DE MME BOSCARI DE VILLEPLAINE
LE SALON
DE ir BOSCARI DE VILLEPLAINE
Ce salon était fort à la mode vers la fin de la Restauration et durant une grande partie du gouvernement de juillet: on l'appelait dans le monde, le paradis de Mahomet, pareeque madame de Villeplaine mettait une grande coquetterie à attirer les jolies femmes ; et il y en avait beaucoup alors.
Je dis alors parce que je ne sais plus ce qui se passe aujourd'hui. Sous le premier Empire, les femmes étaient toutes belles; c'était la mode: les camées, les Romains et les Grecs dont on avait la tête farcie, contribuaient sans doute à cela. Sous la Restauration, les minois chiffonnés, les traits
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douteux et le je ne sais quoi plein de charme qui rappelait la fin du xviiid siècle avaient repris le haut du pavé. Ce n'était plus de mode d'être belle. Mais, sous le drapeau tricolore, on fit un petit mélange délicieux de ces deux genres, et le règne de Louis-Philippe vit les plus jolies femmes du monde. Vous comprenez alors combien le salon où je vous introduis avait de vogue à Paris; d'abord parce que les femmes tenaient à l'honneur d'y être invitées, ensuite parce que les hommes y trouvaient un grand plaisir; aussi toutes les classes de la société s'y mêlaient-elles avec un charmant abandon.
Madame Boscari de Villeplaine tenait à la noblesse de finance. Son mari qui était Génois, je crois, avait obtenu une des premières charges d'agent de change qui furent créées ; il fit fortune, acheta un hôtel sur la place Vendôme, et sa femme qui aimait le monde y ouvrit fort, noblement un élégant salon.
Cet hôtel et ce. salon avaient eu déjà une certaine réputation à la fin du dernier siècle; ils appartenaient à un fermier général nommé Dangé, homme assez nul, qui n'eut pour toute oraison funèbre que cette inconvenante plaisanterie de M. de Bièvre.
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Pendant qu'on emportait le défunt vers sa dernière demeure, M. de Bièvre, se penchant vers ses voisins, leur glissaà l'oreille d'un air demi contrit : Au moins, maintenant, on pourra passer par la place Vendôme sans danger. Les voisins sourirent, et ce calembourg fut le soir même dans toutes les bouches.
Mais, si le fermier général était nul, sa femme était adroite ; et comme elle était plus vaniteuse encore, elle fit si bien qu'elle parvint à attirer chez elle et la ville et la cour. On y jouait un jeu d'enfer !
Un soir que, comme de coutume, elle recevait un monde fou, un de ses amis se crut permis de lui présenter un petit avocat de province arrivé de la veille à Paris pour terminer une affaire avec le cardinal de Rohan.
Cet homme était pincé, poudré, propret et avait l'air aussi aigre que s'il venait de manger du verjus.
Madame Dangé le reçut assez lestement, puis, se retournant vivement vers son ami, pendant que l'avocat provincial saluait profondément :
— Quelle est donc cette espèce que vous me présentez-là? lui murmura-t-elle à l'oreille.
— M. de Robespierre, répondit à haute voix l'introducteur de celui-ci en appuyant fortement sur la particule; puis, quand le petit avocat se fut un peu éloigné, il ajouta :
— La bête du bon Dieu, pas plus de fiel qu'un agneau.
— Pourquoi prend-il alors la figure d'un lcup? interrompit en riant la financière.
— Eh, mon Dieu 1 simple erreur de la nature, ajouta l'ami; car, je vous le répète, c'est un excellent homme, un peu vaniteux seulement, et adorant l'aristocratie à laquelle il cherche à s'attacher de toutes ses forces, n'importe par quel moyen : ainsi, près du cardinal, il s'est fait un vrai caniche; si Son Eminence le rudoie, il le lèche ; elle lui donnerait du bâton qu'il dirait merci.
— C'est égal ; je ne me fierais pas à votre chien, j'aurais peur de la rage! fit madame Dangé en levant légèrement les épaules ; puis elle s'éloigna et bientôt le nouveau venu fut bien loin de sa pensée.
Vous voyez que le salon de madame de Villeplaine fut quasi historique, puisque c'est là que Robespierre fit sa première entrée dans le monde parisien où il devait jouer un si terrible rôle !
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Mais, quand nousy entrons à notre tour, les lieux ont bien changé, les tables de pharaon couvertes d'or sont remplacées par un délicieux orchestre ou une charmante causerie ; danse, musique, conversations spirituelles, on trouvait cela dans l'élégant salon où le tout Paris d'alors tenait à honneur d'être engagé.
D'abord on y rencontrait beaucoup d'aristocratie. Marquises de vieille roche, duchesses de l'Empire, comtesses de courtoisie, comme on dit en Italie, semblaient s'y être donné rendez-vous ; et toutes portaient fort noblement leurs couronnes vraies ou fausses. Le Jockey-Club s'y montrait tout entier, et aussi les fantassins de la fashion qui gravitaient comme des satellites autour de ces astres.
les grandes dames étrangères s'y montraient également ; on y rencontrait la princesse de Lieven, femme de beaucoup d'esprit et de savoir, la comtesse d'Appony, femme de l'ambassadeur d'Autriche et issue d'une des plus nobles familles de Vérone; toutes les grâces, toute la finesse de l'italienne et un esprit hors ligne se rencontraient en elle; on la regardait comme l'Égérie de son époux.
On y voyait aussi la princesse de Ligne, belle et imposante personne dont les toilettes portaient un
si grand cachet de simplicité qu'elle est tout à fait dépeinte par ce joli mot de madame de Girardin :
« La princesse de Ligne est une ménagère flamande en costume de Kermesse »
On racontait des faits assez curieux sur cette ambassadrice belge.
Jadis, il avait été prédit au prince de Ligne, ambassadeur du roi Léopold , qu'il épouserait successivement trois femmes, une française, une belge et une polonaise qui mourraient toutes trois après peu de temps de mariage ; chose bizarre, la prédiction s'était accomplie, car le prince avait successivement épousé Amélie de Confiant, Charlotte de Trazegnier et Vanda de Zamoriska, et toutes trois étaient mortes.
Mais | l'oracle avait ajouté qu'il en épouserait une quatrième, une italienne, et que celle-ci empoisonnerait son mari.
Aussi, quand le prince, bravant cet oracle, demanda la main de la belle italienne dont nous avons parlé plus haut, la famille de celle-ci refusa d'abord formellement ; ce ne fut que sur les instances de la jeune fille elle-même que cette union se contracta, union qui fut, du reste, parfaitement heureuse.
Mais, puisque me voici sur le terrain des prédic-
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tions, je ne l'abandonnerai pas sans vous en raconter une autre, bien étrange aussi et qui fut faite dans ce même salon.
Un soir, on était en tout petit comité, et une jeune femme qui posaitunpeu en inspirée se faisait présenter tous les nouveaux arrivés pour leur prédire quel serait leur avenir, quand un jeune homme, à la figure aristocratique et grave, se fit annoncer.
— Quel est ce jeune homme? demanda vivement madame de V... au vicomte d'Arlincourt qui se tenait près d'elle ; il est remarquable, et je lui crois une destinée étrange; présentez-le moi donc, si vous le connaissez.
— Certainement je le connais, fit le vicomte ; c'est un jeune magistrat appelé, je le crois, à remporter les plus brillants succès, car il est plein d'esprit, de talent, et appartient à une famille trèsancienne.
La jeune inspirée leva dédaigneusement les épaules en entendant parler ainsi le vicomte
— Il ne sera pas magistrat, et ce n'est pas au palais que l'attendent ses triomphes..., fit-elle d'une voix émue.
— Ah! pardon! j'oubliais que je parle à une
prophétesse , reprit en riant M. d'Arlincourt.
— Allons, ne riez pas, vicomte, et présentez-moi ce jeune homme..., dit d'une voix grave madame deV...; il faut que je lui parle.
— Je vais vous obéir, belle pythonisse, fit toujours gaiement l'aimable père du Solitaire; seulement, je vous conseille de vous dépêcher si vous voulez le séduire, car il est à la veille de se marier; il doit épouser mademoiselle deL... qui lui apporte une fort belle dot.
— Je vous affirme, moi, que cet homme ne se mariera jamais, répliqua très -gravement madame de V... avec une certaine impatience.
— Ah ça! vous me demandez de vous le présenter et vous le connaissez peut-être mieux que moi, dit le vicomte avec une légère impatience, à son
tour.
— Sur ma parole d'honneur, c'est la première fois que je le 7ois, dit madame de V...3 avec un cachet de vérité auquel on ne pouvait se méprendre ; mais son aspect est si étrange qu'il faut que je lui parle, je vous le répète.
Peu d'instants après, le nouveau venu était présenté à madame de V.., et craignant d'être indiscret en assistant à leur conversation , l'aimable
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vicomte les laissa seuls pour aller papillonner auprès des dames.
Après un certain temps, il revient pourtant dans le petit salon où s'était joué d'abord la première scène de ce petit drame; madame de V... n'y était plus, mais il trouva tout songeur le jeune homme qu'il lui avait présenté.
— Eh bien ! beau ténébreux, dit-il en lui frappant gaiement sur l'épaule, la jolie sorcière vous a donc laissé sous son charme fatal. Mais, c'est assez rêver ; venez danser, les jeunes danseuses vous réclament.
— Danser ! exclama lejeune homme avec stupeur ; mais vous ne savez donc pas ce qu'elle vient de me dire ? elle m'a déclaré très-solennellement qu'avant peu de temps, je serai. . .
— Vous serez une des gloires de la magistra ture et l'époux heureux d'une fort jolie femme I belle découverte par ma foi ! interrompit vivement le vicomte.
— Elle m'a déclaré que je serai... prêtre, murmura le jeune homme.
— Vous, de Ravignan ! allons donc, elle plaisante ! un élégant, un garçon naviguant dans tous les plaisirs et dans tous les bonheurs de ce monde 1
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elle est folle, folle à lier la pauvre madame de V. .. .
— Pas si folle que vous le pensez, vicomte, fit le jeune de Ravignan, montrant une vive émotion, car on m'a déjà prédit dans mon enfance ce qu'elle vient de me prédire aujourd'hui, et je vous avouerai que quelquefois, j'ai pensé... j'ai rêvé... mais d'ailleurs, qui connait son avenir?
Quelques mois après cette rencontre, le vicomte d'Arlincourt lisait dans les journaux que M. de Ravignan, un des jeunes hommes les plus élégants du faubourg Saint-Germain, regretté de tout ce que le monde compte de plus illustre et de plus fashionnable, venait de prendre l'habit ecclésiastique.
Cette histoire de M. de Ravignan m'en rappelle une du même genre que je me rappelle avoir souvent entendu raconter à ma mère, durant ma première jeunesse.
Elle était chez madame la duchesse d'Abrantès où elle avait dîné, quand, le soir, parmi les nombreux visiteurs qui se présentèrent, parut un brillant colonel de l'armée impériale.
— Oh ! mon Dieu, madame, seriez-vous assez bonne pour médire le nom de cet officier supérieur ? demanda vivement à ma mère une jeune femme qui se trouvait placée à côté d'elle.
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— C'est le colonel de Labédoyère, repartit ma mère en souriant.
Mais son sourire fut tout à coup glacé sur ses lèvres par un profond soupir qui s'échappait du cœur de son interlocutrice, laquelle murmurait tout bas :
— Labédoyère !... Labédoyère !... oh ! le pauvre garçon.
A son tour, ma mère questionna avec curiosité sa voisine.
— Est-il donc menacé par le destin, ce beau colonel? demanda-elle en cherchant à reprendre son sourire.
Car, à cette époque, les sybilles étaient à la mode, on se disait très-facilement la bonne et mauvaise aventure sans y attacher la moindre importance.
Mais, au lieu de répondre gaiement, comme ma mère s'y attendait, sa voisine resta durant quelques instants profondément songeuse, puis reprenant d'une voix émue :
— C'est étonnant, dit-elle, combien la vue de ce jeune homme si brillant et à l'air si heureux m'a serré le cœur. Cela tient sans doute à un souvenir d'enfance que je vais vous raconter.
« Dans la bibliothèque d'une vénérable chanoinesse, ma tante, chez laquelle se sont écoulées les
premières années de ma vie, se trouvait un vieux livre intitulé : « La famille de l'infortuné Labédoyère. » J'avais à peine douze ans quand je le découvris, et il me parut si intéressant que je le relus plusieurs fois; en effet, figurez-vous le mal" heur attaché si cruellement à une honorable famille qu'aucun désespoir ne lui fut épargné et que tous ses membres moururent victimes d'affreuses catastrophes ; vous penserez alors combien devait être impressionnée une jeune imagination comme la mienne. »
— J'en conviens 1 fit ma mère, et non-seulement je crois que toute cette histoire tragique a germé dans la cervelle d'un auteur hypocondriaque, mais si la famille Labédoyère a vraiment éprouvé tant de malheurs, le jeune colonel ici n'en ferait pas partie ; car, au lieu d'annoncer qu'il est voué à la fatalité, son regard annonce la joie et tout en lui porte le cachet du bonheur.
La voisine de ma mère partagea sans peine son avis, et toutes deux chassèrent par de bonnes plaisanteries le fâcheux pronostic apporté comme souvenir du vieux livre.
Mais, jugez de ce que toutes deux durent éprouver plus tard quand la condamnation et l'exé-
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cution du pauvre colonel vinrent leur apprendre que, lui aussi, devait être rangé dans la famille de l'infortuné Labédoyère.
Maintenant revenons bien vite dans le salon de madame de Villeplaine, où nous rencontrerons tout d'abord un charmant jeune homme blond, d'une distinction sans égale et la fleur des pois de tous les salons d'alors.
C'est M. de Morny, qui, plus tard, fut comte, ensuite duc, et qui vient de mourir fatalement, à l'apogée d'une haute fortune.
M. de Morny entra jeune dans le monde; il eut de bonne heure la réputation d'être heureux et fut tout de suite favori. Il avait été élevé par cette femme distinguée qui a laissé dans ses romans de si charmantes preuves de son esprit, madame de Souza, devenue comtesse de Flahault, cette femme si spirituelle que Napoléon Ier aimait beaucoup. Il se plaisait toujours à la faire causer à cause de la finesse de ses réparties : ainsi il lui demanda un jour assez brusquement dans un bal :
— Eh bien ! madame, vous étiez hier à l'Opéra ; M11* V*** est tombée, jusqu'où a-t-on vu?...
— Jusqu'à l'épaule, Sire, répondit-elle en faisant une profonde révérence.
— Très bien, reprit l'empereur, on ne peut dire la vérité plus décemment.
Gallois, l'ancien tribun, était assez en défaveur sous l'Empire, ce qui n'empêchait pas madame de Souza de le recevoir. Un jour, l'empereur lui demande d'un air de fort maussade humeur :
— Voyez-vous souvent Gallois?
— Tous les jours, Sire, répondit-elle avec courage.
— A la bonne heure, voilà comme il faut avoir des amisl fit Napoléon avec un aimable sourire.
Madame de Souza plaisantait toujours la diplomatie: « Don Miguel est fou, disait-elle, mais sa folie ne l'ayant encore porté qu'à assassiner, séquestrer, confisquer, les diplomates ont jugé ces choses de trop peu d'importance pour intervenir; mais, par exemple, si jamais sa folie le pousse à mettre son habit à l'envers, vous les verrez tous accourir pour s'interposer. »
« L'état de la France, disait-elle encore sous la Restauration, ressemble à un livre entr'ouvert : les uns veulent le feuilleter de droite à gauche pour voir ce qui précède, les autres de gauche à droite pour voir ce qui suit, et personne ne s'avise de lire à l'endroit où il est ouvert. »
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On comprend qu'élevé par une aussi charmante femme M. de Morny prit de bonne heure ce ton de parfaite compagnie , si rare de nos jours, cette grâce et cette finesse dans l'esprit qui le faisaient si facilement plaire à tous et surtout à toutes : c'est pourquoi le monde l'attira, en souriant, sur les premières banquettes de son théâtre ; d'autant plus (ju'à cette époque il était au mieux avec le duc d'Orléans dont il avait conquis l'amitié en Afrique durant le peu de temps qu'il resta au service.
M. de Morny était en coquetterie réglée avec les jeunes femmes du salon de madame de Villeplaine, et cela en raison d'une petite historiette que je vais vous raconter.
Une certaine madame D...., un peu étourdie, un peu légère, un peu follette, mais au demeurant la meilleuie femme du monde, occupait de temps en temps une habile ouvrière, laquelle travaillait également d'autres jours chez une femme très à la mode en ce moment. Un jour qu'elle traversait sa salle à manger, elle surprit quelques paroles dites par cette ouvrière à sa femme de chambre; ces paroles firent si bien naître sa curiosité qu'elle se crut permis d'écouter derrière la porte, et de surprendre la confidence que voici :
Chez madame ***, la dame dans la maison de laquelle l'ouvrière travaillait aussi , les domestiques s'étaient amusés à perforer à l'aide d'une énorme vrille un mur, ou plutôt une cloison, qui séparait l'antichambre d'un très-joli boudoir dans lequel se tenait ordinairement madame *** : à l'aide de ce trou imperceptible, ils pouvaient nonseulement voir mais encore entendre ce qui se passait dans ce boudoir ; comme preuve, la narratrice racontait une certaine conversation qui avait été entendue la veille, et cela depuis pater jusqu'à amen.
— C'est une horreur! se dit madame D... avec indignation ; ces domestiques sont d'affreuses gens et il faut prévenir au plus vite madame **¥ de ce qui se passe chez elle !...
Mais comment faire?... That is tJie question. Par une lettre anonyme?... c'est le fait des laquais et des lâches... Par une lettre signée? .. ce n'est pas plus possible, car, enfin, de quel droit s'immiscer dans les affaires d'autrui?... Surtout dans des affaires aussi délicates...
Bref, madame D... cherchait, ruminait et ne trouvait rien , quand , étant allée au bal de l'Opéra deux ou trois jours après, elle avisa M. de Morny
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qui passait dans le monde pour être lié fort intimement avec cette dame.
Mais, avant de continuer mon récit, j'ai besoin d'ouvrir une parenthèse pour vous dire qu'à cette époque, les bals de l'Opéra étaient suivis parla meilleure société de Paris : on n'y dansait pas, on n'y entrait pas en costumes grotesques ; les dominos seuls étaient admis, et la tenue de bal était de rigueur pour les hommes; c'est-à-dire le soulier vernis, le bas de soie, l'habit noir, la cravate blanche et les gants beurre frais; aussi les femmes du monde y allaient et s'amusaient fort à intriguer tous les hommes qu'elles rencontraient dans les salons.
Donc, madame D... apercevant M. de Morny qui se promenait seul dans le foyer, alla vers lui afin de le charger de la commission ; seulement, elle s'y prit maladroitement, comme on fait toujours quand on se trouve embarrassé.
— Vous connaissez Madame ***?... lui dit-elle d'une façon si niaise que M. de Morny, croyant avoir affaire à une sotte, le lui exprima très-crûment.
— C'est vrai! répondit-elle un peu piquée au jeu, et je suis d'autant plus indiscrète que je voulais rendre un service à cette dame.
— Un service?... Et comment?... fit M. de Morny qui commença à dresser l'oreille.
— Mon Dieu, oui ! tout simplement, reprit madame D. . : et, abordant bravement la question, elle raconta la coufidenee que la couturière avait faite à sa femme de chambre, mais en conservant pour elle la conversation qu'on avait ajoutée comme bouquet, tout en en faisant mention, cependant.
Ce récit fit changer complètement de gamme à M. de Morny qui devint immédiatement aussi empressé et aussi aimable avec madame D... que jusque-là il avait été impertinent, car, tranchons le mot, c'est par là qu'il avait commencé.
— Vous devez être, Madame, une jeune et jolie femme, lui disait-il galamment, parce qu'il n'y a qu'une femme jeune et jolie qui puisse rendre service à une femme jolie et jeune; aussi laissezmoi vous voir pour causer plus librement avec vous, puis vous me raconterez ce qu'on a entendu...
— Il faut d'abord savoir si le petit judas a été fait véritablement, répliqua madame D... en cherchant à dégager son bras pour s'éloigner, car elle ne voulait pour rien au monde dire à M. de Morny ce qui ne la regardait pas; mais celui-ci la retenait de toutes ses forces et insistait de plus en
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plus ; heureusement, il vint à la prisonnnière une idée triomphale.
— Ecoutez-moi, dit-elle, je consens à vous répéter tout ce que j'ai entendu si le fait principal est vrai; pour cela, assurez-vous en d'abord; s'il est vrai, vous viendrez vendredi au bal chez madame de Villeplaine avec un camélia rouge à votre boutonnière ; j'y serai, je vous ferai un petit signe pour me faire reconnaître; vous chercherez à vous asseoir près de moi et je vous raconterai tout.
— Votre parole d'honneur, fit M. de Morny en se laissant prendre à cette amorce.
— Ma parole d'honneur!... dit madame D... en souriant sous son masque.
Et ils se séparèrent.
Le vendredi suivant, M. de Morny vint chez madame de Villeplaine portant à sa boutonnière un si énorme camélia rouge qu'on eût dit une pivoine: mais madame D.. pensant qu'elle avait atteint son but ne se fit pas reconnaître; seulement, comme elle avait raconté son aventure à plusieurs jeunes femmes de ses amies, celles-ci souriaient si bien quand passaient près d'elles M. de Morny et sa fleur que celui-ci demandait à chacune d'elles i si elle était son domino du bal de l'Opéra ; » et de là des
petites escarmouches qui durèrent tout un hiver.
Elle était non-seulement très-bonne, mais aussi très-spirituelle et très-aimable cette pauvre madame D... qui mourut si jeune!... Elle était en correspondance avec une foule de gens de talent et de mérite qu'elle recevait chez elle, l'hiver à Paris, l'été dans son petit château des Herbages ; et comme preuve je vais vous copier une certaine lettre de Gavarni, laquelle est, bien certainement, la plus jolie chose qu'on puisse écrire à une femme.
« Madame,
t On me fait souvent la guerre parce que je ne « date pas mes lettres , je comprends ce matin l'utio lité des dates. J'étais parti depuis plusieurs « jours, et, en arrivant du Havre, je trouve votre o lettre et beaucoup d'autres qui ne sont pas datées. « On m'engage à dîner aujourd'hui pour rire beau- « coup ; on me garde une place ce soir dans telle « loge ; on me dit qu'on y&Yt jeudi; on m'invite à « aller à la campagne dimanche ; mais quel diman- « che? quel jeudi? quel aujourd'hui? quel ce soir? « Qu'importe ! tous ces plaisirs me sont défendus « maintenant que j'ai dépensé en une fois, et pour « une folie, mes plaisirs de tout un mois.
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a Par pitié, Madame, ne me parlez pas de plai- « sirs ! j'ai dépensé à bord de la Normandie tout « ce que j'avais économisé, et pourtant Dieu et les « quatre murs de ma mansarde, les murs surtout, « savent les économies que j'avais faites.
« Vous avez bien fait, madame, de penser un peu à moi tandis que je courais ainsi les eaux, car « j'ai beaucoup pensé à vous pendant ce voyage. « Partir de Rouen avant le soleil, un beau matin, et « prendre le paquebot qui mène au Havre, c'est le « plus délicieux voyage qu'on puisse faire. Je songeais qu'on devrait le faire avec une femme. Je me « demandais avec quelle femme. Je cherchais... j'ai « trouvé que c'était avec vous. Je vous demande bien « pardon, mais c'est à vous quejemontrais le délicieux « rivage, à vous que je disais : — Comme c'est « beau.
a Un soir qu'un mien ami et moi nous faisions « les beaux dans une loge au théâtre du Havre, « j'ai imaginé que nous étions de grands sots, j'ai « planté là mon compagnon, j'ai mis mes gants blancs « dans ma poche, j'aurais voulu pouvoir y mettre ■ mes bottes vernies aussi, et je vous ai emmenée « au sommet d'Ingouville pour voir la mer par une « belle nuit, le Havre et ses lanternes à nos pieds ;
<( il est vrai qu'il faisait un vent à déraciner des « falaises, mais c'étaitbien beau ! Seulement, en des- <r cendant, j'ai failli, madame, vous faire rompre le « cou. Je vous en demande bien humblement par- « don.
■ Je vous raconte de mes « impressions de « voyage » ce qui vous regarde. Je vous aurais « peut-être amusée davantage avec ce qui ne vous « regarde pas.
« Si vous n'étiez pas tout simplement une per- « sonne fort spirituelle, je vous prierais peut-être « de croire que ce qui vous regarde en tout ceci ne « sort pas du cercle, encore assez large, des plus « chastes, des plus austères pensées, ou peut-être, « je ne sais trop, vous laisserais-je deviner que ce « souvenir au grand vent et en l'air à minuit, pour- « rait bien être une chose fort galante. Ce serait du « tendre au clair de la lune à cheval sur un cap, — « une fadaise sur une falaise, quoi ! — mais, tout a élastiques que soient tous les peut-être, une « pareille énormité n'y saurait passer.
« Adieu, madame, mille compliments. Quand on « fait des compliments, c'est par mille. Je ne vois « donc pas d'inconvénient à vous les adresser tous, '( si vous êtes encore à Paris ; mais, en conscience,
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« j'en dois retrancher quelques-uns si vous êtes à la « campagne par le temps qu'il fait.
« Gavarni. »
J'espère que voilà une lettre très-galamment troussée, comme diten pareil cas Molière ; et croyezvous qu'il s'en écrive beaucoup du même genre au" jourd'hui que la grossièreté dans l'esprit semble le sublime du genre!
Mais, puisque me voici dans les lettres, en voilà une d'un autre genre qui me tombe sous la main par hasard et que j'ai bien envie de vous citer comme contraste. D'abord elle n'est pas écrite par un artiste à une jolie femme, mais par un académicien à M. Gannal, embaumeur; ce qui est déjà un assez grand contraste, ce me semble!
M. Gannal était un artiste si amoureux de son art, qu'il consacrait à se rappeler au souvenir des vivants le temps qu'il n'employait pas à embaumer les morts, — sans doute pour leur conseiller d'en finir au plus tôt avec la vie. — Or, il paraît que ->I. Viennet, qui aspire non à l'immortalité d'un Pharaon mais à celle d'un académicien, reçut plusieurs de ces appels de l'embaumeur. Cette insistance le mit si fort en colère qu'il y répliqua par la lettre ci-jointe :
« Vos cartes m'ennuient, monsieur. En voici « quatre que je reçois depuis deux jours.
« Une, comme pair de France.
* Une seconde, en qualité d'académicien.
« Une troisième, comme chevalier de la Légion « d'honneur.
« Une quatrième enfin, comme tout le monde.
« Mais vous comptez en vain sur quatre cadavres « à embaumer; il n'y en aura qu'un, et il n'est pas « près d'être livrable, petit profit, du reste, dont je « vous déshériterai par mon testament.
« Merci donc de votre obligeance.
« Viennbt. »
Et vous voyez que M. Viennet eut bien raison de se fâcher ainsi de la demande prématurée qui lui était faite, puisque, Dieu merci ! il vit encore.
Avec M. Viennet m'apparaît M. Vatout, autre littérateur qui, lui aussi, venait dans le salon de la rue de Vendôme.
C'était un excellent homme que M. Vatout. On le disait fort aimé de Louis-Philippe et on ajoutait que cette affection était toute naturelle; ce qui pouvait être vrai, car il existait une très-grande ressemblance entre lui et ce roi. L'esprit de M. Vatout était de bon aloi, mais un peu... comment dirai-je?
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un peuCambronne ; aussi la chanson qu'il préférait entre toutes celles de son crû, était celle écrite sur *e maire d"Eu ; Louis-Philippe d'ailleurs semblait un peu de son avis, car il la fredonnait souven* d'une voix royalement fausse.
Par sa bonhomie vraie qui s'alliait bien à sa figure et par sa franche gaîté qui, toute grossière qu'elle fût, ne manquait pas non plus de finesse, M. Yatout s'était fait beaucoup d'amis et même désarmait ses ennemis à l'occasion. Ainsi, un certain jour, il rencontra chez la comtesse Odonnel M. Jules Lecomte, ce journaliste spiriiuel et barbare s'il en fût, qui depuis longtemps le poursuivait de ses épigrammes les plus venimeuses, sans le connaître en aucune sorte.
On n'avait pas, chez la comtesse, l'habitude que nous ont donnée les Anglais de présenter les gens les uns aux autres, car cette coutume n'existait pas jadis dans labonnecompagnie. M. VatoutetM. Jules Lecomte se saluèrent donc comme on se salue sur un terrain ami, puis, entre ces deux hommes d'esprit, la conversation s'anima d'abord et peu à peu toucha aux questions les plus importantes; chacun, par la sympathie des idées, se trouvait entraîné à dire sa pensée avec une franchise dont ils rtaient
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eux-mêmes surpris, M. Jules Lecomte surtout.
C'était une de ces conversations où les hommes se jugent autant par ce qu'ils disent que par ce qu'ils ne disent pas.
Après une grande heure employée à cette brillante escarmouche, à laquelle Madame Odonnel se mêlait souvent en femme d'esprit. M. Vatout se retira. A peine avait-il fermé la porte que M. Jules Lecomte s'exprima sur son compte en personne enchantée.
— Voilà, par ma foi, un homme qui me plaît infiniment, dit il. Toutes ses idées sont les miennes ; il est rempli d'esprit, de tact et de finesse. Comment se nomme-t-il, madame la comtesse ?
— Il s'appelle M. Vatout, fit celle-ci en souriant.
— Quoi 1 c'est là M. Vatout dont j'ai raconté tant de choses? s'écria vivement le journaliste en se mettant à rire ; puis il ajouta assez cyniquement :
— Eh bien 1 ce n'est pas dû tout comme cela que je me l'étais figuré d'après le portrait... que j'avais fait de lui.
Et voilà pourtant comment, trop souvent, on écrit l'histoire 1
M. Vatout aimait l'aristocratie et la recherchait autant que cela lui était possible ; mais, par exemple, il ne la flattait pas 1 II allait j usqu'à dire en plein sa-
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Ion de la duchesse de Montmorency chez laquelle il était reçu, et malgré toutes les doléances qui tombaient des lèvres de plusieurs grandes dames sur la bourgeoisie du roi d'alors:
— Que voulez-vous, mesdames, aujourd'hui les bonnes actions ont remplacé les belles manières, et cela vaut mieux. Tenez, mon roi-citoyen convient plus à mes mœurs que votre roi-gentilhomme; car le vaisseau de l'Etat n'est plus un superbe navire, aux blanches voiles et au gréement léger, mais un lourd bateau à vapeur chargé de pommes de terre, qui roule au lieu de voguer, à qui l'élégance du capitaine importe ?ort peu, pourvu que le charbon brûle et que les patates cuisent.
Et ces dames derire, pensant in jtettoqueM.. Y atout pouvait bien avoir touché juste.
Il racontait des choses très-plaisantes sur le légitimisme de beaucoup de gens et surtout sur celui d'une certaine marquise de P... chez laquelle un certain jour il avait été pour voir passer le bœuf gras; comme il trouvait que l'animal ne lui paraissait pas mériter les honneurs du triomphe, il en fit tout naturellement la remarque à la marquise; celle-ci s'écria, les yeux brillants :
— Que voulez-vous, mon cher M. Vatout, c'est
toujours comme ça depuis 1830 ! depuis le départ de Charles X on n'a pas vu un seul bœuf gras.
— Ah! marquise... marquise... ne faisons pas de politique 1 exclama-t-il avec le plus franc des éclats de rire.
Il racontait aussi que le roi Louis-Philippe, depuis la mort du duc d'Orléans, avait l'idée trèsnettement arrêtée qu'un régent serait contraire à la consolidation de sa dynastie sur le trône ; aussi cherchait-il à se donner des preuves que sa santé résistait au temps.
C'est pourquoi quand, parhasard, Use trouvaitau milieu des maçons, son plus grand plaisir était de faire quelque périlleuse ascension sur un échafaudage ou sur une poutre branlante, afin de montrer son adresse et la sûreté de son pas ; puis, enchanté de lui-même quand il avait réussi ce petit tour de force, il ne manquait pas de sourire en disant avec satisfaction :
— Allons ! Décidément, il n'y aura pas de régence.
Un jour, on réparait le château de Neuilly, Louis- Philippe avait grimpé au faîte du toit pour examiner les travaux, quand il aperçut un député de Lyon qui allait monter les marches du perron. Le roi fit entendre alors un hem! si formidable
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que le député leva brusquement la tête et demeura tout ébahi à la vue du roi qui le saluait de la main en lui criant d'une voix sonore :
— Vous le voyez, je suis aussi ingambe que quand j'avais vingt ans ; aussi, vous pouvez dire à ma bonne ville de Lyon qu'il n'y aura pas de régence.
On assure que cette idée fixe a suivi Louis-Philippe en exil ; car, à Claremont. on l'entendait quelquefois murmurer tristement :
— J'avais bien raison de penser qu'il n'y aurait pas de régence !.... Et de ce moment il se vit perdu.
Plus tard encore, quand les médecins lui eurent déclaré, sur sa demande, que les palliatifs de la science étaient désormais impuissants devant la marche rapide de sa maladie, le roi fit un léger signe de tête qui voulait dire : « C'est bien ! je vais m'arranger pour mourir. Car, je l'avais bien dit, il n'y aura pas de régence...
Alors, comme s'il eût calculé, avec sa pensée toujours fermeet prompte, combien de temps l'organisme épuisé devait fonctionner encore, il voulut employer le restant de ses forces à régler des affaires importantes, réservant pour sa famille éplorée les derniers battements du cœur, le suprême rayonnement de l'âme!
Assis dans un large fauteuil, le corps enveloppé d'une robe de chambre en tissu léger des Indes, — cadeau qu'on venait de lui faire, et dont il s'était vêtu de préférence parce qu'elle fatiguait moins son corps brisé, — Louis-Philippe dictait à Marie- Amélie un codicile à son testament.
L'arrêt des médecins n'était plus un mystère pour les hôtes de Claremont ; les amis et les serviteurs de ce roi, tombant de l'exil dans la mort, allaient et venaient dans le château; l'étiquette en était bannie ; princes, courtisans et valets étaient mêlés, confondus , en proie à la douleur et aux larmes.
Le général Dumas, aide-de-camp de Louis-Philippe, entra sans se faire annoncer et sans bruit dans la chambre à coucher de l'auguste mourant; la reine, assise devant une table, tournait le dos au général ; mais le roi, voyant faire à ce dernier un brusque mouvement de retraite, lui dit :
— Restez donc, mon cher Dumas, j'ai bien besoin de vous; nous avons à travailler ensemble. Les médecins, ajouta-t-il en souriant, viennent de signer mon bail avec l'éternité !
Puis, se tournant vers la reine, froide et blauche comme une morte
Mmc BOSCARI DE VILLEPLAIXE 105
— Hâte-toi, Amélie! fit-il, ces dispositions dernières sont d'une grande importance.
Le codicile qu'il dictait à la reine renfermait des legs au profit de MM d'Houtetot, Dumas, de Rumigny, de Chabannes, et des souvenirs pour MM. de Montmorency, Dupin aîné ; enfin à ceux qu'il pensait lui demeurer fidèles.
Au moment de signer, le roi sortit sa main droite qu'il tenait enveloppée dans sa robe de chambre.
— Oh! oh! fit-il en remuant ses doigts raidis, mes mains sont déjà froides...
— Et maintenant, à nous deux, mon cher Dumas . Nous avons à ajouter une page dernière à mes mémoires. Prenez tous les papiers, là, dans l'armoire à gauche.
Le général prit un trousseau de clés ; mais sa main tremblait si fort; et ses yeux dans lesquels roulaient deux grosses larmes y voyaient si mal, que l'aidede-camp resta debout devant l'armoire, cherchant inutilement la clé qui devait l'ouvrir.
— Décidément, murmura le vieux roi, moi seul n'ai point perdu la tète, et c'est heureux!
— Voyons, venez ici, maladroit... ajouta-t-il moitié riant, moitié grondant.
Puis, mettant sans hésitation la main sur la clé
introuvable, il la prit entre le pouce et l'index, l'agita avec un mouvement de satisfaction, en disant à M. Dumas: la voici.
Le général s'assit à la place qu'occupait la reine. Louis-Philippe lui dicta, sans hésiter, sans courir après l'idée qu'il voulait rendre, la conclusion de ses Mémoires, trouvant toujours le mot propre, et revenant même, pour la rectifier, sur une expression qui lui avait échappé dans la rapidité de l'improvisation. Cette expression, qu'il trouvait un peu crue, lui semblait exagérer sa pensée.
Il signa d'une main encore ferme la page que son secrétaire venait d'écrire.
Ce dernier soin accompli, le roi, l'homme politique, avait cessé d'être ; le père de famille, seul, allait se trouver en face de la mort.
— Et mainten ant , fit-il à haute voix, avec la sérénité du philosophe et la résignation du chrétien, comme le dit ma bonne Amélie : je vais où Dieu m'appelle !
Il se coucha alors, et il expira trois quarts d'heure après, sans que les luttes de l'agonie troublassent un moment cette vive intelligence. Il mourut entouré des siens, tenant, dans sa main gauche, les deux mains unies de la duchesse d'Orléans et du comte de Paris, et dans la droite, celle de la reine.
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Roi et père, jusque sur le seuil de l'éteruité, sa dernière pensée appartint à l'avenir de la France son dernier regard de tendresse, à sa famille abîmée de douleur!...
Madame Dosnes, alors qu'elle n'avait pas encore
marié sa fille à M. Thiers, venait aux soirées delà
place Saint-Georges, non comme jolie femme, —
madameDosnesn'ajamaisété jolie, — maiscommefi-
nancière. Elle était fille de madame Mattéron dont
le mari avait fait une très-grande fortune dans le
commerce de châles: elle resta toujours sans la moindre éducation ; ainsi elle écrivait : «Gé bezoin
d'aveiip pour mes gevot» et parlait à l'avenant; aussi si mademoiselle Dosnes et madame Charlemagne, ses deux filles, estimaient fort les écus de madame leur mère, elles en redoutaient beaucoup l'orthographe et les discours; d'autant que madame Dosnes posait en femme bel esprit ce qui contrastait on ne peut plus avec semblables choses.
Quant à M. Thiers, jeune alors et superbe, il avait pour Téquitation une certaine prétention dont s'amusaient beaucoup les petits journaux du temps; preuve ce passage que je veux vous citer:
» Jata est le cheval de M. Thiers comme Xanthus fut le cheval d'Achille, comme Bucéphale était le
coursier d'AJexandre-le-Grand, comme Bayard était la monture des quatre fils Aymond, comme Rossinante a été lahaquenée de don Quichotte.
« Jata, qui a la taille d'une levrette, affecte la couleur café au lait ; il a figuré pour la première fois entre les jambes de son maître à la date du 1er mars ; à cette époque, madame Dosnes le nourrissait avec du sucre, M. Boilay, du Constitutionnel, l'appelait mon cousin, et le docteur Louis Véron lui faisait de fréquentes visites. »
« Jata comprenait tous ces honneurs et se montrait très-fier quand il avait le président du conseil sur sa croupe. Un jour, une émeute de charpentiers ayant éclaté sur le boulevard Saint-Martin, M. Thiers voulut absolument parcourir à cheval le champ du tumulte. Il monta donc sur Jata et parcourut la chaussée jusqu'au théâtre de la porte Saint-Martin, entre deux haies de cent mille curieux. Mais, à la vue de ce petit homme planté à califourchon sur un cheval plus petit que lui encore, un rire homérique retentit dans la foule. On n'eut pas besoin des trois sommations légales, ni de coups de fusil : l'émeute était désarmée. »
Vous le voyez « comme avec irrévérence parlaient '1rs dieux ces marrauds. » Ce qui n'empêchait pas
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Mars Ier, comme on appelait alors M. Thiers, — parce qu'il était président du conseil des ministres nommé le 1er mars, — d'être le plus heureux des hommes, bonheur qu'il a su toujours conserver, du reste, avec beaucoup de sagesse et de philosophie.
Aussi il habite toujours son charmant petit hôtel de la place Saint-Georges, demeure artistement coquette, dont les salons élégants, gracieux, petits, sont remplis de statuettes, de tableaux, de bronzes, de coffrets, d'objets cosmopolites d'art et de fantaisie qui leur donnentl'aspect d'un musée.
Madame Dosne et Madame Thiers font les honneurs de ces salons, où M. Thiers cause, parle, discute avec une vivacité d'éloquence qui ne le quitte jamais; on pourrait dire avec exactitude qu'il cause moins qu'il ne discoure. Il se crée facilement des occasions de tribune, mais du moins, il ne pose jamais; son parler est facile, attachant, lucide; il est un véritable enjôleur qu'on écoute, quoiqu'on en aitdit, avec intérêt, et chez qu l'esprit prend l'allure du bon sens avec une sagacité incomparable.
Un jour qu'il y avait soirée priée et dansante à l'hôtel Saint-Georges, en 1840, un jeune invité s'échappa des salons vers une heure du matih. Comme il descendait avec précipitation les escaliers
qui mènent au jardin, il se heurta contre un garçon du café Tortoni porteur d'un plateau couvert -de glaces.
Je vous laisse à penser le carnage de chocolat, de vanille, de citron, de fraise et de framboise qu'il y eut. Tout roula sur les marches... tout fut perdu...
— Monsieur, s'écria alors le garçon glacier en fureur, en voilà pour cinquante francs defricassé et je ne peux pas supporter cette perte- là !...
— C'est bienl Je paierai... fit le jeune homme en portant la main vers sa poche; mais il la retira promptement en disant avec embarras :
— Mon Dieu, je n'ai pas d'argent sur moi... mais, demain matin sans faute, je vous enverrai ce qui vous revient.
— Ce n'est pas demain... c'est tout de suite, Monsieur, qu'il me le faut! s'écria le garçon en s'emparant de la basque de l'habit du jeune homme, empruntez-en à vos amis... ou je ne vous lâche pas.
— Mais comment voulez-vous que j'emprunte si vous me tenez ainsi prisonnier? fit celui-ci en souriant d'un air fin.
— C'est vrai ! dit le garçon en lâchant l'habit du jeune homme qui, au lieu de remonter dans les sa-
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loris, s'élança dans la rue, monta dans sa voiture et disparut.
— Allons ! je suis floué ! se dit le pauvre glacier avec un gros soupir : et dire que chez M. Thiers on reçoit des gueux pareils !...
Mais, le lendemain, ce garçon changea complètement de langage quand un grand laquais portant une livrée bleue et or, étant venu demander celui qui avait brisé les glaces à l'hôtel Saint-Georges, on lui remit un billet de 500 francs de la part du maladroit qui s'appelait Ferdinand-Philipped'Orléans.
On voyait aussi aux soirées de la place Saint- Georges madame la duchesse d'Abrantès, madame de Laborde, la comtesse d'Oraison, dame d'honneur de la duchesse de Nemours, la comtesse de Peyssat, la dame de la cour de Louis-Philippe qui lisait le mieux. On racontait même à ce sujet une assez piquante anecdote.
M. Alexandre Soumet ayant présenté à madame la duchesse d'Orléans sa divine Epopée, cette princesse invita le poëte à une de ses réunions ; au milieu de la soirée, on annonça que la lectrice de la princesse allait lire un fragment de vers, et chacun applaudit en songeant au talent de la jeuhe comtesse; mais, qui fut surpris et émer-
veillé ? ce fut M. Soumet, qui tomba de son haut en entendant son poème récité par madame de Peyssat.
— Madame, lui dit avec galanterie Fauteur à' Une fête de Néron, jamais je n'ai eu autant de plaisir à entendre lire...
— Cela se comprend; reprit malignement la lectrice.
— Pourquoi cela, madame la comtesse ? fit Soumet en s'inclinant..
— Parceque c'est sans doute la première fois que vous écoutez la lecture de vos vers, répondit très-courtoisement l'aimable comtesse.
La baronne de Rothschild, la comtesse d'Appony, enfin toutes les femmes haut placées sur l'échelle politique fréquentaient aussi les salons de M .Thiers, qui donnait rarement à dîner, parce qu'il mange peu et vite et déteste rester longtemps à table. Une fois par mois cependant, le premier, il y avait régulièrement une invitée, et cette invitée c'était la mère Grégorine.
Or, savez-vous ce qu'était la mère Grégorine?
C'était l'ancienne maîtresse d'un petit hôtel garni situé tout près de l'École de Droit, où habitait M. Thiers quand il était étudiant. Au moment où l'auteur du Consulat et de l'Empire allait quitter
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Paris faute d'avoir assez d'argent pour y vivre, cette brave femme le retint chez elle, le nourrit et le logea tout une année, disant qu'elle comptait sur l'avenir pour acquitter la dette du présent: or, l'avenir l'a acquittée avec usure, car, non-seulement la mère Grégorine a reçu une excellente pension de son ancien obligé, mais encore, tous les premiers du mois, elle dîne à l'hôtel Saint-Georges, non à l'office, s'il vous plait, malgré la simplicité de son costume et de ses manières, mais à la table du maître où elle cause tout à son aise et d'où elle ne se lève jamais sans qu'on lui dise « au revoir. »
Mais, quoique de la place Saint-Georges à la place Vendôme il y ait assez loin, dans un élan nous y voilà rendus et nous y entrons en même temps qu'une certaine marquise qu'une aventure toute récente venait de rendre la fable de Paris.
Cette marquise, noble comme le roi, avait, depuis peu de temps, marié sa fille au fils d'un négociant pourvu de cent mille livres de rentes. Le faubourg Saint-Germain avait bien crié au scandale, mais la marquise déclara à ses bonnes amies qu'elle ne se croyait pas déshonorée pour si peu, puisque sous Louis XIV, raconte Saint-Simon, les trois filles d'un marchand de Nantes avaient bien épousé deux ducs
et un marquis parce qu'elles avaient chacune huit millions de dot. Bref, le noble faubourg1 finit par se calmer et beaucoup de ces dames consentirent à assister au mariage.
Quelques moments avant la cérémonie, et comme tout le monde était assemblé dans le salon, un laquais vient prier la marquise de vouloirbien sortir un moment pour parler à son maître d'hôtel.
— Je n'ai rien à lui dire, répondit la noble dame à Me~:ovoce et avec assez d'embarras, car elle devait à ce maître d'hôtel une somme très-forte, — quinze mille francs, je crois, — et elle craignait quelque équipée de sa part.
— Je suis forcé de dire à madame la marquise, insista le laquais, également à voix basse, que si elle ne vient pas, tout manquera....
— Ahl mon Dieu! exclame la pauvre femme; puis se levant et s'excusant auprès de ses amis de devoir s'éloigner un petit instant, elle suit le domestique.
— Eh bien ! qu'y a-t-il donc ? fit-elle avec une grande dignité quand elle fut en présence de ce maître d'hôtel indiscret.
— Il y a, madame la marquise, répondit celui-ci en s'inclinant respectueusement, queje vous prie de
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vouloir bien me payer ce que vous me devez, si vous voulez que le déjeûner commandé soit servi.
— Plaisantez-vous !... s'écria la grande dame attérée : comment ! vous auriez l'insolence de faire manquer mon déjeûner... un déjeûner de noces... mais, est-ce que j'ai de l'argent en ce moment?...
— C'est à prendre ou à laisser, madame la marquise, répliqua l'inflexible créancier; payez-moi, et vous serez servie; sinon, non.
La pauvre marquise, voyant que le manantfeYa.\t comme il disait, prit aussitôt son parti en brave, elle rentra dans le salon et marcha résolument vers son futur gendre qui, assis à côté de sa belle fiancée, attendait impatiemment que l'on commençât la cérémonie qui devait les unir.
A la vue de la marquise pâle, et émue malgré son assurance, il sentit son cœur se serrer, pressentant un malheur ; mais il fut soulagé aussitôt en l'entendant lui dire avec un merveilleux aplomb :
— Vous voyez une femme on ne peut plus contrariée; j'ai perdu la clef de mon secrétaire; or j'ai immédiatement besoin de quinze mille francs, voulez-vous être assez bon pour courir chez vous les prendre, vous m'obligeriez infiniment.
Le jeune homme devina un grand embarras sous
cette demande, partit comme un éclair, revint de même; pendant ce temps la marquise, tint tête aux assistants qui ne comprenaient rien à ces retards.
Enfin on partit pour l'église ; le maître d'hôtel avait été payé, le déjeûner fut superbe: malheureusement l'aventure s'ébruita, courut Paris, et les méchantes langues s'en donnèrent à cœur joie sur le compte de la pauvre marquise qui, disaientelles, avait eu comme madame de Sottenville, le bonheur de trouver un Georges Dandin pour gendre.
Cette noble dame, était, disait-on, une assez proche parente de M. le marquis de Boissy, qui ne fut pas le dernier à se moquer d'elle; mais aussi de qui ne se moquerait pas M. le marquis de Boissy?...
Le pauvre duc Pasquier en fut la preuve ; il était pourtant son cousin : comme on s'amusait jadis de cette guerre à coups de langues, qui se faisait entre eux ! guerre dans laquelle, il faut le dire, le marquis n'avait jamais le dernier; à preuve cette anecdote que je crois assez peu connue.
M. le duc Pasquier, quand il présidaitla chambre des pairs, étant fort âgé alors, était affligé d'une petite infirmité très-fâcheuse pour ses voisins, car cette infirmité consistait à laisser s'échapper, sans
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s'en apercevoir , des petits zéphirs indiscrets. Or, un jour que M. de Boissy descendait de la tribune, il fit un faux pas et faillit tomber.
— Allons ! il faudra qu'on mette ici des gardefous, fit le duc en souriant d'une façon narquoise.
— On ferait bien mieux d'y mettre des parapets, répliqua vivement le marquis.
Et tous les pairs, malgré leur gravité, de partir d'un éclat de rire homérique.
Mais ce n'est pas seulement au duc que M. de Boissy savait tenir tête, c'est encore aux princes ; si ce qu'on raconte delui est vrai.
Il aurait assisté, dit-on, à un bal costumé de la cour, vêtu d'un habit de marquis Louis XV, ayant appartenu à son grand père, — car les marquis de Boissy sont véritablement nobles de père en fils, depuis fort longtemps.
Un prince du sang s'avança vers lui, et lui dit peu courtoisement :
— Vous avez là un drôle de costume, monsieur 1
— C'est un vêtement qui a appartenu à mon grand'père, monseigneur, fit le marquis en s'inclinant.
Puis il ajouta finement :
— Mais si toutes les personnes qui sont ici avaient
endossé comme moi un habit de leur aïeul, je doute que mon costume eut paru le plus drôle à Votre Altesse...
Quant au duc Pasquier, l'homme qui fut si heureux dans sa carrière politique, puisque, comme paillasse, sautant pour tout le monde, il avait toujours eu l'adresse de tomber sur une faveur nouvelle, il entraînait fort peu de sympathie. Égoïste et madré, il ne rendait jamais de service mais vous servait de l'eau bénite de cour à profusion ; ce n'était point un orateur, c'était un diseur adroit, spirituel, fin et élégant. Ce n'était pas un homme d'état, quoiqu'il en sût prendre le jargon de manière à tromper le plus fin ; mais c'était un homme adroit, et pendant les quatre-vingt-quatorze ans de sa carrière, il a su le prouver à tout le monde.
On a fait sur lui une foule d'épigrammes dont il était le premier à rire; ainsi, il trouva celle-ci sur son fauteuil le jour de sa réception à l'Académie; ce qui ne le troubla pas le moins du monde,
Pasquier, dans notre Académie, Avait juré d'être reçu.
C'est le seul serment de sa vie Qui par lui ait été tenu.
On accusa un des immortels de la chose, cepeu-
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dantle nouvel élu ne chercha jamais à savoir qui ce pouvait être.
Mais, laissons ces souvenirs quasi politiques pour en chercher de plus gais.
La marquise avec laquelle nous faisons notre rentrée chez madame Boscari de Villeplaine avait pour cavalier le major Fraser, un des hommes les plus étranges que l'on ait connus à Paris depuis "bien longtemps, et sur lequel il y a une foule de choses à dire; mais comme je ne vous dirais pas cette foule de choses aussi bien que mon ami Nestor Roqueplan, j'aime beaucoup mieux lui céder la place en copiant ce qu'il a écrit sur le pauvre major dont il était l'ami.
« Le major Fraser n'appartient pas à l'histoire 1 Il s'était démis du rôle qu'y avaient joué ses ancêtres. Ce n'était donc pas un personnage ; mais seulement une figure dont la singularité mystérieuse a vivement intrigué notre génération.
« Peu de gens, en effet, connaissaient ses mœurs, son esprit et son domicile ; modeste et réservé, il se montrait pourtant à la foule sous des aspects qui semblaient chercher à la frapper.
« C'était un cheval bizarre qu'il montait, un pari étrange qu'il exécutait, il portait un pantalon
impraticable, ne ressemblant à rien et qu'il coupait toujours lui-même, disait-on.
« Depuis 1827 jusqu'à nos jours, c'est-à-dire pendant près de quarante ans, il a tranché sur le fond de notre population par une originalité qu'il est peut-être intéressant de relever aujourd'hui que l'individu s'absorbe dans la masse et que le temps approche où les originaux, que personne ne comprend plus , seront traités comme les malfaiteurs.
* Plusieurs légendes ont circulé sur le compte dumajor Fraser. Les uns ledisaient déserteur, espion dejenesais quelle puissance; les autres ledéclaraient affilié à n'importe quelle société secrète ; diverses origines lui ontété attribuées. Mais, pour être vraie, son histoire n'en est pas moins intéressante.
« Son arrière grand-père , l'Ecossais Simon Fraser, lord Lovât, fut décapité à l'âge de quatre- \ingts ans par ordre de Georges II, mais je ne sais sous quel prétexte ; la famille Fraser quitta l'Angleterre aussitôt et vint en France où elle prit du service. En 1790,1e père de notre héros émigrait, s'établissait à Lisbonne et s'y mariait. De ce mariage sont issus plusieurs enfants : deux filles, l'une aujourd'hui madame la marquise de Bum-
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belle, l'autre madame la marquise de Gargallo, de Naples, un fils qui fut secrétaire d'ambassade en Autriche, et le major Henri Ecskines Fraser, celui dont nous parlons.
« Le livre anglais qu'on appelle le Peerage and Baronetage contient la généalogie du major Fraser et donne ses armes dont la devise est: je suis prêt. On retrouve dans cet écusson, à côté des cinq faits de la famille, les trois couronnes antiques que Simon Fraser fut autorisé à porter pour avoir sauvé trois fois la vie à Robert Bruce à la bataille de Methvin, la bande dentelée de Frenton , le franc-quartier gironné de huit delà famille Argyll, et pour cimier une tête de daim.
et Henri Ecskines Fraser, né en Portugal, où il eut pour marraine la ville de Badajoz, y fut élevé jusqu'à l'âge de onze ans. A cette époque il perdit son père, peu après sa mère, et eut pour tuteur monsieur de Lebseltern, déjà tuteur du prince Félix de Schwartzemberg. Les deux pupilles furent, au bout d'un an, envoyés en Russie pour y être admis au corps descadets, et se prirent d'une amitié si vive et si vraie qu'elle a duré toujours malgré les dissemblances d'opinion et de position qui s'élevèrent entre eux.
« Le major qui, par sa distinction originelle et originale, son élégance à lui, la finesse de sa taille et la souplesse de ses allures, avait su conserver une apparence de jeunesse très-prolongée, nous a raconté, il y a bien longtemps, qu'il avait assisté à la bataille de Leipzig et fait son entrée à Paris dans les rangs de l'armée Russe ; mais, plus tard, il ne parlait plus de cette histoire qui fixait son âge et contrariait ses calculs.
« Je n'en ai pas moins conservé le souvenir des peintures qu'il me fit de Paris à cette époque si cruellement mémorable, des impressions qu'il en avait reçues et d'un combat au sabre qu'il eut à minuit, rue de Valois près le Palais-Royal, vis à vis le n° 113, avec un sous-officier de ces fameux cosaques du Don qui ont laissé une si triste réputation chez nous, lequel cosaque lui disputait la conquête d'une nymphe du voisinage.
« — Cet homme était d'une taille effrayante et il aurait avalé, d'une seule bouchée, vingt cadets comme moi, disait le major Fraser ; mais, moitié ivresse, moitié respect de la hiérarchie militaire, il me laissa lui entailler la figure sans parer le coup et me fit la flatteuse politesse de tomber par terre avec un fracas retentissant.
Mrac BOSCARI DE V1LLEPLAINE 123
« En 1827 Fraser revint de Russie en France, démissionnaire, avec une pension, letitre de major, et se montra aux Parisiens dans les accoutrements les plus excentriques.
Il vivait exactement entre la rue Lafitte et la rue de la Chaussée-d'Antin, entre Tortoni et le café de Foy ; occupant dans l'hôtel du marquis d'Hertfort un appartement dont le mobilier ne répondait pas au prix de la location; un lit en fer, une carte de géographie, une peau d'ours, quelques livres, une riche collection de bottes et un petit baril de vin de Chypre garni d'un robinet à la disposition des visiteurs. C'était tout.
« Un jour que son lit était cassé, il acheta à prix réduit à un certain comte une bière dont celui-ci avait fait hommage à un de ses amis mourant, mais qui en était revenu. Et le major, qui avait des cauchemars, assurait que c'était la meilleure manière de se coucher, car on se trouvait ainsi trèsbien emboîté et à l'abri des soubresauts et des chûtes nocturnes.
a Un jour lord Seymour , grand amateur de paris, paria avec le major qu'il ne pourrait pas, en trente-six heures, je crois, aller à Bruxelles et en revenir, à cheval sur un bidet de poste; Fraser tint
le pari et le gagna. Une autrefois, il s'agissait d'aller à Compiègne, par le même moyen, et d'en revenir tous les jours, pendant six jours de suite ;
chose encore acceptée et exécutée comme la première.
« C'était alors la mode de ces choses qu'on trouverait aujourd'hui des extravagances. C'était l'époque, où, au Jockey-Club, douzejeunes gens se trouvant réunis à table firent une poule réglée ainsi : — Chacun des assistants qui se marierait devrait donner dix mille francs. — Ce qui eut lieu: au bout de dix ans, un seul étant resté célibataire, les cent dix mille francs apportés successivement par chacun des joueurs lui furent comptés.
« Les archives du Jockey-Club fourmillent de paris singuliers engagés à cette même époque. Ainsi le comte de C. V... paria que, monté sur un délicieux cheval anglais qu'il aimait beaucoup, il sauterait par dessus la table du Club toute servie ; mais madame de C... V..., informée de cet extravagant engagement, alla pendant la nuit dans l'écurie où était le cheval qui devait servir à l'accomplissement de cette belle prouesse et lui brûla la cervelle d'un coup de pistolet.
« Un autre pariait que s'il se mariait il n'éprou-
Mme BOSCARI DE V1LLEPLA1NE 125
verait aucune infortune conjugale pendant trois ans. Mais celui-là perdit son pari ; car avant dixhuit mois il fut obligé de se retirer en Russie pour éviter le ridicule.
a Deux sportsmen parièrent contre qui voudrait tenir qu'ils feraient monter leurs chevaux dans la salle de billard du Jockey-Club et joueraient à cheval une partie. Pari qui fut tenu et gagné.
« Au milieu de ces frivolités où il risquait son cou à chaque instant, le major Fraser donnait — qui le croirait? — le plus grand soin à la culture de son esprit: une rare et forte instruction historique, un goût remarquable pour le latin, une mémoire à réciter de suite et sans hésiter six odes d'Horace, le rattachèrent et le lièrent aux littérateurs de ce temps.
« Alfred de Musset me disait un jour : — Je ne peux pas faire mes choux gras du major Fraser parce qu'il est trop maigre; mais que de moelle !... »
a Quaud Etienne Bequet et Romieu avaient un peu ou beaucoup trop bu ils allaient invariablement chercher Fraser qui, par complaisance ou par conviction, se mettait à leur unisson, et le trio savourait alors le plus singulier mélange de latinisme ou de grécisme à l'eau-de-vie. Et que de fois, à
jeun, Jules Janin a échangé de l'Horace avec le major !
« Membre de tous les cercles de Paris, du Jockey- Club dont il était l'un des fondateurs, de V Union des arts, des Chemins de fer, le bon Fraser n'apparaissait jamais devant une table de jeu. C'était dans les salons de lecture et dans les groupes de causeurs qu'on le rencontrait; lisant ou parlant dans toutes les langues de l'Europe qu'il maniait avec une pureté inouie, sans en excepter le Portugais ; et il avait payé bien cher pour le savoir, car, étant au service de don Miguel, il avait eu l'épaule fracassée par un éclat de biscaïen.
« Au* bout de cette vie d'aventures, de mystères et d'éclats, de sports insensés et d'études transcendantes, de simplicité dans les manières et de bizarreries dans le costume, le major Fraser avait
pris goût aux affaires industrielles, et, au moment où il mourut, succombant à une fièvre dont il avait pris le germe en Portugal, il était administrateur dans plusieurs lignes de chemin de fer. »
C'était en outre le plus excellent des hommes, ne refusant jamais un service, et vous obligeant avec tant de bonne grâce qu'on semblait lui avoir rendu
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service à lui-même eu lui procurant l'occasion de vous obliger.
Un de ses amis, le comte de C... V..., dont parle Nestor Roqueplan dans son article, avait eu une singulière aventure où il lui fut d'un grand secours.
Ce comte, qui était alors jeune et assez léger, avait eu maille à partir avec madame la comtesse, sa noble moitié, qui était jalouse; si bien que, de part et d'autre les amis envenimant la chose, il s'en suivit un procès dans lequel madame de C... V... demandait une séparation de corps et de biens.
Les avocats de madame avaient des preuves terribles contre monsieur. La chose était donc grave, d'autant que la fortune était fort mal partagée , puisque la première avait presque tout et le second presque rien.
Donc, le jugement allait être renducontre le mari sans doute, quand on apprit que la comtesse venait d'être enlevée par lui.
La veille même du jour où devait être prononcé le jugement, en sortant vers la brune d'une maison qu'elle avait choisie pour refuge, la comtesse monta dans sa voiture, où elle trouva un homme enveloppé d'un grand manteau qui lui jeta un voile fort épais sur la tète pour étouffer ses cris; puis les chevaux
partirent avec la rapidité de la foudre et ne s'arrêtèrent que dehors Paris devant une maison trèsisolée. Alors sonravisseur, aidé du cocher, l'emporta dans une salle à manger où un excellent dîner se trouvait servi : à l'éclat des lumières qui éclairaient cette galle, elle reconnut dans l'un le comte de C... V... son époux, dans l'autre, le faux cocher, le major Fraser.
Elle voulut se fâcher; mais elle finit par rire et tout se raccommoda.
C'était pourtant une femme vraiment charmante que la comtesse de C... V... et d'une finesse d'esprit remarquable. Ain si, je ne sais à quelle o2casion, un certain M. de B... se prit un jour de querelle avec son mari, querelle que le comte, dans un moment de vivacité, paya en coups de cravache, mais dont il n'était rien résulté autre chose; ce qui fit quelque peu scandale dans le monde, on le comprend.
Mais, comme M. de B... était fort riche et que, quand on est riche, on se croit tout permis, il laissa dire et n'en continua pas moins à faire le beau aux Champs-Elysées et au bois, monté sur un cheval superbe, portant une cravache du plus grand prix.
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Ce qui faisait dire à la comtesse de C... V...
— Ce pauvre M. de B.. est comme saint Laurent; on le voit toujours tenant à la main l'instrument de son supplice...
A cette occasion, je me risque à avancerici un fait qui va sans doute indigner contre moi toutes mes jeunes lectrices : c'est qu'autrefois les femmes du monde avaient beaucoup plus d'esprit qu'elles n'en ont aujourd'hui, et j'ajoute, comme preuve, que lors qu'on veut citer un bon mot on va maintenant le chercher dans les coulisses ou chez les Mada mes déclassées, tandis que, jadis, on les prenait tout simplement dans les salons.
Cela vient-il de ce que les femmes s'occupaient alors infiniment moins de leur toilette et qu'on s'occupait beaucoup plus d'elles? Je ne sais; mais tout en ignorant la cause de ce fait, je le constate avec tristesse, mais rien de plus.
Ainsi, sans sortir du salon de la place Vendôme, je vous montrerai madame J... une petite femme toute blonde, toute blanche et toute rose qui en revendrait à toutes les Dorines modernes, quoiqu'elle fût la femme d'un grave magistrat.
Un jour, entr'autres,elle alla pour convier à dîner une do ses amies qu'elle trouva plongée jusqu'au cou
dans les diables noirs et qui refusa l'invitation sous prétexte qu'elle était beaucoup trop triste pour vouloir prendre la moindre distraction.
— Venez toujours, ma chère, venez, lui dit-elle d'une voix insinuante, nous pleurerons au dessert.
Et vous comprenez qu'un bon éclat de rire chassa les diables noirs de la dame quand elle reçut cette réponse.
Une autre fois, — c'était après 1848, — on venait d'adopter le mot rétrospectif pour toutes choses; on disait les revues rétrospectives, les histoires rétrospectives, les opinions rétrospectives, etc., etc. La jeune femme dont je vous parle était, un matin, occupée avec une de ses amies à cacheter des lettres de faire part, je crois, quandtout-à-coup madame J... lui arrêta le bras en s'écriant :
— Que faites-vous, grand Dieu?...
— Eh bien 1 je cacheté la lettre que j'adresse à votre oncle, le général comte D...
— Avec un pain à cacheter jaune! pensez-vous à ceque vous faites, malheureuse!... exclamade nouveau madame J...
— Mais, puisque sa femme est morte, qu'est-ce que cela fait? répliqua en souriant celle à qui était adressée la réprimande.
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— A labonne heure, fit gravement madame J..., mais il est homme à prendre cela pour un pain à cacheter rétrospectif et à se fâcher.
Et les deux amies de rire comme deux folles.
Une autre dame du même salon, dame toute blonde et toute rose aussi, avait épousé par inclination un charmant capitaine d'artillerie qu'elle suivait en garnison.
Un jour, — c'était à Strasbourg*, je crois, — comme elle traversait l'escalier qui séparait son appartement, elle vit monter quatre à quatre et venir vers elleun élégant officier delà même arme que son mari, lequel s'arrêta tout essoufflé en lui demandant :
— Le capitaine est-il chez lui ?
— Non monsieur, répondit celle-ci assez étonnée de ce qu'on lui parlait comme à une femme de chambre.
— Eh bien ! remettez-lui cette carte, je vous prie, dit le jeune homme en tirant de sa poche une petite carte satinée qu'il tendit vers madame ***
Celle-ci y jeta les yeux et y vit écrit S... duc D... ; alors elle se prit à dire avec un fin sourire :
— Veuillez, monsieur le duc, ajouter encore une autre carte à celle-ci ; il y en aura ainsi une pour
moi...
Le jeune officier, qui était malgré tout un homme de tact et d'esprit, comprit la leçon qui lui était donnée si finement, s'excusa franchement, voulut absolument que madame *** consentît à le recevoir comme preuve de son pardon, et ils devinrent les meilleurs amis du monde.
Vous le voyez, tout cela était de l'esprit de bon aloi ; et pourtant l'instruction des femmes, mais non leur éducation, était beaucoup moins soignée qu'aujourd'hui. Au commencement même de ce siècle, beaucoup savaient à peine l'orthographe, et pourtant les hommes étaient toujours auprès d'elles; tandis que maintenant qu'elles parlent l'anglais, l'italien, l'allemand, qu'elles improvisent en français, qu'elles lisent les livres les plus sérieux, les hommes les laissent pour se réunir dans des endroits où elles ne peuvent pas aller, prouvant ainsi aux femmes qu'ils ne leur demandent pas de partager leurs travaux , mais de les en distraire ; en un mot, que l'instruction chez elles c'est le luxe, tandis que le nécessaire c'est la grâce, la gentillesse et l'amabilité que rien ne remplace.
Voilà ce que disait sans cesse la vieille baronne de V..., qu'une de mes amies prétendait être une femme de la cour de Marie-Antoinette oubliée par
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]e bon Dieu dans une armoire. Elle avait pris trèsfranchement son parti de vieillir et ne se croyait pas obligée d'expier par une pruderie malveillante les plaisirs qui, au dire de quelques personnes sans charité, avaient brillé d'un éclat un peu profane ; elle n'était d'aucune confrérie, on ne la voyait à la messe que le dimanche, et le nom de son confesseur restait inconnu ; aussi passait-elle pour un esprit fort dans la société un peu collet-monté où son nom et son rang l'avaient classée; c'est pourquoi elle se trouvait très-heureuse quand elle faisait quelque fugue sur un terrain neutre comme celui du salon de la place Vendôme.
Elle avait une façon tout à fait à elle d'arranger les choses.
— Ily a dans le monde, disait-elle, deux espèces qui se fontla guerre sans repos ni trêve, qui se haïssent, qui se méprisent etqui se feront la guerre éternellement, malgré les lois, leschartes etles libertés : eh bien, savez-vous quels sont ces éternels rivaux ?
— Ce sont les bons et les mauvais ? disait l'une.
— Les grands et les petits? disait une autre.
— Les forts et les faibles? s'écriait celle-ci.
— Les dupes et les fripons? exclamait celle-là.
— Du tout, du tout, faisait la baronne grave-
ment : ce sont ceux qui se lavent les mains, et ceux qui ne se les lavent pas. Toute la question de l'avenir est là.
Elle avait une belle-fille charmante et qu'elle amenait toujours avec elle ; ce qui était une preuve de son esprit, disait le docteur Yéron, lequel en ce moment était un très-petit personnage car il était, devinez quoi ?... il était le Médecin inspecteur des tableaux du Louvre.
Et ce que je vous dis là n'est point un conte, mais bel et bien une histoire véritable.
Sous la Eestauration, il obtint ses entrées au Musée et à l'Opéra, en qualité de Médecin inspecteur des tableaux du Louvre ; je ne sais pas s'il leurtâtait lo pouls avec un plumeau, car je ne l'ai jamais vu dans l'exercice de ses nobles fonctions, mais ce qu'il y a de certain, dit-on, puisque ce peut être constaté par le livre des entrées de l'Opéra, livre conservé aux archives du théâtre, c'est que M. Véron s'y trouve inscrit tout au long avec le singulier titre que je viens de vous dire.
Mais, revenons à la belle-fille de la baronne.
C'était une charmante- jeune femme, bonne au delà du possible, quoi qu'elle fût la fille de la comtesse d'Apremont. On ne pouvait mieux comparer sa
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mère qu'à ces fées malfaisantes qui, dans les contes bleus, ensorcèlent toujours les princes nouveauxnés, car elle ne se plaisait qu'au mal. « Telle mère, telle fille, » dit-on souvent ; mais ici c'était tout le contraire; et le comte de Yiel Castel, leur cousin, prétendait que l'enfant devait avoir été changée en nourrice...
Voulez-vous que je vous raconte un trait pris au hasard dans la vie de la jeune baronne de V.... pour vous prouver la bonté de son cœur?
Un jour de décembre, on allait tirer dans l'hôtel du comte de Castellanne, une grande loterie d'objets d'art, de bijoux, de choses de grand prix enfin, organisée pour je ne sais quelle infortune; les billets étaient à vingt francs et on en avait placé partout.
Comme la voiture de la jeune baronne venait de s'arrêter devant l'hôtel Castellane, une pauvre malheureuse, regardant avec des yeux attristés passer devant elle les belles jeunes femmes richement vêtues pour lesquelles le tirage au sort était une fête, attira ses regards autant par sou air maladif que par le maigre baby qu'elle tenait entre ses bras et sur lequel elle laissait tomber de temps en temps un sourire plein de larmes.
— Mon Dieu, ma bonne femme, est-ce que cet enfant est à vous? demanda la baronne avec une émotion pleine d'intérêt.
— Oui madame, répondit la pauvresse, toute surprise de voir qu'une aussi belle dame daignait l'interroger.
— ■ Alors comment pouvez-vous l'exposer ainsi au froid dans un âge aussi tendre? fit l'excellente femme.
— Hélas 1 madame, c'est que je ne peux le chauffer nulle part, puisqu'il n'y a pas de feu chez nous, dit la pauvre femme avec embarras.
La baronne comprit aussitôt qu'elle avait devant elle une de ces misères honteuses, muettes et isolées, qui sont si cruelles, et son cœur généreux se sentit ému du doux sentiment de la charité. Elle porta vivement la main à sa poche pour y prendre sa bourse, mais hélas 1 elle l'avait oubliée : d'abord elle resta un moment attérée et s'écria avec une impatience d'enfant :
— Mon Dieu !... mon Dieul... je n'ai pas sur moi une obole.
— Je ne demande pas l'aumône, madame, fit la pauvre femme avec une humble et triste dignité.
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— Mais je veux vous donner, moi, sinon pour vous, au moins pour votre enfant, dit la jeune baronne avec un sourire de douce sympathie... Ah! mais j'y pense,*! ajouta-t-elle gaiement ; et si c'est une singulière idée, elle ne peut pas être mauvaise puisqu'elle me vient du cœur ; tenez prenez ceci : et elle tendait un papier à la pauvre femme qui la regardait toute surprise en disant :
— Qu'est-ce donc que cela, madame?
— C'est mon billet pour la loterie qui va se tirer tout à l'heure. Dieu, qui nous voit, vous bénira peut-être en vous faisant gagner un gros lot, répondit la baronne.
Et prenantla pauvre femme par la main elle la fit entrer avec elle dans l'aristocratique demeure du comte de Castellanne et la plaça au milieu de la foule élégante qui l'encombrait en ce moment.
Le tirage commença bientôt et ce fut une suite d'émotions difficiles à exprimer, car il y là avait plusieurs lots dignes d'être enviés même par les plus riches; aussi tous les coeurs battaient d'anxiété, toutes les oreilles étaient attentives, et, à mesure que chaque numéro était prononcé, on voyait sortir des groupes une figure rieuse et empourprée, toute joyeuse de son bonheur. C'était à la fois le spectacle
le plus charmant et le plus amusant qu'il fût possible de désirer.
Tout à coup, un grave silence d'attente régna sur toute l'assemblée; il s'agissait du gros lot : c'était un bracelet enrichi de diamants et d'un grand prix donné par une princesse étrangère; puis, àl'appel du numéro, un léger tumulte eut lieu et on vit de jolies dames pousser en avant une pauvre créature, misérablement vêtue et toute honteuse de se trouver en si belle compagnie.
— Mais allez donc... allez donc... lui disait-on en riant.
— Où voulez-vous que j'aille, mesdames?... répondait celle-ci en reculant au lieu d'avancer.
— Chercher ce que vous avez gagné.... répliquait-on ; ne voyez-vous pas que le numéro appelé est entre vos mains ?
La naïve créature ne pouvait s'en douter... elle ne savait pas lire.
Au bout de quelques instants elle revient toute tremblante, sans savoir encore si c'était de joie ou de terreur, tenant entre ses mains le riche bijou qu'on venait de lui remettre.
La baronne l'accueillit en souriant, car c'était sa protégée; le billet de la charité avait eu le gros lot.
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— Cette fois l'aveugle fortune a été intelligente, disait la charmante femme au comble de la joie, et sans songer que ce riche bracelet lui serait tombé en partage si elle n'avait pas donné son billet.
— Elle a peut-être, pour vous voir, levé un coin de son bandeau, lui dit fort galamment le comte de Castellanne qui, une fois la principale loterie tirée, permit de remettre encore en loterie le bracelet que venait de gagner la pauvre femme ; cela lui fournit une somme assez ronde pour lui permettre de prendre un petit établissement dans lequel elle prospéra.
Ce fut Madame Martin (du Nord) la îemme du ministre de la justice, qui cette fois le gagna
— C'est peut-être la première fois, dit un courtisan, assez haut pour être entendu de Madame Martin, que la justice et la fortune se trouvent d'accord.
Le mot est joli!... que vous en semble? — aussi valut-il une place de juge-de-paix à son auteur. Qu'on dise encore que l'esprit ne sert à rien ou'à faire des sottises ! . . .
M. le comte Horace de Viel Castel, était, comme je vous l'ai dit, un des proches parents de la baronne et l'accompagnait souvent aux soirées de la place Vendôme où il était toujours accueilli avec joie.
car c'était un homme charmant que le comte I Moitié artiste, moitié gentilhomme, il avait pris les qualités de ces deux classes ; il dessinait à merveille, il sculptait à ravir, il faisait des missels aussi beaux que ceux faits par les Bénédictins au moyenâge. Sa mère, fille de la sœur du grand tribun, la marquise de Ripaire, était la propre nièce de Mirabeau ; par son mariage, il s'était allié à la maison de Praslin, sur la famille desquels je lui ai entendu raconter ce fait assez peu connu.
Madame la duchesse douairière de Praslin était une sainte martyre ; perdue de ses membres et aveugle, elle habitait, avec une dame de compagnie qui lui était très-dévouée, un grand hôtel du faubourg Saint-Germain et ne vivait que pour Dieu et pour son fils qu'elle adorait. Quand arriva la terrible catastrophe que chacun connait, on comprit que la connaissance de la vérité la tuerait sur le coup. Il était très-facile de la lui cacher puisqu'elle ne sortait jamais et ne recevait absolument personne autre que quelques vieux amis et quelques parents fort proches.
On lui annonça alors la mort de sa belle-fille et de son fils comme une chose cruelle, mais naturelle, lui disant que l'un et l'autre avaient succombé à une
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attaque de choléra en deux ou trois jours. Elle les pleura donc sans amertume et conserva l'espérance de les revoir au ciel ; ce qui rendit sa mort heureuse puisqu'elle mourut dans son erreur.
M. de Viel Castel était dans le monde un observateur dangereux, car il se mettait sans cesse à la recherche de ces drames imprudents qui se jouent dans la confusion d'une soirée et qui échappent au vulgaire, mais que dépistent toujours avec une perspicacité infaillible les vieilles filles, les demoiselles bossues, les dames qui ne sont pas belles, celles-là surtout qui ne le sont plus, en un mot toutes les femmes mises à la réforme par la passion, et par conséquent embrigadées de force dans la gendarmerie de la vertu, comme disait si plaisamment Charles de Bernard.
Mais ce n'était pas pour les raconter, ni pour en bavarder que M. de Viel Castel cherchait les drames dans le mond(\ c'était pour les écrire, ce qui était bien plus grave encore! Heureusement que ses portraits n'étaientpas ressemblants, et le faubourg Saint Germain lui-même, dont il faisait partie pourtant, n'a pas mieux été représenté par lui que le reste. Si vous entrez dans un des salons dont parlent ses livres vous y trouvez le monde tel qu'il est partout;
ce sont des femmes oisives et futiles, et des jeunes gens plus futiles et plus oisifs encore ; mais rien d'exceptionnel ni de caractéristique.
Pourtant, ayant la prétention de se poser en peintre ordinaire du noble faubourg, il fallait étudier son modèle sur nature et non prendre, un peu à droite, un peu à gauche, tout ce qui lui tombait sous la main.
Madame de Viel Castel portait noblement, elle aussi, les perles aristocratiques de sa race et elle a donné un touchant exemple d'amour filial qui mérite d'être cité.
Sa mère fit une maladie si grave qu'on n'attendait plus que son dernier soupir ; la pauvre enfant, au désespoir, se jeta à genoux, et fit vœu, si Dieu consentait à lui rendre sa mère, de renoncer pour toujours aux plaisirs de son âge en n'allant jamais, ni au bal, ni au théâtre. La chère malade fut guérie et, bien que Dieu la lui ait reprise depuis , elle continue à tenir religieusement sa
parole.
La seule chose, je crois, dont monsieur de Viel Castel avait horreur, lui si bon et si doux d'ordinaire, c'était de ces phrases toutes faites que l'on vous sert à tout propos. Il leur faisait une guerre à outrance;
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et quand il entendait dire, ce qui se répète sans cesse, que Y esprit court les rues.
— Il court donc bien vite qu'on l'attrape si rarement ! répliquait-il avec humeur.
Et il avait bien raison ! Demandez plutôt à ceux qui en achètent et surtout à ceux qui en vendent.
Une femme, alors célèbre, mais qui aujourd'hui est oubliée, — tout passe si vite en France ! — madame de Marchangy, se montrait quelquefois aussi dans le salon de la place Vendôme, mais trop rarement au gré de ceux qui la rencontraient; il est impossible d'être plus gracieusement aimable, plus bienveillante et plus spirituellement bonne que ne l'était la noble madame de Marchangy. C'est son mari, alors avocat général, queBéranger se permit de tourner en ridicule dans une de ses chansons, sans se préoccuper si celui dont il faisait ainsi litière était un homme de talent, de mérite et doué d'un cœur noble et généreux. Son nom, entouré de vénération par l'estime publique, futunegloire dans la magistrature et dans les lettres aussi, car le comte de Marchangy était auteur; on lui doit Tristan le voyageur et la Gaule poétique, deux ouvrages qui eurent un succès immense lors de leur apparition.
« Toutes les femmes sont nées j^oëtes, » disait Alfred de Vigny et sans doute monsieur de Marchangy avait reconnu cette vérité chez la sienne car il n'écrivait jamais rien sans la consulter ; on dit même qu'elle fut quelque peu la collaboratrice, non du magistrat, mais de l'auteur. Elle ne s'en flatta jamais et on lai en sut un gré extrême, car ce qu'on redoute le plus chez les femmes c'est l'azur de leurs bas : or, madame de Marchangy avait doublement à se faire pardonner par des rivales, son talent d'abord , puis la passion profonde qu'elle avait inspirée à Millevoye, le poëte aux doux accents>
Heureusement, elle n'dtaitpas jolie ; c'est ce qui l'aida sans doute à conquérir la bienveillance générale ; car, à peine eut-elle ouvert sa maison qu'elle devint le rendez-vous de tout ce qu'il y avait à Paris de gens distingués par la naissance, le rang et l'esprit : ses réunions ressemblaient un peu, moins l'exagération et l'afféterie, à celles de l'hôtel Rambouillet; c'étaientdes bureaux d'esprit, dontle jugement était respecté dans un grand nombre de salons comme les décrets d'une cour suprême.
L'aimable comtesse avait un seul tort, celui de se faire escorter partout par une certaine cousine, femme sans reproche et sans peur, qui se regardait
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aussitôt comme la reine des salons qu'elle voulait bien honorer de sa présence; c'était une femme de quarante ans qui en avançait trente et se posait en Minerve au physique et au moral.
Elle avait épousé un grand seigneur russe assez proche parent de madame la comtesse de Circourt et avait fini par trouver, je ne sais comment, le moyen de se faire reconnaître dans un certain monde comme l'arbitre du goût, le juge des réputations, en un mot pour la vertu à la mode.
Sa parente, madame de Circourt, appartenait à une maison noble de Russie, les Klustine et, par inclination, épousa le comte de Circourt, dont tout le monde connaît l'érudition inépuisable et laparfaite affabilité. Victime d'un terrible accident, il y a quelque dix ans, elle ne pouvait plus se mouvoir et devait attendre chez elle des amis qui ne lui ont jamais fait défaut et dont les rangs, au contraire, grossissaient incessamment. Depuis nombre d'années elle avait tous les jours un cercle également choisi, quoique sans cesse renouvelé, qu'elle charmait par une grâce exquise, une causerie toujours aimable, un accueil sympathique, un mot affectueux sans pouvoir faire d'autre mouvement que tendre la main à ceux qui entraient : elle voyait ainsi passer
tout ce que la société parisienne renfermait de membres distingués. C'était un salon neutre, d'où la politique était bannie, où Ton causait avec une entière indépendance, une sécurité absolue, où toutes le3 fractions sociales se ressemblaient. Peu d'étrangers venaient à Paris sans se faire présenter chez madame la comtesse de Circourt qui, depuis la mort de son amie, madame Swetchine, avait hérité d'une grande partie des intimes de ce dernier salon Madame de Circourt était instruite sans être savante : elle lisait prodigieusement, mais seulement les livres qu'on lui offrait; elle en causaitd'une façon charmante, et très-souvent tout se taisait dans ce petit salon sobrement orné, doucement éclairé, rempli de fleurs, pour bien écouter la voix un peu affaiblie de la comtesse qui appréciait avec un tact exquis les hommes et leurs œuvres.
Mais, que nous voilà loin du salon de la place Vendôme, où il est grand temps que nous revenions un peu car la réunion y est brillante et animée! Mêlons-nous au premier groupe. C'est la comtesse de Flahault, non notre -harmant auteur français, mais sa belle-fille, lady Margaret Elphenstone, qui tient le dé de la conversation ; et quoi qu'anglaise, elle le fait marcher à ravir.
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Lady Margaret qui n'avait pas hérité de la haine que l'amiral Keit, son père, avait pour Bonaparte, et dont il donna tant de preuves durant sa vie politique et militaire, causa au noble lord un des plus grands chagrins domestiques qu'un père puisse éprouver, en se mariant sans son consentement à un aide-de-camp de l'Empereur. Lady Margaret avait vingt-sept ans quand le général de Flahault vint chercher un asile en Angleterre, brillant de la double auréole de la gloire et de la proscription.
M. de Flahault, simple gentilhomme français, était le fils de cette charmante femme de beaucoup d'esprit qui, sous le nom de madame de Flahault et de madame de Souza, a composé de petits romans pleins de grâce, d'esprit et de sentiment ; elle était fort amie de M. de Talleyrand, et l'on peut presque dire que le jeune Charles de Flahault a fait ses premiersexercices de cavalerie àcalifourchon sur la béquille du grand diplomate
Quelques années après il prit du service, fut aide-de-camp de Murât, et, plus tard, du prince de Neufchâtel. Si la carrière de M. de Flahault n'a pas été éclatante, elle a du moins été honorable, etquelques actions assez brillantes justifient son titre de général de division et de grand-officier de la
Légion -d'honneur. Ses fonctions d'aide- de-camp de l'Empereur lui ont valu une sortede réputation militaire dans l'armée, et sa longue commensal ité chez M. de Talleyrand le fait passer dans le corps diplomatique pour un homme politique.
Mais, pour arriver au voyage que M . de F lahault fi t en Angleterre et qui fut l'occasion de son mariage avec l'héritière de la pairie d'Elphenstone, il est indispensable de dire que l'aide-de-camp de Napoléon suivit, en 1814, la nouvelle fortune de M. de Talleyrand et adhéra à la déchéance de son ancien maître ; il répudia sa baronnie de l'Empire pour re prendre sa couronne de comte de l'ancien régime, et il plaça à sa boutonnière la croix de Saint-Louis' à côté de ses décorations impériales. Les Cent-Jours le revirent auprès de l'Empereur qui oublia son ingratitude, et le nomma pair en 1815. Après la seconde Restauration, M. de Flahault dut à M de Talleyrand de ne pas être sur la liste des 22 ; on mit à sa place le colonel Marbot. M. de Flahault quitta cependant laFrance etalla grossir le nombre des fidèles qui se groupaient au château de Prégny, en Suisse, autour de la reine Hortense qui était le ministredirigeantde ce petit Coblentz bonapartiste. Il suivit la reine de Hollande à Aix, en Savoie, où
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le roi de Sardaigne lui fit l'honneur de le croire dangereux, et lui rendit le service de l'éloigner de ses états. C'est à cette époque que M. de Flahault se retira en Angleterre, où il parvint à se soustraire aux conséquences de Y allie n-bill en se faisant naturaliser Anglais, après avoir placé quelques fonds dans la banque d'Ecosse, usant ainsi du bénéfice d'une ancienne loi presque tombée en désuétude et que le Parlement se bâta bien vite d'abroger pour n'en être plus la dupe.
L'opposition bonapartiste anglaise adopta M. de Flahault comme un des martyrs de la Restauration; ladyHolland se fit son Mentor, et la Minerve britannique ouvrit à ce nouveau Télémaque les portes des bals aristocratiques d'Almack, où commença cette séduction puissante qui devait amener une pairesse d'Angleterre à la cour de Louis-Philippe. Lady Margaret ne put pas plus résister à M. de Flahault, que lady Hamilton n'avait résisté au chevalier de Grammont, et lady Barymore au duc de Lauzun : jl y a une fascination irrésistible qu'exerce l'œil d'un gentilhomme français sur le cœur d'une Anglaise, fascination qui se termine toujours par la perte de son âme. L'incendie fit des progrès rapides dans le cœur de lady Margaret: les filles mûres pour
laO LES SALONS D'AUTREFOIS
le mariage, dont parle Virgile, sont encore plus incandescentes que les veuves mêmes; aussi, malgréles répugnances paternelles, lamajorité venant en aide au contrat et constatant que lady Margaret-Mercer Elphenstone était, comme la dame de Vertallure, fille de tous ses droits usante et jouissante, le mariaga fut conclu en dépit de l'oppositioD du vieil amiral. Par rancune, lord Keit déshérita sa fille et ne lui laissa que le schelling que la loi oblige le père à laisser à l'enfant exhérédé, et qui doit lui servir, selon le proverbe anglais, à acheter une corde pour se pendre de regret, ce qui justifie la devise un peu obscure des armes de la famille d'Elphenstone : Cause caused it.
Lady Margaret, devenue comtesse de Flahault, se crut obligée de devenir en même temps une femme politique ; elle passait pour très-active, très-remuante et très-habile dans les intrigues de salon ; elle jouissait d'une réputation de femme d'esprit dansleGrosvenor-Square, dans St-James-Square,et surtout à Carlton-House; alors elle se jeta à corps perdu dans les relations diplomatiques, devint l'amie intime de madame de Lieven, alors femme de l'ambassadeur de Russie à Londres, et de la comtesse Bourke, femme du ministre de Danemark.
Mrae B OSCARI DE VILLEPLAINE 151
Elle admit aussi dans son petit sanhédrin politique lady Oxford et madame Hutsckinson.
La haine des Bourbons n'était pas implacable; aussi II. de Fiahault eut-il la permission de rentrer en France avec sa femme, qui fut admise dans le société intime de l'hôtel de la rue Saint- Florentin. M. de Fiahault avait renoncé à être un homme politique, Madame de Flahaut se chargea de ce rôle : elle entretint des correspondances trèsactives avec Madame de Lieven, et retrouva à Paris son amie, la comtesse Bourke. Elle fut réduite, les dernières années de la Restauration, à unevie decoterie, d'opposition, etla révolution de Juilletla trouva toute disposée à meubler un des fauteuils du Palais- Royal, où elle fut accueillie avec empressement.
Madame deFlahault qui n'ajamaiseula prétention d'être une jolie femme, a mérité la réputation de femme d'esprit : les personnes de sa société ont eu à se plaindre de l'amertume de ses plaisanteries, des traits malins de sa conversation et des caprices de son imagination; mais seulement avant 1830, car depuis elle avait renoncé dans la nouvelle cour à ces petites perfidies de la Restauration ; si bien qu'elle fut citée pour la bonté de son caractère, la tolérance de ses opinions, l'indulgence de ses juge-
ments : alors elle trouvait tout parfait, hommes et choses ; si bien que la reine Marie-Amélie l'avait surnommée familièrement la bonne dame Marguerite.
MadameBoscari deVilleplaine, en femme d'esprit, donnait fort bien la réplique à toutes ces aimables causeuses ; aussi les soirées intimes eussent-elles été aussi suivies que les soirées priées si la maîtresse de la maison eut consenti à ouvrir toutes grandes ses portes ; mais elle résista toujours et sut conserver à son intimité ce charme du petit nombre qui, dans un certain monde, donne tant de prix à une soirée.
Mais l'âge et les infirmités arrivèrent, alors Ma dame Boscari supprima les grandes réceptions; puis, un jour, les portes de l'hôtel de la place Vendôme se fermèrent complètement. La mort y était entrée...
LE SALON
LE SALON
Le salon de madame Orfila, qui vient de se fermer il y a peu de mois seulement, est resté ouvert et suivi sous trois règnes différents ; sous celui de Charles X, sous celui de Louis-Philippe et sous le dernier Empire. Pour un artiste, s'y faire entendre était regardé comme un brevet de capacité, aussi chacun à l'envi sollicitait-il cette faveur que tous n'obtenaient pas, car le caprice dirigeait quelque fois les arrêts de la maîtresse de ce salon célèbre.
Madame Orfila était une petite femme brune , sèche, trottant menu, grouillante et remuante; il lui fallait du bruit et du plaisir à tout prix. Fort recherchée dans le monde à cause de son beau
talent, elle formait, avec la comtesse de Sparre et la comtesse Merlin, le plus délicieux trio chantant qu'on pût entendre ; elle commença d'abord par aller tous les soirs dans le monde; puis, peu à peu, elle arriva avec beaucoup d'adresse à attirer le monde chez elle, ce qui n'était pas chose facile, demeurant rue Saint-André-des-Arts. Mais quand la vogue s'en mêle, rien n'y fait; et, se faire inviter chez madame Orfila devint une vraie toquade.
Elle jouait la comédie à ravir ; aussi, tant qu'elle resta jeune ou à peu près, jouait-on souvent la comédie chez elle ; ce goût était alors une nouveauté et causait un sensible plaisir aux invités assez heureux pour être admis ces jours-là.
Je me souviens d'avoir vu jouer à madame Orfila le rôle de madame Pinchon, dans le Mariage de raison, de Scribe ; et Jenny Vertpré, qui avait créé ce rôle au Gymnase avec un immense succès, ne le jouait pas mieux. Il est vrai que madame Orfila avait demandé des leçons à cette charmante actrice et qu'elle parvint à l'imiter à ravir.
D'abord le salon Orfila fut un peu aristocratique; car le faubourg Saint-Germain, qui se trouvait à sa porte, ne dédaigna pas de se montrer chez elle parce qu'on y entendait de l'excellente musique ;
elle dût aussi cette sorte de faveur à sa liaison avec madame la comtesse d'Appony, l'ambassadrice d'Autriche alors, femme qui savait unir la grâce de l'esprit à la gravité d'une position importante, et qui conduisait toujours avec elle, comme satellites, le comte deModène, le baron de Heyendorff, enfin une pléiade de gentilshommes rapportant chez nous l'esprit français que les émigrés avaient emporté chez eux.
Mais, malheureusement pour elle, madame Orfila ne prit pas le deuil de Charles X, quand ce roi mourut en exil; alors elle fut mise à l'index dans le noble faubourg qu'elle ne put jamais plus ramener.
Et elle eut doublement tort, puisqu'il devint tout à fait de genre de prendre ce deuil, même de l'autre côté de la Seine; car lorsque ce pauvre roi fut mort on commença à lui rendre justice et on comprit que ses fautes, si sévèrement punies, tenaient bien plus à ses qualités qui n'étaient plus de notre époque, qu'à ses défauts Mais ce prince était resté trop longtemps loin de France pour savoir que chez nous les vertus sont comme les habits ; pour plaire elles doivent être à la mode.
Le bon Charles X avait la stupidité de vouloir régner, sous prétexte qu'il était roi, et jamais on
i58 LES SALONS D'AUTREFOIS
ne put lui faire comprendre que, comme Sganarelle, la révolution avait changé tout cela. C'est-àdire qu'au lieu que ce soit le peuple qui dut tâcher de lui plaire, c'était lui qui devait s'efforcer de plaire au peuple, puisque, au lieu de pouvoir envoyer ses sujets turbulents à la Bastille, le monarque pouvait être mis à la porte par ces mêmes sujets, si ceux-ci n'en étaient pas contents.
Ce qui faisait qu'une femme d'esprit appelait l'Angleterre « la Bastille des rois. »
Ce fut sans doute pour plaire à la camarilla de Louis-Philippe que madame Orfila imita la cour de ce roi qui ne prit pas le deuil non plus, et cela bien contrairement au désir de Marie- Amélie qui fit tous ses efforts pour qu'il en fût autrement. Aussi, Dieu sait ce que cette pauvre reine souffrit de la levée de boucliers qui eut lieu contre le roi son époux à cette occasion.
Que voulez-vous ! il y a toujours un peu de la femme, même sous la sainte ; et, quoique Napolitaine, elle était devenue assez Française pour tenir beaucoup à la politique des salons.
Madame Orfila fit semblant de rire de la reculade de l'aristocratie, mais elle en souffrit, et pour se consoler se lança plus que jamais dans la société
des artistes. Excellente musicienne elle-même, elle jugeait l'art mieux que personne. C'est elle qui fit sur les pianistes cette définition plaisante, que Ton a prêtée à madame de Girardin parce que l'on ne prête qu'aux riches :
Thalberg est un roi.
Litz est un prophète.
Chopin est un poète.
Hertz est un avocat.
Kalkbrenner est un ménestrel.
Dœhler est un pianiste.
Madame Pleyel est une sybille.
Du reste, madame Orfila ne se gênait pas beaucoup avec ses hôtes. Quand elle voulait aller soit aux Tuileries, soit à quelque autre soirée, elle leur disait en souriant à la façon de Polichinelle :
— Je ne peux vous garder que jusqu'à minuit, mes enfants, après cela je suis prise; dépêchonsnous donc de nous amuser.
Et on s'amusait en effet, ce qui faisait que chacun voulait y venir.
Quant à monsieur Orfila, qui, tout en étant un fort bon musicien, était surtout un homme de science, il s'occupait très-peu des invités de sa femme ; pourvu qu'il eut son whist il était content.
Il avait même été dans son jeune temps un des principaux élèves du sage Poppo, un des violonistes les plus célèbres de la fin du dernier siècle.
Se trouvant à Paris en 1793, ce même Poppo fut appelé au Comité de salut public comme suspect, et on lui fit subir l'interrogatoire suivant :
— Votre nom ?
— Poppo.
— Votre profession ?
— Je joue du violon.
— Que faisiez-vous du temps du tyran ?
— Je jouais du violon.
— Que faites^vous maintenant ?
— Je joue du violon.
— Et que ferez-vous pour la Nation ?
— Je jouerai du violon.
Et, chose extraordinaire, Poppo fut acquitté.
N'avais-je pas raison de l'appeler sage, lui dont l'art était toute la vie et qui s'y consacrait entièrement. Certes, les révolutions ne seraient pas dangereuses, ou pour mieux dire, il n'y aurait pas de révolutions si chacun, à son exemple, ne songeait qu'à faire son affaire sans aspirer à faire celles de l'État.
Monsieur Orfila était bon, et je crois que le seul
homme pour lequel il eut de la haine fut Raspail. Aussi celui-ci, qui le lui rendait bien, quand il fut appelé dans le procès Lafarge, démentit de point en point tout ce que monsieur Orfila avait affirmé, et le pauvre docteur devenait furieux quand il entendait chanter la complainte qu'on fit sur ce procès célèbre, et dans laquelle il était dit, bien plutôt pour servir la rime que pour rendre justice à la raison.
« Et quand Raspail arriva « Monsieur Orfila, fila... »
Madame Orfila avait commencé à rouvrir son salon vers la fin de la Restauration, au moment où les anciens noms et les anciennes familles brillaient du plus vif éclat, grâce au milliard de l'indemnité ; mais le salon de la rue Saint-André des-Arts ne devint véritablement lui-même que sous le gouvernement de Juillet, et encore vers la fin, alors que la maîtresse du logis commença à moins aller dans le monde et qu'elle ouvrit les portes de sa maison, aussi bien àPassy durant l'été que pendant l'hiver dans le quartier latin.
Il vint un moment surtout où les lions l'adoptèrent, parce qu'il était dirigé alors par le prince Beljoïoso, mélomane s'il en fut. C'était du reste le
temps où les Italiens s'étaient réfugiés à l'Odéon, et il était devenu du meilleur genre de se montrer dans le salon Orfila.
Le prince Beljoïoso, dont on a tant parlé de toutes façons, était un charmant homme, comme physique et comme manières ; il joignait les grâces italiennes à l'esprit français et chantait comme un véritable artiste. A cette époque il partageait avec lord Seymour le privilège de faire beaucoup parler de lui, et comme c'était aussi l'époque où les mystifications étaient à la mode, ce fut le prince piémontais qui, avec le comte D... son seïde, en fit une telle à ce pauvre monsieur Duponchel qu'elle occupa toutes les langues au moins durant une semaine.
Monsieur Duponchel était alors le directeur de l'Opéra : à ce moment, mademoiselle Taglioni, qui avait eu des difficultés avec l'administration et qui recevait les offres les plus brillantes de la Russie, venait de rompre son engagement, au grand mécontentement du public et en particulier de la loge infernale, loge toute-puissante qui se composait de tous les lions et de tous les lionceaux ayant alors une réputation quelconque d'élégance.
Or, avant de partir, la célèbre danseuse voulut donner une représentation d'adieu, à son bénéfice,
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tout naturellement ; tout Paris s'efforça d'y assister, même la reine Marie-Amélie, par extraordinaire; et ce fut la dernière fois que la pauvre femme se montra au théâtre ; car cette soirée se termina pour elle de la façon la plus tragique et lui frappa profondément l'esprit. Voilà ce qui eut lieu.
Au moment où la sylphide fut acclamée par le public avec enthousiasme, une voix sortit de la loge infernale en proférant ce cri sanguinaire : la tête de Duponchel ! la tête de Duponchel !
C'était, vous l'avouerez, une plaisanterie d'assez mauvais goût : Marie-Amélie en fut si vivement impressionnée qu'elle faillit s'évanouiretdût quitter la salle au plus vite. Un des nombreux assassins du roi, — car sous Louis-Philippe on ne parlait que des gens qui voulaient le tuer — un des assassins du roi, dis-je, ayant été condamné à mort la veille ou peu de jours avant, cette plaisanterie de tête coupée à côté de cette autre qui devait être tranchée sérieusement avait toute bouleversé et toute effrayé la pauvre reine.
On vint donc prier l'avant-scène,aussityrannique que puissante, de cesser ces démonstrations qui avaient eu de si tristes conséquences ; ces Messieurs cédèrent, mais en se promettant de prendre
leur revanche sur Duponchel ; ce qu'ils firent en effet.
Le lendemain, vers onze heures, des employés des pompes funèbres vinrent tendre de draperies funèbres la façade de l'Opéra qui donne sur la rue Drouot ; c'était là que demeurait le directeur. Puis, après avoir dressé le catafalque entouré de cierges qu'ils allumèrent, ces employés funèbres* entrèrent dans la cour pour s'informer où ils devaient prendre le corps du défunt.
En ce moment-là, monsieur Duponchel sortait justement de chez lui et ce fut à lui qu'ils s'adressèrent.
— Voulez-vous bien nous dire, monsieur, où nous devons prendre le corps? lui demandèrent-ils respectueusement.
— Quel corps ? fit monsieur Duponchel qui , montant alors un ballet nouveau, ne pensait qu'à ses escadrons de danseuses.
— Le corps de monsieur Duponchel, que l'on doit enterrer à midi , firent sur le même ton les valets de la mort.
— On doit m'enterrer à midi 1 s'écrie monsieur Duponchel en bondissant d'horreur.
Les hommes des pompes funèbres crurent qu'ils
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avaient affaire à un fou, et voulurent s'éloigner; mais le directeur les retint vivement.
— Voyons, expliquez-vous, dit-il, qui venezvous chercher pour enterrer 9
— Eh bien ! ne vous fâchez pas, mon brave homme; c'est pas vous, c'est monsieur Duponchel, le directeur de l'Opéra qui est défunt, répondit l'un d'eux de sa voix la plus douce.
— Mais, malheureux ! Monsieur Duponchel... le directeur de l'Opéra... c'est moi! s'écria plus fort encore le pauvre homme d'une voix haletante.
A ce moment, un ami de Duponchel arriva et resta stupéfait en le voyant.
— Comment 1... c'est toi!... balbutia-t-il, tu n'es donc pas mort...
En parlant ainsi il déploya une grande lettre de faire-part, bordée de noir, qui avait été déposée chez son concierge le matin même pour le prier d'assister au convoi, service et enterrement de monsieur Duponchel, directeur de l'Opéra...
Pendant cette explication, la cour s'était à peu près remplie de gens vêtus de noir qui venaient également pour rendre les derniers devoirs au défunt bien vivant, qui n'avait pas la moindre envie de partir pour l'autre monde.
Monsieur Duponchel était homme d'esprit aussi, il devina promptement d'où venait cette méchante plaisanterie et prit le parti d'en rire ; chose qui, tout naturellement, mit les rieurs de son côté. Il en fut bien récompensé, car ]e lendemain, comme on le croyait défunt, tous les journaux qui, jusque-là lui avaient été le plus hostiles, l'encensèrent à l'envi ; sans doute pour ne pas faire mentir ce vieux proverbe : « jour de mort, jour de louanges. »
Le prince Beljoïoso, dilettante grand seigneur, ou grand seigneur dilettante, comme vous voudrez, venait souvent aux soirées de madame Orfila, accompagnant presque toujours une belle et noble dame séparée de son mari et qui chantait d'une façon ravissante : elle avait eu un moment l'idée de s'engager à l'Opéra, non pour l'argent, mais pour l'honneur; car elle était fort riche, quoique fille d'un pauvre fou enfermé à Charenton.
Onracontaitsurlepèredecettedameuneforttriste, et disait-on, très-véridique histoire que voici ; mais permettez-moi de faire comme l'Intimé, c'est-à-dire de remonter au déluge, puisque le commencement de cette histoire date d'avant la Révolution de 89.
Le marquis de X... fut frappé dans son bonheur domestique d'une atteinte plus cruelle pour lui que
la perte de son rang et de sa fortune. Il avait UDe femme qu'il aimait passionnément ; la marquise fut saisie dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté par une maladie mortelle qui l'enleva au bout de quelques jours à la tendresse de son inconsolable époux.
Mais ce n'était pas tout, et une cruelle révélation était venue ajouter son amertume à la douleur du marquis.
Au moment de mourir, la marquise implora son pardon pour une faute qui, jusqu'alors, était restée enseveliedans un profond secret; etle marquis apprit par cette confession suprême quel'épousedont il n'avait jamais soupçonné la vertu avait, dans un moment d'erreur et de vertige, trahi la foi conjugale.
Ce fut pour lui un coup de foudre. Il se laissa cependant attendrir par les larmes et les prières de la mourante, et lui accorda le pardon que sollicitaient son repentir et son désespoir.
Puis il voulut savoir quel était l'homme qui l'avait mortellement offensé. La marquise le supplia de renoncer à une vengeance qui pouvait lui être fatale; elle refusa de lui livrer le nom qu'il demandait et persista obstinément dans ce refus jusqu'à ce qu'elle eût obtenu du marquis qu'il ne
provoquerait pas le coupable et sous aucun prétexte
ne se battrait avec lui.
Contraint d'accepter cette condition, le marquis
prit l'engagement qui lui était imposé. Alors la
marquise lui nomma son cousin, le chevalier de
Lancy.
Les émotions de cette scène avaient épuisé les
dernières forces de la mourante, elle expira aussitôt
après que Je nom du chevalier se fut échappé de
ses lèvres.
Fidèle à sa parole, le marquis ne provoqua pas le chevalier, mais il ne renonça point pour cela au désir et à la résolution de se venger. Le duel lui était interdit, mais il pensa qu'il y avait d'autres moyens de vengeance et que les événements qui s'accomplissaient en ce temps-là pouvaient lui fournir une occasion avidement cherchée.
Les proscriptions étaient alors dans toute leur fougue et allaient grand train. Le marquis, actif et ardent à se renseigner, apprit que le chevalier proscrit n'était pas sorti de Paris où il se tenait caché. Lui-même n'avait échappé jusque-là que par miracle à l'attention du Comité de Salut Public; mais il était impossible que ce rare bonheur se prolongeât indéfiniment. Tôt ou tard, le marquis devait
être enveloppé dans le sort commun à toutes les personnes de sa caste. La prudence lui conseillait de prendre la fuite pendant qu'une issue lui était encore ouverte. Mais, quelque fût le péril, le marquis ne voulait pas quitter la ville dans laquelle restait l'homme que sa haine avait juré d'atteindre et de frapper.
Cependant, pour surveiller le chevalier, il fallait non-seulement ne pas quitter Paris, mais encore s'y maintenir en toute liberté d'action, S'il arrivait que le marquis fût noté comme suspect, arrêté et emprisonné, adieu sa vengeance! Il devait donc, avant tout, pourvoir à sa sûreté personnelle en s'arrangeant de façon à demeurer à Paris sans trouble et sans accident.
Feindre d'embrasser le parti révolutionnaire, se jeter dans les clubs et se poser en démagogue, était un moven qui avait quelques chances de succès mais qui répugnait trop à son honneur scrupuleux et passionné de gentilhomme.
Un autre expédient, aventureux et bizarre, s'offrit à son esprit.
Dans les premiers jours qui avaient suivi les aveux et la mort de sa femme, le marquis, sous le
coup d'une violente commotion morale, avait été en
proie à un désordre d'idées qui présentait tous les signes de l'aliénation mentale. On l'avait cru fou. Puis l'agitation s'était calmée, l'âme s'était raffermie, et le marquis avait recouvré la plénitude de sa raison. Le souvenir de cette folie passagère lui fournit l'expédient qu'il cherchait.
— On ne proscrit pas les fous, pensa-t-il; un homme réduit à l'état de démence et d'imbécillité ne saurait être suspect, et, s'il ne fait pas de mal, on le laissera tranquille... Je serai fou !
Le marquis composa son rôle de la manière la plus favorable à ses projets. Sa folie simulée devait à la fois le protéger et le servir.
Il se coiffa d'une énorme et grotesque perruque, il s'affubla d'un vieil habit de cour aux dorures flétries, et il s'en alla par la ville, semant de facétieux propos, lançant des quolibets bouffons et saugrenus, se livrant aux excentricités les plus divertissantes.
Son succès fut immense , il devint bientôt l'acteur favori de la rue, la joie des carrefours, l'idole burlesque de la multitude.
La police, que tout inquiétait en ces temps calamiteux, ouvrit l'œil sur ce singulier personnage, et apprit qu'elle avait affaire à un ex-noble devenu
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fou par le chagrin que lui avait causé la mort de sa femme.
Mais comme sa folie était inoffensive, comme ses divagations n'avaient jamais trait à la politique, enfin, comme la populace l'avait pris sous son patronage souverain, on laissa le fou continuer ses exercices en plein vent.
Les autorités républicaines n'étaient pas fâchées, d'ailleurs, de voir un membre de l'ancienne aristocratie, un ci-devant marquis, donner à la foule le spectacle de sa dégradation et lui servir de jouet et de risée.
Dans ses courses vagabondes à travers Paris, dans les scènes comiques qu'il jouait si joyeusement, le marquis était sans cesse occupé du chevalier, et tout entier à ses recherches acharnées.
Le soir, lorsqu'il rentrait exténué de fatigue dans son modeste logis :
— Encore une journée perdue ! disait-il ; mais patience ! je finirai bien par découvrir sa retraite ou par le rencontrer, car il ne peut pas toujours rester enfermé, et il sort quelquefois.
Un jour, en effet, guidé par certains indices qui l'avaient mis sur la trace de l'homme qu'il cherchait
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si obstinément, le marquis se trouva face à face avec lui dans la rue Saint-Honoré.
Le chevalier était parfaitement déguisé sous le costume d'un ouvrier. Ses cheveux que la teinture avait fait passer du blond au noir, sa barbe qu'il avait laissée croître, et une balafre artistement peinte sur son visage, le rendaient méconnaissable à tout autre qu'à un ennemi que la haine armait d'un regard de lynx.
Aussitôt qu'il l'eut aperçu, le marquis s'élança vers le chevalier et lui sauta au cou, en s'écriant :
— Eh ! bonjour, mon ami ! Que je suis donc aise de te voir, mon cher chevalier de Lancy !
Stupéfait de cette embrassade, effrayé d'entendre son nom jeté aux échos, le chevalier voulut se dégager et fuir ; mais le marquis l'avait pris par les deux bras et le tenait bien.
— Laissez-moi ! balbutia le proscrit... vous vous trompez... je ne vous connais pas,
— Tu ne me reconnais pas, moi, ton ami, ton parent ! moi, le marquis de X...
— Le marquis deX...! Oui, je vous reconnais maintenant... Mais, laissez-moi 1...
Un cercle de curieux s'était formé, croyant que le fou jouait une de ses scènes comiques habituelles.
— Je t'ai reconnu tout de suite, moi, reprit-il, malgré ton costume, ta barbe, tes cheveux teints et
ta fausse balafre.
— Mais, vous voulez donc me perdre? dit à
demi-voix le chevalier.
— Te perdre 1 au contraire, puisque je te retrouve. Oh ! je ne te lâcherai pas ; je te garde ! je veux te mener dîner avec moi, mon cher chevalier de Lancy !
— Parlez donc plus bas ! Etes-vous fou, de crier ainsi mon nom!
— Bon ! tu m'appelles fou, toi aussi l Ah ! je n'attendais pas cette injure de ta part, chevalier de Lancy !
Par un violent effort, le chevalier dégagea un de ses bras, et appliqua rudement sa main sur la bouche du marquis. Celui-ci riposta par un coup de poing.
— Bravo ! crièrent les spectateurs en éclatant de rire.
La lutte continua un moment, le chevalier cherchant toujours à se dégager de l'étreinte du marquis et à lui fermer la bouche, tandis que le marquis s'écriait de sa voix retentissante :
— Mais, c'est toi qui es fou, chevalier de Lancy !
Comment 1 je te fais amitié, et tu me réponds par des gourmades ! Pourquoi traiter de la sorte un homme qui t'invite à dîner ? Tu as donc perdu la tête, chevalier de Lancy ?
Le nom du chevalier, ainsi publié, ne pouvait manquer de produire son effet. Des agents de la force publique s'emparèrent des deux combattants et les conduisirent chez le commissaire de la section.
L'explication fut courte et eut le résultat prévu . On relâcha le fou et on mena le chevalier en prison.
Ce soir-là, le marquis rentra gaiement chez lui. Il n'avait pas perdu sa journée ; il allait recueillir le fruit de ses travaux.
Le chevalier comparut pour la forme devant le tribunal révolutionnaire ; il fut jugé lestement, et c'est un pléonasme d'ajouter qu'il fut condamné à mort.
Depuis l'arrestation du proscrit enfermé au Luxembourg, le marquis restait jour et uuit aposté aux abords de la prison. Il veillait sur le prisonnier.
D'autres aussi pensaient à lui : c'étaient des amis dévoués qui, à prix d'or, préparèrent son évasion.
Le matin du jour fixé pour son supplice, le chevalier, vêtu de l'uniforme d'un soldat, sortit de la prison du Luxembourg.
Toutes les dispositions avaient été prises pour assurer sa fuite hors de Paris et au-delà des frontières. Il se croyait sauvé.
Mais, à peine avait-il fait vingt pas , qu'il vit paraître devant lui le marquis, les bras ouverts et le sourire aux lèvres.
— Encore ce misérable fou 1 dit le chevalier. Est-ce donc la justice divine qui le met sur mon chemin pour s'opposer à mon salut !
— Enchanté de te revoir, mon cher chevalier de Lancy ! s'écria le marquis. J'espère que tu seras de meilleure humeur que l'antre jour. Donne-moi la revanche du dîner que tu as refusé, et accepte le déjeûner que je t'offre ce matin.
— Par grâce, marquis, reprit le chevalier à voix basse, taisez-vous et laissez-moi passer, je vous en conjure ! Il y va de ma vie ! Je suis condamné à mort. Entendez-vous et comprenez-vous cela ? Je viens de m'évader de ma prison. Si vous me laissez passer, si vous vous taisez, je suis sauvé ; si vous me retenez, si vous criez mon nom, vous me tuez !
— Quelle diable d'histoire me contes-tu là, che-
valier de Lancy ? Tu es ivre, j'imagine ! Où donc as-tu soupe cette nuit ?
— Voyons, marquis, ayez un éclair de raison ! c'est la vie que je vous demande !.. , la vie i
— Parbleu ! vivons gaiement, c'est ma devise, et commençons par aller déjeûner. Je ne te quitte pas, d'abord ! Si tu marches, je te suis, si tu cours, je cours après toi, en criant : Allons déjeûner, chevalier de Lancy !
Quelques personnes s'attroupaient autour des deux interlocuteurs ; le chevalier prit le bras du marquis en disant :
— Soit ! allons déjeûner, mais faites silence, je vous en supplie !
— A la bonne heure ! tu es charmant ce matin, cher ami ! reprit le marquis en entraînant le chevalier du côté du Luxembourg.
— Mais pas par là ! s'écria le chevalier en s'efforçant de faire retourner le marquis.
— Je connais mon chemin, peut-être ! continua le marquis en poussant vigoureusement sa proie dans la direction fatale qu'il avait prise.
— Malédiction î c'est à la mort que vous me conduisez !
— Allons donc ! je te mène dans un petit res-
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taurant très-coquet dont tu me diras de bonnes nouvelles, chevalier de Lancy !
Déjà Ton avait découvert l'évasion du prisonnier. Le Luxembourg" était en rumeur. Des geôliers e* des cardes s'élançaient hors des portes à la poursuite du fugitif. Ils ne le cherchèrent pas longtemps. Le marquis , toujours riant et toujours criant, le tenait à leur disposition.
On le réintégra dans sa cellule, et, quelques heures après, il montait dans la lugubre charrette qui, chaque jour, faisait le trajet de la prison à l'échafaud.
Le marquis se tenait sur son passage. Il lui devait un dernier adieu.
— Où courez-vous donc en cet équipage, chevalier de Lancy? lui cria-t-il. Sans doute vous allez
en bonne fortune chez votre maîtresse la marquise deX...
A ces mots, le chevalier tressaillit et jeta des yeux effarés sur le marquis. Le regard haineux et terrible de l'ennemi triomphant lui révéla toute la vérité. Il comprit que la folie dont il était victime cachait une ruse sinistre, et que c'était la vengeance d'un époux outragé qui l'avait deux fois livré à ses bourreaux.
L'œuvre accomplie, le marquis resta fou pour sa propre sûreté. Lorsque la Révolution fut finie, il voulut reprendre sa raison, mais il frémit à l'idée que c'était divulguer son odieuse conduite et se perdre ainsi d'honneur et de réputation.
Dans les dernières heures qu'il avait passées en prison, le chevalier de Lancy avait écrit la relation de ses cruelles aventures et de ses deux fatales rencontres avec le marquis.
Par une générosité touchante, l'infortuné chevalier abjurait tout ressentiment envers son meurtrier :
« Je ne puis que lui pardonner, disait-il. Le » pauvre homme n'avait pas la conscience du mal » qu'il m'a fait. Il était fou 1 »
Les héritiers du marquis, rentrés en France, trouvèrent dans la folie de leur parent un motif d'entrer tout de suite en possession de ses biens que les griffes révolutionnaires avaient épargnés.
Le marquis essaya de se défendre, mais la notoriété publique et le testament du chevalier de Lancy constataient trop fortement sa démence. Il perdit sa cause, et ses adversaires le firent enfermer à Charenton.
Il lui fallut subir cette expiation, qu'il accepta
bieLtôt avec l'insouciance d'un esprit abattu et la résignation d'une âme brisée.
Le marquis de X... passa de longues annéesà Cbarenton, et y mourut dans une extrême vieillesse.
Au déclin de sa vie, ses monologues de vieillard et quelques confidences faites à ses compagnons révélèrent l'histoire très-authentique que je viens de vous dire.
Mario, alors encore marquis de Caudia, accompagnait aussi très-souvent le prince Beljoïoso dont il était le compatriote et l'ami. Le salon de madame Orfila fut un des marche-pieds qui le fit monter au théâtre, où il a su conquérir une si belle place, quoiqu'il soit souvent bien inférieur à lui-même ; car, à côté de ses triomphes, il y avait déjà des moments où il se montrait si fort au-dessous du beau qu'on se demandait si c'était bien le même homme qu'on avait applaudi avec enthousiasme la veille, souvent même quelques instants auparavant. Ce fut dans une de ces occasions que le prince Beljoïoso, qui se trouvait à Londres en même temps que lui et qui avait assisté la veille au soir à une représentation où il fut moins que médiocre, vint le trouver dans sa loge après la pièce achevée, et lui dit en riant : — : Mon cher Mario, tu me dois cinquante francs.
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— Bah ! fit celui-ci d'un air tout surpris.
— Mais certainement, répliqua le prince ; j'ai payé ma stalle cinquante francs, parce que ton nom sur l'affiche a fait hausser à ce point le prix des places, et tu ne m'en as pas donné pour deux sous.
Mario avoua qu'il avait chanté comme une pantoufle, mais ne remboursa pas l'argent qui lui était réclamé; seulement, à quelques jours de là, le prince reçut du ténor une stalle avec ce billet :
« Viens ce soir, tu seras payé, je te le jure ! »
Le soir en effet, Mario fut plus que sublime, il fut divin. Il avait une voix pleine, suave ; il avait de la passion ; il avait en un mot ce charme qu'on ne peut expliquer mais que l'on subit avec un immense plaisir, \ussi le prince Beljoïoso fut-il ravi. Il se trouva remboursé plus qu'au centuple; bien certainement il aurait payé sa stalle du meilleurdeson or à l'artiste, s'il n'eût pas été son ami.
De Mario à la diva Marie Malibran il n'y a que l'accord, car elle aussi ravissait son public, seulement elle était toujours elle-même ; qui l'avait entendue une fois pouvait la jug»-r, ce qui lui a donné de bonne heure une réputation Européenne. Toutes les salles lyriques du monde se la dis-
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putaient *. ruais elle préférait Paris à tout autre pays.
— On ne sait bien applaudir que là, disait-elle, et j'aime mieux ces bravos que les écus.
Madame Malibran faisait non -seulement partie des soirées du salon de madame Orfila, mais encore elle faisait partie des intimes de la maison. Ainsi un jour que M. Orfila traitait en gala les doyens de la Faculté, elle arriva inopinément demander àdîner à sa femme, et la jeune artiste s'amusa beaucoup à l'idée de figurer au milieu de tous ces savants à barbe blanche.
On se place à table, la voilà assise entre M. Récamier, au moins sexagénaire, et un autre gros bonnet de la cour d'Esculape plus que septuagénaire; elle fut si charmante d'enjouement, de verve et de bonnes grâces que les fronts sillonnés des graves docteurs de la Faculté s'épanouirent ; en un mot, la gaité brilla dans tous les yeux, comme si tous ces yeux n'avaient eu que vingt ans.
Marie Malibran portait à son corsage un joli bouquet de violettes ; après le diner, M. Récamier vint vers elle et lui dit-
— Les vieillards qui vous entourent emporte-
raient un bien doux souvenir de cette soirée, si vous vouliez leur partager les fleurs de votre bouquet.
Marie se prit à sourire; puis, détachant aussitôt son bouquet de sa ceinture, elle offrit à chacun une petite touffe de violettes pour orner leur boutonnière, conjointement aux divers rubans qui s'y trouvaient.
Madame Malibran était simple -et bonne; mais son imagination ardente la portait à une vie agitée et aventureuse ; aussi le luxe lui était-il odieux; elle l'appelait un tyran.
Souvent elle voyageait seule, sans domestiques, sans femme de chambre même, et elle savait s'en passer malgré ses toilettes de théâtre, c'était l'activité faite femme. Elle trouvait toujours assez de temps pour préparer ses robes et ses parures, se coiffer et se décoiffer seule, prétendant que ses cheveux arrangés par elle étaient plus seyant à sa figure, pour apprendre des rôles, répéter le matin, joueî le soir : malgré cela il lui restait encore quelques heures adonnera ses plaisirs et à courir la campagne lorsqu'elle était en voyage.
Une après-diner, elle se trouvait alors à Naples, et ne devait pas paraître le soir à San Carlo ; la
comt?sse de Lagrange et plusieurs autres familles françaises au milieu desquelles elle était accueillie dans l'intimité avaient organisé une cavalcade d'ânes pour aller à Castellamare, et madame Mali- • bran était de cette partie.
On partit joyeusement, la soirée était belle et rafraîchie par la brise de mer, les ânes marchaient fièrement et on les laissait faire sans chercher à les conduire. On arriva ainsi vers un certain point de la route où se trouvait un poteau sur lequel le prince de Capoue avait fait afficher une défense entraînant unepeine correctionnelle contre les imprudents qui oseraient s'engager dans les mystérieux sentiers de la Villa Cassiana.
Sans faire nulle attention à la défense, la cavalcade continua à chevaucher gaiement sur le terrain défendu. Tout-à-coup, unecompagniedesbires, aux chapeaux barriolés de nos brigands de mélodrames, armés jusqu'aux dents et ressemblant bien plus à des bandits qu'à des gardiens de l'ordre public, se présenta tout-à-coup devant la bande joyeuse qu'elle somma grossièrement de mettre pied à terre.
En vain nos très-nobles compatriotes invoquèrent leurs noms, leurs titres, leur qualité d'étrangers
et leur ignorance de la langue italienne, les sbires restèrent inflexibles et' ils allaient contraindre l'aristocratique société à mettre pied à terre pour les suivre chez le podestat quand Marie Malibran, armée pour toute défense d'une petite branche d'oranger à l'aide de laquelle elle activait sa monture, et toujours assise sur son âne avec la même fierté que si elle eut été sur le premier trônedu monde, se mit à entonner un chant si large, si plein, si suave et si touchant que les chapeaux et les carabines tombèrent à ses pieds comme par magie.
On aurait dit les trois têtes de Cerbère se courbant avec respect pour rendre hommage à Orphée. Aussi la consigne fut-elle oubliée, et la cavalcade put reprendre sa promenade sans encombre.
Cette simplicité delagrande artiste faisait un contraste bien frappant avec le ridicule orgueil de Litz qui se rencontrait souvent avec elle chez madame Orfila ; car chacun sait que, si le Napoléon du piano avait dans son jeu quelque cho^e qui entraînait et qui électrisait, il était doué d'un amour- propre tellement exagéré qu'on avait toutes les peines du monde à lui pardonner son talent.
Voilà un exemple de sa susceptible vanité pris entre raille.
Litz venait d'exécuter plusieurs de ses morceaux les plus vantés devant S. M. le roi de Prusse.
— Monsieur le duc, dit le roi à un chambellan de service, voici un bijou que je vous prie de porter, de ma part, à M. Litz, comme un gage de ma satisfaction .
Le chambellan obéit; notre pianiste prit la bague et remarqua que le fournisseur, par inadvertance, sans doute, avait laissé le prix dessus.
— Monsieur le chambellan, dit le pianiste, rapportez, avec mes remerciments, cette bague à votre maître. Elle est d'un trop grand prix pour moi ; je ne l'eusse acceptée qu'en ignorant sa valeur.
Le roi de Prusse, dont on connaît le caractère aimable et spirituel, ne se fâcha pas de cet élan d'amour-propre blessé. Il reprit la bague et n'en continua pas moins à applaudir l'exécutant.
Puis, quelques jours après, la grande plaque de son ordre fut accordée à trois hommes éminents, M. Guizot, M. de Metternich et... Litz le pianiste.
On raconte aussi sur le séjour de Litz en Espagne une anecdote qui n'est pas sans intérêt.
Le théâtre de Madrid était dirigé par M. Salamanca, banquier millionnaire, qui perdait avec connaissance de cause 300,000 francs par an à son métier d'impressario. Litz n'alla pas lui rendre visite, quoique engagé par lui, et une grande froideur régna entre l'artiste et son directeur.
Un soir que Litz se promenait en fumant dans la cour de l'Opéra, il s'écria très-haut :
— En vérité, il n'y a pas un bon cigare dans Madrid-
M. Salamanca, qui l'entendit, répondit aussitôt.
— Vous avez raison, on ne fume que des cigarettes.
— Et moi qui les déteste ! fit-il avec humeur.
— Eh bien, j'ai chez moi des cigares et je vous en enverrai, répliqua aimablement M. Salamanca.
En promettant cela, l'opulent directeur était de très-bonne foi ; mais, absorbé par les opérations de la Bourse etles variations de la politique espagnole, il oublia sa promesse.
Litz fut étrangement piqué ; cependant il ne dit mot.
Seulement, au moment de partir, quand il fut monté dans sa chaise de poste, il envoya à M. Snlamanca cinq cents cigares dans une riche boîte en palissandre.
En recevant cet ironique cadeau, le souvenir de sa promesse revint au directeur millionnaire.
— Où est M. Litz? dit-il.
— Il est parti pour Paris, lui fut-il répondu.
— Depuis quand?
— Depuis douze heures.
— C'est bien.
Et il écrivit aussitôt au ministre de l'intérieur pour qu'il eut à mettre à sa disposition un courrier de cabinet.
Vingt-quatre heures après son départ, Litz fut dépassé par une voiture du gouvernement espagnol qui lui barra le passage.
— Qu'y a-t-il donc? demanda le musicien.
— C'est une malle que vous avez oubliée, lui répondit-on.
— Une malle, à moi? s'écria-t-il avec surprise.
— Oui, monsieur, la voilà, fit-on.
Et on sortit du coffre de la voiture de Madrid
une malle immense qui portait le nom de Frank Litz.
Puis le courrier tourna bride et repartit aussitôt.
Litz, intrigué, ouvrit l'énorme malle... elle contenait dix mille cigares et la carte de visite de M. Salamanca.
Litz aimait peu les autres artistes et en était peu aimé surtout; car son immense amour-propre les blessait d'abord et les irritait bientôt.
Meyerbeer surtout avait de la peine à lui pardonner son talent en raison de son orgueil. Pourtant Meyerbeer était homme de goût autant qu'homme de talent; ainsi il ne se contentait pas de créer une belle œuvre, il voulait encore créer, en quelque sorte, les artistes chargés de la faire valoir : résolu, tenace, persévérant, la voix plus ou moins belle d'un chanteur ne lui suffisait pas, il voulait faire chauler aussi son intelligence et pour cela il se mit en quête, ayant le temps et l'argent nécessaires pour pouvoir attendre. Un jour l'un de ses amis lui parla de Levasseur, garçon d'esprit et de talent, mais tristement laissé à l'écart par le directeur des Bouffes : Meyerbeer voulut l'entendre; Levasseur lui plut,
MADAME ORFTL A 189
sa voix de basse lui parut rude encore, mais fort belle; il le prit sous sa direction, et en fit un Bertrr/ni et un Marcel qui n'ont jamais été remplacés ; de même de Sourit et de mademoiselle Falcon ; et ces trois interprètes admirables de ses œuvres, le grand maestro les aimait comme les enfants de son cœur; de près comme de loin il s'en occupait sans cesse; ils étaient entrés avec lui dans le temple de la gloire, aussi ne les séparait-il pas de ses succès ; et personne ne s'entendait comme lui aux petits soins, aux prévenances, en un mot à ces mille gâteries auxquelles se montrent si sensibles les artistes quelque haut placés qu'ils soient.
Par exemple, s'il aimait nos artistes, Meyerbeer redoutait notre public parisien.
« Les allemands, disait-il, se laissent émouvoir par une harmonie qui parle à leur cœur ; les italiens aiment la musique, quelle qu'elle soit et sans se rendre compte pourquoi elle est belle et comment il se fait qu'elle leur plaise. Mais en France c'est tout le contraire; avant de s'avouer que ce qu'on entend est beau, on se demande pourquoi celae-t beau? et en attendant qu'on se l'explique, on reste froid; en un mot, à Paris, tout le monde
analyse et raisonne, mais personne ne sent.
190 LES SALONS DAUTREFOIS
Meyerbeer était plus vaniteux qu'orgueilleux, et les décorations ainsi que tout ce qui est gloriole avaient un charme sans égal à ses yeux. Il collectionnait con amore tous les ordres qui lui avaient été conférés par les divers souverains de l'Europe et en parlait en savant; il connaissait leur origine, tous les faits historiques qui s'y rattachaient ; et ce n'est pas lui qui aurait confondu jamais une décotion qu'on prodigue avec telle autre dont on est avare.
Personne n'ignore combien Meyerbeer était craintif pour tout ce qui tenait à la critique ; il avait, sans repos ni trêve, une inquiétude maladive, fiévreuse, que même ses plus grands succès ne parvenaient pas à guérir. Ce n'était pas de lui qu'il doutait, mais de l'opinion publique, et c'était souvent par des réflexions acerbes qu'il se vengeait d'elle.
Un jour que Rossini lui faisait compliment du succès justement mérité que venait d'avoir son Etoile du Nord, il répondit tristement :
— Bah! on a applaudi, c'est vrai ; mais croyezvous que j'ai fait autant de plaisir au public que lui en a fait la ronde des filles de marbre par exemple?...
- Ahl mon cher, vous êtes aussi trop ambi-
tieux, s'écria en riant la spirituel père du Barbier, et votre part est assez belle sans aller encore chercher celle des autres.
Meyerbeer était riche, ce qui lui donnait le privilège de ne produire qu'à son heure et lui permettait d'émouvoir l'opinion publique par l'attente, d'aviser, d'irriter, de passionner la curiosité par des promesses éternellement différées. On a prétendu qu'il payait sa gloire en comblant de cadeaux tous ceux qui pouvaient peu ou point- chanter ses louanges au public : cela serait qu'on devrait pardonner cette petite faiblesse à ce grand homme; parce que cette faiblesse provenait d'un défaut bien rare chez les auteurs illustres ou non, d'une modestie exagérée : le pauvre Meyerbeer doutait toujours de lui ; et le jour de la première représentation de Robert le Diable les applaudissements enthousiastes de la salle entière ne le rassuraient pas complètement sur la valeur de son œuvre, car il murmurait encore :
« J'avais rêvé mieux ! et je crois que je pouvais mieux!... »
Quoiqu'on en aie pu dire, Meyerbeer et Halévy étaient de forts bons amis autant que d'excellents
camarades ; chacun d'eux savait apprécier, louer même le talent de son rival; et parce qu'ils étaient Israélites tous deux, ils se pardonnaient leurs succès réciproques.
Halévy était d'ailleurs un excellent homme : on a tant vanté son mérite musical que je n'ose plus en rien dire, mais je veux vous citer de lui, comme homme d'esprit, une ou deux anecdotes puisées dans un sac très-bien rempli.
Voicila première, où il est question de sa femme.
La pauvre madame Halévy était passionnée pour le jeu en général et le lansquenet en particulier. Pour se livrer sans scrupule à sa passion favorite, elle avait fait de son salon une sorte d'académie bourgeoise, où quelques dames du monde, ses amies intimes, lui servaient de partenaires. Mais lorsque le pauvre Halévy, homme aux habitudes laborieuses, faisait une moue significative en voyant le lansquenet se prolonger jusqu'à une heure matinale, sa femme, le caressant de la main et du regard, lui disait d'une voix câline :
— Prends du repos, .mon ami, je vais te gagner de l'argent...
Et il s'en allait ; mais malheureusement le salon était contigu à la chambre à coucher, de sorte que
MADAMEORFILA 193
les péripéties du jeu, se traduisant en murmures sonores, venaient souvent troubler le sommeil ou le travail de notre musicien.
Pendant une nuit d'hiver, le mari infortuné avait un travail pressé à terminer pourTOpéra-Comique. Mais, comment faire? les joueuses menaçaient de ne lever la séance que fort avant dans la matinée.
Tandis que ses yeux erraient du parquet au plafond, pour y trouver une idée de salut, son bon génie voulut qu'ils s'arrêtassent sur sa bibliothèque et y lussent ces deux mots en lettres d'or : le schériff. titre d'un onéra-comique fort maltraité du public, quoiqu'il méritât un bien autre accueil.
— Je suis sauvé ! s'écria-t-il avec joie.
Alors notre compositeurappelle discrètement son domestique, lui donne quelques instructions à voix basse, revient s'asseoir près de sa lampe de travail et laisse marcher sa plume.
Un quart-d'heure s'écoule. Tout-à-coup la sonnette de l'appartement s'agite avec violence, une voix forte et accentuée prononce la formule sacramentelle de l'autorité :
— Ouvrez, au nom de la loi !
Qu'on juge de l'effroi de nos joueuses ! elles coururent s'entasser à la hâte dans la chambre à cou-
I9î LES SALONS D'AUTREFOIS
cher, comme un troupeau poursuivi parle loup, tandis que le maître de la maison, riant sous cape du succès de sa ruse, s'en alla parlementer avec le prétendu commissaire de police.
Inutile d'ajouter que celui-ci consentit à se retirer , à la condition que les longues séances du lansquenet seraient définitivement supprimées.
Et la morale de ceci est que le Schériff, si lourdement tombé à l'Opéra-Comique, obtint, ce soir-là, rue de Larochefoucault, un succès dont notre musicien se félicita tous les jours.
Je n'essaierai pas, je vous le répète, de vous apprendre ce qu'était Halévy comme compositeur, car ce serait supposer que vous n'avez jamais entendu ni la Juive, ni YÉclair, ni les Mousquetaires de la Reine, etc., etc. Je ne vous apprendrai probablement rien non plus en vous disant qu'Halévy était un écrivain d'infiniment de valeur et qu'il avait autant d'esprit, quand il cessait d'être sérieux, qu'il avait de génie, à l'occasion. Mais j'aime à le redire, malheureusement ses conversations si fines et si spirituelles se sont envolées; seulement, ceux qui les ont entendues se les rappellent, et quelques-uns des traits de son
esprit ont été écrits. En voici un, c'est un billet en vers :
Samedi soir.
Si vous osez demain braver de février
Et le froid et la bise, Si vous pouvez demain un moment oublier
Aglaure et Cidalise,
Quittez pour un instant le passage Saulnier
Et la cité Trévise, Et dirigez vos pas vers la rue Ollivier,
Que Laffite divise.
C'est là que près d'un riche et fécond encrier, >"otre Scribe improvise,
Et c'est là qu'exerçant son facile gosier, Dorus-Gras vocalise.
Mais n'allez pas si loin, passer sans louvoyer
Devant la sainte église Qui s'élève aux confins de ce jeune quartier
Qu'une Vierge baptise.
Là, montez vers le nord, et vous verrez briller,
Pour blason et devise, Et la Rochefoucauld, la Bruyère et Fléchier;
C'est la terre promise.
Terre d'or et d'amour, que viennent émailler
Florentine et Louise, Mais terre sainte aussi, noble et sacré foyer,
Et que l'art fertilise.
Entrez dans ma maison et parlez au portier, Parlez avec franchise ;
Puis gravissez, ami, le second escalier, Sonnez à votre guise.
Joseph vous ouvrira; suivez l'étroit sentier, Et sans nulle remise,
A six heures un quart, mon toit hospitalier Verra la nappe mise.
Vous trouverez Girard, dont l'œil sait débrouiller
Notre muse incomprise, Et qui voit, chaque soir, à son archet altier La mesure soumise.
En vérité on ne peut pas mieux dire et c'est si bien aiguisé que cela peut servir de pendant à la réponse que fit M. de Lamartine au père de Pandore, quand le spirituel chansonnier Nadaud, qui avait d'abord accepté une invitation à dîner chez lui, s'excusa de ne pouvoir venir en disant qu'il devait dîner ce même jour-là chez la princesse Mathilde.
Vous rappelez-vous cettespirituelle épigramme ?
Si oui, vous la relirez avec plaisir, j'en suis convaincue ; si non, vous serez bien aise de la connaître; je suis donc certaine de tomber juste. Aussi je ne résiste pas à mon désir de la citer :
« Que chez le vaincu de Pharsale « A dîner je sois attendu:
« Le vin est bleu, la nappe est sale, « Je n'irai pas chez le vaincu.
Mais que la cousine d'Auguste « M'apnelle en sa noble maison, « Trop heureux j'accours à l'heure juste : « Chansonnier vous avez raison.
C'était là une petite vengeance de bonne guerre et le poète parodiait avec une grâce charmante la chansonnette si populaire des deux gendarmes, se terminant toujours par ces mots : « Brigadier vous avez raison. »
C'est d'Halévy aussi ce mot si spirituel qu'on attribua fort à tort à Alexandre Damas fils.
A l'orchestre de l'Opéra-Comique où il était allé un soir que l'on jouait le Pardon de Ploërmel, il entend, pendant l'entr'acte, un monsieur demander à son voisin, en montrant l'humble galerie nichée à côté du plafond.
— Pourquoi, diable, appelle-t-on cela le paradis? on doit y être pourtant fort mal !...
— Ma foi! je n'en sais rien... répondit l'autre en haussant les épaules comme pour faire comprendre que cela ne le regardait pas.
— Pardon, messieurs, je vais vous le dire, moi, fit Halévy en se mêlant à la conversation. On appelle cet endroit le paradis parce qu'on y mange des pommes : à preuve.
Et en souriant il montrait un gros gamin qui en dévorait une à belles dents.
Ses bons mots étaient aussi très-piquants au besoin.
Un jour qu'il se trouvait dans un grand dîner avec un certain monsieur, fort intrigant par caractère, partant fort peu estimé des honnêtes gens, Halévy ayant vu qu'il portait sur son habit une décoration nouvelle, sorte de crachat très-brillant, demanda à son voisin, et cela d'une voix assez haute pour être entendu de tous, quel était Tordre que portait ce monsieur...
— C'est une décoration espagnole; lui répondit celui-ci avec un léger sourire.
— Ahl fit Halévy, et comment diable monsieur... l'a-t-il gagnée?
— Dame ! je n'en sais rien, répliqua le voisin avec un léger embarras, car tous les yeux et toutes les oreilles semblaient braqués vers eux ;je crois qu'il a été envoyé en commission près de la reine Isabelle...
— Ah! bien! bien! je comprends, fit alors le
maestro gaiement, c'est une plaque de commissionnaire.
Et tout le monde de rire, même le susdit mon-
sieur, qui trouva cela plus prudent que de se fâcher.
Comme Charles Nodier, Halévy aimait beaucoup Polichinelle, et durant de longues heures il allait s'asseoir devant la baraque où se jouait cette comédie toujours la même, entre Polichinelle, le diable et le chat.
— Vous devez être très-fatigué de faire ainsi vos petits quiq-quiq dit-il un jour à l'homme de la baraque après que la représentation fut finie.
— Non, répondit celui-ci ; grâce à ma pratique, ça va tout seul.
Et il montre un petit objet qu'il mettait sur sa langue, le fait manœuvrer, l'essuie, et va le remettre dans sa poche quand le maestro lui arrête le bras.
— Vovons? dit-il.
Il prend l'objet, le tourne, le retourne, l'essuie de rechef, puis le met à son tour sur sa langue pour l'essayer.
— C'est vrai î dit-il triomphalement, après une foule de quiq-quiq d'une très-belle venue, ça va tout seul; mais, par exemple, ça doit être dangereux, car il serait très-facile de l'avaler.
— C'est vrai qu'on l'avale ! réplique tranquillement le brave homme ; mais ça ne fait pas de mal,
allez! car, moi qui vous parle, je l'ai déjàavalé plusieurs fois et toujours je l'ai rendu.
Halévy ôta précipitamment l'instrument de sa bouche, le rendit à l'homme et se sauva à toutes jambes.
— Je i)e suis pas riche, disait-il le même jour à un ami auquel il racontait sa mésaventure; mais je donnerais 500 francs de bon cœur pour ne pas avoir confondu la pratique avec V habitude.
Halévy protégeait une petite dame qu'il présentait partout comme une personne donnant les plus grandes espérances comme cantatrice quoiqu'elle n'eut qu'un très-mince filet de voix, dont, j'en conviens, elle tirait parti à merveille. Ruinée par les désastres de la Révolution de 1830, elle avait perdu son mari de bonne heure et donnait des leçons de chant pour pouvoir élever ses enfants.
Tout cela était fort honorable, d'autant qu'elle tenait à une famille riche, qui lui aurait sans doute tendu la main si elle leur eut présenté la sienne ; mais, trop fière pour demander, elle gagnait; ce qui valait mieux ainsi. Elle était petite-nièce ou petitecousine d'un ancien dignitaire du premier Empire, sur lequel j'ai entendu raconter une assez plaisante anecdote :
MADAME 0RF1LA 301
M.Cauchon —d'autres écrivent Cochon — avaitjadis amené son fils dans un collège de Paris pour qu'il y fit son éducation ; le principal, au départ du papa, présenta l'enfant à ses maîtres et à ses camarades sous le nom du pays d'où il arrivait, n'osant pas lui donner le sien propre.
Lorsque le père vint, quelques mois après, pour voir son fils et qu'il le demanda au maître de cour, il fut fort surpris d'apprendre qu'il n'y avait pas d'enfant de ce nom au collège ; il crie, proteste, fait appeler le principal entre les mains duquel il a déposé sa progéniture et aussitôt qu'il le voit lui réclame son enfant avec angoisse.
— Tranquillisez-vous monsieur, il est chez nous, lui répondit celui-ci avec un certain embarras; seulement c'est son nom qui est inconnu, parce que, craignant les méchantes plaisanteries de ses camarades, je me suis permis la petite supercherie de l'appeler du nom de son pays...
— Comment, monsieur, vous vous êtes permis de changer le nom de mon fils ! s'écria le père avec indignation; sachez que mon grand-père était un Cauchon, que mon père était un Cauchon. que je suis un Cauchon et que mon fils doit être et sera un Cauchon ! . . .
Il n'y avait rien à répliquer à ces nobles paroles, et le principal rendit à son élève un nom qu'il sut rendre célèbre sous le premier Empire, où il fut fait comte et sénateur. Il avait déjà été ministre de la police sous le Directoire.
La jeune Teresa accompagnée de sa petite sœur Maria Milanollo, fit ses débuts à Paris dans le salon de madame Orfila où toutes deux furent saluées des plus chaleureux bravos : petites, mignonnes, gentilles, modestes, les pauvres enfants, dont voici la simple histoire, surent promptement conquérir les sympathies dont elles avaient bien besoin :
Si, vers 1832, un voyageur se fut arrêté à Sévigliano, jolie petite ville Piémontaise, et s'il eut pénétré dans la modeste maisonnette qui se montrait à peu près la dernière sur la route, il se fut trouvé dans une famille d'artisans digne d'un réel intérêt.
Elle se composait d'un homme d'une trentaine d'années, occupé activement à un travail manuel, d'une jeune femme filant au fuseau avec la dextérité et la grâce que devait avoir la reine Berthe et de deux jolies petites filles dont l'aînée, âgée de quatre ans à peine, exerçait ses doigts mignons sur un vieux violon à peu près démonté et dont, nonobstant, elle tirait des sons d'une justesse
remarquable. Son père la regardait de temps en temps en souriant tandis que deux larmes perlaient des yeux de la mère.
— Teresinetta sera une grande artiste!.... disait le brave homme avec joie.
— Oui, mais pour cela, il faudra qu'elle nous quitte!... murmurait tristement la fileuse.
Quand la petite fille eut six ans, on songea à lui donner un maître de musique ; mais, comme ses parents étaient pauvres, ils s'adressèrent à l'organiste du pays, qui essaya de tromper lenfant sur sa vocation musicale ; en la faisant solfier pendant un an ou deux: il s'efforça d'en faire une cantatrice, pensant que l'avenir offert par le violon à une femme était plus que douteux ; mais la petite Teresa
sut résister à toutes les séductions, et force fut de lui donner l'instrument dont elle parlait sans cesse
et rêvait nuit et jour.
L'organiste alors, voyant qu'il ne saurait plus diriger l'enfant, eut la générosité de l'adresser à un de ses confrères de Milan attaché à la chapelle du roi.
Milanollo vint donc avec sa fille à Turin, où les deux premiers violonistes de la chapelle du roi de Sardaigne, éblouis du précoce talent de cette petite
fille de huit ans, se disputèrent l'honneur de lui donner quelques leçons. Teresa resta dans cette ville plusieurs mois, et la quitta pour Marseille, où elle arriva avec sa sœur en 1835, vers la fin du mois d'août, comme elle touchait à sa neuvième année. Ce fut là que la jeune virtuose reçut ses premières couronnes. En passant par Paris, vers cette époque, Teresa fut présentée à Lafont, qui s'émut à la vue de cette organisation merveilleuse dont il comprit toute la richesse ; non-seulement il voulut en faire son élève de choix et d'affection, mais encore il la conduisit avec lui en Belgique et en Hollande pour y donner des concerts. Là, Teresa partagea tous les honneurs, toutes les gloires du maître dont elle ne se sépara que pour aller à Londres. Elle y resta quinze mois et y excita un enthousiasme sans exemple. Le talent de Teresa était déjà tel que Mori, le célèbre violoniste, tint à honneur déjouer avec elle la seconde partie de la grande symphonie de Kreutzer.
Plus tard, Maria rejoignit sa sœur, et toutes deux recommencèrent à travers l'Europe leurs pérégrinations d'où elles rapportèrent des écus et des lauriers, deux choses qui, aujourd'hui, marchent ensemble.
Une grande artiste qui depuis trente ans est morte, mais qui vit toujours dans les souvenirs, mademoiselle Falcon — qui n'a jamais été remplacée à l'Opéra, quoique on ait pu dire — accompagnait souvent aux soirées de madame Orfila, Marie Malibran dont elle était l'amie. Ces soirs là étaient de véritables jours de fête, car, avec une grâce parfaite, toutes deux rivalisaient de complaisance pour chanter tout ce qu'on leur demandait.
Qui n'a pas entendu mademoiselle Falcon dans la Juive, ne peut pas connaître jusqu'à quel degré de perfection une grande artiste sait porter un rôle! Belle, noble, distinguée, dramatique, en un mot sympathique en tous genres, mademoiselle Falcon était l'idole des habitués de l'Opéra quand, tout à coup, on apprit qu'elleavait perdu sa voix ; cette nouvelle fut un véritable deuil pour tous les salons parisiens ; on ne parlait que de cela, et les journaux qui, très-souvent suivent l'impulsion plutôt que de la donner, étaient trop heureux de trouver à remplir leurs colonnes d'un sujet qu'ils savaient être intéressant à leurs lecteurs.
L'un racontait un moyen nouveau, singulier, qui
avait produit les plus heureux résultats en rendant
la voix à une jeune fille qui n'en avait jamais eue.
Un autre parlait d'une cloche, d'un dôme de verre sous lequel mademoiselle Falcon retrouvait tous ses moyens, tous ses effets, toutes ses roulades ; ce qui prouvait, ajoutait-il, que la grande artiste finirait par chanter sans cloche comme devant, quand elle serait guérie.
Mais voilà qu'un beau matin on annonce que mademoiselle Falcon a retrouvé sa voix et que, tel jour, aura lieu une représentation à son bénéfice, dans laquelle elle chantera le second acte de la Juive et le quatrième acte des Huguenots.
A cette nouvelle, la salle de l'Opéra fut envahie, le prix des places était doublé, triplé ; malgré cela on s'arrachait les coupons ; des stalles se payèrent jusqu'à 150 francs et de fort grandes dames se montrèrent trop heureuses de trouver à se placer au paradis. On croyait à un miracle, à une résurrection. Enfin, la Falcon parut, et la salle toute entière se leva pour la saluer et l'acclamer. L'émotion qu'elle éprouva lui fut-elle nuisible? hélas ! à peine eut-elle ouvert la bouche que chacun reconnaissait tristement que le temps des prodiges était passé.
Quelques notes sortaient encore pures, éclatantes de ce gosier déshérité, mais on voyait que c'était par hasard seulement, car 1 ,s autres étaient désespérantes ; aussi tous les cœurs se sentaient-ils douloureusement serrés, d'autant qu'on voyait bien que la grande artiste ne se faisait plus elle-même aucune illusion ; elle luttait avec énergie et courage mai- sans espoir, et une immense douleur se lisait sur toute sa personne.
Pendant longtemps elle eut la force de paraître ferme et calme et d'assister sans faiblir au spectacle de sa propre agonie ; mais enfin l'émotion générale la gagna, ses larmes se firent jour, et son désespoir éclata en sanglots convulsifs ; alors la scène devint déchirante, toutes les femmes en pleurs lui jetaient leurs bouquets et leurs mouchoirs, pendant que les hommes applaudissaient à tout rompre pour redonner encore un peu de courage à cette grande artiste dont le beau talent mourait devant eux.
Penchée sur l'épaule de Duprez, la Falcon resta quelques instants abîmée dans sa douleur ; mais, voulant continuer la luttejusqu'au bout, elle chercha à continuer son rôle ; hélas ! ces derniers efforts étaient au dessus de ses forces, elle tomba évanouie.
Alors les applaudissements et les larmes redoublèrent pour saluer cette immense infortune, et la toile ayant été baissée on termina cette soirée commencée comme une fête mais qui était devenue une soirée de deuil où deux mille spectateurs purent constater avec douleur la perte irréparable que l'art avait faite.
A dater decesoir là, mademoiselle Falcon ne reparut plus sur aucune scène, mais plusieurs salons eurent le bonheur de la recevoir, et celui de madame Orfila fut privilégié entre tous. Alors, quand elle se sentait en voix, la grande artiste chantait quelques parties de ses anciens rôles, et tous les auditeurs enthousiasmés lui juraient qu'elle avait retrouvé tous ses moyens, qu'elle n'avait qu'à se montrer pour reprendre sa place. Elle eut le bon esprit de ne pas se laisser aveugler par ces flatteries sorties du cœur, mais dont elle connaissait trop bien la fausseté en comprenant toutela différence qu'il y avait pour elle à chanter un ou deux morceaux, à ses jours et à ses heures, dans un salon, ou à aller affronter les fatigues de la scène dans une vaste salle et durant des heures entières.
Elle resta donc humblement dans la retraite et survécut à sa gloire.
MADAME 0 tt F I L A 209
Mais, passons à un sujet plus gai.
C'était le moment où la reprise du Déserteur avait mis Mocker complètement à la mode; tous les salons se le disputaient pour lui faire chanter sa jolie chanson « Je ne déserterai jamais, » que personne n'a jamais dite comme lui; aussi madame Orfila voulut-elle faire comme tout le monde , elle invita Mocker.
11 vint avec empressement et se fit applaudir là comme ri Tétait partout ; ce qui le flatta sensiblement, car il venait de chanter devant un public d'artistes et de connaisseurs.
Ce fut en sortant de chez madame Orfila qu'il lui arriva cette aventure dont on parla beaucoup pendant huit jours, — ce qui est bien long à Paris : — mais avant que je vous raconte cette aventure, quelques mots d'introduction sont nécessaires.
Je vous l*ai déjà dit, Mocker était alors complètement à la mode, et il circulait tout bas quelques historiettes peu honnêtes dans lesquelles, prétendait-on, il avait joué le rôle de la belle Hélène.
Ceci dit et compris, je commence ma narration.
Comme il sortait de chez madame Orfila, une
femme, toute vêtue de noir comme un domino des
bals masqués de l'Opéra d'alors, remet à Mocker une lettre dont elle le prie de lui donner la réponse.
L'artiste sourit, s'approche de la lanterne d'une voiture et lit ce qui suit :
« Vos accents charmants ont touché au cœur « une personne qui désire les entendre encore; « si vous consentez à lui accorder ce bonheur, lais- «. sez-vous conduire, l'amour veillera sur vous !
— Allons ! . . . fit Mocker en passant négligemment sa main dans ses cheveux.
Et en homme chevaleresque et hardi notre déserteur monte dans une voiture sans armoiries que la dame noire venait défaire ouvrir devant lui.
Il y était seul.
La voiture roule, roule très-longtemps, et comme l'obscurité ne lui permettait pas de voir le chemin qu'on prenait, il n'imaginait pas du tout où on pouvait le conduire : il commençait un peu à se préoccuper de la longueur de la route quand les chevaux s'arrêtèrent enfin devant une grande maison à la porte de laquelle un domestique, portant un flambeau à plusieurs branches, semblait avoir été placé pour l'attendre.
— Si monsieur veut entrer, dit-il en s'inclinant.
MADAME ORF IL A ?11
Notre charmant ténor entre en effet et suit son guide qui le conduit en silence dans un délicieux petit salon en forme de tente fait en coutil de soie bleu et blanc, éclairé par une lampe d'argent, où se trouvaient un bon feu et un piano tout ouvert.
— Chantez, caro mio... murmura une douce voix, presque à son oreille.
Mocker bondit et s'élance vers l'endroit d'où venait cette voix, mais il ne trouve personne, le domestique lui-même avait disparu.
Vexé de cette déconvenue, il cherche le long des murs, soulevant les draperies, ne voit qu'une porte qu'il ouvre et retrouve le chemin par lequel il est venu.
— C'est égal, se dit-il, je la forcerai bien à se montrer, cette belle inconnue qui m'a appelé à elle.
Car, maintenant, il ne doute plus qu'il est en bonne fortune.
Donc, pour arriver à son b ut, il se met au piano et commence à chanter, puis, s'animant par dégrés il passe des mouvements tendres à des élans passionnés ; enfin il lâcha la bride à son génie d'artiste, et fit passer toute son âme dans ses accents.
Au mêmemoment, un pli delà draperie remua auprès de lui.
Mocker qui, tout eu chantant, surveillaitavec soin autour de lui, bondit comme une panthère vers le rideau délateur, mais il ne saisit rien que l'étoffe de soie de la tenture.
Il ne se tint pas encore pour battu pourtant ; il revint au piano et, comme par inspiration, se mit à chanter d'une voix suave :
« Viens, gentille dame »
Une seconde fois le pli du rideau remua, une seconde fois notre héros s'élança pour saisir le corps qui semblait se mouvoir derrière le rideau et tomba dans les bras... du gros Henri, son camarade à l'Opéra-Comique, tandis que les éclats de rire les plus joyeux saluaient cette chute; car la porte d'une salle à manger ouverte avait permis à une troupe folâtre d'assister au dénouement.
Mocker, en homme d'esprit, accepta fort bien cette petite mystification que lui avait jouée une actrice alors très en vogue au même théâtre que lui, et soupa fort gaiement.
Hégésippe Moreau, malgré sa sauvagerie et sa malpropreté originaires, voulut aller aussi chez madame Orfila, espérant par là se mettre à la mode, lui et ses chansons ; on n'en avait pas encore
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fait un grand homme ! et il cherchait à tout prix à atteindre la célébrité. Il était naturellement méchant, et pensait pouvoir se servir de ce vice pour s'exposerau monde. Quand on a l'instinct satirique, on mord souvent trop fort, mais rarement à faux; chez Hégésippe, au contraire, le coup de dents était toujours mal porté, avec plus de colère que de force ; aussi ne fît-il presque jamais d'entaille. Ce n'était pas la morsure du iion, c'était le mordillement du cherreau de Virgile. Contre les prêtres mêmes, auxquels il s'en prenait surtout, il manquait de vraie vigueur. Ceux qu'ils élèvent et qui les ^quittent, — et Moreau était du nombre, — les mordent mieux d^ordinaire. Sa rancune ne le servit pas davantage. Il en avait une bien vive cependant.
A quinze ans on l'avait chassé du séminaire de Fontainebleau. Pourquoi0 Pour une chanson, qui, du reste, le méritait bien ; c'est celle des Noces de Caria , qui se trouve dans le recueil de ses œuvres. Elle courait de mains en mains dans la pieuse maison, lorsqu'un saint homme, qui était venu y faire une inspection, l'arrêta au passage, et ayant connu le nom de l'auteur, le fit mettre sans pitié à la porte.
Cet inflexible inspecteur était l'abbé de Lamen-
nais, qui, bien différent de lui-même en 1838, quand mourut Hégésippe, se trouvait avec lui sur le terrain de l'indulgence pour l'impiété et de haine contre l'Eglise !
Après cette aventure, omise par tous les biographes de Moreau, et que je recommande à ceux qui ne manqueront pas de venir encore, le chansonnier, défroqué malgré lui, se fit apprenti dans une imprimerie. Il y rêva, il y chanta, comme au séminaire, comme partout. Son talent n'alla jamais plus loin que la composition élémentaire des affiches de ventes ou de location. Un soir qu'il s'évertuait sur cette besogne banale, en songeant à je ne sais quelle beauté Provinoise dont l'amour lui était inflexible, il s'endormit pour mieux rêver. L'affiche qu'il composait lui servit d'oreiller. Quand il se réveilla, il avait imprimé sur la poitrine, juste à l'endroit du cœur, en gros caractères : vacant pour cause d'absence ! Il vit là un présage pour la passion qui Taffolait et n'y pensa plus. Il cessa de poursuivre l'amour absent dans ce cœur en vacance.
Un autre jour, Hégésippe partait pour Provins par le coche, quand passe un monsieur qui le reconnaît et le prie de remettre de sa part un
billet de mille francs à l'un des banquiers de la ville. La voiture se met en route et l'inspiration du poète part du même coup , mais pour aller plus vite. Car en débarquant à Provins, il tenait tout faits, et déjà chantant dans sa tête, cinq ou six couplets de chanson. Il cherche de quoi les transcrire, ne trouve que le billet de banque, et machinalement il griffonne sur son envers.
A la porte du banquier, la conscience lui revient, il veut effacer, mais inutilement, ce qu'il vient d'écrire. Que dira l'homme d'argent? Si c'est un sot, le billet lui semblera tâché, gâté, et il criera ; avec un peu d'esprit, au contraire, il le trouvera illustré et remerciera.
C'est ce que fit le banquier en effet ; il dit à Moreau, qu'il connaissait de réputation, que le billet avait gagné mille pour mille à la transcription couchée sur son envers, et il promit de le garder comme une relique.
De retour à Paris, Moreau se souvint que, dans la confusion causée par la politesse inattendue de ce banquier spirituel, il avait oublié ses vers sur leur trop riche brouillon ; pour surcroît d'ennui, sa mémoire ne les avait pas conservés. Il fallait donc retourner à Provins ; il s'y décida, mais trop long
temps après. Le banquier, pressé d'argent* et moins fidèle à sa promesse pour le poëte qu'aux nécessités d'une échéance, avait donné la volée au billet et aux vers. Ils étaient partis ainsi sur des ailes trop dorées pour revenir jamais jusqu'au poëte. Il ne les revit plus et les regretta toujours...
La triste fin de ce triste poëte ne me permet pas d'en parler plus longtemps, car il me serait impossible d'en dire des choses aimables ; aussi je le quitte pour vous parler d'un sujet plus attrayant.
Un soir, on faisait un peu de musique intime chez madame Orfila, quand le bon Lablache qui était un des hôtes habituels de la maison, arriva donnant le bras à une personne très-grasse, très-fraîche, toute souriante et portant un costume espagnol qui eut paru coquet sur une taille plus mince.
— Albonil... Alboni !...cria-t-on de toutes parts joyeusement.
En effet, c'était l'excellente prima dona qui avait voulu accompagner chez madame Orfila son tuteur Bariole
Madame Orfila, enchantée de cette bonne aubaine, s'élança au devant de l'aimable Rosine pour lui faire accueil ; majSj avec ]e tact d'une maîtresse de
maison qui connaît très-bien son rôle, au lieu de la traiter en artiste, elle la reçut en véritable femme du monde et la fit gravement asseoir parmi les auditeurs.
Alboni se prit à sourire, puis elle lui dit avec beaucoup d'amabilité :
— Ne voulez-vous pas que je vous chante quelque chose, madame?. ..
Madame Orfila et ses hôtes dont c'était au contraire le plus ardent désir, s'écrièrent tous à qui mieux mieux, pour lui prouver quel bonheur on aurait à l'entendre ; alors elle se leva, se mit au piano, et pendant plus de deux grandes heures elle chanta tout ce qu'on voulut, tenant ses auditeurs sous ie charme.
Madame de Girardin disait qu'Alboni lui faisait l'effet d'un éléphant qui aurait avalé un rossignol ; pour moi je supprime l'éléphant, et je la compare à une de ces princesses des contes de fées , qui , toutes les fois qu'elles ouvrent la bouche, laissent .tomber des diamants et des
perles.
Pour continuer ma comparaison, c'est une princesse un peu trop bien portante, j'en conviens, mais dont la bouche est si fraîche et la voix si pure et si
belle, que quand on l'entend on oublie son embonpoint pour admirer.
De plus, Alboni est une individualité à part dans le monde des artistes : non-seulement elle possède la plus belle voix qu'on puisse entendre, mais elle est douée aussi, à ce qu'il paraît, du caractère le plus indépendant, de l'esprit le plus original, et du cœur le plus généreux qu'il y ait au théâtre où, chose fort rare, elle n'a que des amis.
Sa vie, dit-on, est remplie d'aventures qui font autant d'honneur à sa modestie et à sa bienfaisance qu'a son talent; en voici une que j'ai entendu raconter à un de ses amis et que je vous donne comme véritable.
Après le brillant succès qu'elle obtint à Paris, lors de ses débuts, la prima dona, devenue tout à coup célèbre, sentit le besoin de se reposer un peu de sa gloire ; pour cela, elle alla s'enfermer dans un petit chalet, au fond du Tyrol, dans un endroit bien obscur où son nom était complètement ignoré. Là, entourée d'une pauvre famille à laquelle elle payait une bonne pension, elle mena la vie champêtre dans toute sa naïveté, travaillant et moissonnant avec les paysannes, ne
se distinguant de ses hôtesses que par les libéralités dont elle les comblait.
Ceci durait depuis quelques mois déjà, lorsque le directeur d'un des grands théâtres d'Italie, qui avait connu le succès d'Alboni chez nous et qui voulait l'engager dans sa troupe, se mit un beau jour en route pour aller à Berlin où il la croyait retirée , afin de lui proposer un fort bel engagement.
A cette époque, qui n'est pas encore bien reculée pourtant, les chemins de fer ne fonctionnaient pas comme ils le font aujourd'hui ; aussi le directeur en question se rendait-il à Berlin en chaise de poste; or, passant un soir justement près du chalet où Alboni s'était retirée, il entend retentir au milieu du silence une voix qui semble venir du ciel. Il fait arrêter les chevaux, descend de sa chaise, et, pour mieux entendre, s'approche du chalet d'où venaient ces sons qui le font tomber en extase.
— Bonté divine ! s'écrie-t-il enfin, voilà une véritable fortune pour moi.. Une innocente fille de ces montagnes , douée d'une voix pareille et ignorée !... C'est mon bon ange qui m'a conduit en ce lieu 1...
Pour obéir à son bon ange, il frappe à la porte de
i20 LES SALONS D'AUTREFOIS
la chaumière et s'y présente sous le vieux prétexte d'un accident.
Il se trouve en présence de quatre paysannes, parmi lesquelles il cherche d'abord en vain à découvrir sa chanteuse , tant elles sont semblables de costume ; mais, aussitôt qu'elles parlent, il la reconnaît à son organe métallique et pur.
Alors il lui parle musique, décline sa profession et prie la grosse fille des champs de vouloir bien lui chanter quelque morceau.
Alboni, qui s'amuse de son rôle, ne se fait pas prier et lance sa belle voix à travers les espaces ; mais le fin matois cache son admiration sous une approbation protectrice, et finit par lui offrir, avec l'air de faire un très-grand sacrifice, vingt mille francs pour cinquante représentations.
— C'est trop peu, monsieur, lui répond à sa grande surprise la paysanne, et je ne me déciderai à quitter ce chalet que pour vingt-cinq mille francs.
— Diavolo!... ma grosse fille, s'écria le directeur; savez- vous que vous me demandez là la moitié de ce que je vais offrir à Berlin à la célèbre Alboni.
— Est-ce que cette Alboni chante mieux que moi? fit la prima-dona en souriant finement.
MADAME 0RF1LA 221
— Je ne dis pas cela, cara mia, mais elle est célèbre et vous êtes inconnue.
— Alors, c'est la réputation et non le talent que vous payez, fit Alboni en levant légèrement les épaules. Mais du reste, ajouta-t-elle froidement, c'est à prendre ou à laisser. Je soutiens la mère et les deux filles que vous voyez près de moi, et je ne veux pas les abandonner dans la misère
Le directeur chercha bien à batailler encore ; mais il vit qu'il n'y avait rien à rabattre, et signa un engagement de vingt-cinq mille francs à la signora Lauretta, nom qu'Alboni lui avait donnécommesien.
Après cela il continua sa route jusqu'à Berlin, où il ne trouva que l'homme d'affaires de la cantatrice, avec lequel il signa l'engagement de cinquante mille francs pour cinquante représentations qu'il était venu demander.
— Et maintenant, dit l'impressario, où rencontrerai-je l'illustre prima dona, que je désire si vivement entendre.
— Dans le Tyrol, au village de... répondit l'intendant.
Le directeur resta stupéfait. N'était-ce pas justement dans le même village qu'il venait d'admirer la plus belle voix qu'il eut entendue !
Il repart fort intrigué, arrive au village, retourne au chalet, et apprend là que la prima dona et la paysanne ne font qu'une.
— Si vous payez un peu cher les cinquante représentations de l'Alboni,lui dit l'excellente artiste en riant de sa stupeur, avouez que vous avez pour bien bon marché celles de la tyrolienne ; c'est donc au total une très-belle affaire que vous faites ; et moi aussi, du reste, ajouta-t-elle en regardant avec intérêt ses humbles compagnes, car vous allez verser les vingt-cinq mille francs convenus ; je les laisse pour dots à ces jeunes filles et à leur mère; de cette façon tout le monde sera content,.... même votre public, je l'espère, fit-elle gaiement pour cacher l'émotion qui la gagnait en voyant la reconnaissance que lui témoignaient ses humbles hôtesses.
Mademoiselle Sontag, qui devint madame la comtesse de Rossi, était, plus qu'Alboni, un des hôtes intimes du salon de madame Orfila. Si jamais on avait pu les mettre en présence, elles auraient fait le contraste le plus parfait ; car, autant Alboni possède cette bonne et franche rondeur de caractère qui va si bien à la rotondité de sa personne, autant mademoiselle Sontag était fière et hautaine. Elle se croyait née pour devenir princesse, et pourtant son
origine aurait dû lui donner des idées complètement opposées à celle-là.
Le 15 mai 1805, à Coblentz, une pauvre famille de comédiens ambulants, — c'est-à-dire une famille placée au degré le plus infime et le plus misérable de l'échelle sociale — recevait du ciel une petite fille à laquelle l'avenir offrait, pour toute position, de devenir danseuse de corde en plein air, avaleuse de sabre ou pire encore peut-être.
On raconte que la mère de mademoiselle Sontag ayant été consulter une bohémienne sur le sort qui était réservé à sa petite Henriette, celle-ci, après avoir examiné les astres et la main de l'enfant, posa sur la tête de la petite une couronne qu'elle forma avec quelques oripeaux, et s'inclina respectueusement devant elle sans parler.
Qu'est-ce que cela voulait dire ?... la sorcière ne répondit pas à cette question et se contenta de s'incliner encore.
Henriette devait elle être reine de théâtre? ou reine véritable? Cette dernière supposition était inadmissible, même pour l'ambition d'une mère ; seulement elle comprit que sa fille était destinée à unegrande fortune et elle dirigea son éducation vers les succès de théâtre.
22i LES SALONS D'AUTREFOIS
Henriette chantait juste ; on lui fit donc apprendre la musique ; et, à six ans, elle débutait à Darmstad dans le rôle de Salomé de la Fille du Danube ; elle parut charmante au public qui l'accueillit avec intérêt. Trois ans après Weber, chef d'orchestre du théâtre de Prague, qui eut occcasion de l'entendre, voulut la faire engager dans la troupe pour y remplir les rôles d'enfant. Elle s'en acquitta si bien que le roi la fit recevoir au Conservatoire avant l'âge fixé par les règlements. Elle y étudia quatre ans.
Un jour, pendant qu'elle y faisait encore des études, la première cantatrice du théâtre eut une de ces indispositions subites qui font le désespoir des directeurs. Comment la remplacer ainsi au pied levé? le pauvre impressario en perdait la tête, quand Weber eut l'heureuse idée de lui proposer Henriette ; elle avait alors quinze ans et elle était déjà toute charmante.
Quand on se noie on s'accroche à une herbe, si on ne peut saisir autre chose. Faute de mieux, le directeur accepta la proposition de Weber, et du matin au soir la pauvre fille apprit et joua le rôle de la princesse de Navarre dans Jean de Paris.
Elle eut un succès d'improvisation merveilleux !
De Prague elle se rendit à Vienne, où madame
Mainvielle-Fodor, qui s'y trouvait et qui la prit en affection, voulut bien achever son éducation musicale. Elle apprit à chanter l'italien avec une aussi grande perfection que l'allemand ; elle était la plus belle, la plus célèbre et la plus applaudie de toutes les cantatrices de l'Europe quand elle nous vint à Paris sous le nom d'Henriette Sontag.
La prima dona et sa mère devaient donc croire alors que la prédiction de la sorcière était parfaitement accomplie; mais elle ne l'était pas encore !... car, tout-à-coup, le bruit le plus étrange, la nouvelle la plus étourdissante se répandit dans les coulisses et dansles salons diplomatiques. Henriette Sontag, la fille de pauvres saltimbanques de Coblentz, allait épouser, bien légitimement, au pied de l'autel un comte, un ambassadeur, un grand seigneur qui la conduirait à la cour en la faisant descendre des planches du théâtre.
Tout le monde cria à l'invraisemblance et au mensonge. Les ambassadrices à qui on disait chose pareille haussaient les épaules avec dédain et dépit; même quand le fait fut accompli personne ne voulut y croire. Mais, comme madame la comtesse de Rossi méritait par la noblesse et l'élévation de
son caractère le rang où la fortune venait de la
faire monter, elle sut peu à peu si bien ramener à elle les esprits, que tour à tour elle fut reçue, comme ambassadrice, à la cour de Bruxelles, de la Haye, de Berlin et de Vienne, absolument comme si elle était née pour la position qu'elle occupait.
Bien des années se passèrent pour elle dans les triom phes de la grande dame, mais aussi dans les regrets de la cantatrice, disait-on tout bas; car souvent la comtesse de Rossi, comme la marquise de Maintenon, eut pu dire en remarquant l'air ennuyé des carpes dans un bassin de marbre :
— Les pauvres bêtes, elles regrettent leur bourbe!..
Aussi, quand les révolutions eurent détruit la fortune du comte son époux, ce fut presque avec joie qu'elle reprit la couronne de la cantatrice en déposant celle qui portait les neuf perles du blason.
Aussitôt qu'elle reparut et qu'on se fut assuré qu'elle possédait toujours son merveilleux talent, tous les directeurs furent à ses pieds avec des monceaux d'or; alors les grands concerts qu'elle donna, puis un engagement qu'elle accepta au théâtre des Italiens à Paris, lui rendirent la fortune sans lui enlever la considération.
Mais ce retour de madame Sontag sur la scène
MADAME 0RF1LA 227
avait mis la diplomatie en révolution, car cette entrée si heureuse donnait la fièvre à toutes les anciennes cantatrices retirées du théâtre ; elles voulaient tenter la même épreuve et courir la même chance. Les unes, sous prétexte qu'elles aussi avaient éprouvé des pertes de fortune, les autres parce qu'elles étaient en proie à cette nostalgie dramatique qui s'empare tôt ou tard des artistes exilés de la scène ; enfin, tous les diplomates, comtes et grands seigneurs qui avaient épousé des chanteuses — ce qui arrive souvent — étaient en grand émoi par suite des circonstances nouvelles.
Mais ils en furent heureusement quittes pour la
peur et madame Sontag seule nous revint.
Hélas ! la pauvre femme qui trempait de nouveau ses lèvres à la coupe enchantée, n'eut pas le courage d'en détourner la tête ; elle voulut de nouveaux succès, de nouvelles richesses, et pour les conquérir elle accepta un engagement superbe en Améri [ue ; elle partit donc joyeuse et ne revint jamais, car la mort l'attendait au rivage.
Paër aussi avait été un des professeurs d'Henriette Sontag dont il resta toujours l'ami, quoique son caractère fut tout d'une pièce.
Egoïste comme un chat, Paër a voit la courageuse indépendance du lion ; et quand Tempe-
reur Napoléon Ier daignait lui donner de ces avis que chacun s'était habitué à transformer en oracle, le maestro se rebiffait, aussi l'Empereur ne l'aimaitil guère et le lui témoignait-il en toute occasion- Ainsi un soir, à la suite d'une première représentation d'une pièce de Paër à laquelle Sa Majesté assistait, elle fit appeler l'artiste et, à la place des compliments auxquels celui-ci s'attendait, elle se prit à lui dire :
— Trop de bruit!., trop de bruit!.. Votre musique est peut-être belle; mais je ne le crois pas, car elle me fatigue.
— Tant pis pour Votre Majesté, fit l'artiste en s'inclinant profondément.
Madame Orfila, avec laquelle il était fort lié, l'appelait son boule-dogue.
Caustique et fin, ce fut lui qui, ayant reçu un jour d'un bourgeois-gentilhomme enrichi dans les affaires une invitation au bas de laquelle se trouvait ce singulier avis : * On est piié de ne pas venir en bottes » répondit ainsi :
« Les souliers du maestro Paër, fort enchantés de « l'invitation particulière dont ils sont l'objet par « M***, auront l'honneur de se rendre chez lui ; « mais leur maître, pris d'une attaque de goutte,
« se voit privé de l'honneur de les accompagner. »
Et à l'heure dite, Paër envoya, par un domestique, sa plus belle paire de souliers chez le Turca ret tout confus.
M. le marquis de Pastoret, qui jouait le mélomane quoiqu'il fut très mauvais musicien, manquait rarement une des grandes soirées de la maison Orfila, d'autant que la maîtresse du logis lui faisait la cour, espérant parlai se réconcilier avec le faubourg Saint-Germain dont le marquis était une des autorités, alors qu'il était le secrétaire intime du comte de Chambord.
Il avait tant reçu des Bourbons qu'on pensait qu'il leur serait fidèle !
Ainsi, sous le premier Empira, M. de Pastoret était un petit sous-préfet quand Louis XVIII le nomma maître des requêtes au Conseil d'État, et plus tard enfin gentilhomme de la chambre.
Ce n'était cependant pas un aigle que ce marquis!... à preuve :
Un jour qu'il avait l'honneur de déjeûner avec le roi qui, chacun le sait, avait un penchant très- prononcé vers la gourmandise, Louis XVIII lui demandi comment il trouvait une certaine purée aux narrons qu'on venait de lui servir.
— Sire, répondit monsieur de Pastoret en prenant un petit air de Spartiate, je ne fais jamais attention à ce que je mange.
— Vous avez tort, monsieur, lui répondit vivement le roi ; on doit toujours faire attention à ce qu'on mange et à ce qu'on dit.
Après le déjeûner, Louis XVIII avait toujours l'habitude de faire servir quelques flacons de vins précieux.
— Versez un verre de vin de Tokay à monsieur le marquis de Pastoret, dit-il en saluant courtoisement son convive.
— Pardon, Sire, fit le gentilhomme mal appris, je préférerais un verre de vin de Pacaret...
Tout le monde fut surpris de ce manqne de savoirvivre; le roi surtout qui tenait si fort à l'étiquette; aussi Sa Majesté se prit-elle à dire en souriant d'une façon très-narquoise :
— Eh bien ! versez un verre de Pastoret, pour monsieur le marquis de Pacaret.,. ah f pardon,... vin de Pacarrt pour le marquis de Pastoret, fit-il en feignant de se reprendre.
On rit beaucoup de cette erreur, et le sobriquet de Pacaret resta au marquis qui ne fut plus convié à la table royale tant que vécut Louis XVIII.
Je vous ai raconté plus loin, je crois, que Jenny Vertpré, madame Carmouehe, la petite Mars du théâtre de Madame, devenu le Gymnase après 1830, avait donné des leçons à madame Orfila lorsque celle-ci voulut jouer le joli petit rôle de madame Pinchon chez la comtesse Merlin et chez elle. Or, comme la gentille Jenny était aussi aimablecomme femme, qu'elle avait détalent comme actrice, madame Orfila s'en affola et voulait toujours l'avoir chez elle. Néanmoins elle y venait rarement car, sa profession d'abord, puis, après qu'elle eut quitté le théâtre, sa mauvaise santé ne lui permettaient pas de se rendre à toutes les invitations qu'elle recevait.
Jenny Vertpré était fine et pleine d'esprit. Je veux vous en donner pour preuve une petite historiette que je lui ai entendu raconter à elle-même. Elle vous paraîtra peut-être bien vieille, puisqu'elle remonte au temps où les chemins de fer ne conduisaient pas partout ; cependant elle n'a que vingt ans, tout au plus.
La charmante actrice dont je parle avait été condamnée aux eaux de Vichy, de par la Faculté, car il va quelquefois aussi aux eaux des personnes qui sont malades. Quand la saison fut achevée,
elle voulut quitter le pays au plus vite. Pour cela, elle retint une place dans l'espèce de patachon qui, avec ses trois banquettes, rappelait trait pour trait le coucou d'autrefois.
Mais, afin d'être le moins mal possible dans cette ignoble voiture, Jenny Vertpré avait loué et payé toute la banquette du fond pour elle seule. Pensant qu'une place payée est une place sacrée, l'actrice arrive pre&que au moment du départ, quand tous les voyageurs sont déjà montés; mais la bienheureuse banquette était prise par un monsieur qui s'y carrait avec tout le sans-façon de la possession.
La nuit était noire, et l'obscurité de la cour éclairée seulement par une vieille lanterne ne permettait pas à madame Carmouchede distinguer les traits de l'usurpateur; aussi se contenta-t-e] le de s'écrier avec impatience :
— Monsieur... mais, Monsieur... rendez- moi donc ma place... elle est à moi...
Et le monsieur ne bougeait pas plus qu'un therme.
Madame Carmouche réclama alors l'intermédiaire du maître de la voiture, qui, tout en se confondant en excuses, pria si humblement l'usurpateur de céder la place qui était payée, que celui-ci céda tout
en grommelant et se replongea clans un autre coin de la voiture.
— C'est donc un personnage du pays que ce monsieur, qu'on est si poli avec lui ? se demandait tout bas madame Carmouche : mais bast ! ajouta-telle avec insouciance, ma place est à moi, je l'ai payée : serait-ce même le roi, qu'il n'aurait pas le droit de me la prendre.
Vous comprenez que le début peu courtois de l'actrice envers l'étranger ne les avait mis ni l'un ni l'autre en verve d'être aimable; aussi, sans doute pour ne pas se parler, il s'étaient d'abord tourné le dos, puis avaient fini par s'endormir quand un violent cahot les sortit de la torpeur profonde dans laquelle ils étaient plongés.
Les dames poussèrent des cris de pies dénichées ; les hommes descendiient delà patache pour voir qui avait causé cet accident ; et quand on eut découvert qu'il n'était pas grave, la voisine de madame Carmouche se prit à dire à celle-ci en riant:
— Savez vous, madame, quel est le personnage que vous avez si impitoyablement chassé de votre place ?
-— Non, ma foi ! fit l'actrice avec une vive curiosité
— Eh bien, c'est M. Cousin, le ministre... rien que ça ! répondit la dame en riant de plus belle.
— Bah! M. Cousin... ce n'est pas possible!... exclama Jenny Vertpré en riant à son tour; mais je vais m'en assurer, ajouta- t-elle, tout en tâtonnant sur la place que le monsieur avait laissée libre, car si c'est M. Cousin, il doit avoir Virgile avec lui... C'est lui!... c'est lui 1... s'écria-t-elle tout-àcoup fort gaiement, je tiens un bouquin qui doit être vieux,., très-vieux... un ancien... un antique. C'est donc Virgile, alors le ministre n'est pas loin.
En effet, au même moment, M. Cousin remontait dans la patache, aussi les dames se turent ; peu d'instants après, les chevaux partirent au galop.
Il faisait alors un petit clair de lune blafard, jetant une lueur pâle et faible sur les objets ; et madame Carmouche qui avait conservé entre ses mains le livre pris sur la banquette, faisant semblant de lire, se met à débiter à haute voix une petite tirade deVirgilequ'elle avait apprise dans l'un de ses rôles — la reine de seize ans — puis, quand elle l'eut achevée, elle referma le livre et seprit à dire, toujours comme dans son rôle:
— Mon Dieu que c'est beau Virgile quand on le
MADAME 0RF1LA 235
comprend !... et même quand on ne le comprend pas!...
— Comment ! c'est avec la reine de seize ans que j'ai l'honneur de voyager!... exclama en riant M, Cousin dont toute la mauvaise humeur s'était évaporée comme par enchantement.
— Eh oui, monsieur!... répondit madame Carmouche avec cette finesse qui Ta rendue toujours si charmante ; ne m'avez-vous donc pas déjà reconnue à ma manière de mettre les ministres à la porte...
Et tous deux de rire. Dam ! sous le gouvernement de Louis-Philippe, si les ministres étaient excellents on ne les traitait pas par excellence !...
Vous voyez quel était le mélange de gens détalent et de gens d'esprit qui se rencontraient dans le salon de madame Orfila, salon que l'excellente femme tint ouvert jusqu'aux derniers moments de sa vie ; car, alors que la mort l'avait déjà marquée de son sceau fatal, alors qu'elle n'y voyait plus, qu'elle entendait à peine, les artistes se réunissaient encore chez elle.
Elle restait dans un tout petit salon à peine éclairé, avec ses amis les plus intimes, tandis que dans le grand salon tout brillant de toilettes et de
lumières on se pressait à l'envi. Mais un jour, hélas, ces portes hospitalières restèrent closes... la pauvre madame Orfila n'était plus'...
LE SALON
DE PRAMER
LE SALON
Pradier était né à Genève : il est peut-être le seul sculpteur qui ait eu pour berceau un pays de hautes montagnes, car il semble quela nature ne peut pà*s donner le goût de tailler de petits blocs de marbre à ceux qui ont sans cesse sous les yeux ces grands blocs de pierres dont l'aspect est si sublime. Mais Pradier ne fut Suisse que de naissance, et il était tout à fait Français par la tournure gauloise de son esprit, par la finesse et la légèreté de son imagination.
D'autres vous parleront de son admirable talent reconnu par tous, et que les Italiens ont si bien défini en l'appelant le Bellini de la sculpture ; mais
pour moi, je ne veux vous parler que de son saloa qui fut fort à la mode sous le règne de Louis- Philippe.
Artistes, gens du monde, savants, littérateurs, aristocratie même et étrangers de distinction, tous semblaient s'y donner rendez-vous. On s'y amusait, et, vous le savez, rien ne plait davantage à Paris que le plaisir.
Madame Pradier faisait avec beaucoup d'amabilité et de grâce les honneurs de ses salons ; l'hiver, Quai de la Monnaie; l'été, dans la jolie villa que le célèbre statuaire possédait à Ville-d'Avray : la foule qui se pressait à la porte était nombreuse, aussi combien il s'y est vu d'illustrations en tous genres 1...
Sans doute parcequ'il était Suisse d'origine et de naissance, Pradier se croyait républicain aussi . comme, lorsqu'on est jeune, on ne sait pas mettre adroitement une sourdine à ses sentiments, maître Pradier, sous la Restauration, s'était rangé à la tête des étudiants turbulents qui inquiétèrent d'abord le pouvoir qu'ils finirent bientôt par renverser. Il était libéral, comme on disait alors ; et les libéraux formaient une classe tout à fait à part dans la société. Ils portaient la coiffure à la.Sylla, ils avaient
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toujours une pipe à la bouche, ce qui était fort rare à cette époque et, permettez-moi de vous le dire, fort mal porté.
La pipe remplaçait la cocarde de jadis, c'est pourquoi on avait mis une pipe au buslo du général Foy, comme une marque de patriotisme.
Ces jeunes libéraux portaient aussi un mouchoir lithographie à la charte, — la lithographie était alors une nouveauté, — des bretelles séditieuses, car elles représentaient le vieux drapeau dont elles avaient les trois couleurs proscrites, et, pour achever de vous les dépeindre, je vous dirai qu'ils lisaient le Constitutionnel, qui était, à cette époque, le journal de la jeunesse et des conspirateurs.
Comme tout change avec le temps !
Eh bien, c'est, non dans le salon, mais dans l'atelier de ce même Pra^lier, le libéral si coque licot d'autrefois, que se montra en 1848 une certaine lanterne magique, dont les verres furent peints, par lui-même et dont le poëme fut composa par un de ses amis. Cette lanterne magique se répandit au dehors et eut un grand succès dans le monde réactionnaire d'alors, c'est-à-dire dans tous les salons de bonne compagnie ; c'est pour cela que je me permets de la rappeler à ceux qui la connaissent et de la faire cou- • 14
naître à ceux qui n'en ont pas entendu parler.
Écoutez.
« Accourez tous, messieurs et mesdames, citoyens et citoyennes, venez voir la pièce curieuse, la nouvelle lanterne magique. C'est la Montagne en ébulition,en agitation et en action. Si vous êtes contents, nous vous prions d'en faire part à vos amis et connaissances. Seulement, prenez bien garde et ne vous approchez pas sans précaution de tous ces hommes d'état, car il pleut des coups de poing et des soufflets : maintenant que vous voilà avertis, commençons.