IV PRÉFACE
dire une vérité nouvelle, quand on s'est bien assuré qu'elle était réellement vraie et nouvelle : c'est un acte de conscience pour le savant. Mais il y a un inconvénient à prétendre faire table rase, quand en réalité on ajoute d'utiles nouveautés sur une table déjà garnie et qu'on change quelque peu l'ordonnancement général pour leur ménager une place; on autorise ainsi le scepticisme en donnant à penser que nos maîtres ne comprenaient rien aux problèmes dont ils ont fourni une solution, ou que les phénomènes eux-mêmes sont si changeants qu'on ne peut fonder aucune loi scientifique sur ce terrain mouvant.
Il n'en est rien pourtant. Il y a des lois, et vous les avez exposées, Monsieur, avec une netteté qui atteste déjà l'autorité d'un maître habitué par l'enseignement à envisager les questions dans leur ensemble.
Les économistes du commencement de ce siècle, qui étaient témoins des débuts de la grande industrie, ont été tout d'abord frappés de l'influence que la quantité de capital disponible exerce sur la rémunération des ouvriers et ils ont créé la théorie du fonds des salaires, déclarant que ces salaires sont absolument déterminés par le rapport du nombre des ouvriers à payer avec la la somme des capitaux affectés à les payer et qu'une hausse générale ne peut se produire que par une diminution du nombre des ouvriers ou par une augmentation du susdit fonds des salaires : théorie dont la rigidité rappelle une autre théorie contemporaine, celle de
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Malthus, sur la population. Vous avez montré, Monsieur, que cette théorie était étroite et insuffisante.
Dans la seconde moitié du xix* siècle , des économistes, observant que les inventions qui rendent le travail plus productif avaient en général pour effet d'élever le prix de la main-d'œuvre et que, dans les pays neufs où le capital est encore peu abondant, mais où le travail produit beaucoup^ les ouvriers étaient payés très cher, ont déclaré que la productivité du travail était la véritable loi qui règle le prix de la main-d'œuvre et qu'il fallait renoncer à la théorie vieillie du fonds des salaires.
11 n'est pas étonnant que cette doctrine ait pris naissance aux Etats-Unis, qui est précisément un de ces pays neufs et où lactivité des entreprises est assez grande et assez fructueuse pour rémunérer largement le capital et le travail : c'est un des économistes les plus distingués du Nouveau-Monde, le général F. A. Walker, qui l'a exposée le premier dans un livre ingé-' nieux et remarquable.
La productivité du travail me paraît être, en effet, la cause principale de la détermination du salaire. Lorsque l'industrie dont le salarié est le collaborateur donne de gros profits, la part de ce salarié peut être et est d'ordinaire plus forte que dans une industrie qui ne donne que de très petits profits ; car on paye l'ouvrier non parce qu'il travaille, mais parce qu'il produit — ce qui est tout autre chose — et généralement en raison de