FIN DES CONTES
FABLES ORIENTALES
FABLES ORIENTALES
PREFACE DE SAADE
.Louange au Dieu tout -puissant, père de tous Jes êtres , source de l'être , le créateur et le moteur du ciel et des sphères , chef économe et sage de la nature , qui fit cesser le désordre des éléments , et qui de leur combat fit naître Tordre et le monde. Grand Dieu, tu calmes les tempêtes qui s'élèvent sur les mers et dans les cœurs des êtres intelligents ; tu fais sortir le bonheur du choc des passions opposées. Chacun des globes célestes contribue à éclairer les globes célestes; les vents conduisent les nuages et balancent les mers. Les empires sont utiles aux empires, l'homme aux animaux, les animaux à l'homme. Tu ordonnes au zéphyr détendre les tapis d'émeraude sur les champs des Osmanlins et des disciples dTïali ; tu as revêtu leurs plantes et leurs arbres de verdure; tu prépares sur la terre un festin magnifique , auquel tu invites les adorateurs du feu , les idolâtres , et les serviteurs fidèles. Quel homme osera sopposer au bonheur des hommes? Quand tous les êtres sont utiles l'un à l'autre , quel homme osera rester inutile à sa patrie et au monde?
Je faisois ces réflexions dans l'obscurité paisible d'une nuit profonde, et je me retraçai le spectacle de ma vie passée.
Je vis avec horreur que j'avois consumé le temps sans lemployer; je versois des larmes, mon cœur endurci s'attendrissoit; et ces mots , conformes à ma situation, s'échappèrent de mon sein :
A chaque moment une portion de l'esprit de vie s'éteint pour jamais, et ce qui me reste est bien peu de chose. Tu sommeilles , toi qui as déjà vu s'écouler cinquante ans de ta durée ! Oh ! si tu avois assez de lumière et de sagesse pour faire un bon usage du peu de jours qui te sont destinés ! Il rougit de honte celui qui est parti sans avoir achevé l'ouvrage que lui imposoit la nature. La trompette a sonné , et il ne préparoit point ses bagages : un sommeil agréable arrêtoit ce voyageur long-temps après le lever de l'aurore. Il nait un homme; il commence un édifice, et meurt. Il en naît un autre ; il commence un édifice , et meurt. Les races se succèdent; tout se commence , et rien n'est fini. Heureux qui a passé sur la terre des jours utiles ! sa récompense l'attend dans l'autre vie. Envoyez sur la route ce qui vous est nécessaire pour le voyage , personne ne pourra vous le donner ; faites-le partir avant vous , montrez-vous homme , et partez.
Le soleil commençoit à paroitre, et le sommeil
n avoit point fermé ma paupière : un ami avec lequel j'avois fait autrefois le voyage de la Mecque, et avec lequel je m'étois livré aux délices de la vie, vint me trouver, et ne put m arracher à mes réflexions : il me fit plusieurs questions auxquelles je ne répondis pas ; il s'en offensa , et me dit :
Il y a des expiations pour les sacrilèges ; mais on n'expie pas les offenses faites à l'amitié. Qu'est-ce que la langue dans la bouche de lhomme vertueux? C'est la clef qui ouvre un trésor.
J'embrassai mon ami, je lui parlai, et nous sortîmes pour nous égayer par le spectacle de la nature. Le printemps venoit de renaître; la terre étoit parée comme une belle femme un jour de fête ; le rossignol chantoit sur les branches des grands arbres ; les gouttes de rosée brilloient comme des diamants sur le pourpre des roses , ou comme les larmes sur les joues d'une jeune fille honnête qui a reçu un léger affront. Mon ami me conduisit dans un de ses jardins, qui renfermoit plusieurs belles prairies et des plants d'arbres chargés de fruits et de fleurs : dans ces bocages l'âme se trouvoit plus sensible , et tomboit dans un doux ravissement; en d'autres endroits on voyoit les fleurs sortir du gazon comme des pierres précieuses étendues sur un tapis vert. Un ruisseau couloit dans ce jardin; l'eau en étoit agréable comme le nectar. Le verger étoit rempli d oiseaux
dont le ramage étoit touchant comme une belle musique sur des vers tendres. Quand nous quittâmes ces lieux de délices, mon ami, qui me vit remplir mon sein de toutes les sortes de fleurs, me dit :
Tu sais que la vie de ces fleurs passe dans un jour ; pourquoi faire provision de trésors si peu durables? Cueillons des plantes utiles qui seront un aliment sain pour la table où tu admets tes amis.
Je me dérobai dès ce moment aux plaisirs qui avoient enivré ma jeunesse dans l'enceinte de Schiras.
Je me promenai dans le jardin des sages : je discourois avec eux des vues de la nature , des devoirs de tous les hommes , de leurs intérêts communs , de leurs passions, des lois, des erreurs funestes, des dangers de l'ignorance , du bonheur, des âges de la vie, du plaisir qu'on n'use jamais , des beautés de la vertu : leurs entretiens ont éclairé mon ame du jour de la vérité.
Es-tu de l'ambre? disois-je à un morceau de terre que j'avois ramassé dans un bain : tu me charmes par ton parfum. Il me répondit, Je ne suis qu'une terre vile; mais j'ai habité quelque temps avec la rose.
J'avois observé avant de penser; j'ai pensé avant d'écrire. Mes amis m'ont pressé quelquefois de donner mes réflexions. Les sages de l'Inde reprochoient un jour au grand Busurchumbur de faire trop atten-
die ses paroles ; et il leur répondit : Le temps que j'emploie à méditer ce que je dois dire est pris sur le temps où je me repentirai d'avoir parlé.
Je donne enfin cet ouvrage, auquel je veux consacrer encore une partie précieuse de ma vie , afin que ma mémoire soit honorée, et que je ne meure point sans avoir été utile aux hommes et aux progrès de la vertu.