LE VOYAGE DE LA MECQUE
Je faisois le voyage de la Mecque avec une troupe déjeunes gens aimables ; j'admirois leur gaieté, leur sensibilité, leur penchant au plaisir et à la vertu : ce caractère me charmoit , et cette société me rappeloit aux sentiments agréables et aux pensées de ma jeunesse. Ils chantoient tantôt leur maîtresse, tantôt les charmes de l'amitié , quelquefois ceux de la bienfaisance, et l'auteur de la nature; ils se trouvoient
comblés de ses bienfaits , et ils étoient heureux avec reconnoissance.
Il se joignit à nous un santon de la montagne de Pétra; il cherchoit à placer quelque éloge du jeûne, de la continence, des macérations , et quelque satire de la nature humaine et du plaisir. Les cris de joie le révoltoient, notre bienveillance pour lui l'effarouchoit. La seule marque d intérêt qu'il nous donna fut de prier à haute voix l'Etre suprême de nous tirer promptement de notre ivresse.
Un jour que nous approchions du hameau qu'habite la famille de Jakias , fils d'Hélal, nous vîmes accourir à nous des enfants et de jeunes filles qui nous apportoient , en chantant et en dansant , du fruit , du laitage, et du pain: on voyoit le plaisir dans leurs yeux, et leur joie ajoutoit à la nôtre.
On étoit dans la saison où le soleil entre dans le signe du bélier; les feuilles des roses avoient écarté les filets verts qui les enveloppoient, et les rameaux des grenadiers en fleurs éclatoient comme le feu ; le soleil alloit se coucher, et ses rayons étoient déjà interceptés par les montagnes de l'occident : nous vîmes des troupeaux qui revenoient à l'étable en bondissant, déjeunes gens les conduisoient ; les uns jouoient de la cornemuse, d'autres chantoient; les oiseaux de la campagne n'avoient point encore cessé leurs chants , et le rossignol avoit commencé les siens.
Je jetai mes regards sur le santon farouche; il étoit morne au milieu de cette allégresse universelle; il arrachoit pour son souper quelques racines insipides , et se disposoit à passer la nuit sur le sable. Je lui dis : Malheureux ennemi de 1 homme, ennemi de toi-même , es-tu sourd à la voix du plaisir qui retentit dans toute la nature? Peux-tu entendre sans émotion les chants de ces jeunes gens satisfaits , et l'alouette qui descend des cieux en répétant ses airs gais , et le rossignol qui a commencé sa chanson voluptueuse et tendre? Ne sens-tu pas que leur chant te dit qu'ils sont heureux ? ne vois-tu pas les bonds légers des béliers , et les mouvements de ces chameaux qui s'égaient sous le fardeau qui les couvre? De quelle espèce es-tu donc, si tu ne partages pas le sentiment de tout ce qui respire0 Regarde ces arbres utiles , vois le zéphyr agiter leurs branches fleuries ; il n'imprime aucun mouvement au rocher, auquel ressemble ton cœur aride et dur. Oh ! si tu n'aimes pas le plaisir, quel motif as-tu donc de faire le bien? Porte tes yeux autour de toi , vois ces campagnes fertiles, ces cieux, et ces mers: qu'est-ce que le monde? l'ouvrage d'un Dieu bon. Quel hommage exige de toi sa bonté? ton plaisir et une action de grâces. Quel devoir t'impose sa bonté ? le plaisir des autres. Jouis , voilà la sagesse , fais jouir, voilà la vertu.
O mes frères , élus de Mahomet , disciples fidèles , disciples d'Hali , de Brama , ou de Zerdust , écoutez les paroles de Saadi, écoutez -les des oreilles de lame.
Quand Dieu commanda au soleil de porter le jour dans l'immensité des ci eux , et de répandre la fécondité sur le globe de la terre , il dispersa les hommes et leurs compagnes au nord, au midi, à l'orient, à l'occident , et il leur dit : Jouissez des éléments et des délices de lame ; par-tout où vous porterez vos pas vous rencontrerez vos frères : soyez-vous utiles les uns aux autres , et la terre fleurira sous vos mains ; et les lions, les panthères, et les tigres, respecteront votre union.
L'homme oublia les paroles du Très-Haut; le frère voulut commander au frère , et ils furent ennemis ; les armes de l'injuste furent employées contre linnocent, et le soumirent; l'injuste fit des lois, et ses esclaves dociles lui firent de nouveaux esclaves.
Dieu daigna sortir encore du nuage lumineux qu'il a placé autour de son trône ; il descendit entre la terre et les sphères , et le tonnerre de sa voix se fit entendre.
Il dit aux hommes : Vous voilà rassemblés en grands peuples: ô peuples, soyez -vous utiles les uns aux autres , et que les productions du midi passent au nord; que les lumières de l'orient éclairent
l'occident : restez unis , c'est votre intérêt et celui de vos chefs.
L'homme oublia les paroles du Très-Haut; des esprits pervers semèrent la défiance d'un bout du monde à l'autre , et la crainte arma les nations contre les nations : bientôt les peuples ne virent plus dans leurs chefs que des ennemis , et les chefs ne virent dans les peuples que des animaux indociles et dangereux.
Rois , califes , sultans , princes de la terre , fermez l'oreille aux discours de vos flatteurs; écoutez la nature , elle vous crie que nous sommes tous les membres d'un même corps. O arbitres des hommes , descendez en vous-mêmes , lisez dans vos cœurs , et vous y retrouverez les paroles du Très-Haut, elles y sont gravées.
Faites grâce au foible ; soulagez le pauvre ; honorez l'homme utile ; récompensez l'homme laborieux; consultez le sage; éloignez l'insensé; rendez justice à tous ; et vous n'aurez pas d'ennemis.
O arbitres des hommes , craignez les plaintes des malheureux ; elles parcourent la terre , elles traversent les mers , elles pénétrent les cieux , elles changent la face des empires. Il ne faut qu'un soupir de l'innocent opprimé pour remuer le monde.