LE MOMENT PRESENT
Un jour, en passant dans un vallon écarté, je vis un jeune homme dont une belle fille s'éloignoit; elle étoit en désordre , et fuyoit fort vite. Je m'approchai du jeune homme, et il disoit: Je me vois à la fleur de mon âge, le jardin de l'Amour me promet les fruits les plus doux; je suis riche, et je puis acheter les plus belles filles de la Circassie : mais je renoncerois aux plus belles filles de la Circassie , aux fruits les plus doux du jardin de l'Amour, à mes richesses,
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à ma jeunesse même, si je pouvois posséder pendant une nuit tous les charmes de Darissa , qui s'est échappée de mes bras et qui ma refusé un baiser. Je plaignis la folie de ce jeune homme, et je continuai mon chemin.
Un jour} en me promenant dans les jardins du roi de Damas, j'entendis fort près de moi un homme qui poussoit de profonds soupirs; je n'étois séparé de lui que par un lambris de verdure. Je l'aperçus ; les mains les plus habiles des ouvriers de Damas avoient tissu ses habits des plus belles soies de la Syrie ; son visage étoit aussi triste que ses habits étoient riches , ses sourcils froncés s'abaissoient sur ses yeux, ses regards étoient sombres , tous les muscles de son visage étoient en mouvement et en contraction ; il disoit : Que me sert-il d'être bien traité du roi, de posséder de belles maisons, de belles femmes? puis-je jouir de mes richesses et de ma faveur tant qu' Ali-Nasrou sera le dépositaire de l'autorité? J'ai les caresses du prince, Ali-Nasrou a sa confiance; je suis honoré, et il est puissant. Ah! pour jouir de sa puissance pendant l'espace d'une seule lune, je donnerois mes richesses, mon rang, et je consentirois à passer dans la retraite , sans femmes et sans richesses, le reste de ma vie; je serois heureux si j'avois pu pendant quelque temps me mettre à la place d' Ali-Nasrou.
Je partis de Damas pour me rendre en Perse : j'arrivai près dune rivière dont le pont venoit d'être rompu; un homme étoit au bord; les rides commençoient à sillonner ses joues, et le temps avoit déjà blanchi sa barbe ; il couroit sur le rivage , il l'embrassoit, il se rouloit dans le sable, il se relevoit, et disoit : Quel malheur pour moi de ne pouvoir traverser cette rivière et me rendre à la ville! j'allois y conclure un marché qui pouvoit doubler mes riches trésors; et à quoi me servent mes trésors si je ne puis les augmenter? Je renoncerais volontiers à mes femmes, à mes enfants, à la ville où je suis né, à la plus grande partie de ce qui me reste de jours à vivre, pour traverser cette maudite rivière. Je laissai cet homme , et je continuai mon chemin vers la Perse.
Je traversai les déserts de la Mésopotamie, et je rencontrai un voyageur dont la provision d'eau étoit épuisée depuis deux jours; il disoit: Je donnerois mes biens , mes plaisirs , et la plus grande partie de ma vie, pour un plaisir : je voudrois me trouver au bord d'un grand fleuve, et d'abord y entrer; je verrois Feau battre mes jambes ; je descendrois encore, et je sentirois tous mes membres embrassés par les flots : ma tête seule resteroit élevée sur les eaux; je l'y plongerois souvent , non seulement pour m'abreuver à longs traits, pour me rassasier du plaisir
de boire , mais pour qu'il n'y eût pas une seule partie de mon corps qui ne fût pénétrée par le fluide. Je fis donner de Teau à ce pauvre homme, et je poursuivis mon chemin.
Je repassai dans mon esprit ce que je venois d'entendre, et ce quavoient dit le jeune homme désespéré des rigueurs de Darissa, et le vieillard qui ne pouvoit traverser la rivière, et le courtisan de Damas. Je marchois enseveli dans mes pensées, et je me disois :
Il est donc possible que je préfère le petit vallon d'Abila aux riches plaines de Sennaar ! Une pêche de ce vallon peut donc me tenter assez pour me faire arriver trop tard à la place de Bagdad, et je puis sacrifier à cette pêche les plus beaux fruits de l'Asie ! J'oublierois donc au bord dun lac le spectacle imposant des vastes mers! Quoi! le désir que je sens peut effacer en moi l'impression de tout autre désir, et anéantir pour moi toute partie du temps, excepté celle du moment où je suis !
O foible mortel , tu peux donc sacrifier les plaisirs dune saison à ceux d'une lune , ceux d'une lune à celui d un jour, et la vie à un moment!
Quelle puissance les objets empruntent de leur proximité ! ils nous font compter pour rien tout ce qui est éloigné de nous par le temps ou par les lieux : ce qui agit présentement sur mes sens et sur mon
cœur fait disparoître pour moi l'avenir et les fantômes agréables ou terribles de la crainte et de l'espérance.
Ces réflexions m'affligeoient. Oh! disois-je, combien de fois Thomme est tenté fortement de perdre son bonheur! Je cherchois à me rassurer en rappelant à ma pensée quelle étoit la puissance de la raison , et les secours que j'en pouvois attendre. C'est un ami, disois-je, qui me montrera le précipice où je pourrois tomber en descendant de la montagne; il'me criera de me détourner... Mais la descente est rapide, et si elle m'entraîne...?
La raison n'est en moi qu'une suite de sentiments que l'expérience m'a donnés , et qui sont conservés par ma mémoire : ils sont affoiblis par le temps; et que peuvent-ils contre le sentiment qu'un objet présent m'inspire dans le moment présent? La voix de la raison est la voix d'un ami qui m'appelle dans l'éloignement, et que j'ai de la peine à entendre.
O Saadi! donne de la force à ta rai son; retrace- toi souvent ces faits , ces événements , sur lesquels sont fondées les maximes des sages. Fais-toi des images vives du bonheur qui doit être la récompense du sage , et des malheurs où tombe l'insensé ; tu intéresseras ton cœur à être vertueux. Ne sépare point dans ta mémoire le précepte de l'exemple; que la vertu soit sans cesse présente à tes yeux; qu'elle te
paroisse si belle qu'il te soit impossible de ne pas l'aimer; donne-lui un corps, saisis-la par tes sens. O mes amis ! si , malgré ce secours , vous me voyez quelquefois chanceler dans le chemin de la vie , soutenez-moi; si je tombe, ne riez point de ma chute; si je veux me relever, tendez la main au compagnon de votre voyage.