‹ Les saisonsChapitre 41 sur 73 · LA BIENFAISANCE · texte numérisé non relu

LA BIENFAISANCE

A mesure que le temps a fait passer devant mes yeux une plus longue suite d'événements , et depuis que la couleur de mes cheveux est comme celle des cygnes qui se jouent dans le jardin du roi des rois , j'ai pensé que le Souverain Arbitre de nos destinées , qui fît l'homme et la vertu, ne laissa jamais sans plaisir le cœur de lhomme de bien ni une bonne action sans récompense. Écoutez, ô fils d'Adam, écoutez ce récit fidèle.

Dans une de ces vallées fertiles qui coupent la chaîne des montagnes d'Arabie habitoit depuis longtemps un riche pasteur: je lai connu; on le disoit heureux, et il étoit content. Un jour qu'il se promenoit au bord d'un torrent , dans une allée de palmiers qui portoient leur feuillage brun jusqu'au pied des cèdres verts dont le sommet de la montagne étoit couronné , il entendit une voix qui remplissoit quelquefois la vallée de ses cris perçants, et dont quelquefois les plaintes étouffées se distinguoient à peine du bruit du torrent.

Le vieux pasteur courut aux lieux d'où partoit la voix; il vit au pied d'un rocher un jeune homme à

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demi couché sur le sable ; ses habits étoient déchirés , ses cheveux tomboient en désordre sur son visage , où les charmes de la jeunesse étoient flétris par la douleur; on voyoit sur ses joues les traces des larmes , sa tête étoit penchée sur son sein ; il étoit semblable à la rose abattue et inondée par Forage. Le riche pasteur fut touché; il aborda le jeune homme, et lui dit : O enfant de la douleur ! viens dans mes bras , laisse-moi presser contre mon sein 1-homme qui gémit; ses peines me font soupirer.

Le jeune homme leva la tête en gardant un morne silence; il fixa quelque temps le vieillard avec des yeux étonnés de trouver la bienveillance et la pitié. La seule vue du bon pasteur devoit donner de la confiance; ses yeux étoient humides et remplis de douceur et de feu ; ils avoient ces regards vifs et tendres qui font toujours parler les malheureux.

Le jeune homme se leva tout couvert de poussière, s'élança dans les bras du pasteur en poussant un cri que répétèrent les montagnes : O mon père ! disoit-il , ô mon père ! Quand il fut un peu calmé par les discours et par les caresses du vieillard , celui-ci lui fit plusieurs questions auxquelles le jeune homme répondit ainsi :

C'est derrière ces grands cèdres que vous voyez sur la plus élevée des montagnes qu est le hameau de Shel-Adar, père de Fatmé. La cabane de mon père

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n'est pas éloignée d ici. Fatnié est la plus belle entre les filles des montagnes ; je m'étois proposé pour conduire les troupeaux de son père, et il y avoit consenti. Il est riche le père de Fatmé, et mon père est pauvre. J aimois Fatmé, Fatmé maimoit. Son père s en est aperçu ; nous lui avons avoué notre amour; et il veut me contraindre à m éloigner du pays de sa fille. Je me suis jeté à ses pieds, et je lui ai dit: O père de Fatmé! laisse-moi du moins habiter la vallée que tu habites; je consens de ne plus parler à Fatmé; je ne saurai pas si elle maime encore; je te le promets, je ne le saurai pas : donnemoi à conduire un de tes troupeaux éloignés; permets que je serve toujours le père de Fatmé. Eh bien ! Shel-Adar ma refusé tout , il ma traité durement ; et je n avois pas la force de faire un pas pour m'éloigner de sa maison : il a menacé Fatmé; et vous me voyez ici loin de la vallée quelle habite. Fatmé est malheureuse, mon père est infirme, j ai perdu ma mère; j ai deux frères si jeunes qu'ils peuvent à peine atteindre aux branches les moins élevées des palmiers. Mon père et mes frères rece voient leur subsistance de moi, qui recevois tout de Shel-Adar:

et je meurs,

Mon fils , dit le vieillard , allons ensemble au vallon de Shel-Adar; je*t aiderai à marcher; viens. Le jeune homme y consentit; il se traînoit à peine: en

approchant ils virent Fatmé; elle étoit pâle et abattue. Le jeune homme dit au vieillard , Je vois Fatmé. Le vieillard entra dans la maison de Shel-Adar, et lui dit :

Une colombe d'Alep avoit été transportée à Damas ; elle y vivoit avec une colombe du pays ; leur maître craignit que la colombe d Alep n'emmenât quelque jour sa compagne, et il les sépara : elles cessèrent de manger le grain qu'il leur donnoit dans sa main ; elles devinrent languissantes , et moururent.

O Shel-Adar! ne sépare pas ceux qui ne vivent que parcequ ils vivent ensemble. Ce jeune homme que tu as éloigné de ta maison a-t-il de la vertu? Shel-Adar répondit : Le prophète me soit témoin de ce que je vais dire : ce qu'un lis est parmi les narcisses, ce jeune homme l'est parmi les fidèles ; il surpasse tous les jeunes pasteurs par sa piété , sa bonté , et sa vigilance ; mais il est pauvre. Ah! dit le vieux pasteur, mes enfants et moi nous avons des troupeaux sans nombre; je possède toute la riche vallée dHorofa, et je puis enrichir ce jeune homme; une partie de mes troupeaux sera demain à ta porte , si tu veux lui donner Fatmé. Shel-Adar promit de donner sa fille, et le vieillard se retira.

Le lendemain il fit partir pour le hameau de Shel- Adar des troupeaux de brebis plus blanches que le

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sommet des hautes montagnes pendant l'hiver, et des troupeaux de cavales plus helles et plus légères que celle que montoit le prophète.

Quelques jours après cette action, le riche et bon pasteur se mit en chemin vers les grands cèdres audessous desquels est situé le hameau de Shel-Adar. Ecoutez , ô fds des hommes , écoutez !

Le bon pasteur alloit sortir d'un bois pour entrer dans une prairie où couloit un ruisseau bordé de figuiers : il vit sur un tertre à Fombre des figuiers Shel-Adar qui tenoit la main d'un vieillard dont la physionomie avoit un caractère de sagesse et de gaieté. Ce vieillard regardoit souvent Shel-Adar avec des yeux pleins de joie ; Shel-Adar avoit la même expression dans les siens. Le bon pasteur les vit, et il s'arrêta pour jouir de tout ce que le spectacle doux et majestueux de la vieillesse contente peut donner de consolation. Les deux vieillards se montroient l'un à l'autre plusieurs jeunes gens, parmi lesquels étoient deux enfants qui tantôt se j ouoient sur l'herbe et tantôt venoient caresser les vieillards; ils étoient bien vêtus ; ils avoient la santé , la vivacité , l'enjouement de leur âge. Le bon pasteur entendit que ces deux enfants étoient les frères du jeune époux de Fatmé, et que le vieillard qui tenoit par la main Shel-Adar étoit leur père.

Plus près du bon pasteur, à la lisière du bois,

Fatmé et son époux étoient assis sur le gazon ; souvent ils restoient immobiles, et se regardoient fixement; ils sourioient si doucement qu'il sembloit que la seule habitude du plaisir eût rendu leurs visages riants. Souvent ces jeunes époux interrompoient leur silence délicieux par des caresses vives et modestes : on voyoit qu'ils étoient retenus par la présence de leurs pères , et sur-tout par leur respect pour les enfants. Souvent ils se regardoient tous , et chacun paroissoit enivré du bonheur de ce qui lui étoit cher et du sien. La joie qui les animoit se manifestoit de la même manière sur tous leurs visages , comme la même sève couvre de fleurs semblables toutes les branches d'un oranger.

Le bon pasteur les regardoit tour-à-tour, et il porta ses yeux dans la prairie , où il vit les troupeaux qu'il avoit donnés ; ils effaçoient en beauté ceux de Shel-Adar parmi lesquels ils étoient confondus : il voyoit ces troupeaux le bon pasteur, et il entendoit chacun de leurs conducteurs célébrer par ses chants le bonheur de ses maîtres et le sien.

O fils d'Adam! je n'ai rien ajouté, je n'ai rien retranché, et je vous ai fait le récit fidèle que je vous avois promis.

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LES MOLLACKS.

Des mollacks retirés dans les déserts de l'Arabie avoient volé une caravane; les marchands les conjuroient, les larmes aux yeux , de leur laisser du moins de quoi continuer le voyage : les mollacks furent inexorables. Le sage Locman étoit alors parmi eux, et un des marchands lui dit : Est-ce ainsi que vous instruisez ces hommes pervers? Je ne les instruis pas, dit Locman; que feroient-ils de la sagesse? Et que faites-vous donc avec les méchants? Je cherche, dit Locman , à découvrir comment ils le sont devenus.

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