CINQUIÈME ET DERNIER TABLEAU
Il serait trop long, messieurs et mesdames, de
vous faire suivre un à un tous les grands hommes que vomit la Montagne. Je l'entends qui s'agite, jusque dans ses fondements, attention !... elle va se débarrasser, dans une convulsion, de tout ce qu'elle renferme.
Crac... crac... crac... Voici d'abord un grand
général, monté sur un grand cheval, portant un grand sabre en héros qui va-t-en guerre. Dans une de ses poches, voyez un grand rouleau, c'est l'état de siège ; dans l'autre il y en a un semblable, c'est la suppression des journaux. De la main qui ne portepas le sabre, il tient une balance pour peser les forts et les faibles; car c'est un esprit superbe qui sait, avant tout, que le côté des plus forts est toujours le meilleur... le voici, messieurs... parais... disparais !...
« Voyez cet homme pâle et poétique ; c'est un grand génie, une des gloires de la France, on ne lui reproche que sa tète qui, comme une girouette, tourne toujours, même sans vent, ne sachant de quel côté se fixer.
« Fermez-les yeux, mesdames, decrainte des accidents; car voici qu'il vient de paraîtreun de nospremiers grands hommes qu'il est dangereux de voir quand on tient à avoir une jolie famille. On a prétendu que sa figure était le reflet de son âme. Non! je ne garantis pas l'authenticité de ce dire... regar. dez maintenant si vous voulez, mesdames, car il a tout à fait disparu.
« En voila un autre qui tient la lune dans ses
mains et sa famille entière dans ses bras ; voyez,
comme ils s'élèvent tous ensemble; non, ce n'est qu'un instant; leur poids les entraîne, les voilà perdus.
« Admirez ce couplecharmant,le mari, le chapeau sur le coin de l'oreille et la pipe dans le coin de la bouche, tandis que la femme jette de tendres regards aux passants. Saluez les, messieurs, saluez les, mesdames, car vous n'avez plus qu'un instant à les voir et c'est eux qu'est les princes du sang.
« Regardez... ceci vous représente un puissant ministre marchand de bois ; il sait qu'il y a fagots et fagots; aussi, pour rester dans sa sphère, ne s'est il entouré que de bûches.
« Quel est, me demanderez vous, cet homme hideux, quinteux, criard que les chiffonniers portent en triomphe?., c'est un auteur superbe, l'inventeur du drame socialiste, où il nous prouve qu'il n'y a que les chiffonniers d'honnêtes gens sur la terre ; aussi les chiffonniers reconnaissants lui ontils voté une garde et une hotte d'honneur 1 Laissezles passer, ne sieurs et mesdames, ils n'en ont que pour une i au te et vous ne les re verrez plus.
Mais la Montagne redouble de fureur; range* vous vite, messieurs et mesdames, car la voilà qui vomit une lave brûlante ; ce sont tous des hommes à tête dechien, chasseurs patentés et payés par la France.
« Vite, vite, rentrez chez vous ; le vent qui sort de la Montagne est mortel ; fermez vos portes, calfeutrez vos fenêtres, bouchez surtout les urnes où se déposent les bulletins d'élection, car ce vent dangereux se glisse partout et surtout n'oubliez jamais cette sage maxime de l'Ecriture.
« Qui sème le vent, moissonne des tempêtes. »
Que tous ces hommes, alors les puissants du jour, sont loin de nous aujourd'hui, et surtout comme ils sont complètement oubliés 1 Vous voyez, combien on était peu courtois avec eux au moment où ils triomphaient dans leur gloire, et « comme avec irrévérence se moquaient des dieux les marauds. » Heureusement, ces dieux étaient bous princes ; aussi l'un d'entre eux resta-t-il l'ami de Pradier malgré cette sanglante satire où il n'était point épargné pourtant ! et cet ami n'était autre que M. Crémieux, l'avocat, qui fut, vous le savez, membre du Gouvernement Provisoireen 1848 et qui ne chercha à y faire que du bien. C'est non-seulement l'homme le plus spirituel, mais aussi le meilleur homme de la terre, ce qui n'empêchait pas les journaux de l'opposition d'alors de le déchirer d'une façon atroce.
L'opposition, vous le savez, a toujours été sans pitié; et je me rappelle, à cesujet, le désespoir de ce pauvre M. Villemain alors qu'il était ministre : car, à cette époque, les ministres étaient fort peu respectés par la presse.
— Les vilains journalistes, disait-il douloureusement, ils vont jusqu'à prétendre que mes filles me ressemblent !
Hélas ! ce n'est point de la beauté que Ta doué dame Nature, qui, par exemple, s'est rattrapée sur l'esprit et la malice ; ce dont il fait preuve en toute circonstance.
Et comme M. Crémieux, à qui je reviens, n'est pas beau non plus, l'opposition s'emparait sans pitié de sa personne pour la déchirer à belles dents, sans se préoccuper si elle ne tombait pas à faux. A ce propos, je me rappelle un très méchant quatrain qui parut dans un petit journal, le Lampion, je crois, et dont le spirituel avocat fut tout le premier à rire; peut-être parce que ce quatrain portait justement sur un péché dont il n'était pas coupable.
« Un bruit que je crois controuvé « Se répand dans la capitale ; « On dit que Crémieux s'est lavé.
<• Mon Dieu que l'eau doit être sale !
Heureux les chefs d'Etat dont on ne peut attaquer que la débarbouillade !
J'avais été avec une de mes amies, madame Alfred Nettement, faire une visite à son mari qui, au moment du coup d'Etat du 2 décembre, était retenu au château de Vincennes avec d'autres représentants quand, tout à coup, un ce de ces messieurs, placé auprès de la fenêtre, s'écria :
— Voici Crémieux!... voici Crémieux!...
En effet c'était M. Crémieux que l'on transférait de Mazas à Vincennes. A ce nom, tous les représentants se levèrent en donnant toutes les marques d'une vive agitation, car ils étaient peu du bord de M. Crémieux et s'apprêtaient à lui faire une mauvaise réception, quand M. Léo de Laborde, avec sa vivacité toute méridionale, s'élança vers lui au moment où il entrait dans la salle en s'écriant d'une voix furieuse :
— Eh bien Crémieux ! que nous disiez-vous, il y a peu de jours encore « le peuple est une sentinelle invisible qui veille sur l'Assemblée I »
— Eh bien ! je ne vous ai pas trompé, puisque je vous disais qu'elle était invisible... répliqua M. Crémieux avec un aplomb et un sangfroid des plus superbes.
Vous le savez, l'esprit réussit toujours en France aussi les éclats de rire de tous qui vinrent saluer
cette réplique si fine ayant fait rompre la glace,
on reçut le nouvel arrivé non comme un ennemi
de la veille mais comme un ami malheureux.
Du reste, il riait un peu de toutle spirituel avocat, même des bals de son collègue et ami Marrast qu'il avait été le premier à surnommer « le marquis de la République. » D'ailleurs il n'y avait que fusion et confusion dans ces bals ; ainsi lord Normamby, ambassadeur de la reine Victoria, se trouvait, non-seulement côte à côte mais encore de pair avec le citoyen Flocon, alors ministre ; un pair de France, que je ne veux pas nommer, faisait un wisth ayant pour partenaire un conspirateur qu'il avait naguère condamné à mort et deux autres commissaires du gouvernement, dont l'un n'avait pas de bas dans ses souliers ; ceci est parfaitement historique.
Madame de Lamoricière, qui avait cru devoir assister une fois à l'un de ces bals, venait de s'approcher du buffet aux rafraîchissements, car elle mourrait de soif; mais ce buffet était si scrupuleusement gardé par une foule de républicains costumés à la Robespierre, qu'elle s'en éloigna au plus vite, assaillie par des démangeaisons
inusitées ; aussi, le lendemain, quand elle se retrouva sur son terrain, c'est-à-dire au faubourg Saint Germain chez madame d'Amdigné de la Chasse, sa parente, la pauvre madame de Lamoricière disait tristement à ceux qui lui parlaient de la position qu'occupait son mari :
— Hélas ! le général croit servir la France en restant au ministère ; et j'ai beau dire, j'ai beau faire, il ne veut pas quitter le parti des puces. .
Mais, quoi que formant le parti des puces, comme disait madame de Lamoricière, messieurs les républicains n'en posaient pas moins en grands seigneurs, ainsi que le prouvent les journaux du temps : et voici entr'autres, ce qui s'écrivait dansla Chronique de Paris, au sujet d'un gros bonnet de cette république, redevenu aujourd'hui Gros- Jean comme devant.
« Le citoyen Hetzel, jadis éditeur et devenu, par la grâce de Dieu et de son camarade Bastide, secrétaire gJnéral au ministère des affaires étrangères, tranche de l'homme d'étaVfct se prend tout à fait pour un personnage.
« Boutonné dans son habit à la Werther, le chef surmonté d'un feutre en pain de sucre, les faciès encadrés d'une barbe couleur de flamme; raide, gourmé, superbe, suant son importance; en deux
260 LES SAbONS D'AUTREFOIS
mots, gonflé comme un bedeau qu'on aurait créé marguillier, voilà l'homme.
« Vous figurez-vous Monseigneur Hetzel avec avec Son Excellence Bastide, décidant entre deux verres de bière, la paix ou la guerre européenne, et l'un disant à l'autre d'un petit air satisfait :
« — À propos, Normamby sort de mon cabinet... Je ne lui ai pas dissimulé que nous ne sommes pas contents de Palmerston... »
« M. Guizot, auquel succédaient ces messieurs, et qui avait soixante ans d'âge, trente ans de vie politique et douze à quinze ans de ministère, se faisait un devoir de dire lord Normamby, lord Palmerston, maisil vraidedireque M. Guizot était M. Guizot!... a La marotte de M. Hetzel était de faire faire antichambre, surtout à ses anciens amis; mais mal lui en prit un jour avecAlphonseKarrdont il- avait été l'éditeur.
« Il restait entre lui et ce spirituel auteur un reliquat de compte à régler et celui-ci, désespérant de rencontrer le haut fonctionnaire à son magasin, prend le parti d'aller le trouver au ministère. Il se présente, se fait annoncer et un huissier vient lui dire d'attendre. M. le secrétaire-général étant pour le moment en affaires.
« Assez méconteut de la réponse, Alphonse Karr se met à se promener de long en large dans l'antichambre. Le temps marche; un quart d'heure, une demi-heure, une heure même s'écoule, et M. Hetzel reste toujours invisible. Notre auteur s'impatiente, insiste pour entrer, parle haut, enfin se fâche pour tout de bon.
« M. Hetzel accourt alors la lèvre arquée, l'œil olympien, tout prêt à faire jeter à la porte l'impertinent qui ose... mais il reconnaît aussitôt à qui il a affaire, défronce le sourcil, s'humanise et de l'air le plus gracieux :
« — Ah! c'est vous, mon cher Karr, s'écrie-t-il, je suis vraiment désolé de vous avoir fait attendre, car vous pourriez croire que je pose avec vous en grand seigneur !
« — Pas si sot!... interrompit le spirituel auteur des Guêpes avec un sérieux sarcastique Editeur, vous étiez pour moi un personnage; les éditeurs ne sont-ils pas les seigneurs suzerains des gens de lettres ? et comme je suis homme de lettres, j'avais donc besoin de vous ; mais à présent, vous voilà pour moi l'égal du premier venu, vous n'êtes plus que la moitié d'un ministre.
Jamais il n'était possible de le prendre sans vert,
Alphonse Karr. Il n'est pas d'esprit plus fin, plus vrai et plus profond que le sien : à tout il a une réplique ; et, chercherait-on pendant des mois entiers, on ne pourrait pas trouver plus juste que ce qui lui arrive du premier jet. Sa conversation pétille ; elle est encore plus spirituelle, si c'est possible, que ses livres. Je me souviens qu'un soir, c'était en 1848, on discutait devant lui sur les deux partis qui se faisaient 'alors la guerre, — le bonapartisme n'existant pas à cette époque, — ces deux partis étaient les rouges et les blanes. et qui de défendre les uns, qui de porter aux nues les autres. AlphonseKarr ne disait mot etsouriaitquand, tout-à-coup, comme on lui demandait son avis, il prit une plume et traça ce petit quatrain sur une feuille de papier qui se trouvait sous sa main.
« L'un voudrait pour lui seul les abus conservés, « L'autre dit qu'à son tour ii est temps qu'il y goûte. « Les blancs sont en un mot des rouges arrivés, « Et les rouges des blancs en route.
Est-il possible de mieux définir les choses, je vous le demande?
Malheureusement, aujourd'hui, ce charmant auteur a abandonné Paris pour Niceetlaplume pour les fleurs; aussi, est-ce tout à fait comme d'un souvenir d'autrefois que je parle de lui, le regardant
comme mort pour les salons d'aujourd'hui où l'on cause si peu, je n'ose pas dire si mal.
Eugénie Foa qui a écrit de si jolis petits livres pour les enfants figurait aussi aux soirées de Pradier. Un soir qu'il y avait un grand bal costumé, elle arriva en habit de bergère, costume bien trop prétentieux pour sa grosse personne, ce qui fît dire à Jules Janin :
— Cette bonne Eugénie me fait pourtant l'effet d'une bergère qui a mangé tous ses moutons...
Et c'était non seulement au bal, mais encore partout, que ce respectable bas-bleu avait des prétentions à la beauté ; aussi on raconte, que vers la fin de sa vie, ayant abjuré la religion juive, elle dit un jour à l'abbé deRatisbonne de son directeur.
— Est-ce un péché, mon père, que de trouver du plaisir à entendre le3 hommes médire que je suis jolie ?
Ce à quoi l'abbé répondit avec finesse:
— Certainement, mon enfant ; car il ne faut jamais encourager le mensonge.
Se non e vero, e ben trovalo.
Alphonse Karr, dans une autre occasion, fut plus courtois sinon moins caustique'; car, un jour que madame Foa déplorait devant lui la perte d'un
poisson rouge qu'elle aimait, il improvisa sur le champ le quatrain suivant :
« Aucun homme ne bouge
« Sous ta céleste loi:
« Jusqu'à ton poisson rouge, « Qu'est mort d'amour pour toi !
C'était coquet, on en conviendra, aussi Eugénie Foa en fut-elle ravie.
Voici, du reste, la façon assez prétentieuse avec laquelle elle racontait qu'elle s'était faite femme de lettres, après s'être séparée de son mari qui était le plus excellent homme et l'homme le plus honorable du monde.
« Revenue chez mon père, dans ma chambrette déjeune fille, avec mon lit tout blanc, ma cheminée surmontée d'une petite glace à trumeau, ma commode couverte de mes jouets d'enfant, ma tapisserie en partie cachée sous des paysages, des fleurs, des têtes de ma façon, il y a même un œil qui n'est pas mal, disent d'aucuns, puis ma petite table à écrire avec mes livres de classes, quelques problèmes résolus à la pointe du canif, sur le bois même de la table, et une petite bible, je me serais cruefort heureuse si je n'avais eu de tristes et amers souvevenirs...
« Pour les chasser, j'essayai bien des choses.
« D'abord les concerts, les bals... — Mais le monde m'attristait encore au lieu de me distraire; il faut avoir le cœur gai pour supporter ce bruit qui ne parle qu'aux yeux, — Les visites... A. la seconde j'avais des vapeurs ! — Courir les marchands... J'achetais mal, et on n'aime pas à faire ce qu'on fait mal. — Aller au spectacle... certes, c'était la seule chose qui m'aurait plu, mais on ne va au spectacle que le soir, et les journées sont si longues!... Que faire donc, mon Dieu?
« Médire?... Deux femmes, non de ma société, mais que je rencontrais parfois, s'en acquittaient si parfaitement qu'elles m'avaient dégoûtée de cet innocent passe-temps. — Causer chiffons?... Un quart d'heure après, je bâillais à me démonter la mâchoire. — Parler pour rien dire? C'était mieux; mais tant de gens s'en mêlaient que, ma parole d'honneur, ça n'en valait pas la peine. — Quoi donc imaginer?...
« Faire la coquette?... écoutez donc... c'était bien joli!... malheureusement ça ne me réussissait pas.
« Ma foi, un matin, seulement pour me désennuyer, — possible aussi comme réminiscence du jeune âge, qui sait? — j'essayai d'écrire... cela m'amusa... je continuai... j'oubliai momentané-
ment mes chagrins... Bref, comme l'esclave qui, pour perdre l'idée de son esclavage, boit de l'opium, s'endort et oublie, moi j'écrivis... »
Elle avait pourtant bien autre chose à penser puisqu'elle était mère...
Rachel qui, elle aussi, aimait fort les soirées costumées, ne manquait jamais une de celles que donnait Pradhier, et toujours elle portait un costume de bohémienne, n'importe de quel pays, mais avec force clinquant et pailletages. Tout était gabegie dans cette femme-là, aussi bien au physique qu'au moral. À mon avis, on a beaucoup surfait son talent 1 II est vrai qu'en la voyant, je me souvenais trop de Talma, dont le talent était si grand, si noble et surtout si simple, tandis que Rachel, qui posait sans cesse en statue antique, laissait ainsi un peu trop voir les ficelles de l'étude, sous l'entraînement de l'artiste.
Rachel, née dans une misérable auberge de Thuringe, était la fille d'un colporteur israélite chargé de nombreux enfants, et son début dans la vie fut de chanter à la porte des cafés avec sa sœur Rébecca, tandis qu'une autre sœur plus jeune faisait
la collecte.
Un jour elle fut entendue par Choron ; le brave
homme lui trouvant des dispositions à être cantatrice, voulut se charger de son avenir et la fit inscrire à son école sous le nom d'Elisabeth ; celui de Rachel lui semblant trop mécréant pour être porté par une jeune fille destinée à chanter de la musique chrétienne.
Mais après les événements de 1830, l'école de Choron ayant été fermée, la future Melpomène se retrouva Gros Jean comme devant, connaissant fort peu de musique et ne se souciant pas de continuer à travailler cet art pour lequel elle ne se sentait pas née.
Elle était alors toute jeune encore, car elle avait une douzaine d'années au plus, et ce fut un nouveau hazard qui la fit connaître à monsieur Pagnon Saint-Aulaire, sociétaire du Théâtre-Français, qui tenait une école de déclamation où il formait de
jeunes élèves en dehors des cours du Conservatoire. Un matin, madame Félix, mère de Rachel, qui
était marchande à la toilette et allait de maisons en maisons porter des foulards, des dentelles, s'était fait accompagner de sa fille chez mademoiselle Mars, à laquelle elle allait remettre une pièce de batiste anglaise qu'elle lui avait vendue.
Saint-Aulaire, qui se trouvait alors avec la célèbre Célimène, s'amusa à faire causer l'enfant
pendant que mademoiselle Mars s'entretenait avec la mère et fut frappé en entendant sortir de ce petit être laid et grêle, un timbre de voix si métallique, si vibrant et si propre à la déclamation.
— Que fais-tu, petite? lui demanda- t-il avec intérêt.
— J'aide maman , monsieur, fit celle-ci toute surprise.
— Je le vois bien, quant à présent ; mais, plus tard, à quel état te destines-tu? reprit le sociétaire du Théâtre-Français.
La petite Rachel le regarda avec de grands yeux tout surpris.
— Eh bien ! voyons ! veux-tu apprendre à jouer la comédie? fit-il encore.
En entendant ces mots, l'enfant bondit de joie, car la proposition qui lui était faite répondait au désir de toute sa vie.
Saint-Aulaire se chargea donc non-seulement de son éducation théâtrale, mais encore de lui apprendre à lire, car elle était de la plus complète ignorance; aussi devait-il avoir la patience de lui faire apprendre par cœur, en les lui répétant vers à vers, tous les rôles qu'il voulait qu'elle sût.
Et, chose bizarre, celle qui fut une grande tragédienne n'aimait pas la tragédie, tandis que toute sa
vie elle fut passionnée pour la comédie, où elle était plus que médiocre. Ainsi, elle apprenait avec amour les rôles de Dorine, de Marinette ou de Marton, et il fallait lutter énergiquement contre ses goûts et contre son obstination, pour lui mettre dans la mémoire ceux d'Hermione, de Phèdre ou de Camille.
Ce fut encore le hasard qui la conduisit, du Gymnase, où elle avait tristement débuté, au Théâtre-Français dont elle fut la gloire ; car, quoique je ne me sois jamais montrée enthousiaste de cette artiste, je ne prétends pas nier l'immense succès qu'elle eût dans presque tous ses rôles, même quand elle déclama la Marseillaise, ce que, pour mon compte, je trouvai du plus mauvais goût 1
Eachel avait le cachet de son talent, et avait su se donner le physique de l'emploi; ce qui montre combien tout était étude en elle. Talma, au contraire, dont le talent semblait couler de source, était en dehors de la scène, tout simplement bonhomme, c'est-à-dire lui-même. Cela me rappelle le mot d'un brave provincial, — car autrefois il y avait des provinciaux.
Celui-ci revenait de Paris, et tout le monde à son retour l'interrogea sur ce qu'il avait vu. Comme il ne parlait pas de Talma, qui était alors la grande
célébrité du jour, on lui demanda s'il n'avait pas vu cet artiste , puisqu'il n'en disait rien.
— Mon Dieu, si, je l'ai vu 1 fit-il en secouant la tête d'un air fort dédaigneux, et j'avoue qu'il ne m'a pas impressionné du tout.
— Vous ne l'avez pas vu dans Manlius?... s'écria un des assistants.
— Ni dans Sylla ! exclama un autre.
— Non, je ne l'ai pas vu là-dedans, répondit simplement le bonhomme ; je l'ai vu dans un fiacre, et il ne m'a pas produit le moindre effet...
Mais on n'eût pas pu dire la même chose de Rachel, car, même dans sa voiture, elle posaitensta" tue antique et toujours elle était en scène, au moral aussi bien qu'au physique.
C'est pourquoi tout en étant fort avide par nature elle voulait qu'on la crut généreuse, et promettait sans cesse tout en ne donnant jamais.
Si une de ses amies lui faisait compliment sur un bijou qu'elle portait :
— Je vous en ferai faire un pareil, disait-elle aussitôt, et si je ne vous offre pas celui-ci, c'est qu'il m'a été donné par le prince K. . . ou le duc X . . . , je ne puis donc pas m'en séparer ; mais vous ne perdrez rien pour attendre.
Et ces paroles étaient toujours accueillies en riant, car chacune savait ce qu'en valait l'aune.
Si une autre fois on parlait devant elle d'un beau tableau, d'un meuble antique, d'une porcelaine rare, elle s'écriait aussitôt, mais toujours devant le plus de monde possible :
— J'ai cet objet chez moi... et s'il vous fait plaisir, je serai trop heureuse de vous l'offrir... Permettez-moi donc de vou3 l'envoyer? ..
Il est inutile de dire qu'elle n'envoyait rien ; mais comme, quand elle jouait, sa loge et le foyer étaient toujours remplis de ses admirateurs en gants paille , elle donnait une superbe idée de sa générosité princière ; en un mot, elle jouait son petit rôlet dans les coulisses, avant de jouer son grand rôle devant le public.
Dans la tournée qu'elle fit à travers les départements de la France, Rachel, quand elle fut à Montpellier, voulut visiter madame Lafarge ; et ce devait être un curieux spectacle que de voir en présence ces deux grandes comédiennes.
Voici du reste les fragments d'une lettre qu'Hermioneécrivaitàcesujetà l'un ou à l'une de ses intimes.
Montpellier.... 1848.
« ... J'ai été hier visiter madame Lafarge dans sa
prison, la maison centrale. Il a fallu solliciter la permission du préfet, M. Riquier de Fay ; et Léon Guillard, qui a été secrétaire du précédent préfet, m'a vite obtenu cette permission. Comme cette trop célèbre recluse ne reçoit pas aisément qui veut la voir, il a fallu nécessairement lui en demander aussi l'autorisation, la faveur;c'est encore Guillard, lequel, étant du pays, la connaissait déjà, qui a été lui soumettre ma requête. Elle a répondu gracieusement qu'elle serait enchantée de me voir, parce que j'étais une de ces femmes, etc., etc.
» Tu comprends bien les suppressions de ma modestie, à laquelle il ne faut pas toujours se fier, car c'est si bon de se dire a soi-même certaines choses... pas toujours très-certaines ; mais, enfin ! j'en étais à madame Lafarge.
» Elle nous a reçus, l'auteur des Frais de la guerre et moi, dans le salon du directeur de la maison centrale, préparé à cet effet, comme lorsque l'évêque vient consoler les afjlictorum. J'a: été frappée, non de sa beauté, car la pauvre femme, — pauvre femme, jele dis, criminelle ou non, — s'en va lentement de la plus cruelle des maladies, la poitrine ! Elle sent dévider sa vie... et jusqu'au bout de l'écheveau, elle verra, elle sentira; c'est affreux!
Mieux vaudrait une balle dans cette faible poitrine, ou une cheminée sur la tête, par un grand vent !
» Mais comme ce salon donnait trop de solennité à notre entrevue, elle m'a demandé de passer avec elle dans un cabinetvoisin, où nous sommes restés seuls tous les trois. J'ai vu qu'elle me regardait avec toute son intelligence et un peu de surprise.
» Le fait est que l'émotion me donnait mes petites et rares pommes d'api, et que j'étais choquenosophe. Je l'ai priée de croire que ce n'était pas une vaine curiosité qui m'amenait chez elle, et elle m'a interrompue avec beaucoup de goût pour dire qu'elle ne le supposait pas de mon esprit et de mon cœur.
» — ■ Je ne vous ai vue qu'une seule fois ! m'a-telle dit, c'était dans Iphigénie en Aulide. J'ai bien souvent déploré denepasvouscdnnaîtretouteutière f
» Alors je lui ai offert de venir lui dire tout ce qu'elle voudrait, le songe à'Âthalie, la déclaration de Phèdre, ou tous les deux, si ça lui plaisait. Elle m'a répondu en exclamatiou : — Ah ! ce serait trop beau !... je n'ose pas... Vous me feriez trop regretter le monde. . et je m'arrange les idées pour ne pas regretter la vie !
» Après diverses autres choses très-sympathiques
271 LES SALONS DAUTREFOIS
des deux côtés, et des compliments sur ma jeunesse et ma figure, que je n'ai pu, hélas ! lui rendre, nous nous sommes quittées, elle, voulant m'embrasser.
» Maintenant, si tu veux mon avis sur cette célèbre prisonnière, je te dirai que c'est une femme qui me paraît très-remarquable, d'une conversation très-élégante, s'écoutant complaisamment dire de très-belles choses, et que, dans une organisation de société où les femmes seraient quelque chose, cellelà eût tenu une des premières places, par les sentiments, je ne sais pas, mais bien sûr par la qualité des idées et la manière de les rendre. Léon Guillard, qui l'a vue souvent, pense tout cela comme moi.
» Elle m'a demandé si je connaissais M. Lachaud, son avocat alors. J'ai répondu que je ne l'avais vu qu'une fois. — Tant pis, connaissez-le, me dit-elle avec élan, c'est un grand cœur et un talent qui ira aussi loin qu'on peut aller par la parole ! Je suis sortie de là assez émue, et me disant que si j'avais jamais une grâce à obtenir d'un souverain, ce serait celle de cette pauvre pénitente mariée par les Petites-Affiches, et qui sûrement va mourir, ou de son remords, ou de l'injustice des hommes !...
» Rachel. »
De Rachel à Victor Hugo, le pont est tout élevé ;
car Victor Hugo lui-même daignait assister quelquefois aux soirées de Pradier; mais ce n'était point quand on se costumait, car il aurait cru indigne de lui de se travestir en quoique ce fut. Alors il n'était point encore devenu ni citoyen ni montagnard.
Plus tard, au moment de la révolution de Février, et lors de la glorification de la blouse, il se fit « un ouvrier de la pensée. » C'était peu, j'en conviens, mais il voulait par là arriver à mieux ; à preuve que, plus tard encore, quand le boa sens public commença à faire justice des travestissements faral!taires, l'ouvrier de la pensée se fit tout simplement penseur. Un peu plus tard encore, au moment où le bonapartisme était en faveur, il devint Napoléonien et s'élança tête baissée du haut de la colonne de la place Vendôme sur les bancs de l'Assemblée ; malheureusement il y tomba du côffé de la Montagne, ce qui était une chute dangereuse.
Je sais bien que lorsque Victor Hugo écrivait les Orientales, ce poème composé en plein soleil, un homme de grand esprit, M. de Rémusat, voulant caractériser le poète par une expression imagée et concise, l'appela « le poète du feu. »
Hélas ! si le feu éclaire, il brûle bien souvent aussi!...
Mais il parait qu'à le voir de près, M. Hugo était beaucoup moins brillant que quand on l'admirait à distance; et je me souviens d'une petite historiette qui amusa beaucoup Paris, il y a une vingtaine d'années à peu près.
Son fils, M. Charles Hugo, dont le nom héréditaire avait alors plus de célébrité que de valeur, s'était épris d'une de nos plus séduisantes actrices, et celle-ci s'amusait de la galanterie de son chérubin.
— Vous êtes bien gentil, lui dit-elle un matin, mais je vous trouve un peu trop négligé; votre cravate est mal mise, votre linge n'est jamais frais; enfin, vous manquez détenue.
Le jouvenceau ne se le fit pas dire deux fois ; de ce moment, il devint très-scrupuleux sur le détail de sa toilette, ce qui ne put pas se faire sans un grand sacrifice ; car chez son père présidait une si grande économie, pour ne pas dire autre chose, qu'il lui était fort difficile de pouvoir soustraire chaque matin une chemise blanche à l'ordre maternel.
Et madame Hugo se plaignit à son illustre époux de la soustraction qui lui était faite.
— Eh bien, accorde lui son linge blanc tous les
jours, dit à cela le grand homme, mais retranche-lui une côtelette à son déjeuner; ça fera compensation.
Ce qui eut lieu en effet.
A quelque temps de là, dans les mille relations de son existence d'artiste, Victor Hugo, se trouvant en rapport avec la jeune actrice que courtisait son fils, ne tarda pas à subir l'influence de la charmante sirène ; aussi lui dit-il les choses les plus galantes, lui fit-il les offres les plus splendides ; et, dans une lettre toute de flammes, il termine par ces mots :
a Je mets tout ce que j'ai, tout ce que je suis, tout ce que je possède à vos pieds : — Parlez !
Le lendemain il recevait cette réponse :
<f Rendez au pauvre Charles sa côtelette, et laissezlui son lingeblanc. C'est tout ceque je vous demande.*
Le frère de sa femme, M. Paul Fouché, qu'Alphonse Karr appelait si plaisamment un hanneton somnambule, à cause de sa distraction permanente et de son bourdonnement continuel, était aussi un des habitués du salon de Pradier, qu'on fut ou non costumé. A ce sujet, il lui arriva la plus plaisante des aventures.
M. Paul Fouché est, au dire de tous ceux qui le
connaissent, un homme plein d'esprit, de cœur, et
d'une bienveillance aimable qui le fait aimer ; quant
à son talent, il est connu de tout le monde, ainsi que sa figure quijn'est pas précisément belle, et à laquelle une distraction permanente et une myopie désespérante, donnent un aspect des plus étranges.
Or, M.Fouché aime beaucoup le monde, qui l'accueille toujours avec plaisir ; les bals surtout avaient pour lui un charme indicible. C'était un danseur infatigable ; il ne manquait donc aucune des soirées de Pradier, surtout celles où le costume était de rigueur : ces soirées étaient en réalité fort belles et très-divertissantes, car chacun voulait l'emporter sur ses amis, par la beauté où l'étrangeté de son costume.
On comprend que l'imagination deM.PaulFouché ne fut pas une des dernières à se mettre en campagne, afin de rêver et de débattre quel travestissement il doit prendre. C'était le moment où la pièce de Jocko était redevenue à la mode, grâce à un célèbre clown anglais, qui était venu donner des représentations à Paris et qui imitait le singe à merveille.
Le beau -frère de M. Victor Hugo pense donc que le costume de singe doit produire un grand effet. Tout imbu de cette idée, il va trouver l'anglais, lui emprunte une tête et une de ses peaux derechange,
prend de lui quelques leçons de grimaces et de gestes ; puis, enchanté du succès qu'il espère avoir, il fait un si joli gâchis dans sa cervelle qu'il brouille les jours et se prépare à jouer son rôle justement un de ces soirs graves où se réunissent seulement quelques amis pour faire un wisth, tout en discutant les derniers préparatifs de la fête.
Le soir qu'il croit donc être celui du bal costumé, M. Paul Fouché va chez son clown pour se faire habiller, grimer et styler par celuici ; puis, jetant sur ses épaules un ample manteau qui le couvre tout entier, il monte en fiacre et se fait conduire chez Pradier.
Pendant la route il se prépare à ses effets et répète bien son rôle afin de ne rien oublier.
— D'abord, se dit-il, j'entrerai dans le salon en faisant une cabriole ; ensuite je me poserai sur mon séant et je me gratterai l'aisselle tout en tirant la langue, comme me l'a montré mon professeur ; pour le reste, je me livrerai à mon imagination ou du moins à ma mémoire.
Le fiacre s'arrête devant la porte du sculpteur : M. Paul Fouché, si distrait par nature et si préoccupé de son rôle par occasion, ne prend pas garde qu'il n'y a ni lampion, ni éclairage inusité, ni
rien enfin qui annonce une fête et, comme il se l'est promis, il s'élance en cabriolant à travers l'antichambre.
Aux cris poussés par les domestiques, le pauvre distrait croit au commencement de son succès, encouragé par ce premier effet produit, il s'élance derechef et bondit jusqu'au milieu du salon, où il se place dans la position voulue par les instructions du clown.
Qu'on juge de l'effroi des joueurs de wisth à cette apparition! . . .Madame Pradier, assise près d'unetable avec quelques-unes de ses amies, faillit s'évanouir.
A cet effet qu'il était loin de prévoir, notre singe regarde autour de lui avec stupeur, et comme, malgré sa myopie, il saisit l'ensemble du salon, il devine aussitôt sa méprise ; alors il ôte sa tête d'emprunt et offre ses excuses à ses hôtes avec autant de grâce que son costume le lui permettait ; puis il voulut se retirer; mais tout le monde s'étant mis en g dté par cette petite aventure, insista si bien auprès de lui pour le garder, qu'il consentît àrester.
Il joua au whist, il dansa, il prit du thé; à travers tout cela, oubliant peu à peu totalement sa peau de singe; il reprit ses façons d'homme du monde, ses attitudes galantes et empreintes de fatuité ; ce qui
le faisait jouer le personnage le plus grotesque du monde et dont il fut tout le premier à rire.
Maintenant, combien ces souvenirs sont loin ! la révolution de Février a passé sur tout cela ; triste révolution qui n'a laissé que des ruines, triste République qui naquitet s'établit chez nouspar un escamotage sans pareil. Ceux qui étaient en bas sont montés en haut ; ceux qui n'étaient rien sont devenus quelque chose. Armand Marrast est allé coucher et donner des fêtes dans le palais des Condé ; le citoyen Caussidière, installé à l'hôtel de la Préfecture de police, s'y est rendu célèbre par ses orgies ; le petit Louis Blanc s'est rapetissé en grimpant pour se grandir sur le fauteuil présidentiel de la Chambre des Pairs; le citoyen Ledru-Rollin, recevant les inspirations d'une Egérie, choisissait parmi les illustrations républicaines ses fameux commissaires si extraordinaires, et lançait sur la France ses brûlantes circulaires, que M. Jules Favre et l'auteur de la Petite Fadcttc écrivaient pour le nouveau ministre de l'intérieur. Mais arrêtons-nous dans cette triste nomenclature que terminera, selon le ton de la musique, la petite anecdote que voici :
Après le départ de Louis-Philippe, les Tuileries,
on se le rappelle, tombèrent au pouvoir des malfai.
teurs de Février, et les cajoleries du gouvernement d'alors étaient impuissantes à les en déloger. Us recevaient les ambassadeurs du Provisoire en agitant la baguette du fusil dans le canon chargé, afin de bien témoigner de leurs projets de résistance.
Chargé d'amener à composition ces dangereux héros, M. Crémieux se glisse comme un chat dans la cour du Carrousel et les passe en revue. Il était vêtu d'une grosse castorine couleur noisette; et, si j'ai bonne mémoire, il s'était fait accompagner de M. le commissaire de police Troussard, ex-garde du corps plein de loyauté et de courage ; mais M. Crémieux, peu habitué aux fusils chargés, changea bientôt de gamme.
— Comment! mes bons enfants, leur dit- il, — l'aspect des canardières l'ayant par enchantement converti à l'avis de ceux qu'il s'était donné la tâche de convaincre, — comment! vous, qui avez pris les Tuileries, on voudrait vous en chasser ! Restez y tant qu'il vous plaira.
Mais là où son collègue, M. Crémieux, venait d'échouer, Marc Caussidière, qui se trouvait avec lui, réussit sans coup férir, grâce à un détour fort ingénieux:
— Vous voulez rester aux Tuileries? — dit-il aux bandits républicains, — eh bien ! soit. Mais vous permettrez bien que je recherche et que j'arrête les voleurs et les escrocs qui se sont glissés parmi des braves patriotes comme vous. Je vais donc aller prendre à la Préfecture les dossiers de chacun de vous ; attendez-moi un instant...
Et, quand il revint, les Tuileries étaient désertes.
Le duc de Malakoff, qui alors était tout simplement le général Pélissier, et qui se trouvait en ce moment à Paris, ne pouvait parler de cette prise depossession des Tuileries par les voyous sans entrer dans une colère épouvantable.
— Qu'on me laisse faire, disait-il, et on en sera bientôt débarrassé.
En dehors de son humeur bouillante, bien connue dans l'armée, le maréchal avait aussi un esprit fin et moqueur qui emportait quelque peu la pièce, à l'occasion.
C'était aussi un charmant causeur et il racontait sur toutes choses des anecdotes pleines d'intérêt. Voici entre autre une historiette qu'il disait sur la visite que M. de Persigny fit jadis à M. le comte de Falloux, il y a à peu près vingt -quatre ans, pendant que tous deux étaient à Londres.
En 1841, M. le comte de Chambord se trouvait à Londres, et beaucoup de légitimistes allaient lui présenter leurs hommages. M. de Falloux fut au nombre des pèlerins deBelgrave-Square — -pour employer l'expression consacrée alors ; — il était jeune, dans tout l'éclat d'un talent qui se révélait, et déjà on le considérait à la Chambre, où il venait d'entrer, comme l'un des principaux hommes d'Etat de l'avenir.
Un matin, il voit arriver à son hôtel un compatriote qui lui était inconnu : c'était M. de Persigny, qui vivait à Londres associé à la fortune du prince Louis-Napoléon. Il venait offrir au brillant lieutenant de M. Berryer de l'attacher à la cause du prince Louis, beaucoup plus assurée du succès, disait-il, que celle de la légitimité.
On comprend l'accueil poli mais très-net qu'il reçut. Loin de s'en montrer froissé ou même découragé, M. de Persigny se borna à dire à son interlocuteur :
— Vous êtes incrédule; eh bien! je vous prédis que vous serez le ministre du prince Louis, et je vous demande la faveur d'accepter de moi ce jour-là le portefeuille qui sera le signe officiel de votredignité.
— Je vous le promets bien volontiers, répondit en
souriantM. de Falloux, qui pensait ne pas s'engager beaucoup ; et on se sépara.
Sept années s'écoulèrent ; le gouvernement de Juillet tomba, la République survint, le prince Louis-Bonaparte fut nommé président le 10 décembre 1848, et le 20 de ce même mois, il nommait son premier ministère dans leqv el M. de Falloux occupait celui de l'Instruction publique et des Cultes.
Le soir de ce même jour, le nouveau ministre recevait un paquet soigneusement cacheté : c'était un magnifique portefeuille de maroquin rouge, sur lequel on lisait en lettres d'or : .4 M. le comte de Falloux, souvenir de Londres. F. de Persigny.
L'anecdote est très-authentique, et le portefeuille existe toujours; il est au château que M. de Falloux habite en Anjou.
Quoique d'un caractère absolu, sarcastisque, pointilleux etquelquefois abusif, le duc de Malakoff était poëte à ses heures. Ainsi, quand, en 1857, il alla assister à la fête séculaire de l'école de Sorèze, — il avait établi son quartier général au château de Moutagnet — voici les stances qu'il inscrivit sur l'album delà châtelaine, madame A. de B..., et que la Revue de Toulouse publia :
ADTEU
Montagnet, pur séjour de l'hospitalité, J'aime tes bois chenus et leur aspect sauvage, Et ton alpestre tour, Malakoff d'un autre âge, Et tes ruisseaux, bravant les ardeurs de l'été.
Mais je préfère encore, à ta verte nature, L'ange de ce castel, ce front pur et serein, Semblable au clair miroir d'une onde toujours pure, Que nul zéphyr ne trouble au soleil du matin.
Ah!... quand on a bu l'onde aux sources parfumées, Murmurant sur la mousse au pied de ces forêts, On y sent un Léthé de vertus détournées, Car on peut s'éloigner... mais oublier... jamais!
11 se trouve peut-être dans ces vers quelques rimes qui ne sont pas très-riches ; mais on ne peut donner que ce qu'on a, et je ne crois pas que les écrits du grand Frédéric, qui avait autant de prétention pour sa plume que pour son épée, valussent mieux que ceux du maréchal, qui ne montrait du reste aucune prétention à effacer Victor Hugo.
Voici ce qui fut raconté sur lui, lors de sa mort par un écrivain de talent; récit qui prouve combien le vieux soldat avait de respect pour la religion où il était né.
« C'était au commencement de 1858. Le duc de Malakoff était ambassadeur à Londres. Les Anglais l'appelaient le Soldier. M. D..., un de mes amis, et madame***, femme très -belle et très-aimable, m'avaient recommandé.
« Son Excellence m'invite à déjeûner, en deux lignes gracieuses. J'arrive par un ciel noir, par un soleil jaune et vert-de-gris, par une pluie battante.* On m'introduit immédiatement au rez de-chaussée, dans le vaste cabinet de l'ambassadeur, aux tentures fanées, aux tapis délabrés. Devant un bureau, près d'une fenêtre entr'ouverte sur le parc, je vois deux hommes causant de la manière la plus amicale, l'un en paletot grossier et boutonné jusqu'au menton; l'autre en soutane noire, à longue queue relevée, trempé d'eau, crotté jusqu'à l'échiné.
« Le Maréchal était heureux, souriant comme un patriarche. Le prêtre caressait de ses mains la tête du soldat et lui prenait par moments le menton avec la gentillesse et la familiarité touchante d'une mère qui retrouve son fils. Ravi devoir et contrit de surprendre une telle effusion, j'allais sortir...
a — Restez, me dit le maréchal.
t Le prêtre prenait précisément congé. Le Maréchal le reconduisit, tète nue, jusque dans la rue. Il pleuvait plus fort que jamais.
« Le Maréchal remplit ses poches de médailles et de chapelets bénits.
« — Voilà, me dit-il, des cadeaux pour la Maréchale que l'abbé Régis, supérieur des Trappistes
d'Afrique, m'apporte de Rome. C'est lui qui sort d'ici. »
Vous le voyez, il ne croyait pas s'humilier en montrant tout le respect qu'il portait à un pauvre prêtre.
Mais voilà longtemps que nous sommes absents du salon de Pradier. Rentrons y au plus vite, la porte nous estjustement ouverte par un artiste detalent,EugèneDevéria, qui fut unsingulierhomme,et dont la destinée fut plus singulière encore.
De très-bonne heure, il montra les plus grandes -dispositions pour la peinture; à un âge où, généralement, on n'est encore qu'un p'colier en cet art, c'està-dire à vingt ans, il exposa un tableau — lanaissance d'Henri IV — qui était une belle œuvre et qui eut toutle succès qu'elle méritait; mais hélas! ce succès tua son auteur et le pauvre Devéria fut littéralement assomé sous sa gloire ; car, de ce jour, tout ce qu'il faisait était mesuré à l'aune d'Henri IV, et quoiqu'il fit bien on lui demandait mieux encore.
— Cela ne vaut pas la naissance du Béarnais, disait-on en regardant chacune des toiles qu'il exposait et on leur tournait le dos avec dédain.
On ne voulait de lui que des chefs-d'œuvres et on exigea tant qu'il abandonnala partie, découragé
de ne pouvoir atteindre le sommet du mont qu'on voulait le contraindre à gravir: il jeta ses pinceaux et prit ses crayons avec lesquels il fit les plus délicieux portraits du monde, car, bien certainement, aucun maître n'a fait de plus charmants dessins qu'Eugène Devéria.
Mais tous ses mécomptes lui avaient donné un caractère étrange, et la religion protestante qu'il embrassa et dans laquelle il se jeta avec le mysticisme ardent d"urf nouveau converti ne contribuai^ pas peu à lui donner une bizarrerie qui rie ressemblait à rien.
Ainsi, sans doute pour porter sur lui l'étiquette de sa foi en religion, il était toujours vêtu d'un costume ayant une forme particulière, lequel complété par une coupe toute spéciale des cheveux et de la barbe, rappelait parfaitement le Marcel des Huguenots ; la Bible qu'il portait avec une certaine affectation sous le bras complétait la ressemblance, etous'attendaittoujours à lui entendre chanter le Pif paf pouf de son rôle; du reste, si sa ferveur faisait parade, elle était réelle au fond puisque il ne pactisait jamais avec elle, même à l'occasion d'argent; ce qui est très-rare par le temps qui court.
Après avoir connu Devéria chez Pradier, dans
les premières années du gouvernement de Juillet, je l'ai retrouvé, bien des années après, aux eaux de La Malou. C'était en 1859, il venait tremper dans la piscine ses pauvres mains qui commençaient à être frappées de paralysie; il portait toujours son même costume Marcel, et comme j'habitais la cellule à côté de la sienne, je l'entendais matin et soir lire la Bible et chanter des cantiques ; puis le dimanche, tout entier, était employé par lui à cette même occupation.
Or, quoique ses doigts fussent rendus un peu crochus par sa maladie, comme Devéria maniait toujours facilement le crayon, et qu'il n'étaitpas riche, il avait imaginé de s'indemniser des dépenses qu'il faisait aux eaux en dessinant quelques portraits debaigneuses,parmilesquelles ils'en trouvait defort jolies : on accepta avec leplus vif empressement cette offre, d'autant que les portraits n'étaient pas chers, il ne les faisait payer que cent francs, et beaucoup de dames s'inscrivirent sur le carnet du peintre.
Une entre autres devait partir le lundi suivant, et c'était le samedi que son arrangement se faisait. Il fallait quatre heures à l'artiste pour compléter son oeuvre; mais, prétendant que l'œil se fatiguait et cessait de bien voir en restant trop long-
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temps attaché sur le même objet, il ne donnait à chacun qu'une séance de deux heures, ce qui exigeait par conséquent deux jours pour que le portrait fût achevé.
Or, cette dame, qui devait partir le lundi, le pria de commencer de suite par elle afin qu'elle pût emporter son image.
— Cela ne se peut pas, madame, répondit Devéria, car c'est demain dimanche, et le dimanche je ne travaille pas.
— Oh ! monsieur, mais travailler pour cause majeure, ce n'est pas pécher !... exclama vivement la dame, et je vous paierai double mon portrait pour cette complaisance.
— Cette complaisance je ne l'aurai pas, madame, répliqua sèchement l'artiste.
— Je vous le paierai 500 francs, monsieur, s'écria la dame qui, étant fort riche, n'uet reculé devant aucune somme pour contenter son caprice.
Devéria salua froidement sans répondre et s'éloigna; puis le lendemain qui était dimanche, il chanta encore plus de cantiques qu'à l'ordinaire, sans doute pour se faire payer par le ciel les 500 francs qu'il perdait sur la terre.
IlavaithorreurdeParis,etdisaittoujours qu'il n'y
viendrait que pour y mourir; ce qui eutlieu en effet. Un de ses amis l'y entraîna presque de force et au moment où il s'y attendait le moins , il fut frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante qui l'enleva en moins d'une heure. Il n'avait pas encore atteint la soixantaine.
Ce fut la princesse Poniatowska qui, jla première, mit Devéria à la mode, grâce à un portrait d'elle et qui fut un vrai chef-d'œuvre. C'était l'époque où la princesse, toute puissante Egérie de M. de Talleyrand, faisait la pluie et le beau temps à la cour, et partant à la ville
Ce portrait orne encore le grand salon du château de Valençay où le pauvre prince se retira après la mort de celle qui fut son amie la plus intime et la seule personne au monde avec laquelle il consentît à penser tout haut. Quand madame Poniatowska semblait s'étonner du plaisir que son hôte prenait à leurs conversations particulières, il lui disait en souriant :
— Vous ne pouvez pas vous faire une idée, ma belle amie, combien, quand on est comme moi condamné à toujours mentir, on éprouve du plaisir à dire de temps en temps la vérité.
Aussi, après la mort delà princesse, fut-il impos-
sible de la remplacer auprès du prince dans la vie duquel elle tenait une si grande place.
Leurs entretiens se prolongeaient jusqu'à deuxet trois heures du matin en causeries politiques, malignes ou médisantes.
A Valençay, c'était ordinairement madame la duchesse de Dino qui donnait, à onze heures, le signal de la retraite ; alors chacun montait dans son appartement, excepté le prince et la princesse, qui restaient encore une demi-heure à causer ; puis le prince se levait et disait à son interlocutrice :
— Ma chère amie, je crois que nous pouvons monter chez vous ; chacun est chez soi ; nous no dérangerons personne.
Et ils montaient et recommençaient à causer jusqu'à la venue du jour, moment où le prince rentrait chez lui à son tour.
Devéria avait présenté chez Pradier Frédéric de Courcy, le charmant chansonnier d'alors, qui fit aussi de fort jolies pièces où régnait une fine et franche gaîté. Pourtant, si de Courcy était fin, il n'était rien moins que gai, je vous assure ! on aurait pu en faire le pendant, très-bien réussi, à Eugène Guinotpourla misanthropie ; les deux fai-
saient la paire, ce qu'on n'aurait jamais dit en écoutant ses chansons.
Le canon est la dernière raison des rois, la chanson est la dernière raison des peuples légers et enthousiastes comme le sont nos très-chers compatriotes.
En France, quand on est fatigué de se révolter, on chante ; quand on est épuisé d'impôts, on chante; avant Mazarin, pendant Mazarin, après Mazarin on a chanté ; chez nous c'est un usage immémorial de chanter sous tous les régimes ; ainsi on a chanté pendant les plus mauvais jours de la Révolution et dans les jours les plus durs du premier Empire, tout en pleurant ses enfants décimés par le canon ; Béranger fit plus de mal à la Restauration que tous les libéraux réunis ; et bien certainement les chansons de Frédéric de Courcy furent un puissant levier pour battre en brèche la République de 1848.
Qui ne se souvient de celle qui fut chantée
partout sur les fêtes que donnait le Gouvernement Provisoire.
11 y eut plus de courage encore à faire celle intititulée : les Démocs-Socs qui parut au moment où les bandes de Sornier faisaient trembler les parisiens; malgré cela, elle fut chantée partout.
Pourtant il s'y trouvait le passage suivant qui était
fort peu anodin de sa nature :
« Vous saluez un grand d'Espagne, « Et vous traitez avec dédain « Un compagnon qui sort du bagne l « Va voleur vous semble un coquin. .
« Vous n'êtes pas républicain !...
Mais je vous l'aidéjàdit, si ces messieurs du Gouverne ment Provisoire étaient de fort pauvres sires, ils étaient aussi de très-bons princes et ne s'inquiétaient guère de tout ce qui se disait et se chantait dans les salons, sachant fort bien que cette petite fronde ne s'apaise jamais par les tracasseries, bien au contraire.
Frédéric de Courcy avait aussi aidé M. de Jouy à la confection de son opéra de Guillaume 2W/;mais il avait laissé le vieil Ermite se prélasser tout seul dans cette œuvre qui semblait l'enfant de prédilection de sa plun.e, très-heureusement productive pourtant.
Ainsi, le cœur palpitant, M. de Jouy suivait sans cesse Noury Arnold, — l'amoureux montagnard, — dans les phases diverses quelui préparait le parterre; quand vint Duprez, et qu'il fallut réduire Guillaume Tell à trois actes parce que le célèbre ténor de la Scalla voulait finir par l'air de bravoure, il faillit en faire une maladie.
On alla le trouver pour obtenir son consentement.
— Retrancher un acte !.., s'écria-t-il avec une douloureuse stupeur.
— Mais c'est pour l'éclat de la musique... fit le directeur avec embarras.
— La Musique !... la musique !... eh ! monsieur, qui s'occupe de la musique!.. exclama~t-il de nouveau avec une surprise plus grande encore: que deviendra mon drame après cette mutilation ? ajouta t-il tristement ; qui saura si Arnold et Mathilde se marient ?
— On le devinera, soyez en sûr, reprit le directeur en dissimulant un sourire.
— C'est bien pour le mariage; mais, qui connaîtra le trépas de Gésier?
— L'histoire le raconte assez pour qu'on n'ait pas besoin de l'apprendre ailleurs.
— L'histoire! l'histoire ! est ce que les habitués de l'Opéra connaissent l'histoire ! fit M. de Jouy avec dédain ; puis il ajouta sur le même ton : d'ailleurs monsieur, faites ce que vous voudrez ; mais je vous déclare que je n'assisterai jamais à une semblable profanation.
Et M. de Jouy tint parole, car, de cejour, il n'alla plus à l'Opéra, ce qui ne l'empêchait pasd'empocher
avec bonheur les cinq cents francs que lui rapportait Duprez à chaque représentation de cette ^sublime œuvre musicale.
Et ce ne fut pas un grand mal pour lui que M. de Jouy cessa d'aller voir jouer sa pièce car il y faisait toujours un mauvais sang terrible.
— Voyez donc, comme on néglige la mise en scène, disait-il sans cesse à ses voisins, en grommelant, ca va à la diable!...
— Mais qu'apercevez-vous donc qui va si mal? lui demandaient ceux-ci tout surpris.
— Comment ! ce que j'aperçois ? s'écriait-il ; Mectall est enchaîné, traîné en prison, et le peuple ne bouge pas, et les femmes, loin d'être effrayées, font les yeux doux aux loges d'avant-scène.
— C'est vrai, il y a peu de place pour l'illusion ! faisaient les voisins en souriant.
— Et les petites paysannes des chalets qui ont aux doigts des bagues de mille écus, et aux oreilles des perdelcques à faire envie à des duchesses, comme c'est couleur locale cela !..
Les sourires se changeaient en rires francs alors, et M. de Jouy qui prenait cela pour une approbation tacite continuait.
— Et ce batelier abandonnant ses rames pour
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chanter sa barcarolle, comme si le lac de Genève était calme et doux comme un bol de lait.
— Ce que vous prenez-là pour une négligence est nécessité par la musique, lui était-il toujours répondu.
Alorsle pauvre auteur devenait furieux, et, quand il ne quittait pas sa place, il se pelotonnait dans sa stalle en murmurant :
— La musique ! la musique !... ils n'ont que cela à la bouche, comme si ma pièce ne serait pas aussi belle sans la musique.
Et à dater de ce moment là il ne parlait plus à personne.
D'un académicien à un académicien, il n'y a qu'un fauteuil de distance, donc approchons celui de M. Alfred de Vigny si nous voulons un contraste complet à l'Ermite; car ce dernier était aussi modeste que le premier était vaniteux ; pourtant il eut plus d'ennemis que M. de Jouy. On attribue ce fait à son caractère caustique que vient confirmer l'anecdote suivante.
Malheureusement pour lui, Alfred de Vigny avait dit, dans la préface d'un de ses ouvrages, que sa porte serait toujours ouverte aux jeunes muses qui se destineraient à travailler pour le théâtre.
C'était dans son enthousiasme pour Chatterton qu'il avait commis cette imprudence.
Or, depuis le moment où parut cette fatale annonce, la porte d'une charmante petite retraite qu'il occupait tout en haut de Montmartre, fut nuit et jour visitée par toutes sortes d'aiglons dont les plumes ne pouvaient pas encore percer. En un mot, on l'assiégeait littéralement de manuscrits en vers.
Notre poëte en prit une véritable humeur, et voulant donner quelques leçons qui pussent le servir en le débarrassant de tous ces fâcheux, il tomba un certain jour à bras raccourcis sur un débutant dramatique qui le harcelait avec son œuvre et qui, non content d'être parvenu à lui en faire la lecture, s'interrompait à toutes minutes [ our répéter sur tous les tons :
— N'est-ce pas, monsieur de Vigny, quej'ai tout ce qu'il faut pour être un grand poète?
— Je vous enverrai ma réponse demain, répondit l'auteur de Cinq-Mars avec gravité, j'ai besoin de réfléchir.
Et le lendemain, en effet, le malheureux recevait la lettre suivante:
« Oui, monsieur, oui, vous avez de merveilleuses « facultés. Ne les gaspillez donc pas. Au reçu de la
« présente , enfermez-vous chez vous , asseyez- « vous sur un fauteuil, devant votre bureau, cou- « pez du papier, taillez des plumes, tâtez-vous
« le crâne, levez les yeux au ciel et faites
« des souliers, vous êtes sûr d'aller à la fortune.
« Alfred de Vigny. »
Commeille désirait, lalettre, s'ébruitant, le débarrassa des visiteurs; mais, ce qu'il n'avait pas prévu sans doute, elle lui fit une foule de ces ennemis d'autant plus dangereux qu'ils sont inaperçus par ceux qu'ils attaquent.
Alfred de Vigny était un fort joli homme, à l'air noble et distingué, mais aussi à l'air froid et fier. Il avait été officier dans la garde royale et avait conservé quelques allures de sonancieu état. Ainsi, il était quelque peu gourmé et portait haut la tête, ce qui lui nuisait à première vue; mais il rachetait ces petits travers par tant de droiture et de bonté, qu'aussitôt qu'on le connaissait on les lui pardonnait bien vite.
Le plus intime de ses amis était M. Gustave Planche, son opposé sous toutes les faces ; d'abord comme naissance, ce dernier étant le fils d'un pharmacien et Alfred de Vigny celui d'un gentilhomme noble comme le roi; puis sous le rapport du phy-
sique et de la tenue. M. Gustave Planche était plus quenégligé, et M. Alfred de Vigny était toujours tiré à quatre épingles comme s'il était prêt à passer une revue d'honneur : puis, si l'un était doux et bon, l'autre était acerbe et malveillant. Aussi, critique d'art d'abord, plus tard critique littéraire, lorsque Alfred de Vigny, cause de sa fortune littéraire, lui fit avoir son feuilleton dans la Revue desdeux Mondes, Gustave Planche se fit beaucoup d'ennemis. Cependant c'était un homme d'un véritable mérite ; et malgré ses excentricités, ses rudesses, et, à l'occasion, ses petites méchancetés, il sut faire naître de véritables amitiés.
Gustave Planche avait une manière de travailler toute particulière; il avait cebesoin ardent, irrésistible d'exprimer ce qu'il éprouvait qui caractérise les véritables écrivains ; ainsi il ne commençait jamais à écrire que quand un article était entièrement composé dans sa tête ; il le faisait la nuit, les yeux fermés, ou le matin dans un demi sommeil lucide comme un sommeil magnétique.
Il avait la vue très basse et tellement mauvaise que lorsqu'il écrivait et qu'il était arrivé à la fin d'un feuillet, si on l'interrompait avant qu'il continuât, il ne pouvait plus lire ce qu'il avait écrit, et il priait
un de ses amis de lui dire qu'elle était la dernière phrase du feuillet terminé . Béranger était le plus intime ami de Gustave Planche, et lui qui ne voulait aller nulle part, il se rendait tous les quinze jours à Passy chez le chansonnier, dont le seui^ n'était pas facile h franchir pour les visiteurs. Mais il y était toujours l'objet de la plus aimable hospitalité, car du plus loin que Béranger, l'apercevait, il s'élançait à sa rencontre, lui serrait affectueusement la main et l'entraînait dans sa chambre où tous les deux se renfermaient pour pouvoir causer plus à leur aise, ce qu'ils faisaient sans se lasser durant des heures entières.
Gustave Planche était déjà très malade, il venait même d'être transporté à la maison municipale de santé quand M. Cousin alla voir M. Bulloz, directeur de la Revue des deux Mondes, pour le charger de décider le critique à se mettre sur les rangs des candidats à l'Académie ; répondant lui, M. Cousin, de son élection, Planche étant très estimé delà grande majorité des immortels qui le préféraient à tous ceux qui se présentaient pour occuper les fauteuils vacants : M. Cousin avait même ajouté qu'on le dispenserait des visites personnelles
M. Bulloz transmit au malade cette offre si flat-
teuse, mais M. Gustave Planche refusa de se mettre sur les rangs; d'abord il ne se souciait pas d'entrer à l'Académie ; sa santé perdue, ses souffrances l'empêchaient d'y songer. D'ailleurs, ajouta-t-il, eut-il désiré le fauteuil des immortels qu'il n'aurait pas voulu se présenter en concurrence avec M. Jules Sandeau, son ami de vingt ans.
Mais, tout en refusant, Gustave Planche voulut écrire à M. Cousin pour le remercier de sa démarche si flatteuse; il ne pouvait déjà plus tenir la plume, mais il dicta sa lettre à son docteur. Après avoir énoncé son refus et exprimé toute sa gratitude, le pauvre mourant priait son illustre protecteur, ainsi que ceux de ses amis qui avaient bien voulu songer à lui, de reporter leurs bons offices sur M. Jules Sandeau qui les méritait a tous les titres ; il ajouta qu'il en aurait une bien vive reconnaissance. La lettre écrite, il la signa. Ce sont les derniers caractères qu'il a tracés.
Quelques heures avant d'expirer, il eut le délire. Lui, qui avait toujours vécu dans la familiarité des grands hommes du passé, et en particulier dans l'intimité des grands artistes et des grands écrivains du grand siècle, il secroyaittransporté à cette époque aimée de lui : les âmes des livres qu'il avait
lus, évoquées par la douleur, venaient au-devant de la sienne. Il se voyait en présence de ces femmes si spirituelles et si élégantes, de ces hommes si nobles et si éclairés ; les unes s'accoudaient aux terrasses de Saint-Germain ou de Versailles pour le regarder passer, les autres se promenaient avec lui dans les parterres réguliers du parc.
Il croyait voir Louis XIV écrivant à la charmante Lavallière, sur une carte, — un deux de cœur.
Il croyait voir mademoiselle de Montpensier, ne pouvant plus contenir le secret de son cœur et pourtant retenue par la dignité de son rang, souffler sur une glace, puis écrire sur le verre terni par son haleine le nom chéri de l'ingrat Lauzun.
Une autre fois il lui semblait aider Guiche à pénétrer chez madame Henriette d'Angleterre sous les habits d'une diseuse de bonne aventure, ou bien c'était en sa présence que le malheureux Racine commettait la gaucherie de parler de Scarron devant son royal successeur ; ou encore c'était à lui que la spirituelle marquise, fclle de joie d'avoir dansé ave ç Louis XIV, disait dans un transport d'enthousiasme :
« Il faut avouer, M. Planche, que nous avons un
grand roi 1 . . .
Et Planche souriait comme avait fait le marquis de Bussy Rabutin, mais sans joindre à son sourire, comme l'avait fait celui-ci, une phrase malicieuse.
— Mon ami, disait le pauvre malade au médecin qui le soignait, j'étais hier au spectacle du roi, —il se croyait toujours à la cour de Louis XIV, — pourquoi donc n'y êtes vous pas venu?
— Je ne l'ai pas pu, mes occupations s'y sont opposées, répondit le docteur.
— Quel dommage 1... s'écriait alors Gustave Planche, j'avais gardé une si bonne place pour vous... C'était auprès de Mademoiselle de Thiange que vous auriez pu admirer tout à votre aise. . . et la représentation aussi, grand Dieu, qu'elle était brillante!... quelle magnificence !... c'était un jour de gala!... Le roi était éblouissant, d'une majesté à faire pâlir tout le monde... c'est le plus bel homme de la cour... puis j'ai vu Molière : comprenez-vous, docteur, Molière... le grand Molière... il jouait le Misanthrope ... quelle pièce et quel acteur!... le roi applaudissait de ses royales mains...
Et dire que ce délire était celui d'un républicain ! car Gustave Planche professait cette opinion quand il pouvait dissimuler sa pensée ; mais on peut ajouter aussi que c'était le délire d'un grand esprit, une
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évocation touchante de l'âme qui survit au milieu des ruines du corps ; en un mot, une mort littéraire.'
Quand il était en bonne santé, le critique de la Revue des deux mondes affichait aussi beaucoup de sympathie pour le prince Louis Bonaparte,alors que celui-ci était prisonnier au château de Ham. C'était encore une manière de faire de l'opposition au pouvoir d'alors, car l'opposition était nécessaire à sa vie ; et il fut, je crois, le premier qui sut, à Paris, l'évasion du prince : il s'en allait partout, la racontant en se frottant les mains d'un air d'autant plus joyeux, qu'il y trouvait de l'audace, de l'imprévu et une foule de choses qui l'enchantaient, car elles étaient tout-à-fait en rapport avec son caractère.
Si vous ne vous rappelez pas cette curieuse évasion dans tous ses détails, je vais vous la redire à nouveau, car elle mérite qu'on en garde mémoire.
Le château deHam avait pour garnison un bataillon de ligné obéissant à un commandant de place, M. de Marne. Il y avait en outre dans la forteresse un commissaire de police spécial et trois guichetiers. Ces derniers étaient constamment à la porte de la prison et avaient l'ordre de suivre le prince dans ses promenades sur les remparts. Dans la partie du bâtiment consacrée au prisonnier, il y avait encore
six factionnaires à l'intérieur et trois à l'extérieur ; puis deux postes de trente hommes chacun, commandés par des officiers, gardaient les deux pontslevis qui séparent la forteresse de la campagne. Ces ponts, toujours levés, ne s'abaissaient que sur un ordre exprès du commandant ; et, indépendamment d'un sous-officier et d'un soldat préposés à cet office, il y avait deux portiers, dans le guichet desquels devaient entrer tous ceux qui avaient accès pour le service intérieur du château.
Ces obstacles étaient grands, sans doute, mais un incident inattendu vint singulièrement les amoindrir. Des ouvriers étaient journellement introduits dans la forteresse pour y travailler à d'urgentes réparations. En se déguisant comme l'un d'eux, le prince pouvait, avec du sang-froid, de l'audace et beaucoup de bonheur, sortir de son appartement, traverser les cours, les guichets, les pont-levis, et gagner la campagne, où des moyens de fuite rapide seraient préparés. C'est h ce plan, en effet, que le prince et ses amis s'arrêtèrent. Le secret du projet d'évasion et de ses préparatifs fut confié, à ce qu'il paraît, à deux personnes seulement, au docteur Conneau, lemédecin du prince, et à Charles Thelin, son valet de chambre. Ce dernier obtint du comman-
dant, et sous un prétexte quelconque, la permission de se rendre à Saint-Quentin, où il se procura une voiture, des chevaux, des déguisements et des passeports. Toutétait prêt dès le vendredi soir, et la tentative devait avoir lieu le samedi 23. Mais la veille, des visiteurs de Paris s'étant fait annoncer au prince pour le lendemain, celui-ci ajourna au lundi matin son projet d'évasion.
De bonne heure en effet, le lundi matin, leprince revêtit les habits d'un charpentier, nommé Badinguet, mit une blouse et, la barbe coupée, les cheveux noircis, les mains et le visage recouveits d'un hâle artificiel, il sortit, portant une lourde planche sur l'épaule et précédé de Thelin, tout prêt à répondre pour lui si quelque employé du château venait à questionner le faux ouvrier. Mais, à peinele prince avait-il quitté son appartement, qu'il rencontra dans les couloirs quelques-uns des ouvriers qui travaillaient près de là. Tout était perdu si une de ces interpellations ad Jiominein, comme ces hommes les pratiquent entre eux, eût été faite en ce moment ; mais, par un bonheur inouï, ceux-ci ne parurent point s'inquiéter du charpentier et aucun obstacle ne fut mis à sa traversée.
Restait à passer sain et sauf entre les deux gar-
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diens qui se tenaient au pied de l'escalier. Thelin se mit à parler à l'un d'eux, et le prince, pour rester inconnu à l'autre, masqua son visage avec la planche qu'il portait. Le même stratagème fut employé dans la cour et sous les portes, pour y passer à travers les nombreux soldats et ouvriers qui s'y trouvaient dispersés en cet instant. Tout allaà souhait, le prisonnier franchit sans obstacle la dernière enceinte de la forteresse, et, pour la première fois depuis six ans, il put respirerl'airdelaliberté. Thelin quil'avait suivi avait là une voiture toute prête; ils y montèrent et parvinrent en peu d'heures à Sai nt-Quentin . Leprince, qui avaitjetédansun champs ses habits libérateurs et en avait revêtu d'autres, traversa la ville àpiedeten plein midi, montadansunechaisedeposte qui le conduisit rapidement à Valenciennes, puis traversa la frontière, atteignit Ostende et voguait vers l'Angleterre avant même que la nouvelle de sa disparition fût connue à Ham.
Cependant le commandant de place, M. de Marne, s'étant présenté le matin, suivant son habitude, pour voir le prince, le docteur Conneau objecta que celui-ci avait été fort indisposé dans la nuit, qu'il reposait en cet instant et que le commandant eût à remettre sa visite à un autre moment. M. de Marne
revint vers midi ; cette fois le prince, fatigué d'un médicament que lui avait administré son médecin, désirait rester seul pendant quelque temps encore. Enfin à cinq heures, une troisième visite de M. de Marne, à qui maintenant le docteur Conneau répondit avec un magnifique sang-froid:
— Vous ne pouvez voir le prince; il est parti. Vous comprenez le coup de théâtre 1... et je n1ai
pas besoin de vous en rappeler les suites ; aussi je retourne au plus vite dans le salon de Pradier, craignant de in'être fourvoyée en route.
C'est Biard qui m'en ouvre la porte, et comme j'aime beaucoup ce spirituel artiste, nous nous arrêterons encore un moment à causer, sinon avec
lui, au moins de lui.
Biard est le fils de ses œuvres ; parti mousse, il
est arrivé peintre de talent, d'esprit et de mérite.
— C'est le Paul de Kock de la peinture ! disent ses détracteurs.
— Eh bien ! faites-en autant, messieurs, leur répondrai -je.
Biard a voyagé partout;depuis le pôle nord jusqu'au fleuve des Amazones ; il a voulu tout voir et tout connaître ; aussi ses tableaux ont-ils une vérité vraie qui ne se rencontre pas toujours ailleurs. Ce-
pendant, quoique son tableau principal soit une barque attaquée par des ours blancs, il avoue avec une gaîté charmante qu'il n'a jamais vu d'ours blancs qu'au Jardin des plantes, malgré son voyage dans les mers de glace ; car ces terribles animaux, qui le faisaient trembler par leurs rugissements féroces, ne se montraient pas. Or; au sujet de son travail au Jardin des plantes il raconte une aventure qui lui donne toujours un petit frisson rétrospectif.
Biard avait obtenu la permission de descendre dans la loge de l'ours blanc pour en tirer le polirait tout à son aise ; pour cela on faisait d'abord sortir Tours de la cour, puis on baissait une énorme grille de fer entre le peintre et son modèle. Alors l'ours, furieux de voir qu'on avait envahi son domicile, se précipitait contre cette porte de fer et cherchait à labriser avec ses dents et ses grilles.
Or, par un hasard providentiel, Biard venait de sortir de la loge de l'ours plus tôt que de coutume, quand un nouveau gardien, se promenant dans le jardin et voyant cette grille baissée à une heure où elle n'avait pas l'habitude de l'être, crut qu'on avait commis uneerreur et relevaittranquillementla grille quand un de ses camarades s'élança vers lui en donnanties marques d'une vive frayeur , touten s'écriaut :
312 LES SALONS DAUTREFOIS
— Mais, malheureux ! il y a un homme dans la loge!...
Le gardien laissa vite retomber la grille; mais il eût été trop tard, l'ours y était rentré déjà et broyait tout autour de lui.
— Heureusement que mes études sur la bête étaient achevées nous disait Biard, carlediablem'emporte si j'aurais voulu retourner lui rendre visite.
L'atelier de Biard était aussi curieux qu'original ; il s'y voyait des produits des quatre parties du monde, aussi les visiteurs n'y manquaient pas, d'autant plus qu'ils espéraient y rencontrer le duc d'Orléans qui, ayant une grande amitié pour l'artiste, venait aussi le voir quelquefois.
Il y avaitentre autres un certainM. D..., homme d'un esprit fin et adroit qui, faisant presque partie du mobilier, s'était naturellement rencontré avec le jeune prince; comme il plût à celui-ci par sa gaîté, il s'établit entr'eux une espèce de familiarité, si bien que le duc voulut le présenter au roi.
M. D... fut enchanté de cette proposition, car c'était à cela qu'il visait sans en avoir l'air ; et quand il put aborder Louis-Philippe il débuta par lui demander une place.
Le roi promettait toujours; mais, comme d'une
part il oubliait facilement ses promesses, et que de l'autre c'étaient ses ministres qui disposaient le plus souvent des places, un long temps se passa, et comme sœur Anne, le pauvre M. D... ne voyait rien venir. Il chercha alors le moyen de rappeler au roi sa promesse ; malheureusement, le roi le fuyait comme un remords.
Enfin, un jour, il trouve à Neuilly le moyen des'introduiredansle cabinet où travaillait Louis-Philippe qui parut d'abord assez contrarié de cette visite; mais, reprenant bien vite son sang-froid, il se prit à dire :
— Ah! vous voilà mon cher M. D..., je suis enchanté de vcus Voir ; malheureusement je n'ai pas pu encore vous donner ce que je désire ; mais je vous réserverai la première place dont je pourrai disposer, comptez sur moi ; en attendant je vais vous nommer chevalier delà Légion-d'Honneur...
— Oh ! gardez vous-en bien, Sire, je vous en supplie I .. exclama M. D...
— Et pourquoi donc cela, Monsieur ? fit le roi avec une surprise mécontente.
— Parceque, Sire, je n'aime pas les cordons sans sonnettes, dit M. D..., s'inclinant.
Louis-Philippe se mit à rire, et comme il aimait l'esprit, il se souvint de II. D... à l'occasion et lui
fit gagner des sonnettes... puis les cordons vinreut plus tard.
Dantan jeune était aussi un grand ami de Pradier, et de plus il fut son élève. C'est, paraît-il, clans l'atelier du maître que se montra tout d'abord sa vocation de critique statuaire; ainsi, dans un moment de folle gaîté, il s'avisa de reproduire en plâtre, et d'une façon fort grotesque, la figure d'un de ses camarades , charge qui parut à tous si plaisante qu'on porta Dantan en triomphe autour de l'atelier après l'avoir couronné de brosses et d'ébauchoirs.
Quelque temps après Dantan partit pour Rome.
Là, il s'ennuya bientôt d'étudier toujours l'antique, et un beau jour qu'il rentrait dans sa chambrette, triste et découragé, il se plongea dans ses souvenirsdupassépouradoucirlespeinesdu présent.
D'abord passèrent à travers son imagination les douces joies de la famille, celles moins saintes de la jeunesse, puis les folles gaîtés de l'atelier, et parmi elles, la figure si grotesque du bon camarade dont il s'était amusé jadis à reproduire les traits d'une façon si burlesque.
Il sourit d'abord à ce souvenir ; ensuite il prit machinalement de la terre glaise, modela cette terre dans ses doigts ; une heure après il descendait
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quatre à quatre son escalier pour aller rejoindre ses camarades qui furent étonnés et ravis d'une petite caricature en relief qu'il leur montrait.
Tous ces jeunes gens, l'élite de nos artistes, attachèrent à cet essai une importance dont Dantan était bien loin de se douter. Aussi, dès lors, sans négliger la partie sérieuse de la statuaire, il continua à étudier le portrait sous sa face comique : bientôt chacun, dans Rome, se disputait les épreuves d'une charge d'Horace Yernet en robe de chambre, et celle du vieux Carie Vernet faisant tout un avec un cou de cheval.
Quelques-unes de ces épreuves arrivèrent en France où elles obtinrent un succès si prodigieux que Dantan, à son retour de Rome, trouva une source de réputation et de fortune dans ce qu'il ne traitait encore que de plaisanterie sans conséquence.
Tout le monde voulut se faire caricaturer par lui, même les femmes ; mais il refusa toujours celles-ci, sachant bien que si elles riaient un moment en
voyant leur grotesque, elles ne pardonneraient jamais à celui qui aurait pu les reproduire ainsi.
Quant aux hommes, tout ce qui était un peu célèbre y passa; seulement il ne livra à la publicité que ceux qui s'y prêtèrent de bonne grâce. Les
autres furent partagés uniquement entre le statuaire et le modèle.
En agissant de la sorte,, il eut le bon esprit de ne se faire aucun ennemi.
Malgré toutes ces folles billevesées d'une imagination quelque peu dévergondée et toujours rieuse, Dantan jeune est un statuaire de mérite dont le nom restera et dont Pradier faisait grand cas, à juste droit. Il existe de lui une foule de bustes dont le travail fait le plus grand honneur à leur auteur.
Dantan recevait jadis dans son atelier tous ses amis et les étrangers présentés par ceux-ci, chaque jour de quatre à six heures du soir. On saluait d'abord maître Joseph, un gros chat favori qui tenait la place de son maître pendant que celuici était occupé à jouer aux dominos, raison sérieuse pour laquelle il ne fallait pas le déranger; puis on s'établissait alors soi-même à une table, soit pour jouer également aux dominos, soit pour dessiner, soit pour causer; et Dieu sait les bonnes plaisanteries qui se faisaient ou se disaient pendant les deux heures ainsi employées !
Cela dura longtemps, mais des dames voulurent être admises à ces matinées curieuses, ce qu'elles obtinrent à grand peine mais, aussi ce qu'elles n'au-
raient pas dû obtenir du tout, car elles allumèrent peu à peu une petite guerre sourde qui amena la fin de ces amusantes matinées de l'atelier.
Quant au salon de Pradier, il fut fermé tout à coup pour une autre cause.
Il régnait une certaine agitation politique au moment où il allait donner, non une de ses grandes soirées costumées annuelles, mais une de ses soirées intimes où on était une centaine tout au plus.
La veille de cette petite fête, M. le préfet de police le fait prier de passer un moment dans son cabinet pour affaire urgente. Fort effrayé, Pradier s'y rend en toute hâte et le haut fonctionnaire, avec une exquise politesse qui ôtait à sa demande tout ce qu'elle pouvait avoir d'étrange, lui parle ainsi :
— Je vous serais extrêmementobligé, M. Pradier, si vous vouliez bien me donner, pour un de^ employés de mon administration, une invitation à votre soirée de demain.
Pradier bondit sur son siège.
— Mais M. le préfet, dit-il, mon salon est un des plus honnêtes, et assurément le plus calme de Paris ; j'y reçois des artistes, des gens de lettres ; on n'y cause jamais politique et bien certainement on
n'y conspire pas. Je ne peux donc pas y admettre des gens qui... des gens qui...
Le préfet de police sourit à son tour de l'embarras de l'artiste.
— Eh bien, lui dit-il, montrez-moi la liste de vos invités et nous verrons.
— Je l'ai justement dans ma poche, s'écrie Pradier en y fouillant vivement et en sortant un grand papier qu'il offre au préfet.
Celui-ci le prend, la lit attentivement, puis il la rend à Pradier en lui disant :
— C'est bien, monsieur, vous avez fait largement les choses; je ne vous demande donc plus rien, car je ne voulais qu'une invitation et je vois que vous avez eu la précaution d'en faire quatre.
Pradier rentra chez lui triste et songeur; la soirée eut lieu le lendemain parce qu'il était trop tard pour la remettre ; mais ce fut la dernière, et, à dater de ce jour, il ferma les portes de son salon pour toujours.