LA VISITE
Lorsque j'eus livré aux fidèles l'entrée du Jardin des roses (i) , j'appris que la superbe ville de Schiras bénissoit mon nom , et que les belles filles chantoient mes vers dans les palais du roi des rois. Les sages de Perse qui me rencontroient sous les portiques de l'académie me disoient : O Saadi ! tes ouvrages instruisent l'ignorant, et ils charment le sage; gloire soit à Dieu et à son prophète , qui ont inspiré les ouvrages de Saadi ! J'écoutois ces discours avec le plaisir d'une jeune fille qui entend louer sa beauté par le jeune homme que son cœur a choisi; je m'enivrois des parfums de ma renommée.
(i) C'est le nom d'un des livres de Saadi.
Le sage Nessir vivoit alors au pays de Samarcande ; ses maximes austères étoient célèbres dans tout l'Orient , et sur-tout chez ces peuples libres et justes qui habitent les bords des mers de Kussum (i) et les monts d Hyrcanie. Depuis Zerdust , aucun sage n'avoit eu autant de réputation que Nessir ; on le préféroit même au grand Busurchumbur. J'appris qu'il avoit donné des éloges à mon livre; et j'entrepris le voyage de Samarcande pour aller jouir de plus près de son estime.
Je trouvai ce sage retiré à la campagne : il habitoit une petite maison située sur un coteau d'où il découvroit les mers de Kussum , la riche plaine que baignent les flots de ces mers, les montagnes opulentes qui bordent cette plaine, les fertiles rivages du Volga , le cours majestueux de ce grand fleuve , et les îles sans nombre qu'il renferme dans son sein.
Je fus reçu de Nessir avec plus de bonté que de considération : il ne me parloit pas du Jardin des roses. Un jour, en me promenant avec lui , je lui serrai la main , et je lui dis : Que pensez- vous du Jardins des roses ?
Nessir me lança un regard sévère ; ses yeux s'animèrent; il s'éloigna de moi de deux ou trois pas , et
(i) C'est le nom que les Persans donnent à la mer Caspienne.
me dit : O disciple dun prophète qui a rendu la tyrannie sacrée et qui fait un devoir de l'esclavage ! tu parles dans tes vers aux rois et aux grands : quelle est la vertu que tu veux leur inspirer? La bienfaisance. Malheur aux nations qui obéissent à des rois et à des visirs dont on vante la bienfaisance ! Vois sur qui tombent les bienfaits des rois : sur cette foule corrompue qui environne , sollicite , et corrompt le prince. Vois sur qui tombent les bienfaits des grands : sur les vils instruments de leurs plaisirs, sur les flatteurs de leur orgueil , sur les complices de leur bassesse. La bienfaisance des cours enrichit des misérables de la dépouille de l'homme vertueux; elle peut secourir quelques infortunés , mais elle les multiplie. Réponds-moi : Quelle est la source de ces trésors que les grands peuventrépandre? Leurs rapines, et les dons des rois. Quelle est la source des trésors des rois? Le champ du pauvre.
O Saadi ! regarde quel esprit donne aux nations la magnificence , la bienfaisance des rois et des grands : celui de la paresse et de l'esclavage. Lhomme souillé de leurs bienfaits perd le sentiment de sa dignité ; le peuple tend des mains oisives et suppliantes aux brigands qui Font dépouillé; sous les griffes du vautour il gémit comme l'agneau, il murmure comme la colombe: c'est le cri de l'aigle, c'est le rugissement du lion, que l'opprimé doit faire entendre.
O Saadi! c'est la justice, oui, c'est la justice qu'il faut inspirer à tous les hommes ; elle épure , elle élève les cœurs des peuples et des rois , elle leur rappelle sans cesse leurs devoirs mutuels , elle entretient dans les princes les égards pour les hommes , elle nourrit dans les peuples l'amour de la liberté et des lois; que dis-je? elle inspire même la bienfaisance , mais une bienfaisance utile , modérée , et non fastueuse. Toutes les vertus sont fondées sur la justice; elle est la seule des vertus dont l'excès n'est jamais à craindre.
A ces mots Nessir s'arrêta. Je baissois les yeux, et je sentois qu'ils se remplissoient de larmes. Nessir me regarda , et me dit en soupirant : O Saadi ! sont-ce mes paroles ou l'état de la Perse qui t'affligent? La soif de l'or, le luxe , la mollesse , 1 amour du faste et des vains plaisirs , ont-ils fermé les cœurs des grands de Schiras au sentiment de la justice? l'habitude de l'esclavage , l'abattement de la misère , ont-ils fait perdre à vos peuples le sentiment de leurs droits? les grands sont-ils incapables de se souvenir de leurs devoirs et des droits des peuples? ne peut-on plus exciter dans leurs cœurs que la compassion qui commande à l'injuste même? Si la Perse est parvenue à ce degré de corruption, Saadi, je cesse de te faire des reproches, je plains ton pays, et je te plains.
Peu de jours après cet entretien je revins à Schi-
ras. J'ai quitté depuis cette ville opulente , j'ai délivré mes yeux du spectacle de nos mœurs : dans la campagne où je me suis retiré, souvent je me rappelle malgré moi le discours de Nessir, et je verse des larmes.