions à la Jamaïque , et que dans cette île on pouvoit aisément recouvrer la liberté; il me parla des Nègres marrons et de la république qu'ils avoient formée au centre de l'île ; il me dit que ces Nègres montoient quelquefois des vaisseaux anglois pour faire des courses dans les îles espagnoles ; il me fit entendre qu'on pouvoit délivrer Ellaroé et son
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père. Il réveilla dans mon cœur les idées de vengeance et les espérances de l'amour: je consentis de vivre, vous voyez pourquoi. Je me suis déjà vengé, mais il me faut retrouver les idoles de mon cœur; il le faut, ou je renonce à vivre. Mes amis, prenez toutes mes richesses, équipez un vaisseau.... Ziméo fut interrompu par l'arrivée de Francisque , soutenu par ce jeune Nègre qui le premier avoit reconnu son prince. Dès que Ziméo les aperçut , il s'écria : O mon père ! ô Matomba ! Il s'élança vers lui en prononçant à peine le nom d'Ellaroé. Elle vit , et te pleure , dit Matomba ; elle est ici. Voilà , dit-il en me montrant , celui qui nous a sauvés. Ziméo embrassoit tour- à- tour Matomba, Wilmouth , et moi , en répétant avec vitesse et une sorte d'égarement: Conduis -moi... conduis - moi. . . Nous allions prendre le chemin de la petite forteresse où nos femmes étoient renfermées ; mais nous vîmes Marien , ou plutôt Ellaroé , descendre et voler vers nous. Le même Nègre qui avoit rencontré Matomba étoit allé la chercher. Elle arrivoit tremblante, le visage baigné de larmes , élevant les mains et les yeux vers le ciel , et répétant d'une voix étouffée, Ziméo ! Ziméo ! Elle avoit remis son enfant entre les mains du Nègre de Bénin. Après avoir embrassé son époux , elle lui présenta le jeune enfant: Ziméo, voilà ton fils ; c'est pour lui que Matomba et moi nous avons
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supporté la vie. Ziméo prit l'enfant, le baisoit avec transport, et s'écrioit: Il ne sera pas l'esclave des blancs le fils qu'Ellaroé m'a donné. Sans lui, sans lui, disoit Ellaroé, je serois sortie de ce monde, où je ne rencontrois plus celui que cherchoit mon cœur. Les discours les plus tendres étoient suivis des plus douces caresses ; ils les suspendoient pour caresser leur enfant; ils se le présentoient l'un à l'autre. Bientôt ils ne furent plus occupés que de nous et de leur reconnoissance. Je n'ai jamais vu d'homme, même de Nègre , exprimer si vivement et si bien ce sentiment aimable.
On vint donner avis à Ziméo que les troupes angloises étoient en marche : il fit sa retraite en bon ordre. Ellaroé et Matomba fondoient en larmes en nous quittant; ils vouloient porter toute leur vie le nom de nos esclaves ; ils nous conjuroient de les suivre dans la montagne. Nous leur promîmes de les aller voir aussitôt que la paix seroit conclue entre les Nègres marrons et notre colonie. Je leur ai déjà tenu parole: je me propose d'aller jouir encore des vertus, du grand sens et de l'amitié de Ziméo, de Matomba, et d'Ellaroé.