‹ Les saisonsChapitre 51 sur 73 · LE BESOIN D'AIMER · texte numérisé non relu

LE BESOIN D'AIMER

Le visir Azamet avoit plu dans sa jeunesse au sultan Mahmoud, qui 1 éleva aux premières dignités de l'empire. Dès qu'Azamet fut en place, il voulut réformer les abus ; mais les grands et les imans le perdirent dans l'esprit du prince et même du peuple. Au moment de sa disgrâce il entendit s'élever contre lui le cri de la haine universelle : Puisse le scorpion de Cachan piquer la main d'Azamet ! puissé-je le rencontrer au passage du Poul-Serro et le précipiter dans l'abyme! Telles étoient les imprécations des Persans contre le malheureux visir.

Privé de ses biens et sans amis , Azamet se retira dans les rochers du Khorazan ; là il vivoit seul dans une jolie cabane qu'il avoit construite, et il cultivoit un petit terrain au bord d'un ruisseau.

Il y avoit deux ans qu'il vivoit dans cette solitude lorsque le sage Usbeck découvrit sa retraite. Les conseils vertueux d'Usbeck n'avoient pas peu contribué à la perte du visir. Le sage, qui n'avoit point oublié son ami dans sa disgrâce, partit pour le Khorazan.

Usbecknétoit plus qu'à une parasange de la cabane du ministre, lorsqu'il le rencontra. Ils se reconnurent , ils s'embrassèrent : le sage versoit des larmes ; le visage d' Azamet étoit riant , son front étoit serein, et la joie étoit dans ses yeux. Béni soit le prophète qui donne de la force au malheureux! dit TJsbeck; celui qui possédoit une belle maison dans les riches plaines de Ghilem est content d'habiter une cabane dans les rochers du Khorazan. O Azamet ! ta vertu t'a suivi dans ces déserts ; elle te console d'avoir perdu les roses d'Hérat , les turquoises de Nishapour, et les soies de Mézendran; mais a-t-elle pu te consoler de vivre seul? il faut des compagnons à ceux même qui n'ont point d'amis : quelle solitude n'est pas un tombeau?

Ils approchoient cependant de la cabane d'Azamet, où il n'étoit pas rentré depuis le matin : ils entendirent le hennissement d'un jeune cheval qui venoit en bondissant à leur rencontre; quand il fut auprès du visir, il le caressa , et marcha devant lui en sautant et en hennissant.

Usbeck vit accourir d'une prairie voisine deux belles génisses, qui passèrent et repassèrent devant Azamet, et sembloient lui offrir leur lait et présenter leur tête à son joug; elles se mirent à sa suite. A quelques pas de là deux chèvres , suivies de deux chevreaux, descendirent d'un rocher; elles témoi-

gnèrent par leurs cabrioles la joie de revoir leur maître , quelles accompagnèrent en badinant autour de lui.

Bientôt du fond dun petit verger couvert de jeunes arbres sortirent quatre ou cinq moutons; ils bêloient, ils bondissoient, et léchoient les mains d'Azamet qui les leur tendoit en souriant. En même temps quelques pigeons vinrent se poser sur sa tête et ses épaules. Il entroit dans le petit verger qui environnoit sa cabane , lorsqu'un coq l'aperçut et fit un cri de joie. Tandis que le coq en chantant et plusieurs poules en caquetant augmentoient son cortège, un âne qui paissoit dans le verger se mit à braire.

Mais les démonstrations de joie et d'amour dans tous les animaux n'égaloient point celles de deux jeunes chiens blancs qui attendoient Àzamet à sa porte ; ils ne venoient point au-devant lui , et sembloient vouloir lui montrer qu'ils gardoient fidèlement sa demeure qu'il leur avoit confiée; mais au moment qu'il entroit, ils l'accablèrent des caresses les plus vives, ils rampoient autour de lui, ils se jetoient à ses pieds , ils les léchoient ; leurs regards étoient passionnés , le langage de leur passion étoit un murmure doux et tendre; à la moindre caresse que leur rendoit leur maître, ils sélançoient, ils faisoient de longs circuits autour de la cabane en

courant et en aboyant de toute leur force; l'excès du plaisir leur donnoit de la folie ; ils revenoient bien vite en haletant et en suffoquant s'étendre encore aux pieds d'Azamet. Usbeck sourioit à ce spectacle. Eh bien! lui dit le visir, tu me vois tel que j'ai été dès mon enfance , l'ami des êtres sensibles : j'ai voulu faire le bonheur des hommes , ils se sont opposés à mes desseins; je rends ces animaux heureux, et je jouis de leur reconnoissance : tu vois qu'enfermé dans les rochers du Khorazan j'ai des compagnons , et que ma solitude n'est pas un tombeau; je vis encore, ô mon cher Usbeck, je vis, j'aime, et je suis aimé.

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