ÉLÉGIE
Enfin je vais revoir ce cabinet tranquille Où l'Amour et les arts ont choisi leur asile ; Je verrai ce sopha placé sous ce trumeau Qui de mille baisers nous répétoit l'image ; J'habiterai l'alcove où je rendis hommage À la beauté sans voile, à l'Amour sans bandeau. Là , Philis se livroit au bonheur d'être aimée ; Là , lorsque de nos sens l'ivresse étoit calmée , Attendant sans langueur le retour des désirs , Un amour délicat varioit nos plaisirs.
Nous lisions quelquefois ces vers pleins d'harmonie Où Tibulle exhala sa flamme et son bonheur : Je t'adorai, Philis , sous le nom de Délie ; Dans ces vers emportés tu reconnus mon cœur. Que ce temps dura peu ! de fleurs à peine écloses
Le gazon de ces prés étoit entrelacé ,
Le printemps s'annonçoit par le retour des rose» .
Par le printemps Mars étoit annoncé.
Pour suivre mon devoir dans une route obscure , Il fallut te quitter : quels moments ! quels adieux ! Je crus me séparer de toute la nature. Mais les pleurs des amants ont apaisé les dieux : Louis calme la terre ; il me rend à moi-même. Je ne vends plus mon temps aux querelles des rois ,
Et , tout entier à ce que j'aime ,
Je n'obéis plus qu'à tes lois.
L'un de l'autre enchantés dans ce vallon sauvage , Réunis par nos goûts , conduis-moi tour-à tour De 1 étude aux plaisirs , et des arts à l'amour :
C'est l'ennui qui le rend volage ; En l'occupant nous saurons le fixer; Nous saurons de nos jours faire le même usage. Je ne sais que t' aimer, viens m'apprendre à penser ; Conduis ma jeune muse, et reçois-en lhommage;
Sois à jamais de mes écrits
Le juge, lobjet, et le prix.
Que mon sort et mes vers n'excitent point l'envie ;
Qu ils soient dignes de l'exciter.
Oublié désormais d un monde que j oublie,
Te bien peindre , te mériter,
Te caresser, et te chanter,
Sera tout f emploi de ma vie.
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SUR LA PAIX DE i748.
Las des fatigues de la guerre , Las du commerce des héros , Je prends bien ma part du repos Que Louis accorde à la terre.
Dans la foule de nos guerriers , Soldat obscurément utile, Je ne partageois les lauriers Ni de Saxe ni de Belle-Isle.
Jessuyois les récits mortels Et les airs tristement capables De nos lieutenants-colonels ; De mille plaisants détestables Jessuyois les fades bons mots, De leurs festins la lourde ivresse , Et leurs plaisirs sans politesse :
Victime des rois et des sots , Je mennuyois pour la patrie.
Mais c'en est fait , Mars en furie Ne tonne plus sur nos remparts ; Nous replions nos étendards , Et pour les plaines de Hongrie Louis fait partir ses houssards.
a56 PIÈCES
Aux dieux des plaisirs et des arts J'offre les instants de ma vie.
Ne crois pas qu'à nos beaux esprits Je veuille disputer la gloire ; Je ne veux vaincre que Philis , Et ne chanter que ma victoire.
Est-ce amitié que je sens pour Thémire? Mais ces désirs sans cesse renaissants , Mille besoins et du cœur et des sens , Sont de Famour; la beauté les inspire.
Un mot, un geste, un regard, un sourire, Un rien augmente ou trouble mon bonheur; Je trouve en tout quelque secret mystère , Quelque rapport à Fétat de son cœur ; A chaque instant ou je crains ou j espère , Tout me paroît ou dédain ou faveur.
Ces changements , ce désordre enchanteur, De Famitié sont- ils le caractère?
Mais cependant quand un rival heureux Pour quelque temps rend Thémire infidèle , Malgré ses torts , je Faime encor pour elle , Et, pour la voir, je demeure auprès deux. En les voyant, quelquefois je soupire, Et je me dis, Ah! je Faimois bien mieux!
FUGITIVES. r>,57
Mais aussitôt un regard de Thémire Sèche les pleurs qui coulent de mes yeux. Je me console en cherchant à lui plaire ; Je souffre moins du bonheur dun rival Que dun instant d'absence ou de colère : Ne point l'aimer seroit le plus grand mal. Je le crains peu. Toujours tendre et fidèle, Je sentirai toujours ce besoin délie, Cette amitié que rien ne peut m'ôter, Ce goût si vif que le plaisir enflamme : Ces sentiments sont lame de mon ame ; Si je les perds , je cesse d'exister.
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Thémire est plus sensible à l'amour qu'elle inspire :
Je connois tout le prix du temps ;
Je connois le cœur de Thémire,
J'en jouirai quelques instants.
Il faut, sans en perdre un, les passer auprès d'elle, Opposer plus d'amour à sa légèreté ; Et du moins si Thémire est encore infidèle ,
Je ne l'aurai pas mérité.
Thémire , loin de toi , dans un exil fatal , Ton portrait me rendra la vie.
De mes rivaux ce don va réveiller l'envie ; Nous partageons l'original , Mais j'ai de plus queux la copie.