‹ Les salons d'autrefois (volume 2)Chapitre 1 sur 7 · LES · texte numérisé non relu

LES

LE SALON

Durant toutes les années de la Restauration, madame la duchesse de Laviano eut le bonheur de voir son salon fort suivi, malgré l'éloignementde la rue de Vendôme qu'elle habitait; mais les charmes de son esprit et son grand talent comme musicienne opérèrent ce miracle.

La duchesse était une demoiselle Lebrun, nièce, à la mode de Bretagne, de l'homme de talent qui devint consul, archi-trésorier, prince de l'Empire et duc de Plaisance: ses parents, qui n'avaient aucune fortune et qui ignoraient relation à laquelle atteindrait sa famille, l'encouragèrent à suivre le penchant qui l'entraînait vers les

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arts. Seulement, elle choisit singulièrement l'instrument dont elle espérait faire un marche-pied pour s'élever vers la gloire 1 . . . ce fut au violon qu'elle s'adonna ; elle y réussit si bien qu'elle remporta le grand prix du Conservatoire en l'année 1799.

La jeune Félicie était intelligente, belle et ambitieuse ; aussi eut-elle l'adresse de profiter de la haute position de son oncle pour épouser le duc de Laviano, alors ambassadeur en France. C'était le descendant d'une des plus grandes et des plus anciennes familles de Naples ; il comptait dans ses aïeux un vice-roi de Naples, au douzième siècle. Malgré les avantages qu'il avait sur elle, la jeune femme sut prendre un tel empire sur son époux, qu'elle lui fit abandonner la cause de la famille régnante en son pays, pour embrasser celle des Français qui voulaient de nouveau en faire la conquête afin de placer sur le trône un frère de leur nouvel empereur.

Aussi, sous les règnes de Joseph et surtout sous celui de Murât, la maison de Laviano attei gnit-elle l'apogée des honneurs et de la puissance. Mais, à la chute du dernier de ces souverains, la réaction fut terrible : le duc, exilé par les Bourbons, ne pardonna jamais à sa femme le malheur

dont elle était cause ; aussi durent-ils se séparer.

La duchesse revint en France qu'elle n'avait jamais complètement abandonnée du reste; tant que dura l'Empire, elle y faisait de longues et nombreuses apparitions; aussi avait-elle conservé des relations fort intimes, et comme de plus, durant sa sa puissance à Naples, elle avait rendu de nombreux services à de grandes familles françaises qui boudaient leur pays et ne voulaient y rentrer qu'avec leur roi, elle eut de suite des relations nombreuses.

Joignez à cela le goût qu'elle avait conservé pour les arts, partant pour les artistes au milieu desquels elle faisait sa partie avec succès, et vous comprendrez sans peine que son salon fût recherché par tous. Grâce à la position officielle qu'elle occupa hors de France, pendant l'Empire, la duchesse n'appartenait à aucun de ces partis violents qui s'entredéchiraient, et son hôtel fut considéré comme une sorte de terrain neutre, où, sans courir le moindre danger, on pouvait se rencontrer avec plaisir.

On faisait beaucoup de musique et l'on causait beaucoup à l'hôtel de la rue de Vendôme : toujours la duchesse figurait au premier rang dans ces deux assauts de l'esprit et du talent; le long séjour qu'elle avait faità Naples prêtait beaucoup à la

circonstance, car, bien certainement, ce pays était infiniment moins connu alors que la Chine ne Test aujourd'hui.

La duchesse de Laviano avait pour amie intime une vieille marquise de la famille de Mirepoix ; c'était une femme pleine d'esprit, de distinction, de tact et de finesse, qui trônait dans les salons de la rue de Vendôme comme si elle eut été chez elle, et qui avait amené à sa suite plusieurs personnes fort nobles, récemment revenues de l'émigration avec les Princes.

La marquise s'était mariée de la façon du monde laplusbizarre, et cette aventure avait, en son temps, beaucoup diverti Marie-Antoinette ainsi que sa cour intime, oùla nouvelle mariée fut aussitôt présentée.

Le marquis de Coutinges, qui devint si plaisamment son époux, comme je vais vous le dire tout à l'heure, avait été un de ces élégants viveurs de la fin du règne de Louis XV; il avait aimé Voltaire, Sophie Arnoud, les encyclopédistes ; c'était un homme san? préjugés, qui ne croyait ni à Dieu ni à diable, et qui avait pris la vie aussi gaîment que si elle devait durer toujours.

is les années vinrent, les infirmités avec elles; un beau malin, en voyant ses cheveux blanchir,

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il se dit qu'il était temps de songer à se marier. Seulement, comme il n'était pas dénué de bon sens, le marquis pensa aussi qu'il était arrivé à une époque de la vie où une jeune fille, — quand il en trouverait une qui voulût bien l'épouser, ce qui n'était pas difficile puisqu'il était noble et riche, — se marierait à une position sociale élevée, à une belle fortune, à un carrosse, à un hôtel, à une brillante corbeille, mais que le mari serait accepté uniquement comme un inconvénient indispensable. Cette pensée fort peu agréable faillit un moment le faire reculer dans son projet : mais il était brave et passa outre.

D'abord, il chercha avec soin la perle rare qu'il convoitait ; puis il pria ses amis de l'aider dans ses recherches ; enfin, voyant qu'il n'arrivait à rien malgré toutes ses peines, le marquis se décida à s'en remettre à la Providence.il avait toujours été heureux au jeu, pourquoi le serait-il moins, lors même que l'enjeu serait une femme?

Puis, son idée était bizarre, elle devait produire un grand effet à la cour, elle devait faire parler pendant au moins huit jours le cercle de la reine, et il n'en fallait pas tant pour déterminer notre marquis à la mettre à exécution.

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Un soir que l'on était réuni chez la princesse de Lamballe, — et là brillait tout ce que la cour avait alors de noble et de beau, — on annonça M. le marquis de Coutinges.

Il entra gravement, les yeux baissés, la pose austère, portant un habit de velours noir pailleté d'or, un jabot et des manchettes garnis des plus riches dentelles, l'épée en verrouil et tenant à la main son chapeau brodé plein de billets mystérieux.

— Qu'est-ce cela, M. le marquis? fit la princesse en s' avançant vers lui, l'air souriant.

— Je viens consulter le destin dans votre temple, madame, si toutefois Votre Altesse daigne me le permettre, répondit -il en s'inclinant profondément.

A ces mots tout le monde de rire.

— Comment entendez -vous donc consulter le destin, monsieur? dit la princesse en reprenant son sérieux, dans la crainte de blesser son hôte. Prenez garde ! les anciens lui refusaient leur culte parce qu'il est inexorable: avez vous donc trouvé le moyen de l'attendrir?

— Je l'espère, madame ! car il y a dans mon chapeau cent mille livres de rentes, un marquisat et un douaire... déplus mon cœur et ma main. Ainsi, je

me mets en loterie... voilà une foule de billets dont un seul est noir, c'est celui qui doit gagner. Que les demoiselles qui veulent se marier approchent donc et choisissent.

Et toutes les jeunes filles, trouvant cette loterie très plaisante, entourèrent le marquis, rieuses et folâtres, enlevant chacune un billet du chapeau entr'ouvert. Une des dernières venues prit le billet noir : c'était mademoiselle de Mirepoix, belle brune de vingt-cinq ans.

— Mademoiselle, lui dit sérieusement le marquis, ce que vous avez gagné là, c'est moi, votre très-humble serviteur qui deviendra votre époux, si vous voulez bien le lui permettre. Je m'étais mis dans mon chapeau avec toute ma fortune ; acceptez l'un et l'autre, car tous deux vous appartiennent.

On rit d'abord beaucoup de ce qu'on ne croyait qu'une comédie; mais quand on vit que c'était chose sérieuse, mademoiselle de Mirepoix, qui était pauvre, qui avait vingt-cinq ans, et qui soupirait depuis longtemps en vain pour trouver un mari, s'évanouit de plaisir.

Peu de jours après, cette singulière union se fit en grande pompe. La nouvelle marquise fut présentée au cercle intime de la reine, et tout allait au

mieux quand la terrible Révolution arriva : alors n'ayant plus ni rentes, ni châteaux, comme dédommagement du mari, madame de Coutinges préféra émigrer en Angleterre pendant que le marquis allait en Allemagne, de même qu'elle s'en alla en Italie quand son époux vint pour la rejoindre à Londres.

Il paraît que ce mariage par billets de loterie n'avait pas été heureux; aussi la marquise n'en parlaitelle jamais.

Ce fut dans sa fuite à Naples qu'elle se lia avec la duchesse de Laviano qui, jouissant alors d'un pouvoir souverain à la cour de Murât, lui avait rendu de véritables services que la marquise eut la noblesse de n'oublier jamais.

Elle ne rentra en France qu'en 1814, car elle s'effrayait très-fort de l'Empire que tout le monde n'aimait pas. La censure exerçait en vain sa vigilance, l'opinion publique trouvait toujours le moyen de se manifester : à défaut de la presse, qui n'était paslibre, elle demandait au théâtre d'être l'interprète de ses sentiments; et le théâtre se prêtait bon gré mal gré à ce désir, tant le public mettait de spirituelle subtilité à l'interroger. C'est ainsi que, peu de jours après le retour de Moscou, la représenta-

tian d'un vieil opéra comique : Le tableau parlant, qui, à juste titre, passait pour complètement inoffensif, donna lieu à une de ces manifestations dont il était impossible de se dissimuler la signification et la portée.

Ainsi, le couplet suivant, que personne n'avait remarqué jusque-là, fut non-seulement salué par d'unanimes bravos, mais redemandé jusqu'à trois fois:

« Vous étiez ce que vous n'êtes plus!

« Vous n'étiez pas ce que vous êtes ! « Car vous aviez pour faire des conquêtes, « Vous aviez lors ce que vous n'avez plus.

Le bruit fut même si grand que la police dut intervenir, et Le tableau parlant fut banni de la scène tant que dura le premier Empire.

Une autre fois, à peu près à la même époque, ce fut au Théâtre-Français que le bruit eut lieu, et le pauvre Talma, appelé le lendemain chez le redoutable Fouché, ministre de la police, dut se trouver trop heureux de payer par une mystification un crime dont il n'était pas coupable.

Mais, avant de vous raconter cette historiette, je dois vous dire que la tendresse passionnée de Talma s'était portée avec rage sur une jolie petite mai-

son de campagne qu'il avait achetée à Brunoy ; il y passaittout son temps et y dépensait tout son argent.

Donc, le lendemain du jour où il y avait eu du bruit à la représentation du Théâtre-Français, Tulma arriva chez le ministre plus d'un grand quart d'heure après l'heure du rendez-vous ; aussi trouva-t-il Son Excellence de fort maussade humeur ; car Fouché, de même que Louis XIV, trouvait au-dessous de sa dignité d'attendre. Plusieurs artistes du Théâtre-Français étaient déjà réunis; le ministre les tança tous vertement, absolument comme s'ils avaient été coupables de l'interprétation donnée par le public à leurs paroles, déclara qu'à dater de ce jour la pièce était suspendue, puis les renvoya brusquement.

Talma voulut suivre ces camarades, mais Fouché le retint, et lui montrant un siège :

— Asseyez-vous là, lui dit-il, nous allons causer.

— Causer ! causer Igrommelale grand tragédien, Votre Excellence croit donc que j'ai du temps h perdre... Tenez, continua-t-il en s'animant, je devrais, à l'heure présente, être à ma campagne où jo suis trompé par mes ouvriers. Ainsi, Monseigneur, j'ai là-bas une grande pièce d'eau ; elle est couvert^,

de cygnes, de canards, de sarcelles, enfin de tous les oiseaux aquatiques du monde ; eli bien ! ces jolies bêtes que j'aime tant à voir se jouer sur l'eau, allaient ravager mon potager et mon jardinier se plaignait amèrement, quand il m'est venu une heu -

reuse idée. J'ai commandé à un ouvrier fort habile une vaste rotonde en fer et en treillage de laiton qui pût couvrir toute ma pièce d'eau et eu faire une véritable cage. Ce travail est terminé ; l'effet en est agréable ; mes jolis prisonniers ne se doutent pas qu'ils sont captifs ; mais mon coquin d'ouvrier qui, s'il est habile, est encore plus voleur, ose me demander quarante mille francspource travail qui en vaudrait, bien payé, vingt mille, et tout au plus, encore!

Cette boutade et cette invention de Talma firent sourire le ministre qui, du reste, ne connaissait que trop l'écluse ouverte pour laisser couler tout l'argent dont l'admirable talent du grand artiste était la source ; aussi se prit-il à dire d'une voix qu'il fit aussi douce que possible :

— Voyons, Talma, oubliez un moment vos ouvriers et vos ennuis pour ouvrir votre âme à la joie, car on travaille en ce moment à votre fortune.

Le front de l'acteur célèbre se dérida.

— Oui, oui, continua Fouché, je disais ce matin à l'empereur : On ne saurait trop récompenser le talent de notre Roscius.

— Ali! monseigneur, exclama Talma.

— L'empereur vous aime, il m'écoutait avec plaisir, reprit le ministre.

— Ali 1 monseigneur, que de grâces..., fit de nouveau le grand artiste.

— Sire, disais -je, Talma devrait être le plus riche de tous les artistes.

— Monseigneur, je suis pénétré de reconnaissance.

— Attendez, attendez, ajouta le ministre, vous allez voir ce que j'ai fait pour vous.

Le grand tragédien, le cœur palpitant, s'inclina alors profondément.

— •■ J'ai dit à l'empereur: Sire, il faut que Votre Majesté confisque la maison de Brunoy où Talma a enfoui des sommes folles; car, lorsqu'il n'aura plus cette occasion de dépenses, il deviendra plus riche qu'un nabab.

En entendant ces mots, Talma bondit de son siège, s'élança vers la porte, se sauva de l'hôtel, et jamais, sous aucun prétexte, il ne voulut retourner chez le ministre de la police, qui sut se faire

beaucoup d'ennemis par cette méchante habitude qu'il avait prise de persifler les gens.

L'empereur Napoléon Ier avait une autre habitude, lui ; c'était celle d'intimider les femmes par des demandes ou des observations peu gracieuses qu'il leur adressait à brûle -pourpoint, dans un bal ou dans une réunion officielle.

Ainsi, à certain bal donné à l'Hôtel de Ville, il demanda tout haut à la duchesse d'Abrantès pourquoi elle était venue avec une robe aussi fanée.

Une autre fois, il s'arrêta devant la comtesse *** qui passait pour fort légère, et lui demanda d'une voix haute et brusque:

— Eh bien! madame, aimez-vous toujours autant les hommes?

— Oui, Sire, quand ils sont polis, lui répondit la comtesse ***, qui était une femme de tête, en faisant une profonde révérence.

L'empereur lui tourna les talons sans mot dire ; mais son mari qui était préfet fut destitué peu de jours après.

Aussi, toutes les femmes qui voyaient Sa Majesté s'avancer vers elles se prenaient à trembler de tous leurs membres. L'on connaît cette réponse dont on a tant ri, faite par la femme d'un gros

fabricant de draps à laquelle, au bal du Sénat, Napoléon demanda ce que faisait son mari, et qui balbutia, plus rouge qu'une pivoine et plus tremblante qu'une feuille :

— Sire, il fait dans les draps.

Mais, par un contraste étrange, si Napoléon Ier était ainsi bourru et maussade en public, il était impossible d'être plus affable et plus affectueux qu'il ne l'était dans son intérieur, avec l'impératrice Marie- Louise surtout. S'il la trouvait sérieuse, il l'amusait par des propos enjoués, lui racontait des contes, comme à un enfant, et finissait par déconcerter sa réserve par de bonnes et franches embrassades.

Dans le public courut alors le bruit qu'il en était jaloux, et ce fut à tort; seulement il avait établi dans sa maison un ordre de service hérissé d'entraves, non pour elle, mais en raison de l'air galant qui soufflait à cette époque où les hommes étaient si discrets... grâce au canon.

La timidité de Marie-Louise, son goût pour la vie intérieure, la défiance qu'elle avait d'elle-même et les préventions qui lui avaient été suggérées contre la plupart des personnes de la cour et contre l'esprit de moquerie particulier aux Français,

l'éloignaient des liaisons qui auraient pu contrarier l'empereur, et qui n'avaient d'ailleurs pour elle aucun attrait.

Elle reportait sur la dame admise par les devoirs de sa place dans son intimité les habitudes de favoritisme dans lesquelles elle avait été élevée et dont son isolement lui faisait un besoin. L'attachement qu'elle conçut pour madame la duchesse de Montebello, sa dame d'honneur, remplit ce vide. En dehors de cette intimité, elle n'avait de causeries d'abandon avec personne ; mais, à défaut de cette familiarité confiante, tout son service lui était profondément attaché parce qu'elle traitait chacun avec une grande bonté et une parfaite indulgence.

L'empereur avait voulu que Marie-Louise apprît à monter à cheval, et les premières leçons qu'elle reçut lui furent données par lui-même dans le manège de Saint-Cloud. Ainsi, il marchait à pied à côté d'elle, la tenant par la main pendant que l'écuyer conduisait le cheval par la bride; il calmait sa peur, l'encourageait; enfin, il espérait en faire une écuyère parfaite quand l'espoir d'avoir un héritier lui fit suspendre cet exercice.

Mais, le poupon impérial me fait rentrer dans le salon de la duchesse, d'où je suis sortie depuis si

longtemps pour courir à travers champs ; seulement ce sera par un chemin détourné, et voici comment.

Ce fut une amie de maùame de Laviano, madame Gallet, fille de la berceuse du Dauphin, fils de Louis XVI, que l'empereur demanda pour remplir la même fonction auprès du petit roi de Rome : cette dame accepta la proposition qui devait lui donner une bonne rente pendant et après son service; malheureusement pour elle, cet après ne dura guère, et, au retour des Bourbons, on lui repiocha comme un crime ce qu'elle avait accepté comme une ressource : elle ne put obtenir ni pension ni secours.

Mais je suis convaincue que sa demande ne lui fut point accordée uniquement parce qu'elle n'arriva pas jusqu'aux Princes: les souverains sont toujours si malheureusement entourés !.,. A ce sujet, voici un fait dont je peux vous garantir l'authenticité.

En 1814, le prince Eugène eut besoin d'avoir une audience du roi Louis XVIII, et l'entourage trouva sans doute joli de faire donner cette audience sous le uomde« vicomte de Beauharnais ». C'estainsiquc le fils de Joséphine fut annoncé au roi par le cham • bellan de service; mais aussitôt Louis XVIII tendit

la main au prince, en lui disant de la façon du monde la plus gracieuse :

— Je suis heureux de vous voir, prince Eugène ; veuillez vous asseoir à mes côtés, et comptez sur moi si je puis vous servir.

Mais, pour revenir à madame Gallet, que la duchesse aimait beaucoup et à qui elle faisait tout le bien possible, ■ — car elle n'était pointheureuse, ce qui ne l'empêchait pas d'être toujours gaie et charmante, — elle causait sur tout et de tout, absolument comme le fait un enfant, dont elle avait l'esprit naturel.

Elle avait beaucoup connu la madame Poitrine à qui nous sommes redevables de la chanson de Malboro \igh} car, sans elle, cette chanson se fût éteinte dans une province sans doute. Madame Poitrine était la nourrice du Dauphin, auquel elle chantait cette vieille chanson, réminiscence de son enfance, sans doute; la reine Marie-Antoinette, qui alors était heureuse etgaie, s'amusait si fort du miro?iton, t ion, ntaine de la nourrice quelle s'amusait à

la contrefaire ; et le mironton, ton, voltigeait sur ses lèvres charmantes à tous propos plaisants.

Les courtisans sont un peu perroquets par nature,

aussi bientôt la cour retentit des couplets de madame Poitrine : partout on chantait Maïborough, on ne s'abordait que sur cet air enfantin ... et Beaumarchais, lui-même, pour plaire à la ville et à la cour, dut l'intercaler dans La folle journée qu'il fit paraître à cette époque :

J'avais une marraine, Mironton, ton, ton, mirantaine.

Mais il y avait autre chose qu'une manie d'adulation dans la popularité dont jouit alors, comme aujourd'hui, la vieille chanson de Maïborough; il y avait une vengeance rétrospective et le plaisir de rire d'un homme qui avait fait trembler nos aïeux ; car enfin, pour que le peuple l'acceptât ainsi, il fallait qu'elle flattât sa fibre patriotique ; c'est ce qui avait lteu, en effet, puisqu'on croyait effacer un échec par une plaisanterie.

En France on se moque un peu de tout, surtout de ceux qui ont su se rendre redoutables. Nous avons l'amour-propre bouillant et l'épigramme toujours prête; c'est notre monnaie courante: nous payons tout avec cela, même les services rendus ; témoin ce pauvre monsieur de la Palisse qui fut un trèsgrand guerrier, et que personne ne connaîtrait si

nous n'avions tous chanté dans notre enfance que :

Un quart d'heure avant sa mort, Il était encore en vie.

Légère et ingrate nation que la nôtre !... Madame Gallet était l'amie intime de madame ***, veuve en secondes noces d'un diplomate distingué-

Il lui était arrivé jadis une bien triste et bien

singulière aventure, à cette veuve: vous allez en juger.

Sous le Consulat, — elle était alors une des plus jolies femmes de Paris, — un soir, en sortant de l'Opéra, elle donnait le bras à son mari qu'elle adorait, quand elle s'aperçut que non-seulement elle était suivie par un jeune officier mais encore que celui-ci avait l'effronterie de chercher à lui adresser la parole.

Craignant une querelle entre son époux et son poursuivant, si le premier s'apercevait du manège, elle fait semblant de rien et se borne à se rapprocher de monsieur ***, quand l'officier, enhardi sans doute par son silence, s'empare de son bras et le serre tendrement.

Madame ***, qui ne s'attendait point à une sem-

blable insolence, ne peut retenir un cri d'indignation. Son mari se retourne, devine tout, s'élance vers l'officier et lève la main pour le frapper. On les sépare ; mais les deux adversaires eurent le temps d'échanger leurs cartes.

Dès le lendemain ils se battirent daas le bois de Vincennes et monsieur *** fut tué.

On ne poursuivait pas les duellistes à cette époque. Seulement, comme monsieur *** appartenait à une famille puissante, on envoya l'officier rejoindre son régiment, et tout fut dit.

Au bout de quelques années, notre officier qui

était devenu colonel, — car on marchait vite alors,

toujours grâce au canon, — obtint un congé qu'il

vint passer à Paris. Son aventure du duel avait été

oubliée par tout le monde, et surtout par lui qui ne

se souvenait pas même du sujet qui l'avait causée, quand il alla au salon pour visiter les tableaux.

Tout le monde; s'arrêtait devant un portrait de femme d'une éblouissante beauté; le colonel fit comme les autres.

— Où. diable ai-je vu l'original de cette peintur. ? se demandait-il in petto: et, tout en se le demandant, il admirait de plus en plus cette tète régulière, splendide, éclairée par un regard étrange,

dans lequel on pouvait lire un singulier mélange de tendresse, de douleur et d'énergique résolution.

Il resta longtemps en contemplation devant ce portrait enivrant. Le lendemain il y revint encore, il y revint le surlendemain ; il y revint tous les jours.

Or, un matin qu'il était venu au salon avec un de ses amis, il le conduisit devant la chère image et lui en énumérant les beautés avec enthousiasme, il finit par s'écrier avec passion :

— Je donnerais ma vie toute entière pour une heure de la vie de cette femme-là!

Au même instant une main légère, une main de femme, se posa sur son épaule, et une voix douce et ferme lui dit assez bas pour n'être entendue que de lui seul, mais avec un accent qui le fit tressaillir :

■ — J'accepte le marché...

Il se retourna vivement : celle qui lui avait parlé ainsi, c'était l'original du portrait, et le peintre ne l'avait pas flattée.

Le colonel ébloui, ému et pâle d'émotion, serra la main de son ami et suivit cette femme.

Quaud ils furent tous deux au bas de l'escalier, elle se retourna et lui dit d'une voix dure et mordante :

— Me reconnaissez-vous, monsieur? je suis madame ***, à laquelle vous avez enlevé un époux qu'elle adorait... Je voulais une vengeance... vous me l'offrez et j'en profite ; seulement, elle me coûtera bien cher!... Vous avez offert votre vie toute entière contre une heure de la mienne. J'accepte ce pacte ; mais ce soir même vous partirez et vous irez vous faire tuer par l'ennemi : vous voyez que je suis généreuse, moi, puisque c'est à la mort du brave que je vous condamne !...

Le soir même, en effet, le colonel retourna à son

poste et se fit tuer comme il s'y était engagé : mais à dater de ce moment, — à ce que racontait tout bas la chronique, — ce n'était plus son mari que pleurait madame ***, qui, pour se consoler complètement sans doute, finit par épouser un diplomate qui n'était ni jeune ni beau, mais qui avait une grande fortune et occupait une très-haute position dans le monde.

C'est souvent l'ambition qui succède à l'amour dans le cœur des femmes.

Mais son ambition ne fut pas satisfaite non plus, car les révolutions qui se succédèrent lui prirent sou mari, sa position et sa fortune, et quand madame Gallet la présenta chez la duchesse elle vivait

tristement et pauvrement, regrettant le passé sans oser envisager l'avenir.

Une autre femme, qui était également sans aucune fortune, mais qui remplaçait l'argent par l'amabilité et la gaîté, venait aussi chez madame de Laviano; c'était la baronne Leroy , femme d'un ancien préfet de l'Empire. Elle avait une grâce, une distinction à nulle autre pareille: quand elle entrait dans le salon après s'être débarrassée de la houppelande qu'elle portait pour garantir sa robe, après avoir défait les socques qui préservaient de la crotte ses souliers de satin et ses bas de soie — car elle venait à pied, la pauvre femme, n'ayant pas le moyen de payer un fiacre, — quand elle entrait, dis-je, dans le salon, on eût dit qu'elle descendait du plus beau carosse armoirié.

Le baron Leroy avait commencé sa carrière par être militaire, et ce fut à son courage civil qu'il dut la brillante fortune à laquelle il parvint.

En 1802, trois négociants de Lorient, inculpés dans un complot de chouannerie, étaient traduits devant le conseil de guerre. Le premier consul fit appeler ce Leroy, alors capitaine rapporteur, et, avec cette brusquerie qui n'admettait pas de réplique, lui ordonna de requérir la peine de mort contre eux.

Leroy examine dans le silence de son cabinet les dossiers qui lui sont remis et croit y découvrir l'innocence des prévenus.

D'abord il doute, il hésite, prend peur; mais enfin, à l'audience, sa conscience parlant plus haut que sa crainte, il abandonne l'accusation, fait acquitter les inculpés et attend sa destitution.

Deux jours se passent. Un matin, déjeûnant dans un café, il prend le Moniteur, le lit, et y voit la nomination au tribunat, d'un citoyen Leroy.

— Voilà, se dit-il, un de mes homonymes qui a plus de chance que moi, il n'a pas déplu au premier consul; cela se voit, du reste.

Rentré chez lui, on lui remet un pli cacheté avec enveloppe officielle.

— Allons bon! voilà ma destitution, dit-il avec un profond soupir, tout en ouvrant l'énorme lettre.

Et il reste suffoqué d'étonnement et de joie : la nomination que portait le Moniteur était la sienne; le nouveau tribun était lui.

Il court aux Tuileries, se présente à Bonaparte pour le remercier; mais celui-ci lui répond aussitôt :

— Nous sommes quittes, vous avez fait votre devoir, j'ai fait le mien... et je suis trop heureux

quand je rencontre des hommes comme vous, pour ne pas utiliser leurs services.

La mère de la baronne Leroy avait beaucoup connu Jacques Cazotte, dont on a tant parlé <jadis, — ce qui prouve que les spirites ne sont pas une nouveauté d'aujourd'hui — aussi je crois vous être agréable en vous répétant ses souvenirs:

A l'époque où parut le Diable amoureux de Cazotte, le surnaturel était à la mode ; on ne parlait dans la société que d'esprits élémentaires, de sympathies occultes, de charmes, de migration des âmes, d'alchimie et de magnétisme : on se servait d'autres mots; ce n'étaient pas les tables tournantes, les esprits frappeurs, parleurs, les médiums ; mais le fond était le même.

Donc, le nouveau roman de Cazotte répondant à toute cette passion du surnaturel» il eut un succès immense; on se l'arrachait, on en parlait partout, depuis les palais jusqu'à la mansarde; enfin c'était une • véritable ras:e.

Peu de jours après la publication do ce volume illustré de dessins bizarres, et qui restera toujours le modèle du monde fantastique, son auteur reçut la visite d'un mystérieux personnage, au maint grave, aux traits amaigris, au teint blafard, et dont un

large manteau noir drapait la stature imposante.

Il demanda à lui parler en particulier ; quand on les eût laissés seuls, l'étranger, après s'être assuré que la porte était bien fermée, s'avança vers Cazotte en le menaçant avec un poignard , tandis que de la main gauche il lui faisait un signe étrange.

Cazotte, qui croit avoir affaire à un fou, veut s'élancer vers la porte ; mais l'étranger le retient résolument par le bras tout en redoublant ses signes.

Cazotte cherche à se dégager en criant après celui qu'il prend de plus en plus pour un fou.

— Pardon, monsieur, je vous croyais un des nôtres... dit alors l'inconnu en le lâchant ; je vous prenais donc pour un traître...

— Je crois plutôt que vous me prenez pour un autre, dit Cazotte en secouant son bras : tudieu !... comme vous tenez ferme...

— Veuillez alors me donner un mot d'explication, fit l'étranger qui semblait suivre une seule et même idée ; où avez-vous pris les pensées qui dominent dans votre Diable amoureux ?

— Parbleu!... où les prennent les auteurs quand ils le peuvent... dans mon esprit, s'il vous plaît, dit Cazotte en souriant.

— Quoi! ces évocations... ces mystères de la cabale... ce pouvoir occulte d'un homme sur les esprits de l'air, ces théories si justes sur le pouvoir des nombres, sur la volonté, sur la fatalité de l'existence, vous auriez imaginé tout cela ?

— J'ai beaucoup lu les auteurs Allemands qui en traitent, mais cela sans doctrine, sans méthode spéciale ; alors il y a un peu de tout dans mon livre, de la mémoire, de l'imagination; enfin, c'est une vraie macédoine, fit l'auteur avec modestie.

— Comment ! vous n'êtes pas même franc-maçon? exclama l'étranger.

— Pas même ça !... répondit Cazotte en riant. — Eh bien, monsieur, soit par pénétration, soit par

hasard, vous avez efneuré des secrets qui ne vous sont point accessibles, dit l'homme au manteau d'une voix brève et sévère, et il serait prudent de vous abstenir désormais.

— Comment, j'ai fait cela ! interrompit le pauvre Cazotte tout effrayé ; moi qui ne songeais qu'à divertir le public et à lui prouver qu'il fallait prendre garde au diable !...

— Et qui vous dit que notre association ait quelque chose à démêler avec cet esprit du mal ! interrompit avec une certaine indignation l'inconnu ; je

vous ai pris pour un frère infidèle qui trahissait nos secrets, et la mort seule est capable de punir la trahison... Mais puisque vous n'êtes qu'un profane, gnorant de notre but sublime, et que le ciel pourtant semble vous envoyer vers nous , je vous instruirai; je vous ferai pénétrer plus avant dans ce monde des esprits qui nous pressent de toutes parts, et dont les révélations se sont faites à vous sans que vous ayez connaissance de vos bienfaiteurs...

Cazotte restait tout songeur pendant que l'homme noir parlait, car il flottait entre la crainte et le désir d'acquérir cette science mystérieuse à laquelle on lui proposait de l'initier; pourtant la curiosité l'emportant sur la peur, il écoutait de plus en plus attentivement celui qui s'offrait à être son maître. La conversation de celui-ci s'était prolongée fort longtemps; quand il se retira, chacun put s'apercevoir de la révolution bizarre qui s'était faite dans l'esprit du bon Cazotte.

Il ne parlait plus que des esprits avec lesquels il était en communication toute particulière, disaitil ; il se plongea dans la lecture des ouvrages qui traitaient de ces sortes de choses , et bientôt, grâce aux instructions de son mystérieux professeur qui

lui continuait ses visites, il fut reçu membre de la loge des illuminés-martinistes.

De ce jour, il prétendit avoir été adopté par un esprit particulier, lequel lui disait ou plutôt lui montrait les choses qui devaient arriver quand il le lui demandait avec instances.

Et, chose bizarre, c'est que très-souvent ses prédictions, même les plus étranges, se réalisèrent complètement.

D'abord on en plaisanta, puis on finit par s'en effrayer et par prétendre qu'il était en communication avec le diable On était si crédule, à cette époque où l'on ne croyait à rien ! ..

P. ndant la Révolution, Cazotte fut décrété d'accusation, arrêté et envoyé à l'Abbaye où était déjà détenue mademoiselle de Montansier, ancienne directrice du théâtre de ce nom, pauvre créature condamnée à être guillotinée avec la fournée du lendemain.

La malheureuse fille était couchée sur son grabat, car la peur lui avait donné une fièvre accompagnée d'un délire effroyable.

— Eh bien 1 Cazotte, lui dit un des prisonniers en souriant, c'est le cas, ou jamais, d'appeler ton esprit pour lui demander si cette pauvre mourante

aura la force de monter demain sur la vilaine machine.

Cazotte, qui ne prit pas la chose en plaisanterie, alla se mettre dans un coin, la face tournée contre la muraille, resta ainsi près d'un quart d'heure, puis revint rejoindre les autres prisonniers avec la figure toute joyeuse.

— La brave fille ne sera pas guillotinée, dit-il, car je viens de la voir au moment où elle meurt dans son lit à un âge très-avancé...

Et tous les assistants de rire de cette vision.

Mais le lendemain, la condamnée était si malade qu'on la remit pour un autre voyage ; puis, la maladie se prolongeant, elle fut oubliée, et le 9 thermidor l'ayant sauvée, elle mourut centenaire.

Quant à Cazotte, il était ainsi que sa fille enfermé à l'Abbaye au moment des massacres du 2 septembre. Il allait être égorgé lorsque sa fille Elisabeth se précipita devant les assassins en s'écriant: « Vous n'arriverez au cœur de mon père qu'après avoir percé le mien. » Cet acte héroïque désarma les assassins; Cazotte et sa fille furent ramenés en triomphe

dans leur maison. Comme ses amis lui témoignaient leur joie de cesnccès^il leur répondit tristement:

— Je ne suis pas sauvé pour longtemps, croyez-

moi ; en entrant dans ma maison j'ai eu une vision préparée par mon esprit. C'était un gendarme qui venait me chercher de la part de Pétion, j'ai été obligé de le suivre ; bientôt je me suis trouvé en présence du maire de Paris, qui m'a fait conduire devant le tribunal révolutionnaire où ma sentence de mort a été prononcée.

— Eh bien! sauvez-vous... cachez-vous... lui dirent ses amis en souriant, car ils crurent que sa raison était un peu ébranlée en ce moment.

— A quoi cela me servira-t-il, si mon heure est venue? leur répondit Cazotte avec un stoïcisme digne des temps antiques.

En effet , peu de temps après , tout se passa de point en point comme il l'avait dit, jusqu'à son exécution qui eut lieu sur la place du Carrousel.

On raconte que Cazotte avait eu beaucoup d'affection pour la célèbre mademoiselle Lenormand, alors que la pythonisse n'était encore qu'une petite fille espiègle et gentille. C'est sans doute cette amitié qui dégénéra en initiation, car mademoiselle Lenormand se prétendait eo rapport avec les esprits qui, disait-elle, obéissaient à ses ordres ; elle avait d'ailleurs tant d'habileté et de finesse qu'elle était

parvenue à faire croire cela aux hommes même les moins crédules.

Napoléon Ier la consultait souvent -, le prince de Talleyrand lui lit aussi de fréquentes visites sous le Directoire et sous l'Empire.

Elle habitait déjà le petit rez-de-chaussée de la rue de Tournon où elle est morte; mais alors elle donnait des consultations au plus bas prix.

Un jour, c'était en novembre, deux gardes françaises entrent chez elle après avoir bien dîné, et se présentent tout chancelants en sa présence.

— Voilà un écu, labelle, lui disent-ils d'une voix fortement avinée, dis-nous un peu ce que le diable nous réserve.

Mademoiselle Lenormand les regarda fixement, leur posa différentes questions; puis, s'adressantau premier :

— Vous, dit-elle, comme Achille, à qui vous ressemblez, vous sèmerez votre vie de gloire, mais vous mourrez par le poison.

— Vous, dit-elle au second, vous êtes né paysan, mais vous mourrez duc et maréchal de France...

Et elle leur tourna le dos, tandis qu'ils se retiraient en riant aux éclats.

Le premier était Hoche le second était

Lefebvre et tout se réalisa dans cette bizarre

prophétie.

On le sait, l'impératrice Joséphine avait une confiance sans bornes dans mademoiselle Lenormand, qui, en effet, lui avait fait dos prédictions nombreuses et très-souvent réalisées; maiscequ'on ignore, c'est que madame Adélaïde, la sœur du roi Louis-Philippe, eut plusieurs conférences secrètes avec la sibylle, au sujet de graves affaires de famille.

M. Guizot aussi la connaissait beaucoup ; elle lui avait rendu de grands services dans ses jours d'obscurité, alors qu'il faisait la cour à mademoiselle Pauline de Meulan; pauvre comme lui, et qui devint sa femme.

Mais, comme cette charmante Pauline venait aussi avec mademoiselle de La Grave aux soirées de madame de Laviano, je crois pouvoir, sans trop déserter le salon où je vous ai conduits, vous faire faire ample connaissance avec celle qui joua jadis, dans la littérature juvénile, le même rôle que, plus tard, Victor Hugo sut se donner dans la poésie: tous deux devinrent chefs d'école ; et, si l'un détrôna Baour-Lormian, l'autre arracha la couronne de M. Bouilly pour la mettre sur sa jolie tète.

Mademoiselle de Meulan n'était point née pour le travail ; elle était destinée au contraire à un sort brillant et élevé quand la fatale Révolution, qui bouleversait tout, bouleversa ses espérances.

Jusque-là elle vivait dans le meilleur monde, et se lia intimement, dans son enfance, avec la petite Necker, qui devint madame de Staël ; mais l'influence de cette société brillante et légère de la fin du dix-huitième siècle agit d'une façon bien différente sur ces deux jeunes esprits ; l'un devint réfléchi et sérieux, l'autre plein d'emportement et de hardiesse: cela tint sans doute à ce que leur constitution physique et la manière d'être de leurs mères ne se ressemblaient en rien.

Qu'on s'imagine une enfant, chez qui la vie abondait, obligée de rester assise des soirées entières sur un tabouret, droite et roide comme unepoupéed'Allemagne, auprès d'une mère plus droite et plus roide encore !

Tel fut pourtant le supplice de la pauvre petite Necker, que le ciel n'avait pas créée pour cela, on ^e sait!... mais l'agilité de sa langue lui venait en aide; si sa mère s'éloignait un moment, elle éclatait aussitôt en bons mots, en saillies, prélude de ce grand talent de la causerie où elle

passa maître, quand elle devint madame de Staël.

A rencontre de son amie, la jeune Pauline était maladive; aussi passait-elle presque toutes ses journées couchée sur le sofa du salon de sa mère : madame de Meulan avait toute la grâce et tout l'esprit de cette époque ; aussi, au lieu de parler, Pauline écoutait-elle ; c'était son plaisir et cela devint son profit.

Le plus souvent ceux qui sèment ne sont pas ceux qui récoltent : mademoiselle de Meulan fut bien longtemps sans se douter qu'elle avait une si bonne moisson en réserve. Indolente comme la faisaient la souffrance et la fortune, elle se laissait vivre sans songer à l'avenir, quand la douleur, cette pierre de touche de toute valeur réelle, vint la sortir de son apathie. Son père monta sur l'échafaud, et leur fortune ayant été enlevée par la tourmente, elle resta seule avec une mère malade et désespérée.

Alors Pauline chercha des ressources en elle, puisque tout lui manquait ailleurs ; elle voulut écrire et pour cela étudia sérieusement, même le latin ; enfin elle montra un courage véritablement héroïque.

Ses premières publications furent des romans d'une haute moralité et à la façon anglaise; puis,

mise à la tête du feuilleton d'un grand journal, elle sut le remplir durant longtemps d'articles si remarquables sur la littérature et la politique, que madame de Staël qui l'avait jusque là fort négligée, lui écrivit ceci :

» Enfants, nous avons été amies ; femmes, nous » devenons sœurs de sentiments d'idées, et d'inspi- » rations, devenons le aussi de fortune. »

Mademoiselle de Meulan, remplie de dignité, refusa cette offre généreuse ; de ce refus, madame de Staël lui garda une rancune profonde.

Pourtant, la proposition de son ancienne amie était arrivée dans un moment bien opportun, car madame de Meulan venant de faire une longue maladie, la pauvre Pauline était elle-même assez souffrante pour sentir combien un peu de repos lui devenait nécessaire-, aussi était-elle prête à se laisser abattre par le découragement, quand elle reçut une autre lettre, signée d'un nom inconnu, lettre dans laquelle on lui offrait de la remplacer pendant quelque temps au journal pour lui donner le moyen de se remettre, tout en lui laissant les appointements dont elle faisait un si noble usage.

Mademoiselle de Meulan fut aussi surprise que touchée de cette offre généreuse, et, comme au lieu

d'en faire mystère, elle la racontait à tons ses amis elle finit par apprendre que cet inconnu se nommait Guizol, que c'était un jeune homme' de mœurs austères et qu'il promettait le plus grand talent.

Pauline alors lui répondit, accepta son offre, et bientôt s'établit entr'eux une douce et bonne intimité.

Les hommes de mérite ont horreur des femmes d'esprit, dit-on, et Napoléon Ier, lui -même, n'échappait point à ce travers : quand on lui parlait des œuvres de madame de Staël, il répondait :

— Elle ferait bien mieux de raccommoder les bas de ses enfants.

Mais M. Guizot, qui, lui aussi, est vraiment su périeur, bien loin de craindre les femmes intelligentes, n'en voulut jamais d'autres pour compagnes de route ; et, quand il eut assez connu mademoiselle de Meulan pour comprendre qu'elle unissait aux brillantes qualités qui attirent les solides vertus qui attachent, il lui demanda de l'épouser.

Elle y consentit après de longues réflexions, car

elle était beaucoup plus âgée que lui ; mais il ne

la fit jamais repentir du consentement qu'elle

donna enfin, puisque le& seuls chagrins de leur

ménage furent ceux causés par la pauvreté, laquelle, malheureusement, était venue se mettre en tiers avec eux, et pendant trop longtemps s'entêta à leur tenir fidèle compagnie.

Mais des jours plus heureux brillèrent pour madame Guizot, quand elle conduisit chez la duchesse la nièce charmante qu'à son lit de mort elle désigna à son mari pour la remplacer près de lui, et servir de mère au fils qu'elle lui laissait.

Une autre habituée du salon de madame de La viano et qui faisait le contraste le plus frappant avec madame Guizot dont le caractère était grave , sérieux, austère même, c'était la comtesseDuplessis> de son nom mademoiselle de Péronville, petite personne mignarde, coquette, prétentieuse, mais au demeurant la meilleure femme du monde : on l'aimait malgré ses défauts, et cette affection faisait supporter sa mère, la plus ennuyeuse de toutes les créatures, sourde, bavarde et curieuse à damer le pion à toutes les portières de Paris.

Mademoiselle de Péronville avait été une des belles danseuses de l'Empire, alors que la danseétait un art. Quand elle était dans un bal, on montait sur les banquettes pour la voir danser ; ce qui lui avait donné tant d'orgueil, qu'elle déclara un beau

jour à son père qu'elle n'épouserait jamais qu'un homme sachant danser aussi bien qu'elle.

M. de Péronville était riche; sa fille, qui se trouvait enfant unique, était gâtée; il la laissa donc faire et refuser de fort beaux partis pour prendre le comte Uuplessis, un merveilleux du temps, dansant comme Vestris, mais qui était sans fortune et qui poussait si loin l'amour de la danse, qu'il quitta la France avec une danseuse de l'Opéra et la dot de sa femme.

Vous comprenez les cris de paon que poussa la famille de Péronville ; mais, comme le mal était sans remède, ils reprirent leur fille, l'installèrent chez eux comme par le passé, et lui permirent de se livrer à toutes les fantaisies que lui suggérait sa capricieuse nature.

D'abord, elle eut la manie d'adopter des jeunes filles, de les faire élever auprès d'elle; en un mot, de jouer à la maman; mais, à la première ride qu'elle se découvrit, cette fantaisie lui devint odieuse, et voici comment elle se débarrassa de la pauvre orpheline qu'en ce moment elle traitait absolument comme son enfant.

— Laurence, lui dit-elle un matin, tu vas te marier; je te donne dix mille francs, une par-

iO LES SALONS D'AUTREFOIS

tiède mon trousseau, et j'ai choisi ton prétendu. La jeune fille devint fort émue et toute tremblante en entendant ces mots.

— Ma proposition n'a pas l'air de te plaire !... dit vivement la comtesse, je ne peux pourtant pas te garder éternellement chez moi.

La pauvre Laurence se mit à pleurer.

— Voyons, sois donc sage, reprit madame Duplessis qui se sentait émue malgré elle; je te destine M. D...,tu ne seras pas malheureuse.

Le futur était vieux et laid ; la jeune fille redoubla ses pleurs, prit les mains de la comtesse entre les siennes, en murmurant :

— Ma chère bienfaitrice, ne m'éloignez pas de vous, je vous en supplie.

— Comment! mademoiselle, vous refusez l'homme que j'ai choisi pour vous; mais savez-vous que c'est malt... très-mal cela 1 fit la comtesse qui ne voulait à aucun prix continuer à jouer un rôle qui la vieillissait.

— Hélas ! madame, c'est que vous avez choisi le seul homme, peut-être, que je refuse de recevoir de votre main chérie.

Madame Duplessis se met à réfléchir un instant, en murmurant :

— C'est dommage! ce M. D... m'allait si bien ! avec lui on n'eût pas été obligé de démarquer le trousseau que je lui donne.

Mais tout à coup elle se frappe le front comme si une pensée nouvelle venait d'en surgir.

— Eh bien! mademoiselle, dit-elle aussitôt, puisque M. D... est, prétendez-vous, le seul homme que vous ayez le courage de refuser de ma main, vous épouserez Dubois, lecocherde mon père. Dubois serait votre égal sans mes bienfaits ; il dépend donc de moi de ne pas admettre une distinction que j'ai créée.

En entendant ces mots , la pauvre Laurence tomba plus morte que vive aux pieds de la comtesse qui sonna avec force et demanda Dubois.

Dubois monte, madame Duplessis lui fait la proposition d'épouser Laurence, tandis que celle-ci reste agenouillée sans force et sans courage. Mais elle se reprend à l'espérance quand le cocher, qui ne s'attendait pas à pareille bonne fortune, avoue qu'il est marié depuis six ans. La comtesse le renvoie avec humeur, et s'adressant à la pauvre fille :

— Avez-vous distingué quelqu'un de votre rang, mademoiselle? lui demanda t-elle brusquement.

Pas de réponse-

— Eh bien! j'en suis fâchée I vous épouserez alors M. D...

— Je crois, madame, que M. Louis voudrait bien m'épouser . balbutie la pauvre fille d'une voix tremblante.

— M. Louis quoi...? parlez donc, mademoiselle.

— M. Louis... le secrétaire particulier du vieux monsieur du second, laisse échapper Laurence de ses lèvres tremblantes.

— Et comment s'appelle-t-il, ce M. Louis qui vous tient au cœur ?

— C'est un jeune homme rempli de bonnes qualités.

— Ce n'est pas cela que je vous demande ! c'est son nom, interrompit brusquement la comtesse.

— Il s'appelle Dulong, madame.

*— Son nom commence donc par un D? Eh bien ! il fallait le dire tout de suite, car alors je ne vois pas de raison pour que vous ne l'épousiez pas aussi bien que M. D... puisqu'on ne sera pas ainsi obligé de démarquer le trousseau que je vous donne. C'est ce qui m'avait fait penser à M. D..; puis à Dubois; mais puisque vous avez trouvé un D vous-même, je ne vois pas de raison pour vous le refuser.

Et ce mariage, qui se fit en effet, fut heureux !

C'était M. de Monthyon, un vieil amideM.de Péronville, qui avait présenté la comtesse Duplessis chez la duchesse de Laviano: il l'aimait comme son enfant et lui pardonnait tous ses défauts en faveur de son bon cœur.

M. de Monthyon était fort âgé alors, ce qui ne l'empêchait pas d'aller dans le monde, de prendre encore du plaisir: il est vrai qu'à cette époque on se réunissait de bonne heure, ce qui permettait auxvieillards de ne pas déserter les salons, et la causeriese trouvait, avec leur aide, tout naturellement plus intéressante.

M. de Monthyon, si célèbre par ses dons philanthropiques, était un petit homme maigre, peu soigné dans sa toilette, fin et spirituel au possible. Il habitait un grand hôtel situé rue de l'Université; il se tenait habituellement dans un salon immense dont tout le mobilier consistait en un secrétaire, quelques fauteuils et quelques chaises qui semblaient jouer aux quatre coins.

Il passait pour très-avare, quoiqu'il fûtl'heureux possesseur d'une fortune immense. Il est vrai que son seul luxe était d'entretenir dans son antichambre une foule de laquais poudrés et en grande livrée ; seulement il ne les laissait pas flâner et

paresser comme cela se fait dans les grandes maisons, car il les occupait durant tout le jour à copier les journaux qui paraissaient. De plus, quand M. Hutto d'Origni,le maire de son arrondissement, venait faire sa quête annuelle pour les pauvres du quartier, M. de Monthyon lui donnait toujours la somme ronde de dix mille francs.

Par contre, il était d'une rigidité extrême avec ses hommes d'affaires. Un jour que le clerc de son notairelui apportait de la part du patron une somme de soixante mille et quelques francs, le riche avare fit le compte avec une grande attention ; puis, se retournant vers le porteur :

— Il manque trois sous, monsieur, veuillez le dire à votre patron, car j'aime l'exactitude ; seulement, comme je ne veux pas vous faire revenir pour si peu et que je ne lui fais pas l'offense de les lui offrir, je le prie de les donner de ma part à un pauvre.

M. de Jouy était fort lié aussi avec la duchesse de Laviano et venait souvent passer ses soirées chez elle; il se réservait pour les petits comités dont il faisait le charme, car il causait à merveille quand il n'était pas étouffé par l'orgueil que lui donnaient ses succès d'auteur. Aujourd'hui, il est tellement

oublié que personne ne se doute qu'il faisait fureur alors, et par ses Ermites, et par ses pièces, et par tout ce qu'il écrivait.

C'était une puissance de plume à nulle autre pareille; il se croyait, pour le moins, l'égal de Corneille. Combien de gens se font de pareilles illusions de nos jours, et qui, ai;:si que lui, seront oubliés avant qu'on puisse fêter le cinquantième anniversaire de leur mort !

Quand M. de Jouy voulait oublier ses succès, quand il voulait être bonhomme enfin, personne au monde n'était plus intéressant et plus aimable. Il avait tout vu, il avait été partout, et de l'histoire de sa vie on eût pu faire cinquante romans.

A treize ans, admirateur passionné de Voltaire dont il savait les œuvres par cœur, il fit une escapade qui lui valut le courroux paternel et la réclusion dans un vieux château avec un pédagogue pour toute distraction ; c'est ainsi qu'il atteignit dix-sept ans. A cette époque — c'était le moment de la guerre d'Amérique — il se sauva du vieux manoir, s'engagea dans un régiment qui faisait partie de l'expédition, et s'embarqua pour aller dans le Nouveau-Monde ; mais il n'eut pas le bonheur d'y arriver ; blessé dans un combat naval

contre un corsaire, il fut ramené en France par une frégate venue à point pour soutenir le bâtiment en danger, et dont le commandant, lié d'amitié avec M. de Jouy père, voulut faire rentrer la brebis égarée au bercail.

Le bras en écharpe, la mine piteuse, il se présenta devant son père, qui le fit immédiatement entrer au collège de Versailles, comme un écolier pour qui les vacances sont finies. Blessé de cette conduite, notre vaurien escalada les murs du collège et entra, pour y chercher un refuge, dans la première maison qui s'offrit à lui. Cette maison était occupée par un vieil Hollandais, immensément riche, et possesseur d'une fille laide, vieille et prétentieuse. Celle-ci qui, par dessus le marché, était romanesque, s'éprit d'un fol amour pour ce jeune homme qu'elle regardait comme tombé des nues, et lui offrit un beau jour ses millions et sa main.

A cette déclaration, le pauvre garçon stupéfait balbutia quelques mots que la vieille Hollandaise prit pour un consentement ; mais, aussitôt la nuit venue, notre écolier se sauva de la maison trop hospitalière pour aller chercher fortune ailleurs.

Le hasard le mit en présence d'un de ses camarades qui partait pour les Grandes-Indes : M. de

Jouy se joignit à lui et le voilà, un beau jour, dans le pays des bayadères. Là, il fait la chasse aux tigres, aux hyènes et aux ours : dans une de ces expéditions, s'étant rencontré avec Tippoo-Saeb, il gagna les bonnes grâces de ce prince par le courage et l'adresse qu'il montra au moment où un tigre venait de s'élancer sur lui.

Il fit donc partie de la cour de Tippoo-Saeb, où il se vit chargé d'honneurs et de richesses ; mais une nouvelle aventure lui fit perdre tous ces avantages.

M. de Jouy était un des plus beaux et l'un des plus braves cavaliers de l'endroit ; une jeune Indienne lui plaisait et il en était aimé; mais un Birman, à qui cette fille était également chère, s'y prit avec assez d'adresse pour la lui enlever et la faire enfermer dans un des temples de Brahma.

Aidé de plusieurs Français, ses amis, comme lui fixés dans l'Inde, M. de Jouy la délivra sous les yeux même du Birman; etvous comprenez de quelle fureur les Indiens furent saisis devant la profanation de leur temple : on accourut de toutes parts, la menace à la bouche, l'arc tendu, les yeux brillants de rage ; profitant de cette bagarre, et pendant que M. de Jouy et ses compagnons, protégés par une rivière se battaient en désespérés, le Birman s'em-

pare de la jeune fille, et, chargé de ce précieux fardeau, il se jette dans les flots, espérant ainsi garder sa proie.

M. de Jouy l'aperçut, le suivit à la nage et se voyait près de l'attindre, quand le Birman poignarda la malheureuse en jetant un cri de fureur et se retourna ver3 le Français pour le tuer à son tour; mais celui-ci, plus prompt que l'éclair, lui enfonça son poignard dans le cœur.

Accusé de ce double crime, M. de Jouy fut pris, enfermé dans une prison et condamné à être brûlé vif; cette sentence devait être exécutée promptement,- car Tippoo-Saeb avait abandonné son favori à son peuple, — quand les amis qui l'avaient aidé à délivrer la jeune indienne parvinrent à le délivrer à son tour et le firent embarquer sur une ehaloupe, laquelle chavira à peine éloignée du bord.

Notre héros se crut encore une fois perdu, car une troupe d'indiens s'était mise à sa poursuite ; mais, excellent nageur, il redoubla d'adresse; enfin il atteignit sain et sauf un vaisseau anglais qui faisait voile pour Madras, où de nouvelles aventures l'attendaient encore dans cette ville. Peu de jours après son arrivée, il arracha une jeune veuve indienue au bûcher sur lequel la malheureuse devait être brûlée

vive pour honorer la mémoire d'un mari sexagénaire.

De là, grand scandale dans Madras ; on poursuivit le ravisseur et la veuve ; cette dernière fut tuée par un forcené, et M. de Jouy allait subir le même sort quand il fut réclamé par un officier anglais et embarqué immédiatement sur un bâtiment en partance.

Ce bâtiment fit naufrage à son tour ; M. de Jouy se sauva par un hasard providentiel, fut recueilli par un vaisseau français et arriva enfin à Toulon, où, lelendemain de son arrivée, il fut arrêté et conduit devant le tribunal révolutionnaire qui le condamna à mort.

Mais il devait encore y échapper cette fois!... Il parvint à se sauver de la prison où il était détenu, gagna Marseille à pied et se fit recevoir clerc dans une étude de procureur où il resta jusqu'à ce que la tourmente fut passée...

Vous comprenez combien, avec de semblables aventures dans son sac, M. de Jouy savait être amusant quand il voulait bien causer comme une personne naturelle.

Un autre homme qui faisait le pendant de M. de Jouy, pour l'intérêt qu'il apportait dans lacau-

série aux soirées intimes de la duchesse, était le docteur Gall, ce célèbre phrénologiste dont le physique inspirait déjà de la curiosité par lui-môme.

Il me faisait l'effet d'un conte d'Hoffman ; c'était un grand et gros homme, ayant une tête énorme, une forêt de cheveux, une large figure d'un pâle jaunâtre et ornée dune foule de loupes.

Ses yeux vous regardaient penser, et on voyait qu'il s'attachait beaucoup moins à vos paroles qu'à ce que vous ne vouliez pas dire.

A lui aussi, il était arrivé une foule d'aventures; mais, tout au contraire de celles de M. de Jouy, les siennes étaient toujours mystérieuses et effrayantes. Je me rappelle lui avoir entendu raconter celle-ci entr'autres :

Quand il était jeune, le docteur, qui était un travailleur forcené, s'était arrangé avec le bourreau de la ville qu'il habitait pour acheter les cadavres des suppliciés, lesquels, à cette époque, lui appartenaient de droit.

Un soir que son pourvoyeur lui avait livré le corps d'un pendu, M. Gall était tranquillement à lire au coin de son feu, ayant laissé encore le cadavre dans le grand sac de toile qui le renfermait, quand, touta coup, il entendit un bruit qui lui parut

étrange; il écoute avec attention, puis se met à sourire en disant:

— Ce sera une souris qui grignote quelque croûte égarée... c'est incroyable comme dans l'obscurité tout vous porte ombrage.

Et, après avoir tisonné un peu son feu, il reprend son livre pour continuer sa lecture.

"Mais le bruit augmente et lui paraît changer de nature ; il dresse les oreilles alors, regarde autour de lui, et voit remuer le sac qui enfermait le pendu.

— Le corps aura été mal placé et il glisse... se dit-il, toujours fort tranquillement, en se levantpour aller mettre les choses comme elles devaient être.

Mais, à peine s'est-il approché du sac, qu'il recule vivement en poussant un cri de terreur.

Le sac était ouvert, et de cette ouverture sortait une tête dont les yeux démesurément ouverts s'attachaient sur lui avec horreur.

Alors le docteur Gall, comme fasciné, sent ses cheveux se dresser sur sa tête ; un moment il croit qu'il va devenir fou, quand, par un effort suprême de volonté, il reprend son courage et pense qu'il ne se trouve pas en présence d'un mort mais d'un pauvre diable qu'on a mal pendu.

Cependant, c'est encore en tremblant qu'il s'approche tout à fait du sac ; il tend les mains pour l'ouvrir tout-à-fait, quand le cadavre, se redressant sur ses pieds, lui saisit les deux poignets et les serre comme un étau, en faisant les plus grands efforts pour prononcer quelques paroles qui se refusent à sortir de son gosier contracté.

— Lâchez-moi ! s'écrie le docteur, ou, par le ciel, j'appelle le bourreau maladroite mon aide... et cette fois, il ne vous manquera pas, je vous le jure...

A ces mots, lo supplicié le lâche aussitôt et tombe à ses pieds en versant un torrent de larmes.

Pendant ce temps un combat terrible s'était élevé dans le cœur du docteur ; il se demandait s'il devait conserver la vie à un malfaiteur ou forcer la mort à reprendre cette proie qu'elle avait lâchée.

L'humanité l'emporta et le docteur se dit:

— Dieu a ses vues, sans doute, puisqu'il a sauvé cet homme du supplice; eh bien! je n'agirai pas contrairement à ses décrets. . .

Et, tout en promettant au malheureux de le secourir, il l'aide à se lever, l'étend dans un fauteuil et lui fait au cou une légère incision.

Cette saignée soulagea sur le champ le mal pendu ; la parole lui étant revenue, il raconta à son bienfaiteur, pendant que celui-ci administrait à son singulier malade un très-bon cordial, qu'il avait été condamné et exécuté comme déserteur. Puis, M. Gall l'enveloppa dans sa robe de chambre, le fit s'étendre dans un fauteuil, devant un feu clair et brillant en l'engageant à dormir jusqu'au jour, pendant que lui-même irait prendre un peu de repos.

Mais le lendemain, l'embarras du docteur devint très-grand; il ne pouvait garder avec lui le déserteur : le renvoyer tout uniment n'était pas plus facile, car, à peine hors de la maison, il devait être reconnu et pendu de nouveau ; le laisser fuir pendant la nuit? il n'y fallait pas songer, puisque alors les barrières de la ville n'étaient point ouvertes : il fallait donc agir avec adresse pour sortir des murs, ce qui permettrait au déserteur de se sauver à l'étranger, la ville étant frontière.

Les médecins d'alors portaient encore la robe. Le docteur affuble son pendu d'un de ses costumes, le charge de quelques instruments de chirurgie, sort avec lui de la maison d'un air affairé et gagne ainsi les portes de la ville, où il déclare être appelé en

toute bâte avec son confrère près d'une femme en mal d'enfant et dans le plus grand danger.

On les laisse passer ; ils courent tous deux tant qu'on peut les voir; puis, quand ils sont en pleine campagne, le déserteur se jette aux pieds du docteur pour le remercier et lui jurer une reconnaissance éternelle. Après cela on se sépare, le pendu pour aller Dieu sait où, le docteur pour rentrer en ville par une autre porte.

Une dizaine d'années s'étaient écoulées... Le docteur Gall fut obligé un jour de traverser la Forêt-Noire, qui jouissait alors d'une fort mauvaise réputation ; il était brave, il ne recula pas, mais il s'arma en conséquence, prêt à défendre sa vie s'il était attaqué ; puis, montant un bon cheval, il se risqua au petit bonheur.

D'abord il ne vit et n'entendit rien qui put lui faire craindre le moindre danger, et il commençait à croire que les voleurs de la Forêt-Noire n'existaient que dans les romans et les légendes, quand tout à coup, et comme s'ils fussent sortis de terre, une bande d'hommes, la figure couverte de masques, s'élancent sur lui, le renversent de cheval, lui attachent bras et jambes et le transportent dans une grande hutte qui lui semble être celle d'un

charbonnier, en la jugeant à l'extérieur du moins, car à l'intérieur elle était décorée avec une grande élégance.

On venait de le fouiller, et on se disposait à le tuer sans doute, puisqu'il avait vu briller la lame d'un poignard qu'on levait sur lui, lorsqu'un homme, qui semblait sortir de terre aussi, parut auprès de lui, arrêta l'assassin d'un geste, fit bander les yeux au docteur qui se sentit emporter sous terre, à en juger du moins, par l'air qu'il respirait.

Il se croyait complètement perdu et recommandait son âme à Dieu, quand ses porteurs s'arrêtèrent, le déposèrent sur un endroit fort douillet, et il sentit régner autour de lui un air pur et légèrement parfumé qui ne ressemblait en rien à celui d'un sépulcre.

Alors on détacha ses liens, on lui enleva son bandeau, et il se vit couché • sur un excellent canapé, dans un salon luxueux, en présence d'un homme vêtu avec élégance.

— Me reconnaissez vous, docteur?... lui demanda celui-ci en souriant.

— Non, monsieur, du tout... répondit M. Gall en cherchant vainement à faire parler sa mémoire, je crois qu'il y a erreur et je suis heureux.. .

Le salon n'était éclairé que par le haut, mais en ce moment tout le jour tombait d'aplomb sur la figure du propriétaire de cette riche demeure, qui interrompit fort paiement:

— Allons! vous m'avez oublié!... mais moi je me souviens, et vos traits ne s'effaceront jamais de mon cœur, où ils ont été gravés par la reconnaissance; je suis...

— Mon pendu!... s'écria le docteur en bondissant sur le sofa, la mémoire lui revenant tout à coup.

— C'est cela même... exclama l'inconnu dans un joyeux éclat de rire, je suis votre pendu... c'est à dire un homme à vous... et trop heureux si je puis vous servir...

— Mais il me semble que vous venez déjà de me rendre un assez grand service, et que nous sommes quittes; car enfin, si je n'étais pas pendu je n'en valais guère mieux, fit le docteur qui ajouta en se gratant la tête avec embarras : — Vous avez donc un bien grand pouvoir sur les voleurs de la forêt?

A cette demande, l'inconnu parut fort embarrassé à son tour ; il se leva, marcha de long en large à grands pas dans le salon; puis, venant se rasseoir près du docteur, il lui dit vivement :

— Je ne veux pas que vous emportiez de moi une opinion plus mauvaise que je ne le mérite, et rappelez-vous toujours que ce sont trop souvent les circonstances qui font les hommes. J'étais un jeune ouvrier, travaillant honnêtement et laborieusement pour faire vivre une mère infirment un père débauché, quand je fus enlevé par la réquisition. Je ne voulais pas être soldat ; je désertai et je fus pendu. .\ Après ma fuite à l'étranger, on me prit pour un espion, je fus enfermé dans une prison, et j'allais être jugé de nouveau, quand je parvins à m'enfuir, grâce au plus grand hasard.

J'errai à travers la campagne, en me cachant le jour , jusqu'au moment où je trouvai un refuge dans la Forêt-Noire : là, je me fis charbonnier...

Le docteur ne put réprimer un sourire qui montrait son incrédulité en présence de la richesse au milieu de laquelle il se trouvait et qui contrastait si fort avec l'humble profession dont on voulait lui faire croire qu'elle provenait

L'étranger le vit sourire, comprit sa pensée et reprit aussitôt :

— Vous ne savez pas sans doute ce qu'est la charbonnerie dans la Forêt Noire, docteur? mais

c'est une association puissante dont les ressources sont considérables 1... et je suis un des chefs de cette entreprise ; c'est pourquoi j'ai pu vous sauver : les brigands qui exploitent la forêt nous craignent et nous obéissent, sachant bien que, le jour où nous voudrons les expulser, nous sommes en mesure de le faire ; aussi vivent-ils, je vous le répète, sous notre dépendance, et nous acceptons ce servage au lieu de le détruire parce que la terreur que ces hommes inspirent rendent la forêt déserte, et nous avons besoin de solitude... Maintenant, cher docteur, ajouta le charbonnier en reprenant son air riant et offrant la main à son hôte, comme vous devez avoir besoin de prendre des forces, une collation vous attend dans la salle à manger ; veuillez donc bien m'y suivre.

Le docteur suivit son hôte, et une porte s'étant ouverte devant eux, ils entrèrent dans une salle à manger aussi luxueusement meublée que le salon ; au milieu se dressait une table couverte d'argenterie et du plus excellent déjeuner en gibier, pâtisseries, fruits, etc.

Le docteur, qui trouvait la fin de cette histoire assez divertissante, mangea bien, but mieux encore, puis demanda à s'en aller.

— Quand vous voudrez, docteur, lui dit son hôte; seulement, une petite formalité est nécessaire ; il faut vous laisser bander les yeux.

Le docteur consentit à la chose. On l'enleva de même qu'on l'avait apporté ; au bout de quelques instants il se retrouva sur son cheval , absolument comme si rien ne lui fût arrivé, et, tout en galopant pour sortir au plus vite de la forêt il se demandait quel métier faisait en réalité son pendu... était-il chef de voleurs ou était-il affilié à ces sociétés secrètes si puissantes alors en Allemagne?..

Et quand il vous racontait cette histoire, on voyait qu'il penchait pour cette dernière supposition, sans doute parce qu'il lui eût été trop pénible de penser qu'il avait donné la vie à un détrousseur de grands chemins.

L'ancien ministreDeerèsetlecomte Chabrol deVolvic étaient, tous deux aussi, des intimes du salon de la rue de Vendôme ; l'un comme ancien ami, l'autre comme cousin, puisque M. de Chabrol avait épousé la fille de Lebrun, archi-trésorier, duc de Plaisance.

M. Decrès était un excellent homme, toujours gai, riant de tout, un vrai philosophe, en un mot. 11 avait [tris la disgrâce comme il avait pris la fortune,

et n'était ni plus malheureux ni plus heureux dans l'une ou l'autre de ces positions.

Pendant qu'il était encore ministre, en passant chaque matin de son cabinet de travail dans le bureau d'un chef de division avec lequel il allait compulser des grimoires, il avait contracté l'habitude de s'arrêter devant la table d'un vieil employé, priseur émérite, et, sans mot dire, il prenait la tabatière de celui-ci, y plongeait profondément les doigts et savourait avec volupté le frais tabac de la régie, dépouillé de tout artifice.

Le vieil employé se regarda d'abord comme fort honoré de cette faveur, espérant qu'elle en attirerait d'autres à sa suite ; mais quand il s'aperçut qu'elle n'était qu'un impôt quotidien, il forma l'héroïque résolution de cacher sa tabatière.

Le premier jour qu'il osa faire ce coup d'état, le ministre s'avance comme de coutume pour prendre sa prise, s'arrête étonné, et s'éloigne en pensant que ce ne pouvait être qu'un accident; mais le jour suivant même déception l'attendait ; dors, soupçonnant une rusé et voulant savoir la cause de ce changement, il guette son vieil employé et s'aperçoit que c'est seulement au moment où il ouvre la porte que la tabatière disparaît.

— Monsieur, dit-il alors au vieux priseur en lui adressant pour la première fois la parole, vous ne prenez donc plus de tabac ?

— Non, Monseigneur, répondit celui-ci avec embarras.

— Et pourquoi donc cela?... fit l'interrogateur avec surprise.

— C'est que la modicité de mes appointements ne me permettait pas de conserver ce luxe, dit le vieil employé en baissant les yeux.

— Ah!... exclama le ministre : puis il se retire.

Lejourmême, M. Decrès demande au chef de divi sion des renseignements sur son vieux commis, apprend que c'est un homme fort laborieux, très-rangé et qui n'a que son modique traitement pour toute fortune.

— Eh bien ! dit le ministre, faites expédier une augmentation de 300 francs sur ses appointements, n'en dites rien à personne et remettez-moi la pièce qui lui accorde cette faveur.

Le lendemain, le ministre en passant près de l'expéditionnaire déposa un papier plié sur sa table, en iui disant:

— Reprenez votre tabac, Monsieur; à votre âge il

ne faut pas changer ses habitudes ; voici de quoi faire un cornet...

Et il passa en riant; mais le jour suivant il retrouvait la tabatière et un regard reconnaissant et heureux le payait de sa bonne action qui n'était que justice... Mais, obtient-on toujours justice?...

M. de Chabrol était, tout au contraire du vieux M. Decrës, un courtisan parfait, plein d'esprit, de finesse et d'à propos : ce fut, du reste, à un mot heureux qu'il dut sa brillante fortune.

Se trouvant en passage à Paris, alors qu'il était préfet de Montenotte, il se piésenta aux Tuileries un jour de réception pour rendre ses devoirs à l'Empereur.

Napoléon le regarda d'un air mécontent, puis s'en approchant avec cette brusquerie qui lui était naturelle quand il avait de l'humeur.

— Que faites-vous ici?... lui demanda-t-il. Vous savez bien que je n'aime pas les préfets voyageurs...

— Sire, je suis venu auprès de mon beau-père, le prince Lebrun, qui est malade en ce moment, répondit respectueusement M de Chabrol.

— Les liens de famille passent après les devoirs

de l'État; vous devriez savoir cela, Monsieur, répliqua Napoléon toujours maussade. Il est vrai que vous êtes si jeune!... on nie donne des préfets qui sortent de sevrage. Quel âge avez-vous ? Ajouta-til en regardant fixement le pauvre garçon avec ce regard d'aigle qui vous faisait rentrer sous terre.

Mais, loin d'en paraître intimidé, M. de Chabrol répondit avec une présence d'esprit et une adresse dignes du courtisan le plus consommé:

— Sire, j'ai l'âge qu'avait votre Majesté quand elle gagna la bataille d'Arcole.

L'Empereur fut désarmé et tourna le dos pour cacher un sourire; mais quand, leiendemain, lecomte de Montai ivet, alors ministre de l'intérieur, lui présenta une longue liste de candidats pour la préfec ture de la Seine, vacante par suite de la destitution du comte Frochot, qui n'avait pas su maîtriser la conspiration Mallet, Napoléon biffa tous les noms et, de sa main, malgré l'opposition qu'il rencontra chez le ministre écrivit celui de M. Chabrol de Volvic, sur lequel, du reste, il avait pris de minutieuses informations et qui justifia pleinement ce choix.

On sait la réputation justement méritée que M. Frochot s'était acquise comme administrateur ;

mais ce qu'on connaît beaucoup moins, c'est que malgré l'élévation de sa fortune il conserva toujours une grande indépendance de caractère et que, très-souvent, il combattait hautement les opinions de l'Empereur, quand il siégeait au Conseil.

Un jour, le Conseil s'était assemblé à l'improviste, et l'on y discutait le rétablissement des titres et des distinctions nobiliaires. M. Frochot parla contre le projet. La séance fut un moment suspendue; l'Empereur vint s'asseoir sur le bras du fauteuil de M. Frochot, et dans cette familiarité séduisante il lui fit redire ses raisons auxquelles il parut se rendre.

De retour chez lui, M. Frochot trouva sur son bureau une large et longue lettre portant le cachet impérial. Cette lettre était une dépêche du cabinet particulier de Sa Majesté portant ces mots pour adresse :

« A monsieur le comte Frochot, Conseiller d'État. » Le pli renfermait le brevet de son nouveau titre.

J'ignore si cette missive lui fit paraître ses raisons contre les dignités nobiliaires dénuées de fondement, mais tout ce que je sais, c'est qu'il se laissa faire comte sans trop de difficultés !

Ce fut dans le salon de la duchesse de Laviano, que les deux Roqueplan firent leur début dans le monde. L'un, Camille, était encore un tout petit peintre; l'autre, Nestor, commençait à tenir la plume.

Camille était bon, simple, modeste, et resta dans le succès le même qu'il avait été lors de ses débuts. Ses tableaux se ressentaient de son caractère et on y trouvait un charme et une sérénité qui attiraient la sympathie.

Deux de ses plus belles toiles eurent des destinées étranges. La première, qui a été copiée depuis par tout le monde — J .-J . Rousseau cueillant des cerises — fut commandée par la direction de l'Opéra pour être un des prix principaux de la tombola quon tirait dans les grands jours de bals masqués, et ne fut jamais réclamée par son gagnant, sans doute par suite de billet perdu. Ce tableau avait été payé six mille francs au peintre, TOpéra le revendit dix mille; et aujourd'hui il en vaut trente ou quarante mille.

Quant au dernier sujet, il eut un plus triste sort; il s'appelait les filles d'Eve, et était sans contredit un des meilleurs ouvrages du peintre: il lui fut commandé par l'empereur de Russie ; on l'em-

balla et on l'embarqua avec soin ; mais le bâtiment qui le portait sombra, et les jolies filles d'Eve furent sans doute dévorées par les poissons qui les prirent pour des femmes.

Ce fut à Camille Roqueplan qu'arriva cette histoire racontée par tous les journaux du temps avec plus ou moins de variantes.

Il habitait alors une maison fort haute, située dan s le passage Saulnier, et, comme font ordinairement les peintres, il en avait pris le dernier étage.

Un jour, on frappe à la porte de son atelier ; sur son invitation d'entrer, la porte s'ouvre pour livrer passage à un grand et beau jeune homme qui se présentait le cigare aux lèvres, un paquet sous le bras, et tout haletant des étages qu'il venait de monter rapidement, sans doute.

— Ah ! monseigneur I exclame Camille Roqueplan en bouleversant pinceaux et palette, pour se lever au plus vite, — car il venait de reconnaître le duc d'Orléans, — qui me vaut l'honneur d'une semblable visite?

Le duc se prit à rire et tendant au peintre le paquet qu'il portait sous le bras.

— Permettez-moi d'abord, dit-il, de vous présenter votre pantalon.

Et comme il voyait que le pauvre Roqueplan, tout coufus, donnait sa langue aux chiens pour comprendre cette énigme, il lui raconta ceci :

Au moment où il se présentait devant la loge du portier pour demander si M. Roqueplan était chez lui, un tailleur, qui apportait un pantalon, voyant un jeune homme qu'il ne connaissait pas se disposer à faire l'ascension des cinq étages, crut ne pas être indiscret en le priant de se charger du paquet, pour s'éviter la cruelle montée.

— Et vous voyez que je me suis parfaitement acquitté de la commission, ajouta le prince en riant de si bon cœur que, ma foi! Camille Roqueplan fit comme lui.

Quant à Nestor, il montrait déjà cet esprit charmant et cette originalité qui font que des ennemis même ne peuvent lui conserver de haine, sachant bien que l'esprit finit par le dompter toujours.

Je me souviens qu'étant directeur du théâtre des Variétés, il faisait le désespoir des auteurs parce qu'il était impossible d'obtenir de lui une heure pour écouter une lecture ; la seule vue dun manuscrit le mettait en fuite, et pourtant il

avait décrété qu'aucune pièce ne serait reçue avant d'avoir été lue par lui.

Le cas était embarrassant!... mais deux hommes, rusés autant que résolus, pères d'un très-vilain ours qu'ils voulaient lancer, s'en tirèrent avec une adresse qui aurait dû servir de marraine à un plus bel enfant.

MM. Théophile Gautier et Siraudin, tous deux amis de Nestor, se présentent un matin chez lui, à la campagne, sous prétexte de venir lui demander à déjeuner; ils entrent dans son cabinet, se jettent sur lui, le garrottent dans son fauteuil, puis tirent de leur poche un formidable manuscrit.

A cette vue, le malheureux directeur pousse des cris féroces; mais ces messieurs lui déclarent qu'il se fatigue en vain la poitrine parce que ses domestiques sont trop éloignés pour l'entendre. Nestor moitié riant, moitié fâché, prend un cigare, l'allume et menace de s'endormir.

Mais Siraudin se place debout à côté de lui, et lui chatouille doucement le nez avec les barbes d'une plume aussitôt qu'il fait mine de fermer les yeux, tandis que Théophile Gauthier commence la lecture.

Une scène est achevée, puis deux, puis trois; enfin un acte entier passe sans qu'on lui fasse grâce d'un seul couplet.

— Ah ça ! demande enfin le malheureux patient pendant que le lecteur reprend haleine, combien avez-vous encore de machines semblables à me faire avaler?

— Trois.... répond Théophile Gautier en se disposant à reprendre sa lecture.

— Un moment donc, malheureux ! s'écria Nestor exaspéré; je demande à parlementer.

— Nous nous y refusons.... reprend à son tour Siraudm avec un grand sang-froid ; tu entendras trois actes, et nous nous demanderons bus aux endroits qui nous sembleront les mieux réussis....

— Alors je me rends!.... murmura Nestor en tendant les mains vers ses bourreaux: donnez moi vite une plume ainsi que votre manuscrit maudit.

Il eut bientôt l'une et l'autre, écrivit accepté et fut délivré.

Un homme d'une bonhomie extrême et d'une modestie plus grande encore, qui venait souvent chez madame de Laviano, — mais alors seulement

qu'on faisait de la musique, — c'était Adrien Boiëldieu,le père de la Dame Blanche, ce chef-d'œuvre qui, dans l'espace de trente-sept ans, est arrivé à sa millième représentation à Paris, sans compter les innombrables fois qu'il a été joué dans les quatre parties du monde.

Boiëldieu y travailla durant sept ans, trouvant à retoucher et à refaire, malgré les supplications du directeur du théâtre Feydau — c'était ainsi que s'appelait alors l'Opéra- Comique. — Le directeur qui prévoyait un succès voulait mettre la main dessus le plus tôt possible, mais le maestro était inexorable.

— Tant que je ne serai pas content de ma fille, je ne vous la donnerai pas, disait-il avec une apparence de plaisanterie, mais avec une résolution ferme.

Et, pour fuir les importunités, un beau jour Boiëldieu se sauva à la campagne, s'enferma sous triples verroux,et là, dans la plus complète solitude, il composa ce délicieux morceau qui est peut-être le chef-d'œuvre de son chef-d'œuvre: je veux parler des admirables couplets du rouet, chantés par la vieille dame Marguerite, couplets dont l'auteur lui même fut si satisfait que, dans son testament, il

exprima le désir qu'ils fussent joués à son enterrement.

On se rendit à son désir, et « ce qui émut, attendrit, mit en larmes toute cette foule suivant le convoi du grand compositeur et accompagnant le corps jusqu'au trou ouvert pour l'engloutir, écrivit alors un des journalistes faisant partie des assistants, ce furent ces doux et simples couplets du rouet de dame Marguerite, joués par les cuivres, en lamentation 1 L'effet en fut pénétrant, puissant, et il n'est personne qui ayant assisté à cette épreuve, ne s'en souvienne toujours. »

Hélas! ce fut la mort aussi qui ferma les salons de la rue de Vendôme, mort arrivée subitement, comme un coup de foudre, la veille même d'un jour qui devait être une fête, ce qui fit changer ses fleurs en larmes, et ses joies en pleurs.

La duchesse de Laviano était bonne, elle fut regrettée; mais peu après, la révolution de 1830 étant arrivée, son souvenir fut perdu, sa mémoire oubliée à travers tous les décombres; et je suis peut-être la seule dans Paris qui se souvienne encore des doux moments passés à cet hôtel de la rue de Vendôme, si gai jadis et si triste aujourd'hui !.

LE SALON

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