‹ Les salons d'autrefoisChapitre 6 sur 6 · DE W^ LA C'^^ DE RUMFORT · texte numérisé non relu

DE W^ LA C'^^ DE RUMFORT

Madame de Rumfort eut aussi le bonheur de voir se réunir chez elle des hommes de tous les rangs et de tous les genres. Le comte de Rumfort, son mari, gentilhomme philanthrope, s'était livré de bonne heure à la culture des sciences. Il avait été physicien , soldat , ambassadeur , avait couru le monde par goût et par occasion ; aussi connaissait-il beaucoup de choses et beaucoup de gens. Ses relations se ressentaient un peu de ses connaissances. — a C'était, disait la comtesse, une véritable carte d'échantillons; » —mais elle disait cela tout bas, carie comte, qui s'était battu pour l'indépendance de l'Amérique, avait importé chez lui le despotisme le plus absolu : ce théoricien libéral était dans la pratique un tyran domestique. Il faUait donc qu'elle fût gra-

cieuse pour tous, et au demeurant cela lui coûtait peu, car c'était bien la plus aimable femme qui fût au monde; de plus elle racontait à merveille, et si nous voulons nous arrêter un moment à l'entendre causer, voici une petite historiette de sa façon. Je la laisse parler.

(( Étant toute petite fille, je ne me lassais pas d'admirer, au-dessus de l'armoire en chêne où ma grand'mère mettait ses pots de confitures, trois superbes pommes de Calville blanc et trois jolies roses du Bengale; toujours fraîches, toujours blanches, enfin toujours roses.

(( En fouillant mes souvenirs enfantins avec toute l'inquiétude d'un problème à résoudre, il me semble que ces trois pommes et ces trois roses, je les avais vues là depuis le jour où la connaissance s'était développée en moi, et cela me tourmentait, car c'était plus que l'inconnu, c'était surnaturel!

« Gomment donc se fait-il, me disais-je, que ces trois roses ne se fanent pas, que ces trois pommes ne se gâtent jamais? Est-ce qu'elles seraient en pierre ou en carton peint?...

«Un jour, j'avais dix ans alors, tourmentée de plus en plus par ces roses et par ces pommes dont l'odeur me poursuivait jusque dans mes rêves, je pris la coupable résolution de leur rendre une visite

secrète pour leur faire subir le plus sévère examen, j'étais seule par extraordinaire dans la cbambre au miracle, — c'était un jour de fête, je crois, — donc, à force de mettre une seconde chaise sur une première, une troisième sur la seconde, je parvins à m'emparer des chers objets de ma convoitise, et mon étonnement et ma joie ne furent pas minces quand il me fut démontré, à l'odorat et au goût, que ces merveilleuses pommes étaient véritablement de l'excellent Calville, et que ces miraculeuses roses du Bengale étaient également des fleurs charmantes semblables à celles de nos parterres.

(( Je courus bien vite cacher le reste de mon trésor dans ma chambre, je dis le reste, car j'avais déjà mangé une des trois pommes et effeuillé une des trois roses ; une heure après, les deux autres fruits avaient suivi leur camarade, et les débris des pauvres fleurs jonchaient le carreau de ma chambre.

« J'entendis du bruit alors. Tout effrayée je ramassai bien vite les débris du désastre, je les jetai par la fenêtre et j'allai voir qui avait ainsi causé ma frayeur; c'était mon grand-père qui se dirigeait alors vers la chambre à l'armoire.

(( Je sentis un petit frisson me courir par tout le corps, et pressentant l'orage je voulus le détourner.

(( — Venez donc vous asseoir dans ma chambre,

bon papa, lui dis -je d'un air câlin; je vous montrerai ma page d'écriture et vous serez content de moi.

« — Une autre fois, ma fille, une autre fois, me répondit le bon vieillard, avec amitié, mais tout en continuant sa marche vers l'endroit fatal ; car, pour le moment, j'ai un si violent mal de tête qu'il faut à l'instant que je fasse mon remède, ou je crains un accident.

« Et il ouvrait la porte de la chambre en prononçant ces paroles. — Je le suivais toujours.

(( — Grand papa, qu'est-ce que c'est donc que votre remède? me risquai-je à lui demander pour gagner du temps, car jusque-là je ne m'en étais jamais inquiétée; pourtant chaque fois qu'il avait la migraine, il s'enfermait dans la chambre à l'armoire pour se guérir, disait-il.

(( — Tu n'y comprendrais rien, fit-il en se retournant.

« — Oh! si ! bon papa, si! m'écriai-je en sautant devant lui pour lui cacher la malheureuse armoire.

(( Les vieillards aiment à raconter; je l'avais atteint au défaut de la cuirasse.

« — Eh bien ! écoute, me dit-il, c'est toute une histoire à te narrer, cela me distraira peut-être; et il s'assit dans un grand fauteuil ; je me plaçai sur ses genoux.

(( — Les aïeux de madame ta grand'mère, commença-t-il, sont, tu le sais, d'une origine étran-

gère.

« Je répondis négativement par un signe de tête, car j'ignorais complètement cela.

(( — Eh bien ! ses premiers parents habitaient la Tille de Césarée en Cappadoce; Césarée est la même que la Kaïsarieh de la Turquie d'x\sie, dans la Caramanie; ne va pas confondre la Kaïsareih de la Turquie d'Asie, en Syrie, à environ vingt lieues de Jérusaiem...

(( — N'ayez pas peur, grand-papa ! interrompis-je fort ennuyée de cette dissertation géographique.

(( — Suis-moi bien, reprit à son tour le bon vieillard qui ne voulait pas me faire grâce d'une syllabe. Donc la Césarée des aïeux de madame ta grand'mère est la Kaïsarieh dans la Caramanie ; cette ville, fondée par Mosoch, fils de Japhet, et nommée Mazaïa du temps qu'elle était capitale de la Cappadoce, prit le nom de Césarée en Thonneur de Tibère. — Comprends-tu?

« — Pas beaucoup, bon papa, lui dis-je avec une petite moue maussade, car l'histoire commençait à m'ennuyer très-fort; mais votre remède?

(i — Eh bien! j'y arrive, mon enfant, reprit-il. Madame ta grand'mère donc avait à Césarée, il y a

environ quinze siècles, nn parent, un oncle, je crois, qui connaissait beaucoup une princesse grecque du plus haut talent dans les sciences occultes; elle avait trouvé le moyen de combattre avantageusement la mort par ses philtres; aussi le tyran qui gouvernait alors, voulant se défaire d'une femme aussi dangereuse, la condamna à être décapitée en place publique.

« Le grand parent de madame ta grand'mère la rencontra comme on la conduisait au supplice, et, ému de pitié, il laissa couler ses larmes.

« La belle Grecque en fut touchée.

(( — Adieu,. ami ; fuis, dit-elle, ne pleure pas sur moi, car la vie n'est qu'un songe fâcheux, mais sur toi qui dois rester encore sur cette terre de misère. Adieu; je t'enverrai du ciel un souvenir qui durera autant que le monde.

« Ici je regardai mon grand-père avec effroi. Il ne s'en aperçut pas sans doute, car il continuait toujours son récit.

(( — La belle Grecque n'eut pas plus tôt hvré son col de cygne au bourreau, qu'un affreux nain vint offrir à ton aïeul trois pommes superbes et trois roses d'une admirable fraîcheur.

(( A ces mots, je faillis tomber à la renverse.

(( — L'aïeul de ta famille maternelle légua en mou-

rant ces précieuses choses à ses descendants, de telle sorte qu'elles sont venues jusqu'à madame ta grand'mère qui me les a données deux ans après notre mariage en me disant qu'il fallait les laisser toujours au grand air, et que leur odeur seule suffisait pour chasser les plus violents maux de tête. J'en avais d'affreux alors, et à chaque nouvelle migraine j'ai pu me convaincre de Tefficacité du précieux remède. Maintenant que tu sais l'histoire, mon enfant, ajouta mon grand-père en me déposant à terre pour se lever, je vais faire ma cure devant toi : je sens mon mal de tête qui revient au galop. Allons, mettons-nous à genoux, car il faut y joindre une prière.

(( J'y tombai convulsive, atterrée, presque morte eu un mot, car j'étouffais, les yeux me sortaient de la tête.

(( — Grand-papa, ayez pitié de moi...., grandpapa, ne me tuez pas 1 m'écriai-je au milieu des plus déchirants sanglots, car je suis perdue..., le bon Dieu me jettera en enfer...; j'ai commis un crime, j'ai mangé les pommes miraculeuses..., j'ai effeuillé les roses de la princesse qui était fée !

(( Je ne sais plus ce qui arriva alors, et comme dans un songe ces mots vinrent frapper mon oreille :

« Malheureuse enfant, des pommes et des roses

qui guérissaient des maux de tête depuis quinze cents ans!... Coquin d'enfants !... Bien certainement je ne te pardonnerai jamais à moins d'un miracle.

(( Et ce miracle se fit : car les pommes que j'avais mangées et les roses que j'ai effeuillées avaient reparu au haut de l'armoire de ma grand'mère, plus belles et plus fraîches que jamais... J'ai su depuis que ma grand'mère, qui voulait guérir les nerfs par l'imagination, renouvelait le remède chaque fois qu'il commençait à se faner ou à se piquer aux vers. ))

((— On était donc bien crédule autrefois? me demandera-t-on, ajoutait Taimable comtesse. Peut-être; mais ne vaut-il pas mieux trop croire que de ne rien croire, comme on le fait aujourd'hui, par genre ou par principe ! »

Madame de Rumfort, que cette histoire amusait comme un lointain souvenir d'autrefois, la disait souvent. Aussi ses amis l'avaient-ils surnommée la fée aux roses , et personne ne méritait mieux ce litre qu'elle, car elle était toute charmante. « — Elle apprivoise les bêtes par les mélodies de son cœur, — » disait Laya, un de ses plus fidèles visiteurs, en montrant des gens souvent très-médiocres qui se groupaient autour d'elle.

« — Que voulez-vous ! répliquait-elle, on a ses

ennuyeux comme on a ses pauvres, il faut bien leur faire la charité ! »

Laya était républicain par travers d'esprit, mais un républicain honnête; puisque, peu de jours avant le 21 janvier 1793, il eut le courage de faire représenter une pièce, rAmi des Lois, qui était une protestation énergique contre le régicide. Du reste , comme rien n'est nouveau sous le soleil, ce même Laya avait eu à se moquer, en 1793 , de ceux qui, longtemps avant M. Proudhon , déclaraient que la ■propriété, c'est le vol. En voulez -vous la preuve? Lisez ces vers qui se rencontrent dans la comédie que je viens de vous citer, comédie qui envoya son auteur réfléchir, sous les verrous, au danger deplaisanter en temps de république :

De la propriété découlent tous les maux, Les vices, les horreurs, enfin tous les fléaux ; Sans la propriété, point de voleurs ; sans elle Point de supplice ; donc^ la suite est naturelle, Point d'avares, les biens ne pouvant s'acquérir ; D'intrigants, les emplois n'étant plus à courir. Or, je dis : — Si le mal naît de ce qu'on possède. Donc ne plus posséder en est le seul remède. Murs, portes et verrous, nous laissons tout cela, On n'en a plus besoin dès que l'on en vient là. Cette propriété n'étant qu'un bien postiche , Le pauvre, hélas ! paraît dès qu'on permet le riche. Dans votre république, un pauvre bêtement Demande au riche... abus 1 dans la mienne il prend.

Tout est commun ; le vol n'est plus vol, c'est justice : J'abolis la vertu pour effacer le vice.

Une des amies de la comtesse de Rumfort était la duchesse de Cussé, ex-dame de madame la duchesse de Bourbon, charmante duchesse pour laquelle Florian professait jadis une si respectueuse admiration ! Elle en causait souvent, et toujours en riait avec malice.

({ Ce pauvre chevalier, qui était bien le plus doux des moutons qu'il a peints dans ses pastorales , disait-elle , avait un cœur tourné si naturellement à l'églogue, qu'il fallait qu'il en eût toujours deux dans la tête et sous la plume. Aussi prenait-il ses types et à la cour et aux champs. »

Et en parlant ainsi, la duchesse faisait allusion à l'enthousiasme poétique que Florian professait, chez Mgr le duc de Penthièvre , pour une pure et charmante jeune fille, appelée mademoiselle Odrot. Son père était aveugle ; ils ne possédaient aucune fortune et habitaient tous deux une petite maisonnette donnant sur le parc du prince ; ce parc était ainsi devenu leur promenade habituelle. M. de Florian rencontrait souvent la jeune Antigone , soit quand elle servait de guide au pauvre infirme, soit quand, seule avec son chien, elle butinait des fleurs

dans une corbeille pour en orner son humble logis. 11 n'en fallait pas plus pour exalter une tête pastorale comme celle du chevalier. Aussi mademoiselle Odrot était-elle devenue la muse du poëte. Il en fit Estelle, Galatée, en un mot l'héroïne de toutes ses bergerades, de même que, quand il retournait à la cour, la duchesse de Cussé lui servait de modèle pour la sage Égérie ou les autres grandes dames de ses romans.

On voyait aussi auprès de la duchesse la marquise de..., femme divorcée du duc de..., et qui se repentait cruellement de cette faute, car sa seconde union, toute d'inclination pourtant, n'avait pas été aussi heureuse que la première. M. de..., très-beau, mais de cette beauté mélancolique et douce qui l'avait fait surnommer Glair-de-Lune , avait un peu le caractère de son visage. Le clair de lune est d'un agréable effet le soir, mais prolongé pendant toute la journée il fatiguerait. Aussi, dans les dernières années de leur vie, les deux époux ne se parlaientils plus que par correspondance ; pourtant, sous la Restauration, où les bonnes mœurs étaient une condition rigoureuse pour approcher du trône, il y avait un semblant d'accord entre eux. Et il fallait avoir beaucoup d'esprit pour sauver les fausses positions alors ! Heureusement le duc de..., qui en avait au-

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tant qu'un homme peut en avoir, n'en manqua point dans une occasion fort embarrassante puisque, étant de service auprès du roi, il dut présenter le marquis de... à Louis XVIII.

({ Sire, dit-il, je présente au roi le mari de ma femme. »

Le roi, qui avait d'abord froncé le sourcil, ne put s'empêcher de sourire. Ces mots, outre leur tour spirituel, avaient leur portée morale : il était impossible en effet d'indiquer par une phrase d'une concision plus énergique , ce qu'il y a d'odieux et de contradictoire dans la position d'une femme divorcée. L'esprit était alors une puissance. Louis XVIII aimait les bons mots, il en faisait même aux dépens de ses favoris les plus chers. Ainsi on raconte que le duc de G..., alors au plus haut de sa faveur, voulant obtenir une place de gentilhomme de la chambre, le roi lui dit avec un certain rire narquois :

« — Vous ne connaissez donc point, mon cher duc, cet axiome de la Cuisinière bourgeoise : Pour faire un civet de lièvre prenez un lièvre. Eh bien ! il en est absolument de même pour les gentilshommes de la chambre : pour faire un gentilhomme de la chambre... Je vous fais grâce dureste... »

J'en fais grâce aussi au lecteur, car on a déjà trop abusé de ce bon mot de Louis XVIII.

On rencontrait quelquefois aussi, mais rarement pourtant, dans les salons de la comtesse de Rumfort, madame de Genlis, cet ancien gouverneur des enfants du duc d'Orléans ; et alors, quoique vieille, madame de Genlis était toujours aussi prétentieuse et aussi vaniteuse que par le passé. Et pour elle le moi n'était pas un monosyllabe, mais c'était une langue tout entière. La note du moi revenait à tous les tons de la gamme. Et non-seulement elle se croyait la première femme, mais encore le premier homme des temps anciens et modernes , ce qu'elle vous disait sans cesse et d'un accent si sentencieux qu'on n'avait pas le courage de la contredire , de peur qu'elle ne voulût le prouver. Chez elle, elle recevait peu de visites ; heureusement ! car elle avait bien la plus étrange toilette de coin du feu qu'on puisse imaginer. Elle était coiffée d'un bonnet en velours vert, les cheveux fort effarouchés , pour ne pas dire très-mal peignés ; une plume derrière l'oreille, une robe de soie noire, et sur la poitrine une grande bavette en coton blanc couverte de taches d'encre, puisque c'était sur cette bavette que sans cesse elle essuyait ses plumes. Joignez à cela la bouche pincée, l'air vainqueur et les bras arrondis, et vous aurez à peu près l'image de l'auteur di' Adèle et Théodore.

Madame de Rumfort aimait la jeunesse et le plai-

sir; aussi, au milieu des représentants de l'aristocratie antique, recevait-elle ceux du talent, de l'esprit et de la gloire, ce qui rendait ses réunions toutes charmantes. Les jeux et les ris, comme on disait alors , semblaient avoir établi leur domicile chez elle. Tantôt c'étaient de grands bals , de magnifiques concerts, ou des dîners charmants. On jouait encore la comédie au château deSaint-Leu dont elle était alors la châtelaine. Une fois entre autres, il arriva pour une de ces représentations une assez singuhère histoire.

On devait jouer le Déserteur de Sédaine et la Suite d'un bal masqué. La troupe était des mieux composées, et la comtesse , en bonne châtelaine , voulut faire participer les habitants du village à cette fête charmante. On élève donc une tribune dans l'orangerie où était monté le théâtre, et là viennent s'entasser pêle-mêle tous les Cohns et toutes les Babets de Saint-Leu-Taverny. Après la représentation, une députation de la bande villageoise réclama l'honneur d'être présentée à la noble hôtesse et à son illustre société. Le fait était singulier; mais comme des compliments sont toujours agréables à recevoir, n'importe de qui ils viennent, madame de Rumfort, d'accord avec ses hôtes, donna ordre de faire entrer les galants paysans.

Une douzaine de gars se présentent, et celui qui avait sans doute été choisi comme l'orateur de la bande, se mettant devant ses camarades en tournant et retournant son chapeau dans ses mains avec embarras, tire le pied en arrière en façon de révérence, puis se met à dire, avec un sourire moitié niais moitié narquois :

« Messieurs, Mesdames, et la compagnie, j'avons l'honneur de vous saluer.

— Que nous voulez-vous, mes bons amis? demanda alors la comtesse qui s'était avancée vers eux suivie de la troupe encore costumée et qui s'attendait à rire des naïves félicitations qui lui étaient ainsi apportées.

— Eh ben ! mam' la comtesse, nous v'nons cliarcher not' pourboire, répond le chef de la bande, toujours avec le même sourire et le même embarras.

— Comment! votre pourboire?., je ne vous comprends pas, dit madame de Rumfort surprise.

— Dam, oui, not' pourboire, à vot' convenance et sans vous commander..., réplique imperturbablement le villageois.

— Mais pourquoi réclamez-vous un pourboire ? quel service avez-vous rendu? en quoi l'avez-vous gagné ? demande alors fort sérieusement la noble

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dame, qui crut avoir affaire à des ouvriers du château refusés par son intendant, et qui profitaient de leur admission chez elle pour venir réclamer à elle-même leur dû.

— Eh ! mais ! en f sant not' devoir, en restant jusqu'à la fin delà comédie pour vous être agréables!., répondit le naïf paysan. »

A cette burlesque critique, vous comprenez la stupéfaction des uns et les éclats de rire des autres. Bref la tribune fut détruite, et oncques depuis ce jour le populaire ne fut convié aux plaisirs aristocratiques du château. Il y avait pourtant parmi eux de très-bons acteurs et d'excellents artistes; nous pouvons vous l'assurer: ainsi M. Naldi faisait partie de la troupe et Paër était le chef d'orchestre.

Mais puisque nous rencontrons les noms de ces deux artistes, nous raconterons sur l'un etsurl'autre quelques anecdotes assez curieuses. Seulement nous voulons auparavant achever de faire connaissance avec les habitants de Saint-Leu-Taverny, en vous disant encore une autre naïveté d'un des paysans du lieu, naïveté qui amusa à cette époque le département tout entier.

Le baron ***, préfet alors, envoya à tous ses administrés une lettre circulaire sur un objet important d'administration; cette lettre portait en tête la

formule ordinaire : Le baron **% Chevalier des ordres de Saint-Louis et de la Légion d'honneur, préfet du département de***, à M. le maire de la commune de***.

Le maire était absent quand cette missive arriva, et elle tomba entre les mains d'un adjoint, vigneron de son métier, mais l'un des docteurs du village ; il la lut, la relut trois ou quatre fois, sans en comprendre un mot; il fallait bien faire une réponse pourtant, et le préfet la demandait sur l'beure. Notre homme se gratte l'oreille, se frappe le front, et, après avoir barbouillé en vain plusieurs feuilles de papier, il s'arrête à la lettre suivante, copiée textuellement sur l'original :

Monsieur le préfet,

Nous avons reçu avec tout le respect que nous vous devons vos ordres de Saint-Louis et de la Légion d'Honneur; vous pouvez compter que nous ferons l'impossible pour leur donner exécution sur-le-champ.

Salut, respect et dévoûment à Votre Excellence.

P*** (adjoint).

Mais revenons au plus vite aux habitués ordinaires du salon de la comtesse.

Madame de Rumfort protégeait hautement autrefois une doctoresse en médecine, célèbre Yankee, laquelle, à cette époque étrange et mêlée du Direcit.

toire, qui fut la Fronde de la grande Révolution, apparut tout à coup à Paris , où l'on avait plus que jamais le goût des choses nouvelles et bizarres. Palmyra, c'était le nom de cette singulière Américaine, avait la prétention de descendre par son père de Fernand Gortès, et par sa mère des souverains du Mexique : quand on choisit ses aïeux, on ne saurait les choisir trop loin et trop haut. Elle assurait qu'elle possédait des recettes merveilleuses contre toutes les maladies, mais elle ne donnait des soins qu'aux personnes de son sexe. Tous les jours, entre trois et quatre heures, elle se promenait aux Tuileries, et elle apparaissait encadrée entre deux hideuses négresses qui faisaient ressortir sa merveilleuse beauté. On voit que la science du prospectus n'est pas née d'hier, même celle du prospectus ambulant.

De onze heures à trois heures, elle recevait ses clientes dans le magnifique appartement qu'elle occupait au premier d'un hôtel du Palais-Royal. La consultation ne coûtait pas moins de douze écus de six livres, soixante-douze livres.

Nouvelle preuve que la doctoresse Palmyra connaissait bien son monde, car à Paris on n'estime pas les choses ce qu'elles valent , on les estime ce qu'elles coûtent. De plus, l'habile Américaine avait

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imaginé une médication qui ne pouvait manquer d'attirer la foule chez elle.

Que croyez-Yous qu'elle ordonnât? Des juleps, des potions, des saignées, des purgatifs, des toniques, des sangsues?

Fi donc! c'était bon pour MM. Diafoirus , Desfonandrès ou Purgon !

Elle ordonnait à ses clientes des distractions, des parures, des fêtes, des bals, des guirlandes de fleurs, des voyages d'agrément.

A celle-là elle disait : — Vous êtes languissante ; il faut aller plus souvent au bal; je vous enseignerai un nouveau pas.

A celle-ci : — Vous souffrez des nerfs ? Il faut que votre mari renouvelle votre toilette. Cette robe vous sied mal. Écrivez de suite à votre couturière.

A une troisième : — Vous dépérissez; oui, je comprends; il faut vous faire administrer par votre mari une parure de diamants.

A une quatrième : — Votre pouls que je viens de tàter attentivement réclame un nouvel attelage.

Les belles malades sortaient de la consultation toutes ravies, et personne ne regrettait les soixantedouze livres qui devaient coûter deux ou trois mille écus au mari. Quelle science! quelle sûreté de coup d'œil! quelle admirable thérapeutique! Elles au-

raient dit volonliers : — Enfoncé, Hippocrate ! comme les romantiques s'écriaient au commencement de la Révolution de 1830: — Enfoncé, Racine!

On ne raconte, pas par exemple, si les maris étaient aussi contents, et j'imagine le contraire, car Palmyra disparut un beau jour sans qu'on sût ce qu'elle était devenue. Mais je crois qu'on peut aujourd'hui donner sans inconvénient le mot de l'énigme de cette disparition, caries merveilleuses du Directoire, arrivées, j'imagine, à l'état de momies, ne feront pas, à coup sûr, une émeute rétroactive contre ce 18 fructidor individuel, accompli par la police du temps contre la belle Palmyra, et cela sur la requête générale des maris endettés ou ruinés.

La comtesse ne consultait pas Palmyra, elle la protégeait seulement, tout comme elle recevait aussi un jeune chirurgien des armées impériales d'autrefois, lequel ne s'est pas moins distingué depuis par sa science qu'il le faisait alors par son courage. Mais c'est surtout quand il se fit médecin des aliénés que le docteur Ferrus a conquis la grande réputation qu'il vient d'emporter au tombeau.

Il avait le cœur bienveillant, le caractère brusque, l'esprit original, et ce coup d'œil médical qui est un don inné, mais que l'expérience perfectionne.

Je ferai ici en passant une observation qui n'est

pas à l'honneur des progrès de la raison dans notre siècle; c'est qu'une des sources les plus fructueuses des fortunes médicales, c'est l'aliénation mentale, et si vous entendez parler de médecins millionnaires, il y a tout lieu de parier qu'il s'agit de médecins qui traitent les fous.

Le docteur Ferrus se dévoua donc au service public des aliénés ; il fut le collègue de Pinel à la Salpétrière, puis devint médecin en chef de la division des aliénés à Bicêtre. Ce fut lui qui imagina le premier d'employer le travail corporel comme traitement curatif de la démence; pour reposer l'esprit, il fatigua le corps. Il fit créer pour les ahénés la ferme de Sainte-Anne, et tira pour ses infortunés clients les meilleurs effets de cette vie agricole qui calme le cœur et rassérène les âmes.

Il avait, je l'ai dit, cette brusquerie médicale assez commune chez les grands médecins de cette époque ; mais c'était une brusquerie de bourru bienfaisant dans laquelle il n'entrait pas un grain de^ dureté, encore moins de méchanceté, je n'ajouterai pas de malice. Le docteur Ferrus avait aussi cet esprit vif, primesautier, prompt à la repartie, qui réussit partout, même au chevet des malades, qui ont plus besoin qu'on ne le croit d'être amusés

par leurs médecins. Voici du reste un échantillon de ses reparties :

Un jour, c'était à l'époque qu'il était chirurgien militaire, il lui vint l'idée d'opérer les blessés sur le champ de bataille. Son colonel, aujourd'hui général, — brave militaire qui avait l'esprit de son métier, mais qui n'avait que cet esprit-là, — survient au milieu de l'opération :

« Que faites-vous là, morbleu ! s'écria-t-il , pourquoi ne pas faire porter cet homme à l'ambulance?

— Mon colonel, c'est une innovation ; les blessés opérés sur le champ de bataille guérissent plus sûrement , répond le docteur sans interrompre son opération.

— En fait d'innovations ou d'inventions , il n'y a que les miennes que je ne craigne pas, dit le colonel d'un ton maussade.

— Allons ! allons ! mon colonel , répliqua Ferrus d'un accent perfidement câlin , vous nous prouvez tous les jours que vous ne craignez pas la poudre, et cependant nous savons que vous ne l'avez pas mventée. »

Le colonel, qui n'avait, je l'ai dit, que l'esprit de son état, ne saisit que le compliment.

« Flatteur! dit-il à Ferrus. Et il s'éloigna. en frisant sa moustache. »

Mais parmi les artistes, Paër figurait au premier rang des habitués du salon de madame de Rumfort ; la musique n'était point alors aussi répandue qu'elle l'est aujourd'hui, et comme la comtesse était une mélomane de premier ordre , elle attirait autour d'elle toutes les illustrations en ce genre.

Paër venait donc très-souvent la visiter soit à Paris, soit à la campagne, mais à Paris surtout et en Yoici la raison : madame de Rumfort occupait un ancien hôtel, rue de Vendôme, au Marais ; la spirale immense de l'escalier de cet hôtel faisait le bonheur du maestro par sa sonorité. Aussi, pendant des heures entières, il s'y arrêtait pour essayer à pleins poumons tous les efi'ets d'harmonie qu'il méditait pour ses compositions nouvelles, et c'était couvert de sueur et sans voix qu'il arrivait au salon faire sa visite accoutumée. La comtesse riait, lui faisait préparer un lait de poule et, au bout d'un quart d'heure, il n'y paraissait plus; alors Paër, avec sa faconde italienne qui aurait rendu des points à la faconde de la Gascogne, racontait les plus drôles histoires du monde. Il avait tout vu, connu tout le monde, il savait tout, et, pour donner plus d'authenticité à ses récits, il prétendait toujours y avoir joué un rôle. Ainsi je lui ai entendu raconter qu'étant venu en France dans sa première jeunesse, c'est-à-dire

vers 1788, — Paër était de Panne, et avait composé, n'ayant encore que quatorze ans, un opéra qui eut le plus grand succès, — il assista comme artiste étranger à un concours qui fut ouvert au Conservatoire, alors simplement école de chant et de déclamation, fondée par le baron de Breteuil en 1784. Il s'agissait du remplacement du maître de chapelle de Saint-Innocent, et parmi les prétendants à la place vacante, un maestro de province, brave homme du reste, mais ignare compositeur, avait présenté pour son morceau de réception un psaume à grand orchestre dans lequel les instruments à vent faisaient entendre des accents fort peu mélodieux, puisqu'ils imitaient à s'y méprendre les miaulements des chats en promenade sur les gouttières.

(( Eh ! pourquoi. Monsieur, demanda avec surprise un des juges du concours, avez-vous mis ce passage au moins bizarre au milieu de votre composition pour la défigurer?

— La défigurer ! s'écria le compositeur avec indignation ; mais c'est de la musique imitative, Monsieur. Êtes-vous donc moins avancés à Paris qu'en province, où l'on ne m'aurait certainement pas fait une aussi étrange question ? Écoutez-moi donc, et comprenez-moi si vous pouvez, » ajouta le provincial avec un orgueil mêlé de pitié. « Quel est le su-

jet de mon psaume?... Ce sont les paroles du roiprophète, et ce roi pieux ne dit-il pas : Seigneur, je viens au milieu de la nuit dans la cour de mon . palais pour y célébrer tes miséricordes et pleurer sur mon péché ? Or, la nuit n'entend-on pas les chats miauler?... Donc je suis dans mon sujet, à moins toutefois, fit-il avec un sourire triomphant, que Monsieur le juge puisse m'assiirer qu'il n'y avait pas de chats à Jérusalem... » Comme vous devez le croire, ajoutait Paër, tout le monde, et moi le premier, nous nous prîmes à rire et de la mélodie et de l'idée baroque du brave homme, qui, bien entendu, ne fut pas nommé, mais qui pourtant ne perdit pas son miaou, ainsi que vous allez le voir. Une des dames de Sa Majesté la reine se trouvait parmi les auditeurs, et elle amusa si fort son illustre maîtresse avec cette naïveté, que Marie-Antoinette voulut voir le maestro fanatique de l'harmonie imitative. Celui-ci vint à Versailles ; il n'était point heureux, car il avait une nombreuse famille et peu de ressources. Si la reine ne goûta pas sa musique, elle eut pitié de sa situation et lui fit obtenir une place très-lucrative dans l'administration des meutes du roi. De chat à chien il n'y a que la patte : aussi notre homme fut-il fort heureux de son lot et ne chanta-t-il plus que les louanges de sa bienfaitrice,

seulement il eut la bonne inspiration de ne point mettre ses paroles sur un air. Quand vint la terrible crise de 89, il voulut défendre celle à qui il avait dû quelques années de bonheur : il prit du service, fit un chemin brillant et mourut glorieusement sous l'empire. « Vous voyez, ajoutait Paër, qu'il ne faut jamais juger de l'avenir d'un homme par ses débuts !...))

Nous ignorons si c'était le souvenir de cette mélodie féline qui avait donné à ce maestro l'idée de dresser son chien en mélomane ; mais, tant il y a, que Carlo, joli caniche blanc auquel il était fort attaché, chantait le Domine, salvum fac regem d'une façon merveilleuse.

« Allons, Carlo, chantez pour notre bon roi, » disait Paër en frappant quelques accords bien connus du chanteur sans doute, car aussitôt celui-ci se dressait sur ses pattes de derrière, croisait celles de devant en imitant parfaitement des mains jointes, baissait les yeux d'un air paterne, et entonnait une certaine quantité de oua, oua qui, accompagnés habilement par le savant musicien, rappelaient à s'y méprendre le Domine, saloum fac chanté par un vieux chantre de campagne enrhumé.

Madame la duchesse de Berry riait aux larmes chaque fois que le maestro faisait entendre cette

musique canine aux jeunes princes ses enfants pour les divertir, et le bon roi Charles X lui-même s'en était un jour fort amusé.

L'esprit de Paër valait son cœur. On citait de lui une foule de bons mots, et le sel n'y manquait pas, comme on va le voir. Ainsi le jour où deux de ses élèves, les demoiselles B..., riches héritières delà

finance, épousèrent, l'une le marquis de M n,

l'autre le comte de V... es :

« Que dites-vous de ce mariage ? » lui demanda avec une efi'usion d'orgueil la mère triomphante, à la recherche d'un compUûient. Paër haussa légèrement les épaules, et se tut. La mère insista.

« Eh bien ! répondit alors Paër, je dis que vos filles ont donné des oui pour des non (noms) , voilà tout ! )) L'orgueilleuse financière ne lui pardonna jamais ce jeu de mots.

Quant à Naldi, c'était un tout autre homme que son camarade et ami Paër. Il était aussi doux que l'autre était emporté et rancunier, son esprit avait infiniment moins de brillant, et sa simplicité prenant son cœur pour complice le rendait facilement la dupe des intrigants. En voici un exemple raconté par la duchesse d'Abrantès.

Naldi avait été fort longtemps chef d'orchestre du théâtre royal de Lisbonne, et protecteur paternel

en même temps de tous les musiciens soumis aux lois, de son archet. Soins, argent, rien ne leur manquait au besoin.

Un soir comme il rentrait chez lui, — il était revenu depuis fort peu de temps à Paris, — il aperçoit un monsieur qui le plus tranquillement du monde décrochait une montre au parquet de la glace. A cette vue Naldi va pour crier au voleur, mais, le quidam s'étant retourné au bruit que le propriétaire du bijou avait fait en marchant, il reconnaît un de ses anciens administrés du théâtre de Lisbonne.

(( Eh ! mon Dieu, que faites-vous là ? s'écrie le maestro tout surpris.

— Monsieur Naldi, je venais vous emprunter votre montre , reprend le larron , cachant son inquiétude sous une laide grimace imitant le sourire.

— Ah! vous appelez cela emprunter?... Ici nous nommons cette action d'un autre titre; prenez garde !» dit sévèrement l'honnête maestro.

Notre voleur se crut perdu et il se jeta aux genoux de Naldi en lui disant :

(( Hélas! mon bon Naldi, je sens tous mes torts, mais j'ai une femme et de pauvres petits enfants qui n'ont pas mangé depuis deux jours.

— Tu as une femme et des enfants qui meurent

de faim !... mais, que ne le disais-tu plus tôt, malheureux! s'écria le bon Naldi en laissant lire sur sa figure tout son attendrissement. Alors ce n'est donc pas de ma montre que tu as besoin : c'est d'argent...

— Hélas ! oui, fit le traître en levant vers le ciel des yeux suppliants.

— Eh bien! parle vite : combien te faut-il? combien comptais-tu tirer de ma montre?

— Deux cents francs au moins, mon bon monsieur Naldi.

— Deux cents francs ; diable ! c'est une forte somme, s'écria Naldi en se frappant le front ; je n'en ai que cent cinquante, cela te suffit-il?

— Dame ! il le faut bien, murmura avec complaisance le fripon... Mais il est entendu que ceci n'est qu'un prêt, ajouta-t-il d'un air digne en empochant la somme ; je dois entrer à Feydeau ces jours-ci, et le premier argent que je toucherai sera pour vous.

— Je l'entends bien ainsi, répondit le bon maestro en lui tendant la main, car moi aussi j'ai une famille, et je ne suis pas assez riche pour faire de semblables cadeaux. »

Il est inutile de vous dire que l'excellent M. Naldi ne revit jamais ni son voleur ni son argent, et que quand il prit des informations à l'orchestre du théâ-

tre Feydeau, on n'avait pas même entendu parler de l'artiste.

Cette grande simplicité qui tenait à son bon cœur, n'empêchait pas M. Naldi d'être un homme supérieur, non-seulement dans les arts, mais aussi dans les sciences ; il fut malheureusement victime de ces dernières, car sa mort a été causée par l'éclat d'une marmite autoclave de son invention. Sa fille, la charmante Caroline Naldi, a épousé le comte de Sparre, et, depuis ce temps, a brillé dans le monde du triple éclat de la beauté, du talent et de la bonté.

Les débris de l'Empire recherchaient fort, aussi, les salons de la comtesse de Rumfort, terrain neutre où les opinions étaient confondues et où tous les régimes se rencontraient Parmi les personnes qu'il nous semble utile de vous faire connaître est le général Manhès, trop célèbre dans le royaume de Naples, car on y raconte sur lui une foule d'histoires dramatiques au sujet de la pacification de la Calabre dont il avait été chargé par le roi Murât, au service duquel il était attaché. — La Calabre était avant lui désolée par le brigandage. Les brigands quittaient leurs villages, se cachaient dans les montagnes, s'organisaient entre eux, et faisaient une guerre de bandits non-seulementaux voyageurs, mais aux troupes du roi. Ils étaient encouragés, soutenus, assistés par

leurs parents et leurs aniis. Sous ce brigandage, en effet, il y avait, dans une certaine mesure, une guerre nationale. Quand le général Manhès devint gouverneur de la Calabre, il promulgua un édit dont voici le premier article :

« Tout habitant de la Calabre ne pourra quitter (( son village sans permission; si l'un d'entre eux (( reste absent plus de huit jours, son père, sa mère « et son curé seront pendus. »

Le reste du règlement était à la hauteur de ce premier chapitre. Dracon paraissait débonnaire auprès du général Manhès.

C'est à cette époque et par l'un des régiments du corps d'armée que commandait le général que fut poursuivi et arrêté un de ces bandits célèbres que notre imagination, pleine de souvenirs d'opéras- comiques , nous montre toujours avec une toque à plume, la main sur le cœur, et prêts à chanter un grand air ; je veux parler de Fra Diavolo. C'était bien le plus infâme voleur et le plus laid coquin qu'on puisse se figurer. Il avait les cheveux roux, les yeux louches, les jambes torses, et était aussi sanguinaire que hideux. Voici comment il fut pris.

Durant tout le jour, il avait été poursuivi par plusieurs compagnies de soldats français ; on savait de source certaine qu'il était blessé. Comment s'é-

chappa-t-il des montagnes, on l'ignore; mais le surlendemain un pharmacien de la ville vit entrer chez lui une femme de la campagne dont la tournure et les vêtements lui parurent suspects. Elle venait demander un emplâtre pour une blessure qu'elle s'était faite au bras en tombant du haut du mur, disait-elle. Le pharmacien demande avoir la plaie ; la paysanne hésite d'abord un moment, puis elle découvre son bras, sur lequel l'homme de l'art reconnaît aussitôt une blessure faite par une arme à feu. Il savait que Fra Diavolo était poursuivi, blessé; il devina quil l'avait devant lui

Le pharmacien était Calabrais; mais aussi il était poltron, et comme la peur de la potence se trouvait encore plus forte en son âme que la sympathie pour un compatriote, il se résolut sur le champ à livrer le brigand. Son embarras consistait seulement à le hvrer sans danger pour lui-même ; voici comment il s'y prit :

« Ma bonne femme, dit-il à la fausse paysanne, et cela avec l'air de la plus naïve bonhomie, votre bras est bien malade ! on dirait même qu'il a porté contre une pierre anguleuse , car la plaie est tout ouverte; je crois donc qu'avant de mettre l'emplâtre que vous demandez, il serait bon que vous prissiez un bain de bras dans de l'eau fraîche. Si donc vous

voulez entrer dans mon arrière-boutique, je vais vous donner tout ce qui vous sera nécessaire pour cela.

(c — Je ne sortirai pas d'ici, fit brusquement le brigand, qui craignait quelque embûche.

(( -— Eh bien ! restez-y, la vieiile, » réphqua le pharmacien toujours avec la même apparence de simplicité, je vais aller prendre moi-même ce qu'il vous faut.

Puis il sortit, rentra, enfin arrangea si tranquillement tout ce qu'il fallait pour le bain, que Fra Diavolo en fut dupe et mit son bras dans l'eau ; aussitôt l'esculape sortit derechef, seulement cette fois il eut le soin d'enfermer le brigand sous triple tour, et il alla chercher les soldats. Le brigand, malgré sa blessure, se défendit comme un hon ; mais il dut céder au nombre, et le même jour il fut pendu bel et bien, à la grande stupéfaction du peuple de Calabre, qui le croyait immortel, d'après un pacte que le bandit avait fait disait-on, avec le diable : de là son nom de Fra Diavolo

Un des anciens aides de camp du général Manhès, alors colonel dans la garde royale, M. le baron de G"^*, racontait aussi sur tout ce pays calabrais les plus étranges histoires, et encore sur d'autres contrées qu'il avait parcourues, et il motivait, par une

206 LES SALOISS D'AUTRliFOlS.

sinistre et douloureuse aventure qui était arrivée sous ses yeux en Bohème, la foi entière qu'il avait dans les cartes, auxquelles il croyait bien certainement plus que mademoiselle Lenormand n'y croyait elle-même. Cette aventure, je vais vous la dire, ou plutôt, je donnerai la parole au colonel, si vous le voulez bien.

Le baron de B. . . porta sa main à sa moustache ; une ombre passa sur son front, comme sur celui de Talma quand la vision terrible apparaît à Hamlet ; il se recueillit un moment, ainsi que doit le faire un homme sous l'empire de souvenirs lointains et tristes, et, levant les yeux sur son auditoire féminin, dont cette petite mise en scène avait rendu le silence plus profond, il commença en ces termes :

« Je faisais partie d'un corps d'armée française au service de l'Italie, en 1813 ; au passage du Pô, nous fûmes battus par les Autrichiens et je restai parmi les prisonniers; on nous envoya en Hongrie, et là on nous donna pour prison la citadelle d'Arrath. Nous y étions fort bien traités, nos journées se passaient à jouer, à boire, à fumer, à dormir; en un mot, avec un peu de bonne volonté, nous eussions pu nous croire en garnison chez nous, d'autant que le commandant de la citadelle était un brave et digne Hongrois qui avait une telle confiance dans la

loyauté et l'honneur des officiers français, que, sur notre parole, il nous accordait la permission de quitter le fort pour faire des promenades soit en ville, soit dans les environs, et, je dois rendre celte justice à mes camarades, aucun d'eux n'a jamais abusé de celte tolérance, et toujours nous sommes tous rentrés à l'heure convenue. Les rapports étaient donc des plus agréables entre le commandant et nous.

« Nous étions trois cents officiers de tous grades et de toutes armes, et pourtant la meilleure intelligence régnait entre nous, et cela parce que tous les rangs étaient confondus. Devant les verrous, les graines d'épinard du colonel ne pèsent pas davantage que la modeste épaulette du sous-lieutenant; et la veste du hussard ne semble pas plus brillante que l'humble habit du fantassin. N'étions-nous donc pas tous Français et prisonniers ?

(( La vie s'écoulait ainsi pour nous fort tranquille et fort douce, et nous attendions patiemment qu'il plût à Dieu et à l'empereur d'Autriche de nous renvoyer dans notre patrie ; mais pour le quart d'heure Dieu nous laissait en prison, et l'empereur d'Autriche ne semblait pas songer à nous, quand une aventure assez extraordinaire vint nous tirer de notre tranquillité habituelle.

« La citadelle était grande et bien située, et nous occupions tous de fort jolies petites chambres : je parle de leur beauté, non conjme mobilier, mais comme position ; car une table, deux chaises et deux lits faisaient tous les frais du premier. Faute de place nous habitions deux par deux ces logis, mais dans cette cohabitation on avait eu le soin de prendre en considération le grade et les armes. Je partageais donc ma chambrette avec un jeune capitaine de lanciers ; nous faisions tous les deux fort bon ménage, je vous assure, et notre bourse et nos plaisirs étaient en commun. Nous regrettions le passé, nous désirions l'avenir, nous prenions le présent en patience; aussi étions-nous toujours de la meilleure humeur du monde : la vie est sibelle à vingt-cinq ans !

« Mon jeune ami avait rapporté de France une montre d'un grand prix, elle sortait de chez Bréguet et lui avait été donnée par sa mère au moment de son départ. Aussi en avait-il le plus grand soin, il la portait tout le jour attachée à son cou par une très-forte chaîne, et quand il se couchait il la suspendait au chevet de son ht, la chaîne accrochée à la boule du dossier, et la montre glissée mollement derrière le matelas qui soutenait l'oreiller.

(( Une nuit, c'était vers la fin de novembre, je fus réveillé par un ouragan épouvantable : le vent s'en-

gouffrait en gémissant dans les immenses corridors de la citadelle, les portes et les fenêtres craquaient à se rompre , en un mot c'était un charivari infernal. Et à travers tout ce tapage, il me sembla entendre ouvrir avec précaution notre porte et marcher à petit bruit dans la chambre.

(( Qui est là? m'écriai-je en me dressant vivement sur mon lit.

« Personne ne répondit ; la tempête seule continuait à gronder. Je crus alors m'être trompé et je me rendormis sans la moindre préoccupation.

(( Le lendemain matin je fus réveillé en sursaut par la voix de mon camarade, qui m'appelait avec une certaine inquiétude.

« — Sais-tu où est ma montre? me demanda-t-ii aussitôt qu'il vit mes yeux ouverts.

« — Elle doit être à ton lit, fls-je d'un air assez maussade, en me retournant pour chercher à me rendormir.

({ — Parbleu ! si elle y était, je ne te la demanderais pas, répliqua-t-il brusquement, en arpentant la chambre avec les marques d'une vive inquiétude... Alors, je suis volé!...

« — Volé ! m'écriai-je, et, complètement réveillé par ce mot, je sautai à mon tour à bas de mon lit

pour aller à la recherche de ma bourse ; — nous avions touché nos appomtements la veille.

(( — jVe l'inquiète pas de notre argent, il est intact; c'est ma montre seule qui a disparu, me dit D... en devinant mon inquiétude. — Je rougis de mon égoïsme, et me mis à l'aider avec empressement à la recherche de son précieux bijou ; mais toutes nos peines furent inutiles, il avait disparu.

«Je me rappelai alors le bruit furtif que j'avais entendu durant la nuit, j'en fis part à mon camarade, et tous les deux nous demeurâmes convaincus que c'était un habitant de la citadelle, connaissant fort bien et notre chambre et l'habitude qu'il avait d'accrocher la montre à son ht, qui avait commis ce larcin. Nous allâmes donc aussitôt chez le commandant lui faire notre déclaration, et en même temps le prier d'ordonner que les portes du fort restassent fermées, et que personne ne pût sortir avant qu'une perquisition générale eût été faite pour retrouver la montre volée. — Il accéda à notre demande. — Tout fut bouleversé dans la citadelle; mais la montre ne se retrouva pas, et il ne resta plus au pauvre D... que la ressource d'envoyer son signalement au rabbin des juifs, lui promettant une forte récompense s'il la lui rendait. Vous voyez que sa dernière espérance était, hélas ! bien légère.

« Le lendemain matin , quand nous fûmes tous réunis pour déjeuner, l'homme qui tenait notre pension, sorte de valet polyglotte et parlant fort mal un très-mauvais français, mais pourtant arrivant à peu près à se faire comprendre, ayant appris le vol fait à mon camarade, lui conseilla, s'il tenait à sa montre, d'aller consulter une vieille bohémienne qui demeurait à trois ou quatre heues du pays , au miheu des bois, et qui disait la bonne aventure avec une si grande perfection que l'empereur d'Autriche lui-même, prétendait-il, avait voulu la voir et en avait été enchanté. L'air convaincu du brave homme qui, à travers son horrible baragouin, mettait tout le feu possible dans son discours, nous divertit d'abord , puis ensuite piqua notre curiosité.

« — Veux-tu venir avec moi? me dit D... en riant; alors je risque le voyage.

(( — Va pour la bohémienne! répondis-je sur le même ton ; le temps est beau, et, si le commandant nous accorde la permission, nous ferons une charmante promenade.

« Plusieurs de nos camarades voulurent se joindre à nous ; nous prîmes donc des chevaux, un guide hongrois parlant assez le français pour nous servir d'interprète au besoin, et, avec la permission

212 LES SALOKS D AUTREFOIS.

de notre complaisant geôlier, nous nous mîmes gaîment en route.

(( Après deux heures de marche nous arrivâmes au milieu d'une forêt, sinon vierge, comme celles d'Amérique, au moins complètement sauvage, et comme aucun chemin n'y était tracé, nous fûmes obligés de laisser nos chevaux à la garde de l'un de nous, corvée que nous tirâmes au sort, et, plutôt rampant que marchant, nous suivîmes notre guide. 11 s'arrêta dans une espèce de clairière, devant une mauvaise hutte, moitié en branches, moitié en terre, qui nous eût semblé plus propre à abriter des bêtos sauvages qu'une créature humaine, puis, fort respectueusement, frappa à la méchante porte qui la fermait : elle s'ouvrit et nous entrâmes.

« Le jour descendait dans cet antre par un large trou pratiqué au faîte du toit, et nous permettait de voir assez distinctement les objets qui nous entouraient. C'étaient deux ou trois mauvaises chaises; une vieille table cassée; en un mot l'intérienr était complètement digne de l'extérieur de ce bouge. Mais ce qui frappa notre attention et nous impressionna malgré nous, je dois l'avouer, ce fut la maîtresse de cette pauvre demeure, la bohémienne, en un mot.

<( On ne pouvait plus lui donner d'âge, tant elle semblait vieille et cassée, tant sa figure était ridée!

Mais son nez en bec d'oiseau de proie, ses petits yeux perçants et lançant un feu diabolique qui semblait le reflet de son âme, tout cela faisait sur nous un effet fort étrange ressemblant quelque peu à la terreur.

« Elle ne parut pas surprise de nous voir, et nous salua d'un signe de tête. Nous répondîmes à sa politesse en véritables chevaliers français ; alors elle attira la vieille table devant elle, sortit de sa poche un jeu de tarots sales à faire horreur; puis après les avoir battus, elle les présenta à D... en lui disant d'en choisir lui-même dix. — Elle parlait allemand et nous entendions assez bien cette langue pour pouvoir facilement la comprendre. D... obéit donc, et la vieille étendit devant elle les tarots qu'il lui avait donnés, en promenant sur eux durant quelques instants une main maigre, sèche et fripée :

« — On vous a volé , lui dit-elle, et l'objet volé est une montre. N'en soyez point inquiet, elle vous sera rendue vendredi prochain, à sept heures du soir, par un homme d'une cinquantaine d'années, occupant une haute position militaire.

(( Ce que je vous répète en quelques mots nous fut dit avec beaucoup d'ambages et de circonlocutions ; il n'y a rien de moins laconique au monde que les sorcières, si cène sont les avocats cependant ; aussi ,

l'heure nous pressant, nous prîmes congé de noire pythonisse. D... lui laissa des marques de sa générosité dont elle parut très-satisfaite, et nous revînmes comme nous étions partis, c'est-à-dire en riant de notre équipée, mais n'attachant pas la moindre confiance à la promesse qui avait été faite par la bohémienne.

c( A notre retour nos camarades partagèrent notre gaîté et notre incrédulité surtout. Aussi vous pouvezjuger quelle fut notre stupeur quand, le vendredi suivant, le soir, au moment où sept heures venaient de sonner, le commandant de la citadelle, homme d'une cinquantaine d'années et occupant un haut grade militaire, entra dans la salle où nous mangions, et, montrant à D... une montre qu'il tenait entre ses mains :

(( — Ce doit être à vous ce bijou, dit-il, car rien ne manque au signalement que vous en avez donné.

« C'était effectivement la mon ire de D... et aucun détail non plus ne manquait à la prédiction de la sorcière; aussi à peine le commandant, qui refusa de répondre à toutes nos questions, nous eut-il quittés, que nous fîmes les conjectures les plus diverses sur ce singulier événement. Les uns, et c'est le plus grand nombre j'en conviens, voulaient que

le voleur, la sorcière et le commandant fussent d'accord ; les autres admettaient Tentente pour les deux premiers, mais donnaient au dernier le rôle de Cassandre; quelques-uns au contraire doutaient de tout. Bref, la conclusion de notre vive discussion qui se prolongea fort tard, fut l'opinion généralement ad optée qu'il fallait envoyer chercher le lendemain la sorcière, afin de savoir si, dans nos affaires particulières, elle serait aussi habile que pour le vol de la montre, qui avait fait un grand bruit.

« Le lendemain matin, effectivement, une députation partit pour la forêt, et, quelques heures après, elle rentrait triomphalement à la citadelle ramenant la vieille bohémienne avec elle. Nous étions réunis dans l'endroit où nous dînions, mais nous fumions alors, tous également placés autour de la table; elle en fit le tour, s'assit à l'un des bouts, accepta de se rafraîchir, puis consentit à répondre à toutes nos questions. Je ne vous répéterai pas ce qu'elle nous dit à chacun, car en grande partie ces choses-là sont sorties de ma mémoire, et je ne vous parlerai que des points importants. — Elle nous prédit qu'avant huit jours nous recevrions la nouvelle de notre rappel en France, de notre liberté, en .un mot. Nous accueillîmes cette prédiction par les hourras les plus bruyants et les plus joyeux; seul un jeune

sous-lieutenant qui était à côté d'elle se prit à lever dédaigneusement les épaules et la regarda d'un air moqueur. La vieille lança sur lui son mauvais regard d'oiseau de proie.

« — Vous souriez avec pitié ! lui dit-elle, et il faudrait plutôt pleurer, car vous êtes le seul entre tous qui ne reverrez jamais la France.

« — Votre empereur compte donc me retenir en otage?... vous me flattez, fit celui-ci toujours avec le même ricanement dédaigneux.

(( La sorcière poussa un profond soupir : Ce n'est pas l'empereur, dit-elle lentement, c'est Dieu qui vous a désigné à sa justice... Une terre étrangère sera votre tombeau.

u Puis, en achevant ces mots, elle se leva , nous salua gravement et partit. — J'avoue que nous ne fîmes pas de vifs efforts pour la retenir ; son adieu n'était pas assez gai pour nous donner envie de prolonger sa visite. Après son départ, nous essayâmes de reprendre notre gaîté habituelle, ce fut en vain : nous avions le cœur serré malgré nous.

« Trois jours après cette singulière visite nous reçûmes, comme elle nous l'avait prédit, notre ordre de départ. Nous devions marcher par détachements, et le jeune sous-lieutenant si malmené par la sorcière, et moi, nous fîmes partie du même corps ;

i) accueillit en riant la nouvelle de notre rappel.

(( — Elle la connaissait à l'avance, disait-il, et c'est pour paraître habile qu'elle nous Ta apprise ainsi; la vieille folle! Je ne suis pas dupe de ses grimaces, et à notre arrivée à Strasbourg, je vous invite tous, Messieurs, à un punch gigantesque qui sera bu à ma santé. »

« Nous partageâmes sa gaîté et sa confiance et nous nous mîmes en route. Nous marchions à petites journées, par conséquent sans fatigue, et aucun accident ne nous était arrivé quand un de nos éclaireurs cria: « France!... France!... » C'était le clocher de Strasbourg qu'il apercevait à l'horizon. — Nous poussâmes un hourra de bonheur pour saluer notre chère patrie ; puis, voulant la revoir au plus vite, d'un commun accord nous lançâmes nos chevaux au triple galop. Le terrain était mauvais; le cheval que montait le jeune sous-lieutenant fît un faux pas et entraîna son cavalier dans sa chute. Nous nous élançâmes tous à son secours : il était évanoui. Quand ilrouvritles yeux : — « 0 mes amis ! portezmoi en France, » nous dit-il d'une voix mourante. Hélas! il nous fut impossible d'accéder à son désir: en tombant, le pommeau de son sabre l'avait blessé au cœur, et peu d'instants après il expira entre nos bras. ))

218 LES SALOJ^S D'AUTHEFOIS.

On n'entendait jamais raconter cette tragique histoire sans frissonner; mais je dois ajouter, pour être-véridique, que le baron de B... passait pour exceller dans les contes de revenants, et qu'il en tirait vanité.

L'histoire semi - fantastique de la sorcière de Bohème me conduit tout naturellement à vous parler d'une femme charmante, intime amie de la marquise, pour laquelle ces sortes de récits avaient un charme tout particulier; elle y croyait comme à l'évidence, et pendant qu'elle écoutait le narrateur, sa jolie figure reflétait des émotions si vives que c'était un plaisir extrême pour celui qui pouvait l'impressionner ainsi ; c'est de madame la comtesse du Cayla qu'il s'agit : aimable et gracieuse femme, qui jusqu'aux dernières années de sa vie a conservé la gaîlé la plus charmante et la plus touchante charité. Avec ces heureuses qualités, madame la comtesse du Cayla sut garder aussi de très-grands restes de beauté; mais, sans doute avec l'espoir d'arrêter le temps dans sa marche fatale, elle avait conservé toutes les modes de sa jeunesse : ses robes, ses chapeaux, ses bonnets, ses fichus étaient invariablement copiés sur un modèle des choses qu'elle portait lors de ses belles années , passées sous la Restauration. Sa coiffure elle-même n'avait pas

changé, c'étaient toujours les cheveux crêpés en neige, et ces modes antédiluviennes, qui certainement eussent prêté à rire chez toute autre, paraissaient seulement chez elle une bizarrerie originale; car elle avait tant de dignité, de tenue, en un mot un si grand air, que le ridicule ne pouvait jamais l'atteindre. Madame du Gayla joignait à tous ces avantages la plus jolie main de France et un pied capable de chausser sans effort la pantoufle de Cendrillon.

Non-seulement madame du Ca^ la recevait à Paris, • mais encore elle donnait des fêtes champêtres dans sa délicieuse demeure de Saint-Ouen. On dansait dans le parc, qui alors prenait l'aspect d'une foire de village; il y avait des jeux et des boutiques en tous genres. L'un des plaisirs de la comtesse était de s'habiller en paysanne ces jours-là, afin d'en faire les honneurs à ses hôtes. Toute l'aristocratie du faubourg Saint -Germain lui est toujours restée fidèle. Parmi ses plus intimes amis figuraient au premier rang les La Rochefoucauld et les Praslin ; la jeune et infortunée duchesse surtout l'aimait comme une mère.

C'était un jour d'automne; quelques personnes étaient réunies avec la comtesse dans le petit pavillon qui donne sur la grand'route, au fond du parc; le temps était gris et triste; le bruissement

lugubre des feuilles mortes agitées par le vent sur le sol, le craquement des branches dépouillées, tout cela impressionnait l'âme douloureusement; aussi la conversation de ces dames se ressentait-elle naturellement de la disposition dans laquelle elles se trouvaient. Peu à peu, et pour plaire à la maîtresse du logis peut-être, les histoires fantastiques furent mises sur le tapis, et madame du Cayla, qui se disait par sa famille alliée à celle des Mortemart, leur raconta alors l'origine étrange de ce nom :

« C'était au temps des croisades, dit-elle ; le sire de la Meilleraye , vaillant homme de guerre, était l'heureux époux d'une jeune femme pour laquelle il avait la plus grande tendresse; et la belle châtelaine méritait cette tendre affection, car beauté, talents, grâce, esprit, rien enfin ne lui manquait de ce qui fait le charme et le mérite d'une femme. Aussi jugez quel fut le désespoir du noble sire quand, le lendemain du jour où elle mit au monde un fils, objet de tous leurs désirs, celle qu'il chérissait mille fois plus que la vie lui fut enlevée par la mort.

(( Écrasé par la douleur, se refusant à toute consolation, le comte ne pouvait se décider à quitter le chevet du Ut où était étendue, comme une belle statue de marbre, cette femme si tendrement aimée; il restait des heures entières à la contempler, en

tenant dans ses mains les mains froides du cadavre; espérant un miracle peut-être, ou se refusant de croire à son malheur. Il passa ainsi deux jours et deux nuits, sans répandre une larme et sans prononcer une parole. Le soir du troisième jour, comme on lui présenta son enfant endormi , il sentit dans son cœur quïl ne devait pas mourir. Alors il se précipita hors de la chambre, quitta le château et s'en alla courir à travers la campagne, pensant que le grand air lui donnerait les forces et le courage dont il avait si grand besoin.

« Après avoir marché longtemps, il s'arrêta dans un endroit isolé, et, se laissant tomber sur le sol, il cacha sa tête entre ses mains, et éclata en douloureux sanglots, murmurant avec angoisse :

(( — Hélas ! hélas ! qui me viendra en aide? « — Moi, fit une voix gutturale.

« Le comte releva vivement la tête ; un homme pâle, souffreteux, tout vêtu de noir, était devant lui. (( Le noble sire leva alors dédaigneusement les épaules et se replongea dans sa douleur; mais l'étranger resta devant lui comme s'il attendait un ordre. Cela dura ainsi assez longtemps; puis le comte, ayant jeté les yeux derechef dans l'espace et voyant toujours l'homme noir arrêté devant lui et le regardant avec un sourire, sentit la colère lui

222 LES SALOINS D'AUTREFOIS.

monter au front , mit la main sur sa dague et demanda avec indignation à l'importun ce qui lui donnait le droit de le fatiguer de sa présence à pareille heure et dans un moment semblable.

« — Ne soyez point irrité contre moi, noble sire, répondit celui-ci en s'inclinant profondément; car je ne cherche que l'occasion de vous servir, et je le ferai bien certainement si vous daignez m'apprendre quel est le motif de votre profonde douleur.

({ — Que vous importe de connaître mon malheur, vous que je ne connais pas? fit dédaigneusement le grand seigneur.

« — Il m'importe de savoir ce qui fait couler vos larmes, puisque je puis en tarir la source, répliqua si gravement l'inconnu , que , malgré lui , le comte se sentit émouvoir.

(( — Eh bien ! sachez, dit-il, que je viens de perdre une jeune femme, belle comme la lune qui nous éclaire, pure comme l'étoile qui brille sur nos têtes, et que j'aimais de toutes les puissances de mon âme.

« — L'avez-Yous fait ensevelir. Monseigneur?

« — Et comment le pourrais-je? Il m'a été impossible jusqu'ici de m'en séparer un seul instant ; tant que je la vois, j'espère, et il me semble que si je n'espérais plus, je mourrais....

« — Êtes-vous bien sûr qu'elle soit morte? demanda l'homme noir après un long moment de silence.

(c — Hélas! je n'en suis que trop certain! fit le pauvre comte en laissant échapper un douloureux soupir de sa poitrine; car Yoici le troisième jour qu'elle est étendue sur son lit, sans mouvement, sans pouls, sans vie enfin, et sa bouche est livide, entr'ouverte, ses yeux fermés; en un mot, tout le masque de la mort s'est étendu sur sa belle et chère figure.

« — Et pourquoi la gardez-vous ainsi, au lieu de la mettre dans son linceul?...

({ — Parce que j'espérais que ma tendresse pourrait faire un miracle!... parce que je ne pouvais pas croire à mon malheur!... parce que je suis un fou, en un mot!...

« L'homme noir sourit dédaigneusement.

« — Eh bien ! je veux venir en aide à votre tendresse et à votre folie, dit-il; conduisez-moi auprès du lit funèbre de celle que vous pleurez, et j'espère vous la rendre; j'ai là, sur moi, une petite fiole remplie d'une liqueur précieuse que j'ai rapportée de mes lointains voyages ; elle rappelle la vie, pourvu qu'elle ne soit pas complètement éteinte; nous allons en essayer la vertu.

« En entendant ces paroles consolatrices, le comte se releva promptement du tertre où il était assis, pressa l'étranger dans ses bras pour lui témoigner sa reconnaissance , et l'entraîna vivement vers le château.

« Quand ils entrèrent dans la chambre de la pauvre défunte, les lumières qui l'entouraient ne jetaient plus qu'une clarté mourante, et toutes les femmes qui devaient veiller autour d'elle semblaient profondément endormies. L'homme noir s'approcha du lit, tira une petite fiole de son escarcelle, en frotta les narines, les tempes, les pieds et les mains de la comtesse, qui aussitôt se leva sur son séant, poussa un cri joyeux, et, tendant les bras à son mari qui s'y précipita, le couvrit de baisers et de larmes d'allégresse. En même temps toutes les lumières s'étaient ravivées et les servantes s'étaient réveillées; mais quand le comte voulut témoigner sa profonde reconnaissance à l'étranger pour l'éminent service qu'il venait de lui rendre, il s'aperçut qu'il avait disparu , et ce fut vainement qu'on le chercha dans le château et dans les environs, jamais on n'en entendit reparler.

« Après cette résurrection aussi heureuse qu'inespérée, la dame de la Meilleraye, toujours adorée de son mari, vécut plusieurs années et eut plusieurs

enfants ; mais son caractère était devenu fantasque, et de bonne et pieuse qu'elle était jadis, elle était devenue acariâtre et athée.

« Un jour que l'on parlait devant elle de choses extraordinaires et presqueincroyables, la noble dame Duplessis-lez-Tours, sa grand'tante, qui était venue pour la visiter, lui rappela l'histoire funèbre de sa maladie, comme ce qu'elle avait jamais entendu raconter de plus étrange , et ajouta, en l'embrassant avec une affectueuse effusion :

« — Monseigneur Jésus ! que nous devons avoir une grande reconnaissance à Dieu pour vous avoir rappelée de si loin, madame ma nièce !

« A peine la noble douairière eut-elle prononcé ces mots qu'elle entendit un grand cri derrière elle quoiqu'il n'y eût personne dans la salle; elle se retourna vivement, et quand ses yeux revinrent vers sa nièce qu'elle pressait dans ses bras, elle vit avec terreur qu'elle ne serrait plus qu'un affreux cadavre. Au divin nom de Jésus^ le diable avait quitté le corps de la belle comtesse. C'est de ce jour qu'on appela les enfants du sire de la Meilleraye les jeunes Morte-Mère, ce qui par corruption et avec le temps a formé le nom de Mortemart. n

Toutes ces dames se récrièrent sur Tétrangeté de ce récit, que madame du Cayla assura être raconté

à peu près en ces termes et par Saint-Simon, et par madame la duchesse d'Orléans , dans son immense et souvent illisible correspondance sur la cour de Louis XIV.

u — Pour moi, dit avec un triste sourire la jeune duchesse de Praslin, j'avoue qu'il me répugne de croire à toute histoire où le diable est mis en jeu; mais dans les visions, au contraire, j'ai une entière confiance, car moi qui vous parle, tout dernièrement j'en ai eu une assez effrayante.

« — Oh ! racontez-nous cela, chère petite, s'écria madame du Gayla avec émolion, et toutes les femmes partagèrent sa curiosité, car ce n'est pas d aujourd'hui que le genre fantastique est populaire dans les salons, et M. Hume et les tables tournantes ont eu bien des précurseurs. La duchesse de Praslin pâlit légèrement, comme si elle avait été ,encore sous le coup d'une impression sinistre, et, cédant aux instances générales , elle raconta ainsi sa vision :

a — 11 y a un mois seulement, je partis pour le château de Praslin avec mon mari, mes enfants et leur gouvernante. Du matin au soir le duc était en chasse; mademoiselle de Luzi était occupée avecses élèves, et mon appartement ne pouvait en rien contribuer à récréer mon esprit; car j'occupais une

chambre immense située dans l'aile droite du château, chambre à laquelle on arrivait par une longue et large galerie toute garnie d'armures et de faisceaux d'armes de tous genres. Il y en avait datant des croisades, et le duc, qui est fort orgueilleux de toutes ces ferrailles, prétend qu'elles viennent de ses aïeux; je ne conteste pas ce dire, et je l'accepte les yeux fermés; mais malgré moi ces armures anciennes me font une frayeur horrible.

« Une nuit, je fus réveillée en sursaut par un bruit assez étrange. Je me dresse sur mon séant, et, à la pâle et triste clarté d'une lampe de nuit qu'on attachait chaque soir à mon plafond, j'aperçois auprès de mon lit un chevalier vêtu de toutes pièces et levant sur moi une épée menaçante. Je pousse un cri, je me pends vivement à la sonnette et je m'évanouis. Quand je revins à moi, ma femme de chambre me tenait dans ses bras et me prodiguait ses soins. J'envoyai chercher mon mari, je lui racontai l'étrange vision qui m'avait tant effrayée ; il me traita de folle, et ce fut à grand'peine que j'obtins de quitter le jour même cet affreux château où j'avais eu si grand peur. »

Toutes les personnes qui se trouvaient dans le salon plaisantèrent la pauvre duchesse sur son rêve, en lui disant qu'elle avait lu , peut-être la veille, quel-

228 LES SALOKS d'autrefois.

que roman de la famille nombreuse des i4ma<iis; depuis, sans doute, elles se seront demandé, hélas ! si celte vision n'était pas une horrible réalité.... Mais ne réveillons pas ce sombre drame, et revenons aux joyeux hôtes du salon de la marquise.

Le plus plaisant entre tous les menteurs du salon de madame de Rumfort était le- vieux colonel Leroy, qui avait fait fort jeune la guerre de l'indépendance sous le général Lafayette, et qui plus tard fit partie de l'armée française restée à Naples avec le roi Murât. Tl avait eu même un commandement fort important : celui du château de l'OEuf ; mais on dut le lui retirer promptement, non parce qu'il s'en montrait indigne, le pauvre homme! mais en raison de sa femme.

Le poste élevé qu'occupait le colonel lui donnait ses entrées à la cour, et madame Leroy s'y montra si étrange, qu'après en avoir ri d'abord, la reine Caroline, voyant le mauvais effet que cela produisait autour d'elle, exigea la retraite du mari pour obtenir l'absence de sa femme.

Mais à l'époque où il était reçu dans le salon de la comtesse comme ancien ami de son mari, le colonel avait l'heureux malheur d'être veuf; sans cela il n'eût certainement point été admis, et c'eût été dommage, car le brave homme était bien le menteur

le plus amusant que l'on pût jamais rencontrer dans ce monde ; il l'était de bonne foi, et, depuis la mort du comte de Rumfort, son thème favori était la guerre d'Amérique; auparavant il eût craint de trouver dans la mémoire très-nette et très- précise du comte un dangereux contrôleur.

Un jour surtout, — la comtesse avait donné ce jour-là un dîner intime à Saint-Leu-Taverny (assez souvent l'été elle aimait à recevoir ses amis en petit comité), — le colonel, dont l'imagination pétillait peut-être avec le vin de Champagne, se livra à toute sa verve, et raconta une foule de faits d'armes qu'il avait ignorés lui-même jusque-là, et dont les assistants écoutèrent le récit en se pâmant d'aise. Sa campagne du Canada en faisait les frais.

« — Je vais vous raconter, dit-il tout à coup, la plus sérieuse affaire à laquelle je me sois trouvé. Nous avions marché toute la nuit, le jour commençait à paraître et les brouillards à se dissiper, quand nous nous aperçûmes que nous nous trouvions en face de la lisière d'un bois hérissé par les canons de l'ennemi, qui nous disputait le passage. Un combat furieux s'engage aussitôt; la mitraille anglaise portait la mort dans nos rangs, et, à la troisième décharge, mon frère et moi fûmes tués raides. »

En entendant ces dernières paroles, tous les au-

diteurs partirent d'un long et bruyant éclat de rire.

«Ah! colonel, s'écria madame de Rumfort, vous avez montré aujourd'hui beaucoup d'appétit pour une ombre !

— Vous avez raison, madame la comtesse, reprit vivement le conteur dans l'embarras, je me trompais, la langue m'a tourné : mon frère seul y fut tué, et, quant à moi, je ne reçus que vingt-deux blessures dont la moindre était mortelle. »

Et depuis ce jour-là, le brave colonel raconta souvent cette aventure qu'il avait prise en goût. Une fois qu'il en était arrivé à ses vingt- deux blessures dont la moindre était morte^/e, il devenait impossible de le faire rabattre d'une seule, ni d'obtenir la plus faible espérance pour leur guérison. Le fait est que ni lui ni son frère n'avaient assisté à l'affaire dont il parlait.

Avec cette vantardise toute gasconne , le colonel possédait aussi un immense fonds d'ambition et d'orgueil; il parlait sans cesse des grands seigneurs avec lesquels il se disait intimement lié, et des propositions qui lui étaient faites pour occuper des places importantes. La châtelaine et ses amis s'amusèrent d'abord de ces contes; mais un jour il leur vint à ridée de mystifier le conteur, et ils lui firent parvenir une lettre ainsi conçue :

MADAME LA COMTESSE DE RUxMFORT. 231

« Le prince Voldorosky, connaissant Totre haute capacité militaire, vous prie, monsieur le colonel, de lui faire Thonneur de Tenir demain déjeuner avec lui en son hôtel à Neuilly : il a à tous faire plusieurs communications importantes de la part de son souverain. »

Le soir même de la réception de cette missive, le colonel accourut chez madame de Rumfort, ne manquant pas d'apporter sa lettre avec lui; il la fit hre à tout le monde et quitta le salon plus tôt que de coutume, voulant partir le lendemain de fort bonne heure, pour ne pas faire attendre ce digne prince qu'il avait beaucoup connu, disait-il, lors d'un voyage qu'il avait fait en Russie, et pour lequel il professait la plus haute estime.

Je n'ai pas besoin de vous peindre le sommeil du colonel agité par les plus doux rêves de l'ambition et de l'orgueil satisfaits, son départ à jeun (Neuilly était alors, en raison de la difficulté des communications, bien plus loin de Paris qu'il ne l'est aujourd'hui), son arrivée à Neuilly, son désappointement lorsqu'il voit les habitants, à qui il demande l'hôtel du prince Voldorosky, lui rire au nez, ni enfin son retour à Paris, le cœur gros et l'estomac vide. Je passe sans transition au dénoûment.

Le soir donc, pour ne donner aucun soupçon sur

sa déconvenue, il vint chez la comtesse, comme il l'avait promis la veille. Heureusement une conversation animée se trouvait engagée; notre héros y prend part, mais avec moins de loquacité et moins de brio qu'à l'ordinaire.

« Eh bien! colonel, fit tout à coup un des conspirateurs, vous semblez taciturne, auriez-vous donc mal déjeuné chez votre prince moscovite? »

Aussitôt le silence se rétablit complètement. Alors, comprenant qu'il est le but de l'attention générale , le belliqueux vieillard secoue sa torpeur, sa figure s'anime, l'inspiration brille dans ses yeux.

« Imaginez- vous, s'écrie-t-il, le prince le plus aimable, les manières les plus nobles, un hôtel, que dis-je ? un palais resplendissant de marbre et d'or, un déjeuner digne à la fois d'un boyard magnifique et d'un gentilhomme français!... Mais je m'arrête, car aucune de mes paroles ne pourrait égaler mon admiration. »

En l'entendant parler ainsi, un rire inextinguible s'empara de tous les assistants. L'auteur de la lettre, pour compléter son œuvre, se croise les bras, et regardant froidement le colonel :

« Que diriez-vous, Monsieur, fit-il avec gravité, si je vous apprenais que c'est moi qui vous ai

écrit cette lettre, que le prince n'a existé que dans mon imagination , et sa réception que dans la vôtre ?

— Je dirais, mon cher, que je le savais, répondit sans se déconcerter le brave Leroy, et que je vous apportais seulement la monnaie de votre pièce, en y joignant une leçon quelque peu troupière : c'est que l'on n'apprend pas à un vieux singe à faire des grimaces. J'ajouterai de plus que j'ai vécu dans un temps où les jeunes étourneaux se souvenaient assez du passé pour respecter les vieux aigles, même sans songer aux pointes de leurs serres.... »

Pour qui furent les rieurs? Vous le devinez sans peine. Aussi le colonel continua-t-il de plus belle et ses visites et ses histoires.

Mais les débris de lEmpire n'étaient pas les seules gloires du salon de la comtesse. On y rencontrait encore des héros inconnus de la guerre de la Vendée , puis quelques vétérans de l'armée de Condé.

L'un d'eux était le baron Ango des Rotours, officier supérieur d'artillerie et dernier descendant, je crois, du fameux Ango du règne de François P^ C'était aussi un homme de talent; il fut directeur des Gobelins, et se distingua toujours par la finesse

et Ja bienveillance de son esprit; il contait à merveille, et aimait surtout à redire l'histoire de son aïeul, histoire que je vais répéter à peu près mot à mot, ayant assisté plusieurs fois à cet intéressant récit :

a Duquesne fut la gloire de Dieppe; Ango en fat la splendeur, et, comme le vainqueur de Ruyter, il devrait avoir sa statue sur une des places de la ville qu'il enrichit et orna. Le grand-père de cet homme illustre était un simple pêcheur dieppois. Son père, qui était un ambitieux à sa manière, équipa deux ou trois barques, et entreprit un petit commerce de cabotage sur les côtes de la Manche. Mais Ango, qui était à la fois un ambitieux et un homme de génie, agrandit ce commerce, étendit ses relations et parvint à remplacer par des vaisseaux les barques paternelles. Une vive et honnête inclination et le juste sentiment de la fierté blessée furent le mobile de son audace et de sa fortune. Il crut pouvoir aspirer à la main de la fille du plus riche négociant de Dieppe, et, comme il sollicitait du père l'honneur d'être admis dans sa maison sur le pied de prétendant, celui-ci lui répondit ironiquv^ment :

n — Ce serait beaucoup de peine pour vous de nous visiter, car il y a trop de distance entre votre maison et la nôtre.

(( Le négociant habitait une belle et luxueuse demeure dans la plus grande rue de la ville, et Ango une petite maisonnette dans une ruelle fort sale, tout à l'extrémité du port.

« — Eh bien ! répondit fièrement ce dernier, cette distance, je la comblerai avec de l'or.

« — Alors, nous verrons, fit le négociant en ouvrant la porte avec dédain.

0 Ango se mit sur-le-champ à la besogne, et il y déploya une activité prodigieuse et une intelligence extraordinaire. Ses entreprises, parfaitement combinées, réussirent à souhait; chacune de ses expéditions lui rapportait des profits considérables; aussi, au bout de peu de temps, il alla trouver le riche négociant et lui dit :

« — Voisin, il n'y a plus de distance entre nos deux maisons, car elles se touchent.

(c — Qu'est-ce à dire! fit celui-ci avec surprise.

n — Gela signifie, répondit Ango, que j'ai acheté la maison qui est à côté de la vôtre ; de plus, j'ai deux vaisseaux à moi dans le port, trois en mer, et quatre sur le chantier. Sur chacun de ces vaisseaux je puis mettre et je mets une cargaison de cent mille livi'es. Cela suffit il pour être reçu chez vous comme prétendant?...

(c — Parfaitement!... répliqua le riche marchand

en tendant affectueusement la main à Ango; car l'or, en effet, avait rapproché les distances.

« — Et quand puis-je devenir votre gendre?... lit encore l'heureux enrichi en secouant avec force la main qui lui était tendue.

« — Quand il vous plaira, seigneur Ango.

« Il lui plut de faire publier les bans dès le jour même, et après la noce il continua si bel et si bien ses opérations de commerçant et d'armateur, qu'il arriva à posséder des millions et à avoir dix fois plus de vaisseaux que le roi de France n'en comptait alors dans toutes ses flottes réunies.

« Lorsque François I" vint visiter le port de Dieppe, Ango le reçut chez lui, et l'éblouit tellement par son luxe que le roi fut forcé d'avouer qu'il n'y avait ni d'aussi magnifiques ameublements, ni une chère aussi délicate, ni un aussi grand nombre de services, ni des livrées aussi éclatantes dans aucune de ses habitations royales, palais ou châteaux; enfin il fut si fort enchanté de la magnificence de l'ancien pêcheur et des présents que celui-ci fit à la reine, qu'il le nomma baron et gouverneur de la ville et du château de Dieppe.

« Alors l'orgueil du baron Ango égala sa fortune, et les têtes couronnées furent obligées de compter avec lui. Ainsi, un de ses vaisseaux fut pris en pleine

mer par les Portugais ; aussitôt il arme une flotte qui va bombarder Lisbonne, et il faut que le Portugal envoie à Dieppe des ambassadeurs pour faire des excuses et solliciter la paix de l'armateur Ango.

(( — Je sais bien, disait alors l'aimable conteur, qu'il y a eu d'autres exemples d'une semblable fierté ; ce n'est peut-être pas toujours bien raisonnable, mais j'aime ces coups de tête chevaleresques comme madame de Sévigné aimait les grands coups d'épée. Je me rappelle à ce sujet un exemple pris dans le siècle dernier. Un irès-opulent armateur marseillais, nommé Georges Roux, ayant eu l'un de ses vaisseaux injustement capturé par les Anglais, commença par adresser des réclamations au Foreign- Office. On n'y fit aucun droit.

{( Alors il expédia au gouvernement anglais un cartel ainsi conçu : « Georges Roux déclare la guerre à George Roi. » On crut avoir affaire à un fou, et l'on ne fit pas attention à cette énigme dont personne ne chercha le mot. Mais, tout à coup, l'on apprit que plusieurs navires anglais avaient été capturés en pleine mer, quelques autres brûlés. Alors on s'inquiéta, on s'enquit, on se souvint de la lettre, et l'on sut quel était l'ennemi auquel on avait affaire. Le gouvernement anglais ordonna de faire saisir et placer sous l'embargo tous les navires de l'armateur

marseillais. Georges Roux y perdit deux millions, mais il ne crut pas avoir payé trop cher la leçon qu'il avait donnée à Georges Roi. Ango fut moins heureux;. Cette grande prospérité se termina par la ruine. Tout ce qu'il avait élevé, tout ce qu'il avait créé disparut avec son opulence. De son château écroulé, il reste une ferme. De son palais de la ville il ne reste rien ; l'incendie dévora ce monument qui était une merveille de luxe, qui renfermait des trésors et des chefs-d'œuvre ; car, outre des coffres remplis d'or, on y voyait des salles décorées par le Primatice et une galerie peinte par Léonard de Vinci.

(( Enfin Dieppe fut ingrate envers celui qui fut sa gloire et qui fit sa fortune ; mais, pour la punir, le ciel, dans sa justice, lui fit partager le sort de celui qu'elle avait si légèrement oublié ; car, de même que le pauvre Ango, tous les riches armateurs voulurent être des grands seigneurs et quittèrent le commerce pour acheter des titres de noblesse. Alors tomba la puissance de cette ville, dont les fils, hardis marins, s'étaient signalés par d'importantes découvertes. Ils avaient même, à ce que prétendent nos historiens français, découvert le Nouveau -Monde avant Christophe Colomb et Améric Vespuce ; mais ce sont peut-être des caquets dieppois qui n'ont

MADAME lA COMTESSE DE RUMFORT. 239

pas acqui^ droit de cité dans l'histoire, et je ne voudrais, pour rien au monde, faire à Améric Vespuce le tort que celui-ci fit, dit-on, à Christophe Colomb. ))

Maintenant nous terminerons la longue série des portraits que nous Tenons de faire défiler devant "vos yeux en vous montrant la douce et sainte figure du bon abbé Grégoire, aumônier d'un régiment de la garde royale, qui n'a rien de commun avec l'évêque constitutionnel de Blois. Cet homme si charitable, si généreux, si bienfaisant, que, pour ne pas le laisser mourir de faim (tout son argent passait aux pauvres), ses amis s'étaient entendus pour le nourrir chacun à son tour, et pour fermer les yeux sur le petit pillage du dessert; car, à ce moment, le'bonhomme bourrait ses poches de fruits, bonbons ou pâtisseries destinés, soit aux misérables malades qu'il allait visiter régulièrement durant tout le jour, soit à leurs pauvres petits enfants.

On ne tarissait pas quand il s'agissait de citer des traits de bonté et même d'esprit de l'aumônier Grégoire. Pour ne vous en raconter qu'un, je prends au hasard.

Il se trouvait un jour à dîner chez la comtesse avec un très-haut personnage de l'Église anglicane, directeur-fondateur d'un hospice à Londres. Sa

Grandeur d'outre- Manche supposant, par la simplicité extérieure de l'abbé, qu'elle en aurait bon marché, voulut se divertir à ses dépens.

« — Monsieur le curé , lui demanda-t-elle d'un air quelque peu narquois, votre religion vous permet-elle de baptiser avec du bouillon?

— Monseigneur, répondit l'abbé Grégoire avec le plus grand sang-froid, sur ce chapitre, comme sur beaucoup d'autres, il y a une immense distinction à faire.

— Gomment cela, Monsieur? demanda l'évêque avec surprise.

— C'est fort simple. Monseigneur, et ma distinction la voici, répliqua l'abbé : avec le bouillon que prend Votre Grandeur je ne me permettrais certainement pas d'administrer le saint sacrement du baptême, mais avec celui qu'elle donne à ses malades, je n'y verrais aucun inconvénient... »

C'est ainsi que le bon abbé Grégoire, qui raisonnait avec les théologiens, savait se moquer des railleurs.

L'évêque anglican se le tint pour dit et cessa de plaisanter contre si forte partie.

Hélas! le salon de madame la comtesse de Rumfort, si brillant sous la Restauration, devait être bientôt fermé. Elle mourut peu de temps avant la

MADAMl: LA COMTESSE DE KUMFORT. 2^1

révolution de 1850. Son souvenir est resté agréable et doux à ceux qui l'ont connue, c'est-à-dire à ceux qui l'ont aimée, et de ce foyer éteint viennent des reflets de lumière et de tièdes ravons de chaleur aux derniers demeurants de cette société choisie.

SALON

Vers le milieu de la rue Hautevilie, rue alors si complètement déserte qu'on s'armait pour y passer, comme s'il s'était agi de traverser la forêt de Bondy, sur laquelle on racontait à cette époque tant d'histoires sinistres, fût bâti en 1813 un hôtel d'une belle architecture.

Situé entre une grande cour et de vastes et délicieux jardins, le bruit de la ville ne venait jamais fatiguer les heureux possesseurs de cette habitation, aussi élégante que somptueuse, et où les rossignols, ne se croyant pas à la ville sans doute, faisaient entendre sous de beaux ombrages leurs plus douces chansons.

C'est là que fut ouvert ce salon si célèbre de 1813

2'^U T>ES SALOÎNS D AUTREFOIS.

à 1830, salon où toutes les célébrités du jour, pendant et après l'Empire, furent accueillies avec la plus aimable urbanité par M. Fauvelet de Bourrienne, l'ancien compagnon d'études, le camarade et l'ami du jeune Bonaparte à Brienne; puis le secrétaire du général en chef, du premier consul, et, plus tard, le mortel ennemi de l'empereur Napoléon, tout en restant, jusqu'à son dernier jour, l'ami fidèle et dévoué de l'impératrice Joséphine.

Dans un des voyages que le jeune Bourrienne, alors secrétaire intime du général en chef de l'armée d'Italie, fit en Allemagne, où il était envoyé par son puissant maître, il fut si bien retenu à Leipsick, qu'il s'y maria à la fille d'un avocat, à cette époque, célèbre dans son pays. Celle qu'il épousait était peu riche, fort laide, mais très-spirituelle. Ce mariage était pour elle une chance inespérée. Elle s'en montra digne en soutenant avec courage dans la mauvaise fortune celui dont elle avait partagé la prospérité.

Madame de Bourrienne, outre toutes ses qualités morales et intellectuelles , eut un genre d'illustration qui sera peut-être apprécié par quelques-unes de nos lectrices : elle fut la première femme en France qui eut l'honneur de posséder et de porter un cachemire de l'Inde.

M. DE LOURRIENNE. 2^5

M. et madame de Bourrienne eurent quatre filles, dont une seule fut jolie ; et la Providence, prodigue envers elle, ajouta au don de la beauté celui de l'esprit; mais, malheureusement pour elle, onl'éleva en enfant gâtée, et son esprit fut faussé par cette mauvaise éducation. Par un singulier caprice, désolé de ne pas avoir d'héritier, M. de Bourrienne fit prendre à sa fille les habits d'homme, sans doute pour se faire illusion. C'était une étrange chose que de voir une belle jeune fille de quinze ans, dont la tête était ornée de longues boucles de cheveux blonds, costumée comme l'étaient alors les merveilleux du jour. Ce fut à la suite d'une aventure assez désagréable qu'elle reprit les habits de son sexe.

La maison de M. de Bourrienne était plutôt une réunion agréable qu'un salon politique; et le maître du logis, fort riche alors, donnait, dans l'intention de distraire ses filles, des bals où accourait tout Paris. On parlait avec admiration du splendide ameublement de l'hôtel Bourrienne. Le luxe n'était pas alors aussi répandu qu'il l'est aujourd'hui, et ce qu'on remarquerait à peine maintenant étonnait à cette époque. Ainsi, pour ne citer qu'un seul objet entre mille d'égale richesse, on remarquait dans la chambre à coucher de madame de Bourrienne une aiguière formée d'un seul morceau d'agate, posée

sur une cuvette de même matière, objet d'art digne d'une reine, et tous les ornements de la chambre étaient assortis à ce chef-d'œuvre.

Mais on a si diversement parlé de la rupture qui eut lieu entre le premier consul et son secrétaire intime, qu'avant de faire connaissance avec les hôtes habituels du salon de M. de Bourrienne, car en dehors des réunions presque publiques tant elles étaient nombreuses, il y avait des réunions intimes où n'étaient admis que des invités choisis^ nous croyons nécessaire de rappeler comment M. de Bourrienne raconte lui-même cette rupture dans ses Mémoires.

(c Depuis un mois, dit-il, j'avais offert ma démission au premier consul, qui toujours la refusait; pourtant le travail dont j'étais accablé était devenu beaucoup trop pénible, et ma santé se trouvait tellement compromise, que Corvisart ne cessait de me prescrire le plus complet repos.

«t II en parla sans doute dans ce sens au premier consul, car celui-ci me dit un jour brusquement : « Eh bien! Bourrienne, Corvisart prétend que vous « n'avez pas un an à vivre ! »

« Le compliment n'était pas trop aimable de la part d'un camarade de collège, aussi je voulais résigner mes fonctions sur-le-champ; mais les observa-

lions de Bonaparte, et surtout les instances pressantes de Joséphine, témoin de cette petite scène désagréable, me décidèrent à rester jusqu'au 27 féyrier, c'est-à-dire trois mois encore.

« Ce jour-là, 27 février, à dix heures du soir, le premier consul me dicta une dépêche très-pressée pour M. de Talleyrand, alors ministre des affaires étrangères, qu'il invitait à se rendre le lendemain auprès de lui de très-bonne heure.

(( Le lendemain, pourtant, M. de Talleyrand n'arriva aux Tuileries que vers midi. Bonaparte s'étonne, se fâche, et, apprenant de la bouche du ministre qu'il ne venait que de recevoir à l'instant l'ordre que je devais envoyer la veille, il sonne aussitôt l'huissier de service pour me faire appeler; mais, comme il était de fort mauvaise humeur, il tira si violemment le cordon de la sonnette, que ce cordon se rompit et qu'il se heurta avec une grande force les doigts contre la tablette de la cheminée ; ce qui augmenta, on le comprend, l'orage qui s'amoncelait sur ma tête.

« J'accourus en toute hàle, et déclarai avoir moimême remis la lettre, la veille, à l'officier chargé de la faire parvenir; M. de Talleyrand proteste de nouveau qu'elle ne lui est parvenue qu'il y a un instant seulement. On fait appeler alors l'officier, qui ra-

conte à son tour n'avoir pu trouver M. le ministre ni au ministère, ni rue d'Anjou, ni enfin dans aucune des maisons où il pouvait supposer rencontrer M. de Talleyrand, et avoir pris le parti de reporter la missive au premier lieu.

(( Ce n'était donc la faute de personne.

« Ne sachant plus alors à qui s'en prendre, contenu par mon innocence et l'impassibilité de M. de Talleyrand, mais étouffant de colère, Bonaparte se lève et sort du cabinet; puis, comme j'allais le suivre, il en rejeta la porte derrière lui avec tant de véhémence, que, si j'eusse été de quelques lignes seulement plus rapproché, j'aurais eu la figure brisée infailliblement.

« — Laissez-moi tranquille , Bourrienne ! me crie-t-il en même temps, vous n'êtes qu'une bête!

(( A ces paroles inouïes, j'avoue que la colère qui maîtrisait le premier consul s'empara de moi à mou tour, et que je m'écriai sans bien comprendre ce que je disais :

« — Vous êtes encore bien plus bête que moi , vous qui me traitez ainsi...

(( Après cette belle équipée, je m'éloignai au plus vite, je montai dans mon appartement et j'envoyai ma démission ainsi conçue :

Général, l'état de ma santé ne me permettant plus de continuer mon service auprès de vous, je vous prie d'accepter ma démission.

(( — Ah! ah ! de la prose de Bourrienne ! dit en riant le premier consul quand il lut mon billet. Puis il ajouta presque aussitôt, car, on a pu le voir, mon billet n'était pas long à lire : Il houde... Accepté!... n

Voilà donc ce qui amena une rupture entre Bonaparte et son secrétaire intime : rupture suivie d'un replâtrage, puis bientôt d'une autre séparation ; mais celle-ci fut définitive; pourtant, grâce à l'impératrice Joséphine, qui aimait sincèrement M. de Bourrienne, l'Empereur fut longtemps encore affectueux et bienveillant pour celui-ci ; mais, après le divorce, Bourrienne se retira complètement de la cour, et devint l'hôte aimable de tout ce que Paris renfermait de mieux à cette époque.

L'Empereur prit de l'humeur de cette retraite, et, sous le moindre prétexte, il lançait des mots piquants à l'adresse de son ancien ami. Le luxe dont s'entourait celui-ci lui déplaisait surtout. Ainsi, un jour que des fabricants d'orfèvrerie lui faisaient offrir d'acheter une jolie toilette de vermeil tout incrustée* de perles fines, pour l'impératrice Marie-Louise, il répondit avec une certaine aigreur :

250 LES salojNS d'autrefois.

(( Dites à ces gens que je ne suis pas assez fou pour mettre tant d'argent à un semblable colifichet; qu'ils aillent trouver Bourrienne , il le leur achètera. »

Et M. de Bourrienne, piqué au jeu, car des gens charitables lui rapportèrent ce propos, l'acheta en effet; seulement il ne fit pas une aussi grande folie que le croyait Napoléon, puisqu'elle lui fut reprise, avec avantage, quelques années plus tard, par Monseigneur le* duc de Berry, qui voulait l'oilrir à sa royale fiancée.

Quand les Bourbons rentrèrent en France, M. de Bourrienne, en complète disgrâce aux Tuileries à la fin de l'Empire, fut l'un des premiers à se rendre auprès d'eux, et Louis XVIII, qui aimait les homme de talent et d'esprit, l'accueillit avec une grande bienveillance. Il le recevait souvent en audience particulière, et, après lui avoir confié la préfecture de police à la veille des Gent-Jours, il le nomma ministre d'État.

L'ancien ami du premier consul se montra très-reconnaissant de cette bonté et demeura un des fidèles serviteurs des Bourbons. Il fut même un des membres de la majorité de la Chambre introuvable. Il se plaisait à parler de l'esprit fin et malin de Louis XVIII, que M. de Talleyrand appelait le Roi Nichard,

M. DE BOURRIEr^NE. 251

Louis XVUI préférait en effet se défendre contre les obsessions de ses ministres par un bon mot que par un coup d'autorité. Voici un trait, entre mille, que M. de Bourrienne raconta dans son salon, et qui témoigne de cette disposition d'esprit chez le roi.

Le comte de P..., ayant toujours montré un dé- Tournent sans bornes pour la cause des Bourbons, le roi l'en avait récompensé en le nommant à un poste militaire qui le rapprochait de sa personne; et Madame la duchesse d'Angoulême, qui appréciait le mérite et le dévoûment du comte de P..., avait contribué à lui faire obtenir cette position.

Un jour, la princesse apprit que le maréchal Gouvion-Saint-Gyr, alors ministre de la guerre, avait résolu d'ôter au comte de P... la place que celui-ci occupait pour en gratifier un de ses protégés. Les détails que lui donna à ce sujet un ami de M. de P... étaient si précis, qu'elle ne put douter de l'exactitude du fait. La nomination, lui dit-on, était écrite par le ministre, de sa main propre; il devait l'apporter à la signatui^e du roi le lendemain dans la journée, lui faire signer l'ordonnance sans la lui lire. Une fois la chose faite, il comptait sur la puissance des faits accomplis.

Madame la duchesse d'Angoulême remercia l'ami du comte qui lui avait donné ces renseignements, et

fit dire à celui-ci d'être tranquille, qu'elle veillait sur lui.

Le lendemain matin, à huit heures, la princesse entra , comme c'était son usage de chaque jour, dans la chambre du roi pour savoir comment Sa Majesté avait passé la nuit. Après quelques mots d'entretien, elle apprit au roi la trame qui s'ourdissait au ministère de la guerre contre leur fidèle serviteur : (( Mais c'est impossible! s'écria le roi, le maréchal sait trop combien je tiens au comte de P... pour essayer de me l'ôter!

— Je n'en supplie pas moins Votre Majesté de faire bien attention au travail que l'on va lui présenter tout à l'heure, car je suis exactement informée , )) reprit la princesse.

En effet , quand le ministre se présenta avec son travail pour le soumettre au roi, Louis XVIII, observant tout de son regard perçant, découvrit bientôt le malencontreux papier que lui avait dénoncé Madame la duchesse d'Angoulême. Il commença alors une de ces conversations spirituelles et piquantes qui charmaient les auditeurs, et dans lesquelles les courtisans regardaient comme une faveur insigne d'être pris pour interlocuteurs. Aussi le maréchal se garda-t-il d'interrompre le roi; il était au comble du bonheur, il rêvait le rôle de favori.

M. DL BOURRIEÎ^NE. 253

« Aimez-vous beaucoup Horace, maréchal? demanda tout à coup le roi au ministre en interrompant le récit d'une anecdote.

— Certainement, Sire, et je ne me lasse pas de le lire ! » se hâta de répondre le ministre, tout surpris de cette question , mais qui savait qu'Horace était l'auteur préféré de Louis XVHI, et qu'une citation d'Horace placé à propos était le plus sûr moyen défaire sa cour à son royal maître. Aussi le maréchal se creusait-il la tête pour chercher cette bienheureuse citation ; ce fut en vain, elle ne vint pas.

— Ah ! vous aimez Horace, reprit le roi, qui s'était malignement interrompu pour attendre la citation retardataire. Eh bien ! je veux que vous en teniez un de ma main; donnez-moi, je vous prie, ce volume qui est là, derrière moi, sur la seconde tablette du bureau. »

Et, tandis que M. (iouvion-Saint-Cyr obéit tout joyeux, le roi prend l'ordonnance qui remplaçait par un autre le comte de P..., la roule doucement et la jette dans le panier au rebut. Puis, après avoir reçu du maréchal, qui ne se doute de rien , le plus chaleureux remercîment pour le livre qu'il vient de lui fah'e l'honneur de lui donner, il signe tous les papiers que le ministre a placés en Hasse devant lui et le congédie fort gracieusement.

On peut imaginer le désappointement du ministre lorsque, de retour dans son cabinet, où l'attendait impatiemment son protégé, il ne trouva pas l'ordonnance qu'il croyait tenir en son portefeuille.

Croyant l'avoir oubliée, il retourna en toute hâte aux Tuileries.

« Que le roi daigne m'excuser si j'ose le troubler encore, dit-il en entrant respectueusement dans le cabinet du conseil; mais je crois avoir laissé, par distraction, une ordonnance sur la table...

— Une ordonnance contre un de mes amis?... Elle est là, interrompit avec un fm sourire Louis XVIII en montrant le panier du doigt, dans le panier aux oublis ; c'est sa place , il faut l'y laisser. »

Et ce mot, accompagné d'un regard d'aigle, fut la seule vengeance que le monarque tira de son ministre déconcerté.

Un autre ministre , pour lequel le roi avait une affection bien justifiée par le dévoûment de cet excellent Breton, M. de Corbières, amusait souvent Louis XVIII par ses saillies vives et originales.

Un jour où le roi tenait son conseil et où l'on discutait une question très-importante, M. de Corbières (il était alors ministre de l'intérieur), après avoir pris du tabac, posa, par distraction, sa tabatière sur la table et finit bientôt par y mettre son mouchoir.

Louis XVIII, on le sait, tenait fort à l'étiquette, et l'aTOcat breton, n'ayant pas vécu à la cour, n'était pas très au courant de ses usages. Aussi le roi, qui s'aperçut que M. de Corbières se mettait un peu trop à son aise, fronça le sourcil :

(( Mais, monsieur de Corbières, dit-il, vous videz vos poches, je crois...

— Pour un ministre de Votre Majesté, ne vaut-il pas mieux les vider que de les emplir? » répondit M. de Corbières avec une rare présence d'esprit. Le roi rit de bon cœur. Homme d'esprit lui-même, il aimait les gens d'esprit : un bon mot le désarmait.

Les hommes que le roi honorait de son amitié devinrent les hôtes habituels du salon de M. de Bourrienne , et M. le duc de Damas-Crux fut un de ses plus ardents protecteurs. Ce grand seigneur était un de ces hommes droits dont le dévoûment désintéressé était attaché à la personne des Bourbons, et non à leur fortune. La noble et remarquable lettre qu'il écrivit au président de la Chambre des pairs, le 30 août 1830, en fait foi.

M. le duc de Damas joignait à un grand cœur de véritables qualités militaires; il avait eu pour aide de camp, pour élève, le marquis de Bonchamp, qui acquit une si grande gloire en Vendée. La bravoure du noble duc tenait de la témérité, sa bonté était

inépuisable, son amabilité toute charmante; il était d'un caractère enjoué; aussi on ne pouvait vivre avec lui sans l'aimer.

En rentrant dans la vie privée, après l'exil de son royal maître, le noble gentilhomme vécut complètement pour les autres, et sa vertueuse compagne, mademoiselle de Serrent, qu'il avait épousée pendant l'émigration, en 1799, l'aidait activement dans toutes ses bonnes œuvres; aussi le château de Menou, qu'il occupait, était-il devenu à la lettre la véritable înaison du bon Dieu. Il y avait un hôpital pour les malades , une école de Sœurs pour l'éducation des jeunes filles; quelque temps avant sa mort, le duc voulut y joindre une école de Frères pour les petits garçons, et son cœur lui prêta toute l'activité et toute l'ardeur de la jeunesse pour accomplir son œuvre.

A ce sujet, il écrivit à M. de Salvandy, alors ministre de l'instruction publique, pour lui demander une audience, et le ministre eut le bon goût de lui répondre aussitôt :

(( Monsieur le duc, je suis le plus jeune, c'est à moi à aller vers vous. »

Le ministre se rendit effectivement le jour môme chez le noble solliciteur ; et, aidant de tout son pouvoir le duc de Damas à réaliser son dernier vœu,

M. Dl' BOURIUENNE. '257

il donna à ce généreux vieillard la joie d'emporter au ciel la douce pensée qu'il laissait derrière lui une bonne action de plus.

M. de Damas est mort en 18^6. Il avait conservé jusqu'au dernier moment la plénitude de ses facultés intellectuelles, consolant ses amis, sa famille, la duchesse épiorée, qu'il priait sans cesse de répéter avec lui les belles paroles du Pater : Que votre volonté soit faite ! Et ce fut ainsi qu'il mourut après avoir consacré toute sa vie à son Dieu, à sa patrie, à son roi. Dernier rejeton d'une noble branche de la maison de Damas, il s'était serré contre son maître au moment de l'infortune et du danger, imitant, en cela, le premier de sa race, qui, pendant les croisades, se jeta entre Philippe-Auguste et la lance d'un Sarrasin dirigée contre la poitrine de ce souverain; noble dévoûment qui fut l'origine de la devise de Damas, car le roi, se baissant aussitôt sur le corps de son ami, mortellement blessé, trempa son doigt dans le sang du héros, et traça rapidement une croix sur le boucher du mourant avec ces mots :

Fortis et fidelis, brave et fidèle.

Mais, si M. de Bourrienne s'était rapproché avec empressement des gentilshommes qui entouraient le roi, il n'en restait pas moins fidèle à ses anciens

amis de l'Empire , et , au premier rang parmi ces derniers, il faut citer M. Amédée Jaubert, dont l'histoire singulière mérite d'être racontée.

Son père, attaché au parlement d'Aix, et demeuré fidèle serviteur du roi, avait été obligé de se cacher lors de la Révolution de 93. Ses biens furent saisis, et, comme il lui avait été impossible d'émigrer, ayant une nombreuse famille, il vint se fixer à Paris, se croyant là plus en sûreté que dans une petite ville où il était connu de tous.

Mais, à Paris comme à Aix, il f allai!; vivre ! L'honorable magistrat prit un état de manœuvre, et l'aîné de ses enfants, le petit Amédée, qui avait quatorze ans alors, fut placé comme ouvrier chez un imprimeur.

C'était un garçon sérieax, réfléchi, aimant l'étude plus que le plaisir; aussi il n'avait trouvé rien de mieux pour employer ses récréations , au lieu de jouer avec les enfants de son âge, que d'aller chaque jour occuper ses heures de loisir à la bibholhèque nationale, afin de chercher à suppléer par la lecture à l'éducation qui lui manquait.

A cette époque, M. Venture faisait à cette môme bibhothèque un cours de langue turque et arabe, dont le petit ouvrier devint un des auditeurs les plus assidus. Assis, bouche béante, pendant le peu

M. DE BOURRIEKNE. 259

d'instants qu'il avait de liberté , il dévorait les paroles du maître, et laissait lire dans ses yeux le plus profond regret quand l'instant était venu de quitter l'étude pour le travail manuel auquel il était astreint.

Mais un jour, le jeune Jaubert eut un sujet bien autrement sérieux de désespoir: M. Venture, qui avait distingué au milieu de tous ses élèves le pauvre petit imprimeur, le prit affectueusement par le bras, lors de son arrivée au cours, et , l'attirant vers lui, l'embrassa paternellement sur le front en lui disant :

« Ce sont mes adieux que je te fais, mon enfant, car je cesse mes leçons et je pars pour l'Egypte.

— Eh bien ! Monsieur, emmenez-moi en Egypte avec vous, lui répondit le pauvre Amédée avec résolution.

— Et pourquoi faire, mon ami? dit le professeur en laissant échapper un sourire.

— Pour faire ce que vous voudrez, Monsieur, car je ne veux pas vous quitter, répliqua l'enfant d'un air de plus en plus résolu, et vous m'occuperez comme les autres.

— Mais les autres ne resteront pas avec moi, reprit M. Venture , que cette insistance affectueuse touchait malgré lui; tous mes élèves sont assez instruits dans la langue arabe pour que je les place comme interprètes auprès des généraux. J'occuperai

moi-même cette place auprès du commandant en chef; tu vois bien que je ne peux rien pour toi, mon pauvre petit! »

L'enfant parut réfléchir un moment avec une profonde attention, puis, relevant vivement la tête :

« C'est égal, Monsieur, je vous suivrai, » fit-il avec résolution. Puis, laissant échapper de grosses larmes et joignant les mains :

— Oh ! je vous en conjure, emmenez-moi ; je serai votre domestique si vous le voulez, car je mourrais de chagrin si vous me laissiez ici. »

Cette fois, le bon M. Venture fut vaincu, et, disant à l'enfant d'aller demander la permission à ses parents, il lui promit de l'emmener comme son petit secrétaire.

Ce qui fut dit fut fait, et, peu de temps après, notre jeune apprenti débarquait à Alexandrie à la suite de son protecteur.

Mais la Providence, qui l'avait pris par la main pour le conduire ainsi, ne l'abandonna pas en si beau chemin. Peu de temps après, devant Saint- Jean-d'Acre, M. Venture fat tué, et, dans le même moment, on apportait au général Bonaparte une lettre qui venait d'être saisie sur un espion, lettre que, par la qualité de l'individu qui la portait, on jugeait devoir être d'une grande importance.

AI. DE BOUHRIENNE. 261

Aussitôt le général demanda M. Venture, et resta consterné quand on lui apprit sa mort.

(c Mais n'y a-t-il donc pas un autre interprète au camp? murmura-t-il avec inquiétude en tournant convulsivement entre ses mains ce papier indéchiffrable. ))

Il lui fut répondu qu'on n'en connaissait aucun, tous les élèves ayant été attachés aux divers corps qui composaient l'armée.

«Comment! il n'y a personne qui connaisse l'arabe ici? s'écria le général en frappant la terre du pied avec colère.

— Personne ou à peu près, fit un ami du défunt, car Venture n'avait gardé avec lui qu'un enfant qui n'en est encore qu'à Va, b, c de la langue.

— Eh bien ! qu'on aille me chercher cet enfant ! » dit le général, qui, comme un homme près de se noyer, cherchait à se retenir au brin d'herbe qui se montrait sur le bord de la rive.

Peu d'instants après, le petit Amédée Jaubert paraissait devant lui.

« Sais-tu lire l'arabe ? » lui demanda brusquement le général en jetant un regard de dédain sur cet être chétif et tremblant.

En entendant ces paroles brèves, le pauvre enfant resta tout interdit, et balbutia au lieu de répondre.

« Voyons, je ne suis pas un ogre !... Dis oui ou non, fit le général plus doucement.

— Eh bien ! oui, mon général, répondit résolument le pauvre enfant, dont le cœur battait à rompre sa poitrine, et qui cependant paya d'audace.

— Ah ! tu sais l'arabe ! reprit Bonaparte avec un sourire, car l'éclair d'intelligence qui venait de briller dans le regard du petit Amédée lui donnait l'espoir que sa confiance serait bien placée. Eh bien I prends cette lettre ; elle est écrite en arabe, tu vois ; tu vas me la traduire... Pas à l'instant;... jeté donne vingt-quatre heures pour ton travail. Voilà aussi ma montre (et le général mit sa montre dans la main de l'enfant) ; demain, à pareille heure, apporte-moi ta traduction ; si elle est bien, je te donne la montre et te garde avec moi ; mais, si elle est mauvaise, je te fais fouetter et chasser du camp ; va... »

Amédée s'en alla, mais bien inquiet et bien contrit ; heureusement Dieu, qui protège toujours la persévérance et le travail, le prit en pitié, car le lendemain, ayant bien traduit la lettre arabe, il mettait triomphalement dans son gousset, comme sienne, la montre du général en chef, et avait l'honneur d'être attaché à sa personne.

Toute la jeunesse de M. Amédée Jaubert fut aussi aventureuse que l'avait été son début dans la car-

?,I. DE BOLRRIE^^E. 263

rière, et, pour ne citer qu'une de ses aTentures curieuses, je veux vous raconter, ce qu'il aimait fort à narrer lui-même, l'ambassade du colonel Sébastiani (plus tard maréchal) , auquel il servait d'interprète auprès de Djezzar-Pacha, si célèbre par sa férocité ; mais, pour ne pas effacer la couleur de ce récit, je laisserai parler M. Jaubert.

« D'abord nous visitâmes Alexandrie, le Caire et Damiette ; puis nous nous disposâmes à partir pour Acre , où régnait avec tant de cruauté le redoutable Djezzar-Pacha. Des personnes raisonnables voulaient détourner le colonel de son dessein ; mais ce brave officier ne connaissait que son devoh', et, malgré toutes les observations, nous nous embarquâmes pour aller chercher le tigre en son repaire.

« Notre vaisseau jeta l'ancre sur le rivage que domine le mont Carmel, à trois lieues de la ville, et nous songeâmes alors à faire parvenir au pacha un message; mais sur celte côte maudite, d'où la justice était bannie, pas une barque , pas un individu, ne se présentait. Dans cette conjoncture, le colonel jeta les yeux sur le plus jeune de ses officiers et sur moi, et nous partîmes tous deux pour aller remplir notre périlleuse mission.

« A l'aspect seul des fortifications de la ville d'Acre je sentis mon cœur se serrer.

26i LES SALONS D' AUTREFOIS.

« Notre barque entra dans le port, à travers des récifs qui en rendent l'abord très- difficile , et nous descendîmes à la douane ; là je montrai à un officier du pacha la lettre du colonel, et lui expliquai à qui elle était destinée ; il la prit, la porta religieusement à ses lèvres, la baisa avec respect, nous la rendit, puis nous quitta pour aller avertir son maître de notre arrivée.

« Une heure après nous passâmes le seuil redoutable de la demeure du pacha , et nous fûmes conduits , à travers des corridors obscurs et sinueux , jusqu'à une vaste salle dont la porte opposée à celle par laquelle nous arrivions était grande ouverte sur un vaste jardin. Là nos gardes nous quittèrent sans nous avoir dit un seul mot.

« Aussi surpris qu'inquiets de ce mystère , nous entrâmes dans le jardin, nous croyant moins en danger sous les riants ombrages qu'entourés des sombres pierres du palais. Comme nous marchions au hasard sous ces allées ombreuses et sans oser échanger des paroles, car nous sentions la présence de l'ennemi auprès de nous, nous nous trouvâmes tout à coup en présence d'un vieillard assis sur la terre au pied d'un palmier, à l'ombre d'une longue et haute treille. Sa barbe était blanche et sale , il était couvert de vêtements

M. Dl- BOURRIENNE. 205

grossiers, et un vieux châle faisait le tour de sa tête.

(( Dans un autre lieu , un extérieur si misérable nous eût fait prendre pour un pauvre faquir ce vieillard si mal vêtu; mais là le doute n'était pas possible , et nous étions effectivement en présence du terrible pacha. •

« D'abord il nous considéra durant quelques instants d'un air sombre et farouche , puis il nous fit signe de nous asseoir par terre à ses côtés.

« — Chrétiens, nous dit-il d'une voix sévère, que (( voulez-vous de moi ?

« — Seigneur, dis-je, un officier supérieur fran- (c çais , envoyé vers vous par notre gouvernement, « nous a chargés de vous remettre cette lettre et de « vous demander une réponse. »

<c Djezzar prit la missive, la garda entre ses mains en conservant un profond silence, puis tout à coup il leva la tête et nous dit :

(( — Chrétiens, croyez-moi, je suis bon ami et « bon ennemi; on prétend que je suis cruel, ne le (( croyez pas, je ne suis que juste!... J'ai toujours « aimé les Français. Que leur avais -je fait pour (( qu'ils me déclarassent la guerre?... Maintenant la « paix est conclue, il n'est donc plus besoin de « traité, et ma parole vaut tous les firmans de la

« Porte, car pour moi un oui est un oui, et un non (( ne sera jamais qu'un non. Donc, si l'ofûcier qui (( vous envoie veut me parler, qu'il vienne me trouce ver, il sera le bienvenu. Voilà ma réponse. »

u Comme j'insistais sur l'ordre qui m'avait été donné de rapporter une réponse écrite , Djezzar se fâcha, et d'un geste impérieux il nous fit comprendre que notre audience était terminée.

« 11 fallut bien se le tenir pour dit, et nous rentrâmes l'oreille basse au bateau. Heureusement le colonel se montra satisfait de notre mission, et se décida à aller trouver le pacha sur sa parole. Tout naturellement je l'accompagnai encore, et cette hardiesse fut couronnée d'un plein succès, car autant le matin Djezzar s'était montré grossier et rogue, autant le soir il chercha à être gracieux et aimable avec l'envoyé de l'Empereur; mais ses caresses étaient toujours celles du tigre.

« Es-tu bien persuadé que lorsque l'heure de <( notre mort a sonné dans le ciel, rien ne peut la « différer sur la terre? lui demanda-t-il entre autres « gentillesses.

(( — Sans doute, répondit le colonel froidement.

« — En ce cas, ne crains rien aujourd'hui, dit « Djezzar en accompagnant ces paroles d'un sou- (( rire qu'il s'efforça de rendre bienveillant; tu es

M. DE eouhrieînne. 2(-)7

« venu sur la foi de ma parole , et tu as bien fait, <( car elle Taut plus que tout au monde; je ne te « ferai rien offrir, pas même de l'eau, tu pourrais la « croire empoisonnée; je n'ai pas non plus fait sau luer ton arrivée par quelques coups de canon (( pour flatter ton orgueil; ma poudre peut être « mieux employée , et , si tu blâmes mon manque (( de courtoisie, tu comprendras m.a conduite en a écoulant cette histoire :

(c Un esclave noir et sans famille avait trouvé dans « le désert un coin de terre ombragé de palmiers, « arrosé d'une eau vive et planté de cannes à sucre. u II s'y établit. Un voyageur qui vint à passer lui (( dit : — Que le salut du ciel soit sur ta tête ! L'es- « clave lui répondit : — Que la malédiction de Dieu (( t'accompagne! — Quoi! s'écria le voyageur, je <( vous donne des bénédictions, et vous me donnez « des injures!... — J'ai mes motifs, fit l'esclave. Et « il répéta : Que les malédictions de Dieu t'accom- <( pagnent! »

u — Cet esclave avait raison, ajouta Djezzar, car, « si sa réponse eût été honnête, le voyageur se fût (c assis auprès de lui, eût mangé de ses dattes, bu (( de son eau , et , si l'envie lui eût pris de se fixer « dans ce lieu, il en eût expulsé son premier pos- <t sesseur ; c'est pourquoi je te reçois de la sorte. »

M. Jaubert n'était pas moins intéressant à entendre quand il racontait les diverses missions qu'il avait eues en Orient, surtout celle de 1805, où, envoyé en Perse, après la mort du général Gardanne, pour faire un traité avec le schah contre l'Angleterre, les Anglais, d'accord avec la Turquie, le firent prendre par les Kurdes qui avaientété payés pour le mettre à mort. Mais ceux-ci, espérant double profit, se contentèrent de le garder prisonnier, et l'enfermèrent dans une citerne sans eau où il resta neuf mois. Il en sortit par le dévoûment d'une femme qui crut sauver son enfant de la peste en faisant celte bonne œuvre, et il arriva à Bagdad dans un si piteux état, que le scbah, pour conserver la vie précieuse d'un envoyé de Napoléon, le confia à son premier médecin en accompagnant les plus vives recommandations de ces paroles peu rassurantes, vu l'état du moribond :

(( Je te confie ce chrétien; tu m'en réponds sur ta tête. S'il sort vivant de mon empire, je te comblerai d'honneurs et de richesses; mais, s'il y meurt, tu mourras. »

(c De façon, disait M. Jaubert, que quand j'avais le moindre accès de fièvre, le pauvre diable était à toute extrémité. »

Une femme aussi intéressante par ses malheurs

M. DE r.OURRlENNE. 269

que par son esprit, était encore l'un des hôtes les plus recherchés et les plus assidus du salon de M. de Bourrienne. C'était madame de Souza, le spirituel auteur d'Adèle de Sénanges et d'une foule d'autres romans qui ont eu un grand succès. Cette charmante femme avait su garder en Tieillissant tout le piquant, toute la jeunesse de son esprit, qui avait été l'un des plus fins d'une époque où l'on pouvait, en vérité, dire que l'esprit courait, non les rues, mais les salons.

Dans un des moments les plus dangereux de la Révolution, madame de Souza émigra en Angleterre. Elle fit connaissance, durant la traversée, avec une femme qui lui était tout à fait inférieure comme condition et comme esprit, et qui, elle aussi, émigrait, mais par ton; car tout est afi"aire de mode pour certaines gens ; ce qui n'empêchait pas cette femme de s'être mise , avec madame de Souza, sur le pied de la plus complète familiarité.

« Ma chère amie, se prit-elle à lui dire au moment de débarquer, comme l'espionnage est fort à craindre ici, il nous faut changer de noms pour en prendre de tout à fait inconnus ; de la sorte nous serons tranquilles.

— J'approuve fortvolre conseil, Madame, répondit aussitôt madame de Souza en faisant une légère

270 LES SALOKS d'AUTREFOIS.

révérence d'adieu à sa vaniteuse compagne ; prenez le nom qu'il vous plaira, et, quant à moi, mon nom de guerre est tout trouvé, je prends le vôtre î »

Une autrefois, madame de Balbi, ayant rencontré mi soir madame de Souza chez un lord dans les salons duquel se trouvait nombreuse société, s'approcha vivement d'elle et lui dit très-haut , avec un accent de colère des plus prononcé :

(( Madame, je sors de chez lady Blessington, où l'on m'a appris que vous disiez beaucoup de mal de. moi !

— Eh bien! cela vous prouve. Madame, que je n'aime pas les dettes. Nous sommes quittes maintenant, » dit madame de Souza en continuant tranquillement sa partie de whisl.

Malheureusement un vilain défaut faisait tache en se glissant parmi les qualités aussi remarquables que brillantes qui distinguaient cette charmante femme, c'était sa passion pour la loterie ; tout l'argent qu'elle avait était employé à nourrir des ambes et des ternes qui jamais ne sortaient, de sorte que la pauvre femme était sans cesse inquiétée et gênée.

Ses amis, qui toujours lui venaient en aide, lui faisaient de sévères reproches sur ce fanatisme de l'ambe, plus digne d'une portière que d'une femme noble et distinguée comme elle; alors, pour se jus-

tifier elle racontait, à ceux qui ne la connaissaient pas, l'aventure vraie, quoique invraisemblable, qui lui était arrivée dans sa jeunesse, et avait fait naître en son esprit la superstitieuse croyance que de la roue de la loterie devait sortir sa fortune. Cette histoire, la voici :

(( En 1776, madame de Souza, qui était encore madame la comtesse de Flahaut , et madame la comtesse de Marigny sa sœur, toutes deux jeunes, quelque peu étourdies, et imbues, comme l'était la société du xviip siècle, d'une croyance absurde dans la nécromancie, eurent la curiosité d'aller consulter sur leur avenir un de ces charlatans alors à la mode.

(( A cette époque, les femmes de qualité ne couraient pas aussi facilement le monde qu'elles le font aujourd'hui, d'autant qu'il fallait se cacher des maris, des laquais et des amies surtout, pour aller dans le pays de la sorcellerie ; mais tout leur réussit à souhait, et un beau soir, c'est-à-dire un soir fort laid, puisqu'il était fort sombre, nos deux imprudentes, dissimulant leur rang sous les modestes vêtements de ces grisettes, qui alors ne s'habillaient pas comme les dames, rabattant sur leurs yeux l'immense coqueluchon de leurs mantes brunes, s'esquivèrent, sans être vues, par la petite porte du jardin de l'hô-

tel, et, après avoir fait un long trajet dans Paris, arrivèrent, essoufflées et tremblantes, au cinquième étage d'une maison fort sale, dans un quartier mal famé. «

« C'était là qu'habitait le sorcier.

« Elles lirèrentprécipitammentune sonnettenoire et graisseuse, et une vieille servante aussi sale que le cordon , tenant une lampe fumeuse à la main, leur ouvrit aussitôt la porte, puis les introduisit dans une salle faiblement éclairée, mais ornée de tout ce qui pouvait frapper des imaginations faibles; car les murs étaient couverts de têtes de morts entourées de caractères cabalistiques, et le lustre fumeux et sinistre qui pendait au milieu du plafond se composait de crânes variés, contenant une mècheallumette brûlant dans une huile infecte.

(( Nos jeunes femmes tressaillirent en se trouvant entourées de ces décorations funèbres, et regrettèrent si fort le sentiment de curiosité qui les avait conduites en ce méchant lieu, qu'elles se disposaient à retourner sur leurs pas pour regagner au plus vite l'hôtel, dont elles comprenaient qu'elles n'auraient pas dû passer le seuil. Mais le sorcier sortit tout à coup du milieu du mur, elles le crurent au moins, — car, elles n'avaient vu s'ouvrir aucune porte, -et parut devant elles.

3IÏ. DE BOURRIENNE. 273

(t II était couvert d'une longue robe d'étoffe couleur de feu, portait un masque noir, et tenait à la main une petite baguette magique en ivoire, avec laquelle il forma un demi-cercle devant elles en prononçant des paroles étranges ; et aussitôt du milieu de ce cercle sortirent des flammes bleuâtres et sentant le soufre, qui lancèrent des jets bizarres sur nos deux, curieuses, lesquelles, plus mortes que vives, s'étaient jetées dans les bras l'une de l'autre, en se recommandant tout bas à Dieu.

(( Le charme opérait toujours, et comme , malgré le déguisement de ces dames, l'œil exercé du charlatan avait fort bien reconnu deux femmes de qualité, il s'avança à pas comptés devant elles, les salua respectueusement, puis, s'adressant à madame de Marigny, il lui dit d'une voix triste et émue, accompagnant d'un profond soupir ces lugubres paroles :

« — Hélas! pourquoi venir consulter le destin, madame la comtesse ? Il est impitoyable pour vous... rien ne vous réussira et vous mourrez jeune ! »

La comtesse de Marigny poussa un cri déchirant en entendant ces terribles paroles, et, s'arracbant des bras de sa sœur, elle cherchait à entraîner celle-ci vers la porte pour sortir de ce lieu maudit; mais le nécromant, qui tenait une des mains de cette dame entre les siennes et semblait en étudier atten-

tiTement les lignes, lui opposait une forte résistance. Tout à coup pourtant il parut céder, et, rejetant la main de madame de Flahaut loin de lui, il poussa une exclamation étrange.

(( Ce fut alors notre curieuse qui résista au désir de sa sœur éplorée, et, interrogeant le sorcier avec une impatience fébrile :

({ Parlez ! parlez ! lui disait- elle ; n'importe ce que l'avenir me réserve, je veux le connaître. Parlez donc, vous dis-je; j'ai de la force et du courage... D'ailleurs, qui m'assure que vous ne disiez que la vérité? »

« Le sorcier se prit à sourire d'un air de mépris.

(( Avez-vous donc un si grand amour du mensonge, Madame, qu'il vous le faille à tout prix? » fit-il avec dédain ; puis il reprit d'une voix stridente :

« Pauvre femme, qui n'a pas le courage d'avouer qu'elle croit et qu'elle a peur !

(( — Eh bien ! oui. Monsieur, je crois... et j'ai peur... s'écria madame de Flahaut hors d'elle; parlerez-vous maintenant? »

<( Cet homme étrange se défendit encore quelque temps, puis, cédant enfin aux iinportunités de la curieuse, il se prit à dire d'une voix lente et grave •

« M. le comte, votre mari, portera sa tête sur

l'échafaud... Quant à vous, vous quitterez la France pour aller vivre sur une terre étrangère, où, vous trouvant sans ressources, vous travaillerez pour vivre; puis, rentrée flans votre patrie après de longues années d'exil, vous épouserez un ambassadeur; mais d'autres vicissitudes vous atteindront encore, et c'est seulement à l'aide de la loterie que vous relèverez votre fortune. »

(( Faire à cette époque une semblable prédiction, parler misère et échafaud à des jeunes femmes attachées à une cour aussi noble que puissante, pouvait être regardé comme un acte si complet de folie, que nos belles curieuses, croyant à une mystification , se prirent à rire du meilleur de leur cœur ; et madame de Marigny , complètement rassurée alors , suivit gaîment sa sœur, après avoir fort généreusement récompensé celui qui venait, croyaient-elles, de si bien les divertir.

« Hélas! tous les malheurs contenus dans cette étrange prédiction se réalisèrent de point en point, » disait madame de Souza, qui, j'en ai peur, composait, pour excuser la passion avec laquelle elle jouait à la loterie, un roman de plus.

Après de douloureuses vicissitudes qu'il serait trop long et trop triste de raconter ici, madame la comtesse de Marigny mourut très-jeune encore.

1276 LliS SALONS D'aUTREFOIS.

Quant à M. de Flahaut, il demeura fidèle au roi, et monta sur l'échafaud, le même jour et en même temps que M. de Champcenetz, qui, lorsqu'il fut condamné à mort , trouvant jusque sous la guillotine le mot pour rire, demandait à l'accusateur puplie, Fouquier-Tinville, d'horrible mémoire : « s'il n'en était pas de la guillotine comme de la garde nationale, où l'on avait le droit de se faire remplacer. »

M. de Champcenetz, dont je vous ai cité le dernier bon mot, celui qu'il fit sur les marches de l'échafaud, écrivait, avec M. de Rivarol, le Petit Aimanach des grands hommes, puis ensuite les Actes des Apôtres, journal périodique dans lequel ils défendaient la monarchie avec une verve, un esprit, une gaité pleine de saillies , qui servaient mieux la cause de leur royal maître que n'auraient pu le fçiire les écrits les plus sages et les plus sérieux. Si tous deux avaient prodigieusement d'esprit, M. de Champcenelz soutenait mieux le ton d'une gaîté comique; M. de Rivarol, esprit d'une plus haute portée, prenait souvent un ton plus grave.

Mais revenons à madame de Souza. Après la mort de son mari, madame de Flahaut passa en Angleterre, où elle ne trouva de ressources pour vivre que dans sa plume charmante; puis, à sa rentrée

en France, elle épousa M. de Souza, alors ambassadeur de Portugal. Comme de nouveaux désastres vinrent encore l'atteindre, et qu'elle crut, assuraitelle, que la prédiction s'accomplirait jusqu'à la fin, elle se mit à jouer à la loterie pour réparer sa fortune si fort ébranlée.

Mais elle essaya vainement de rappeler de la sorte à elle cette inconstante déesse; les chances du hasard lui furent toujours contraires, et elle 'ne retira de cette habitude que la passion terrible du jeu, passion qui jeta une profonde amertume sur les dernières années de cette femme aussi aimable que spirituelle.

Ce fut tout à fait le hasard qui conduisit madame de Flahaut à se faire auteur.

Elle habitait, près de Londres, un petit village où elle était fort embarrassée pour vivre, quand, un jour qu'elle se promenait tristement à travers la campagne, elle fit la rencontre d'un de ses amis de la cour, émigré comme elle et comme elle malheureux.

On eut d'abord grand bonheur à se revoir, puis chacun raconta ses peines.

« iAïais pourquoi n'écririez-vous pas un roman ? s'écria tout à coup le marquis de L..., vous nous faisiez de si jolies petites nouvelles à Versailles !

IG

Vous n'avez pas perdu votre esprit avec votre fortune, je m'en suis aperçu,

— Flatteur ! » fit madame de Flahaut en souriant. Puis, étant devenue rêveuse, elle murmura, après avoir gardé le silence durant quelques instants :

((Écrire! moi! mais vous n'y songez pas, marquis !

— Parbleu si ! j'y songe, et je vous envie, puisque vous avez une ressource pour ne pas mourir de faim, répondit tristement le noble émigré. »

Madame de Flahaut soupira et sourit ; mais, le même soir, elle rentrait dans sa mansarde froide et délabrée, avec une bouteille d'encre, des plumes, du papier, du pain et de l'espérance; puis, après quelques heures, non de repos, car le repos ne lui était pas possible en cet instant, mais de méditation, elle se mit à l'ouvrage et écrivit tout d'un trait un petit chef-d'œuvre littéraire : Adèle de Sénanges, qu'elle vendit cent livres sterling à un éditeur de Londres, argent dont elle ne garda que la plus faible partie pour elle, car elle employa la presque totalité de la somme à placer son fils dans un des premiers collèges de la capitale de l'Angleterre, se fiant à Dieu et à sa plume pour subvenir aux frais de son éducation, et ni l'un ni l'autre ne lui firent défaut, puisque, le succès ù'Adèle de Sénanges ayant été

complet, ses écrits furent recherchés et enlevés par tout le monde. Aussi, grâce à son travail, vécut-elle heureuse durant toutes ses longues années d'exil. Non-seulement elle avait du talent, mais elle conserva sa modestie au milieu de sa gloire. Et elle riait la première de ce qu'elle écrivait le français sans l'avoir jamais appris.

a Mais comment faites -vous? lui demandaient ses amis; car enfin les règles de la grammaire ne se devinent pas, il faut les savoir.

— Commentée fais? ma foi! je n'en sais rien, répondait en riant l'aimable femme, ma plume trotte, trotte, et le français vient. Que voulez-vous? je suis absolument comme les gens qui chantent juste sans connaître une note de musique. »

On riait avec elle de sa science innée, et on lui pardonnait son bonheur et son talent.

A sa rentrée en France, elle habita une petite maison située dans un quartier perdu à cette époque, car elle touchait à l'hôtel de cet ancien financier, M. Beaujon, qui fut si malheureux malgré l'immensité de ses richesses. Il jouait au naturel le rôle de l'infortuné Tantale. Son estomacrefusait toute nourriture, il était presque aveugle, à moitié sourd, aux trois quarts impotent; à quoi pouvait lui servir son argent ?

0 néant des richesses humaines ! c'était lui qui devait comprendre que

Ni l'or ni la grandeur ne nous rendent heureux.

Et bien certainement cet empereur de la finance enterré sous son or eût donné de bon cœur tous ses trésors en échange de Ja santé du premier goujat 'debout et faisant ses quatre repas, et se serait cru redevable encore envers la Providence qui lui eût accordé ce marché avantageux.

M. de Bourrienne, quand il était dans ses moments de causerie, ce qui ne lui arrivait pas souvent, car il était plutôt rêveur que conteur, disait une foule de choses très-curieuses sur les personnages qu'il avait connus et les événements auxquels il avait assisté. Ainsi il se rappelait que, travaillant un jour près de l'Empereur pendant que celui-ci déjeunait, Talma fut introduit.

Or, Talma était un des favoris de Napoléon, qui le recevait souvent et se plaisait à converser avec lui. Le grand tragédien avait joué la veille la Mort de César. L'Empereur, qui avait assisté à la représentation, lui fit quelques compliments à ce sujet.

« Ah ! Sire, Votre Majesté est trop indulgente, dit l'artiste respectueusement; je sais que j'ai été dé-

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testable ; car c'est un rôle que je ne peux comprendre!

— Et vous avez pariaitement raison de ne pas comprendre un caractère comme celui-là ! interrompit Napoléon en s'animant; il est faux comme toute la pièce. Ce César est un faiseur de phrases qui assomme! Qu'il cherche des mots bien ronflants quand il s'adresse aux sénateurs, encore passe! Mais toujours et en tout Voltaire manque de vérité. Parlez-moi de Corneille, à la bonne heure, voilà un homme de cœur et de génie, celui-là! S'i eût vécu sous mon règne, je l'aurais fait premier ministre. »

M. de Bourrienne avait connu aussi le célèbre docteur Guillotin, dont le nom est devenu sinistre depuis qu'il désigne la machine du supphce. Il assurait que le docteur était plein du plus naïf enthousiasme pour sa découverte, et répétait sans cesse, non-seulement à ses collègues de l'Assemblée nationale, mais encore atout le monde :

— Le supplice que j'ai inventé estsi doux, si doux, qu'il n'y a vraiment que l'idée de la mort qui puisse le rendre désagréable. Ainsi si l'on ne s'attendait pas à mourir, on croirait n'avoir senti sur le cou qu'une légère et agréable fraîcheur, et voilà tout. »

Bourrienne, qui était un peu partout, était là quand Barrère répondit à quelqu'un qui lui de-

mandait pourquoi il avait envoyé tant de gens à i'échafaud :

« Que voulez-vous? nous n'avions pas l'ostracisme, la guillotine était donc le seul moyen que nous eussions d'écouler nos ennemis. »

Écouler est atrocement joli ! Mais reposons notre esprit sur de plus doux souvenirs, et, pour cela, laissez-nous vous dire encore deux anecdotes que M. de Bourrienne racontait sur la visite forcée que le Pape fit jadis à l'Empereur, à Paris. L'une de ces anecdotes est gaie, l'autre touchante; nous commencerons par la première , afin de vous laisser, comme disent les enfants, sur la bonne bouclée ; mais, avant de vous raconter cette historiette, quelques détails préliminaires sont indispensables.

Dès le mois d'octobre, tout le Corps législatif avait été convoqué pour assister au sacre de l'Empereur, et non-seulement on vit arriver à Paris les députés, mais avec eux une nuée de présidents de canton fort empressés à saluer le soleil levant, naïfs courtisans qui ont occupé, sans l'usurper, une grande place dans les annales épigrammatiques de la fin de l'année 18()/i ; ils devinrent, en effet, le plastron de toutes les plaisanteries, de tous les quolibets, de toutes les caricatures qui amusaient le désœuvrement parisien. Ils y prêtaient, il faut en convenir,

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et, en particulier, l'obligation où ils étaient de porter l'épée les rendait d'un grotesque remarquable. Ils furent donc les héros de cette aventure, qui nonseulement divertit, dans sa primeur, le populaire, grand enfant qui aime à jouer; mais l'Empereur lui-même, un peu plus difficile à amuser que les badauds de Paris. Napoléon ne pouvait raconter les anecdotes qui se rattachent à cette époque sans éclater de rire.

Un jour, une députation de ces susdits présidents de canton fut désignée pour avoir l'honneur d'être présentée au Pape. Comme la plupart d'entre eux n'étaient pas riches, que leur voyage ne leur était pas payé, et que le séjour de Paris était déjà dispendieux pour des étrangers, ils se trouvaient forcés de conciiïer la plus stricte économie avec les exigences de l'étiquette, ce qui n'est pas toujours facile.

Pour éviter donc les frais de voiture, ces pauvres gens se rendirent à pied du lieu de leur demeure au pavillon de Flore, qu'habitait alors le Saint-Père; mais, afin de sauver de toute souillure la blancheur de leurs bas de soie et le noir d'ébène de leurs souliers à boucle brillante, ils avaient eu le soin de recouvrir le tout de longues guêtres, espèce de bottes en toile assez forte pour prévenir les injures de la

crotte parisienne par une sale journée de décembre.

En arrivant sous le vestibule, chacun sortit ses jambes de ces étuis, que presque tous cachèrent sous les banquettes pour les reprendre en sortant; mais l'un d'eux, ne jugeant pas la cachette assez sûre, eut la malencontreuse idée de les fourrer dans sa poche avant de suivre ses collègues au salon. Or il advint que le Pape leur adressa des paroles si touchantes, que tous les yeux se mouillèrent de larmes. L'homme aux guêtres en particulier était tellement attendri, que sa figure se couvrit de pleurs. Naturellement il voulut l'essuyer; il chercha donc son mouchoir; mais, trop ému pour se souvenir du dépôt qu'il avait confié à sa poche, il en tira, au lieu d'un mouchoir, ses guêtres crottées, de sorte qu'en s'essuyant les yeux, il délayait la boue de Paris dans ses larmes. Et en deux minutes sa figure devint si noire, qu'on aurait pu croire qu'il avait laissé tomber par mégarde sa tête dans un égout.

A celte vue, et malgré toute sa puissance sur luimême, il fut impossible au Saint-Père de conserver son sang-froid. Aussi tous les assistants, et l'Empereur lui-même, qui se trouvait présent à l'audience, se crurent-ils autorisés à rire et s'en donnèrent-ils à cœur joie, aux dépens du pauvre barbouillé.

M. DE BOURIÎIENNE. 285

Voici maintenant la seconde anecdote.

Le jour où Pie VII alla visiter l'imprimerie impériale, située alors où était tout récemment encore la Banque de France, c'est-à-dire en l'hôtel de Torlouse-Penlbièvre, le directeur fit imprimer en sa présence un volume dont il fut fait hommage au Souverain-Pontife au nom de l'Empereur : c'était le Pater noster en cinquante idiomes dilTérents.

Parmi les ouvriers occupés à cette œuvre, un seul, à la figure arrogante, avait eu l'insolence de garder sa casquette sur la tête en présence du Saint- Père, et cela au grand scandale de quelques-uns de ses camarades, qui voulurent la lui arracher. Cette rixe causa tout naturellement quelque bruit, car l'orgueilleux se défendit. Le Pape demanda l'explication de cette rumeur. Quand il sut de quoi il s'agissait, il fit un signe de la main pour réclamer le silence, et, s'approchant de l'ouvrie», il lui dit avec un accent paternel :

« Jeune homme, découvrez-vous, la bénédiction d'un vieillard porte toujours bonheur! »

A ces simples paroles, à celte action noble et touchante, l'ouvrier attendri tomba aux genoux du vénérable Pontife, en fondant en larmes, et tous les assistants, profondément touchés, partagèrent la vive émotion de l'ouvrier.

Madame Vigée-Le-Brun fut aussi accueillie avec empressement dans le salon de madame de Bourrienne, et, quoique nous ayons déjà dans un autre Salon, parlé de cette femme célèbre, nous y reviendrons encore avec plaisir, car nous n'avons fait qu'effleurer les dernières années de sa vie. Et les premières sont, sinon plus curieuses, au moins aussi intéressantes, puisqu'elles se rattachent aune époque dont on ne se lasse jamais de parler.

La petite Elisabeth n'avait encore que huit ans à peine quand son avenir d'artiste fut découvert par son père, artiste fort distingué lui-môme, et cela parce que, dessinant assise auprès de lui, elle reproduisit avec une intelligence bien au-dessus de son âge la figure ornée d'une grande barbe d'un méchant homme qui l'avait fort effrayée le matin même.

Vigée la regardait faire avec une émotion et une surprise sans égales, et quand elle eut achevé son dessin, il la prit dans ses bras et la serra contre son cœur en s'écriant, les yeux remplis de douces larmes :

« Et toi aussi, lu seras peintre, et grand peintre encore, ma fille bien-aimée, ou jamais il n'y en aura plus sur la terre ! »

Cette prédiction se réalisa, malgré toute la repu-

M. DE BOLRRIENINE. 287

gnance qu'y apporta la mère d'Elisabeth. Simple, bonne, mais femme de ménage avant tout, elle s'effrayait du nom d'artiste comme d'une malédiction. Il faut avouer qu'elle était un peu payée pour cela. Son mari, M. Vigée, qui avait du talent (il peignait dans le genre Watteau, genre mignard fort à la mode, et cela d'une façon charmante) apportait peu d'argent au logis; les mauvaise langues assuraient qu'il en dépensait beaucoup au dehors.

C'était d'ailleurs un homme de grand esprit que le peintre Vigée, et on citait de lui des mots qui, comme les proverbes, sont passés dans le domaine public, entre autres celui-ci, adressé à une précieuse.

11 faisait un jour le portrait d'une femme de finance, femme assez jolie, mais qui, voulant le paraître sans doute plus que ne l'avait voulu la nature, pinçait sa bouche de toutes ses forces pour la rendre plus petite qu'elle ne l'était naturellement; notre Apelle lui dit tout à coup, de l'air le plus naïf du monde :

«Mon Dieu, Madame, ne vous tourmentez pas tant, car, pour peu que vous le désiriez, je ne vous ferai pas de bouche du tout. »

Cette personne était veuve d'un fermier général appelé Brontin, et la plaisanterie de Vigée la mit si

288 r^ES SALONS d'autrefois.

fort à la mode, qu'elle épousa un certain marquis très-bien en cour. Elle essaya de s'y glisser à sa suite, mais cela vainement. Alors, pour se donner un maintien, elle affecta une dévotion qu'elle n'avait pas, voulant, disait-elle, prendre pour modèle une antique demoiselle, mademoiselle de Lamoignon, arrière-grand'tante de M. le marquis son époux, sur laquelle elle racontait sans cesse une anecdote que que je vais tout à l'heure vous dire. Si elle en parlait tant, c'était, assuraient méchamment ses amis, pour avoir l'occasion de l'appeler sa grand'tante. Il est vrai que son récit commençait invariablement par ces mots : — « Ma grand'tante, mademoiselle de Lamoignon.... »

Mademoiselle de Lamoignon était fille du chevalier de Lamoignon, président à mortier au parlement de Paris, et de Charlotte Besançon. Elle avait préféré aux plus beaux établissements la liberté de remplir ce noble ministère de la charité que Dieu a confié aux grands et aux puissants du monde, et elle avait justifié ainsi la bonne opinion qu'avait conçue d'elle saint François de Sales, le directeur de sa mère, qui l'avait jugée digne défaire sa première communion à neuf ans. Elle s'entendait si bien avec sa mère pour se dépouiller au profit des pauvres, qu'il arrivait souvent que, lorsqu'on se mettait à table, il

lie restait plus rien, parce que les deux dames avaient distribué aux convives imprévus du banquet de l'Évangile tout ce qui s'était trouvé à la cuisine. Le premier président Lamoignon et son fils étaient si bien accoutumés à ce pieux désordre, qu'ils étaient les premiers à en rire, et que, avant de se mettre à table, ils envoyaient souvent demander s'il restait quelque chose pour eux.

Mademoiselle de Lamoignon avait tous les genres de charité, celle pour le prochain comme celle pour les pauvres. Elle avait beaucoup d'esprit elle-même, et elle aimait les gens spirituels, mais elle ne leur pardonnait pas d'employer à médire l'esprit que Dieu leur avait donné. Un jour, elle reprochait k Boileau, qu'elle voyait souvent dans une maison tierce, de faire des satires :((CeIa blessait la charité, disait-elle.

— Mais, répliquait le coupable avec un petit air patelin, car il vénérait fort cette illustre personne, me permettez-vous au moins de faire une satire contre le Grand-Turc, cet affreux mécréant, ennemi mortel de notre sainte religion?

— Non, Monsieur, non, répondait aussitôt la noble demoiselle, c'est une tête couronnée, et il faut toujours respecter les souverains.

— Eh bien ! contre le diable, vous me le permettrez peut-être, Mademoiselle?

— Fi ! Monsieur, il ne faut dire du mal de personne, » dit la noble fille en se signant.

Mais comme, tout en citant toujours et à tout propos la noble demoiselle grand'tante du marquis, elle suivait fort peu son charitable exemple, la riche parvenue se fit fermer toutes les portes, et laissa vainement toutes les siennes ouvertes; personne ne venait dans son salon. Il est vrai qu'elle exerçait sur ceux qu'elle recevait un despotisme sans exemple. Ainsi, dès qu'elle avait organisé soit un concert, soit des proverbes, il n'était pas permis à ceux qui devaient y figurer ou y chanter d'être enrhumés ou malades : à ses yeux une indisposition devenait un crime de lèse-7nargmsene, et méritait les châtiments les plus terribles ! Cette dame devint une des étoiles du Directoire, et fit payer bien cher aux nobles qui lui avaient fermé leurs rangs, alors qu'elle désirait si vivement être reçue à leur suite, l'accueil défavorable fait à ses prétentions.

Ce fut cette môme précieuse qui daigna accompagner d'Alembert lorsque cet homme célèbre, alors secrétaire perpétuel de l'Académie française, voulut apporter lui-môme à la belle Elisabeth Vigée, qui devint peu de temps après madame Lebrun, une

M. DE ?,OURRiri\NE. 291

lettre écrite collectivement par les irûinortels, ses confrères, lettre de remercîment au sujet de deux portraits, ceux du cardinal de Fleury et de La Bruyère, qu'elle avait peints d'après des gravures du temps, et dont elle leur avait fait hommage.

D'Alembert était un petit homme sec et froid, mais d'une politesse exquise; il resta longtemps dans l'atelier de mademoiselle Vigée, voulut voir tous ses tableaux, et trouva le moyen de lui dire une foule de choses flatteuses en portant presque son talent naissant au niveau des grandes renommées du temps, ce qui la toucha plus qu'elle ne voulut en convenir; mais ce qui la divertit fort, ce fut la naïve question que lui fit la riche et ignorante marquise, quand celle-ci lui demada si les deux beaux portraits dont la remerciait l'Académie avaient été faits d'après nature.

(( Je suis un peu trop jeune pour cela, Madame. » répondit Elisabeth en souriant; puis elle ajouta en s'inclinant légèrement devant le secrétaire perpétuel : a Demandez plutôt à monsieur ! n

Lepauvre d'Alembert avaitrougi jusqu'aux oreilles en entendant la sotte demande de celle qui l'accompagnait, et dont il se croyait sans doute l'éditeur responsable; aussisesauva-t-ilau plus vite avec elle après la malicieuse réponse de la jeune artiste.

Mais nous nous éloignons trop du salon de M. de Bourrienne, et nous allons y revenir au plus vite pour y faire la connaissance d'un ancien gentilhomme bon, aimable, gracieux, plein d'esprit et de cœur, le comte de Gherval, dans sa jeunesse chevalier d'honneur de Marie-Afttoinette. Rien n'était intéressant comme d'entendre ce vieillard parler de ce temps si loin de nous, puisqu'il en est séparé par une mer de sang, et si rapproché pourtant, puisque quarante ans ne s'étaient point écoulés depuis sa ruine, quand M. de Gherval en évoquait le souvenir dans le salon de M. de Bourrienne.

« La reine, nous disait-il, était reine par la beauté aussi bien que par le sceptre. Sa haute taille, son teint, aussi bîanc que les lis qui sont le symbole de la noble maison de France, la beauté de ses bras et de 5es mains, si parfaites de forme, qu'on lés eût dit moulées sur l'antique; tout en elle dénotait la femme de grande race : c'était la femme de France qui marchait le mieux, alors que les femmes marchaient si bien! Seulement elle portait la tête fort élevée, ce qui pouvait nuire, au premier abord, à ce qu'elle avait de doux et de bienveillant; aussi disait-elle quelquefois en souriant à la princesse de Lamballe, quand on venait de vanter devant elle son air noble et majestueux :

({ Heureusement, mignonne, que je suis reine, car sans cela ils diraient que j'ai l'air insolent. Et comme ils se tromperaient! »

En effet, la morgue et rin:ipertinence étaient les défauts les plusantipathiques à celte noble princesse et ceux auxquels elle faisait la guerre la plus vive, non-seulement chez toutes les dames qui formaient sa cour intime , mais aussi chez ses enfants, dont elle surveillait elle-même l'éducation. Il parait que, dans sa tendre enfance , Madame Royale avait montre des dispositions à la fierté, fierté naturellement encouragée, et même peut-être inspirée par les personnes qui entouraient celte fille de France; aussi, à peine la pelitc princesse put-elle comprendre la portée de ses paroles et de ses actions, c'est-àdire vers l'âge de six ans, ia reine, pour détruire ce penchant funeste dans le cœur de son enfant, faisait dîner tous les jours celle-ci avec une jolie petite paysanne, fille d'un des jardiniers de ïrianon, dont elle prenait soin, en exigeant que Babiche, — c'était le nom de l'heureuse convive de la jeune Marie-Thérèse, — fût toujours servie avant la princesse. La reine disait à sa fille pour motiver la primauté donnée à la jardinière :

(( Babiche est chez vous, ma fille, vous devez donc lui faire les honneurs de votre table si vous voulez

*29/4 LES SALOiNS D'AUTREFOIS.

être polie ; et yous voudrez être polie toujours, car c'est le premier charme des personnes de votre rang!... »

La reine chantait assez bien, et elle aimait à chanter, ce qui se comprend chez une jeune femme. Elle eut aussi l'idée de jouer l'opéra-comique dans son intimité, chose à laquelle elle parvint à grand'peine, non par l'opposition du roi, qui trouvait bon que sa jeune compagne s'amusât , mais , à la fin du xviir siècle, la musique n'était pas un goût aussi répandu que de nos jours, où Ton voit des filles de concierges aborder les morceaux de Herz ou de Listz, sinon avec talent, du moins avec aplomb. Les dames ou les seigneurs de la cour étaient donc peu en état de seconder la reine dans son entreprise. Pourtant elle en arriva à ses fins, et l'on monta sur le petit théâtre de Versailles un opéra de Grétry.

Un sujet sur lequel M. le comte de Cherval était fort intéressant à entendre, c'était celui de Charlotte Corday, dont il se trouvait à peu près le parrain, et voilà comment.

Le frère du comte, le marquis de Cherval, était gouverneur de la Normandie pour le roi, quand madame Corday mit au monde une petite lille que M. le gouverneur fut prié de tenir sur les fonts baptismaux. Il y consentit; mais, se trouvant malade

M. DE BOURRltîNNE. 295

lors de la cérémoDie, il chargea le comte son frère, alors en congé près de lui, de le remplacer; et M. de Cherval, qui s'était fort attaché à sa filleule, nous en parlait toujours avec attendrissement.

(( C'était, nous disait-il, une grande et forte fille : blonde, colorée, une de ces riches natures comme en produit la Normandie, et non l'être poétique que reproduisent à l'envi et les peintres et les poètes; son cœur était noble et droit, son âme élevée et pure, et le meurtre qu'elle commit fut la suite d'un dévoûment mal entendu pour sa patrie. Elle crut qu'elle allait sauver la France en la délivrant de Marat. Il ne faut pas chercher ailleurs le motif de son action. 11 est là; tout ce qu'on a dit en dehors de cette explication, qui est la vraie, tombe dans le domaine du roman. »

Elle savait que M. de Cherval était à Paris, et, quand elle fût condamnée, elle lui fit dire secrètement, car elle savait aussi qu'il était proscrit, qu'elle serait heureuse qu'il assistât à son supplice, voulant voir un regard ami se fixer sur elle pour la soutenir dans ce moment suprême.

On comprend que cette prière était un ordre pour le brave gentilhomme; aussi le pauvre proscrit, qui se cachait alors dans les carrières de Montrouge, trouva-t-il le moyen de conduire une voiture de

pierres dans Paris ce jour-là, et sous une blouse sale, un pantalon déguenillé et tout couvert de plâtre, il se plaça sous l'écbafaud, son fouet à la main. Heureusement, il ne fut pas reconnu, et on le prit pour un curieux. Charlotte seule le devina, lui jeta un dernier adieu dans un regard rempli de reconnaissance, et peu d'instants après, quand le sinistre couteau tomba, elle le couvrit presque de son sang.

M. le comte de Cherval était non-seulement un homme d'esprit, mais encore un noble cœur. Étant entré dans l'école des cadets en Autriche, pour y faire un stage militaire durant l'émigration, grâce à la protection de l'empereur François, il lui fut demandé, à un examen général auquel assistait le souverain, quelle était la principale bataille du xvr siècle, il répondit bravement :

« Marignan.

— Mais pourquoi ne nommez-vous donc pas Pavie, plutôt? lui dit l'interrogateur, qui lui voulait du bien et qui remarquait les sourcils froncés de l'empereur.

— Parce que nous autres Français, nous ne nous souvenons jamais que des victoires, » répondit à haute voix le jeune homme.

Il ne fut pas reçu officier dans l'armée autri-

M. DE BOUllRIli^^•E. 297

chienne, ce qui le fit rentrer eu France sous l'Empire; il s'y lia avec le duc d'Abrantès, qui l'emmena avec lui en Portugal, et il demeura fidèle à la veuve de celui-ci quand l'adversité vint la frapper. Ce fut lui qui la présenta à M. de Bourrienne pour lui faire obtenir des secours qu'elle sollicitait, et le ministre d'État, qui l'avait déjà connue dans des temps plus heureux pour elle, s'y employa de toutes ses forces.

C'était une singulière femme que la duchesse d'Abrantès. Par sa famille elle était une Comnène, par son mari duchesse du premier Empire, et par ellemême une excellente femme, pleine d'esprit ; mais le désordre en chair en os. Ainsi, non-seulement elle vint à bout de sa grande fortune, mais elle dévora tout ce qu'elle gagna avec sa plume ; ses Mémoires seuls lui rapportèrent plus de trente mille francs, qu'elle mangea en quelques mois, et elle mourut dans un complet dénûment, sans laisser même de quoi fournir aux frais de son enterrement.

Et cela n'est pas étonnant, si on en juge par le détail vrai que nous allons donner. Quand elle était réduite à mener une existence modeste, c'est-à-dire, durant les dernières années de sa vie, sa servante qui profitait du peu de soin de sa maîtresse pour la piller, ce qui lui était d'autant plus facile qu'elle faisait les avances pour la dépense delà maison, lui comptait,

298 LES SALorss d'autrefois.

entre autres choses, quinze livres de farine et trente» livres de sucre par mois : cependant madame d'Abrantès ne vivait pas exclusivement de bouillie, et elle qui riait de tout, riait aussi des comptes de sa cuisinière.

Le salon de madame de Bourrienne avait, en revanche, un autre habitué qui, au contraire, pleurait de tout. Gel Heraclite en frac s'appelait M. Bouilly. Et c'est, on le sait, l'auteur des Contes à ma fille, qui ont fait, jadis, les délices de nos grand'mamans d'aujourd'hui.

Notre écrivain larmoyant faisait rire aux éclats la duchesse d'Abrantès avec les crêpes de sa conversation et les pleureuses de son style :

«Vraiment, disait-elle, je crois que ce pauvre Bouilly a le cerveau marécageux et que de temps en temps il doit moucher des grenouilles. »

C'est à lui qu'arriva celte singulière aventure qui divertit si fort, ily a à peu près quarante ans, le public parisien en général et le roi Louis XVIII en parlicuher.

M. Bouilly était, je l'ai dit, un peu hypocondriaque, et, comme hygiène, son médecin lui recommandait les promenades en voiture. Or, les voitures étaient alors plus rares qu'aujourd'hui : les omnibus n'existaient pas, les petits coupés de régie non plus ; il n'y

M. 01. JîOUURltNNE. 299

avait que des fiacres fort sales et fort délabrés ou des voitures de remise d'un prix très-élevé, et M. Bouilly était au moins aussi avare que mélancolique. Que faire pour obéir au docteur?

doQime c'était un homme d'imagination, ses œuvres le prouvent, il trouva un moyen, seulement ce moyen était aussi lugubre que son caractère. Tous les jours il passait à l'une des mairies de Paris pour savoir quels étaient les grands enterrements qui devaient avoir lieu le lendemain, et prenait l'adresse du défunt. Puis, à l'heure dite, il se rendait à la maison mortuaire, comme un ami du mort, montait dans une des voitures de deuil, conduisait le corbillard à l'église, de là au cimetière, se faisait après remettre chez lui, et sa promenade en voiture se trouvait faite et faite à bon marché.

Cette ruse se découvrit d'une façon fort singulière.

Un jour, deux grands enterrements devaient avoir lieu dans la même rue, M. Bouilly se trompa de mort, monta dans une voiture de suite après un corbillard qui devait, croyait il, porter une pauvre jeune mère très-regrettée auPère-Lachaîse, tandis qu'il conduisait, au contraire, au même heu, un vieux garçon égoïste, avare, en un mot, insupportable.

Les héritiers du défunt feignaient de pleurer ; mais aucun n'avait songé à préparer un de ces bouquets

200 LES SALONS d'AUTULFOIS.

oratoires qu'on jette sur les tombeaux et qui se terminent par cette phrase stéréotypée : « Que la terre te soit légère! » ce qui, entre nous soit dit, est un non-sens, car six pieds de terre sont fort lourds.

Pour bien faire les choses, il fallait un discours cependant. L'un des héritiers avisa M. Bouilly avec sa longue taille, son cou penché en saule pleureur et ses yeux larmoyants :

(( — Monsieur, lui dit-il d'une voix entrecoupée, prononcez donc quelques paroles sur cette tombe, je vous en conjure ! Pour moi, je ne m'en sens pas la force ! »

L'honnête M. Bouilly, incapable de rester sourd à un semblable appel, se penche sur la terre béante et prononce un discours des plus attendrissants sur la pauvre mère arrachée si cruellement à son mari, à ses enfants, à sa famille dont elle était l'idole.

En entendant ce singuUer discours, si peu de circonstance, les assistants se regardèrent d'abord avec surprise, puis chuchotèrent , enfin finirent par rire, et les héritiers croyant à une mystification, allaient prendre la chose au vif quand ils virent que l'orateur pleurait de si bon cœur qu'ils le jugèrent de bonne loi. Bref une explication s'ensuivit, et, l'on découvrit enfin les singulières promenades d'agrément que faisait chaque jour l'honnête conteur

.M. DE nOUURIE^-^L. 301

pour se guérir de son hypocondrie. L'homœopathie n'était pourtant pas encore découverte à cette époque.

D'un auteur à un autre auteur, il n'y a que la main, aussi le bon Bouilhj, comme l'appelait M. de Bourrienne, me conduit-il tout naturellemenlà vous parler de M. de Jouy, alors dans tout l'éclat de sa gloire.

L'ermite quittait souvent son ermitage de la Chaussée- d'Antin pour sem.êler aux conviés du brillant salon de la rue Hauteville. C'était un poëte tragique fort médiocre que M. de Jouy, et un ermite fort orgueilleux. L'on raconte que, causant un certain jour sur la littérature avec M. Yillemain, son collègue à l'Académie, et parlant de Bossuet, il se prit à dire :

({ Je pense que l'on a beaucoup surfait le mérite de l'évoque de Meaux, et que, si nous voulions, vous et moi, nous pourrions écrire aussi bien que lui.

— Vous, à la bonne heure , répondit aussitôt M. Villemain avec un demi-sourire; mais quanta moi, non, bien certainement. »

M. de Jouy donna pourtant au Théâtre-Français une tragédie politique, Sylla, qui eut un grand succès, peut-être parce qu'elle était politique. La première représentation en fut fort orageuse.

Dans ce temps de passions politiques, une tragédie

302 LiiS SALONS d'autrefois.

de M. de Jouy était un événement, parce que l'auteur était de l'opposition ; les partis contraires qui s'atlaquaient partout, venaient se mesurer au théâtre, et, depuis les guerres de Sylla et de Marius, on n'avait pas été à pareille fête. Applaudir et siffler, allons donc ! c'est trop vulgaire. On se bâtonnait. Des jeunes gens entrèrent au parterre avec des cannes ; ils se rangèrent en deux camps, puis on attendit les allusions pour se charger.

Les choses se passèrent assez bien jusqu'au troisième acte. Mais le succès de la pièce paraissant fort compromis à cet endroit, les partisans de Sylla jouèrent du bâton en poussant de telles clameurs, qu'on ne s'entendait plus.

« Un moment!... un moment ! s'écria d'une voix haletante M. de Jouy, on n'entend plus mes vers. Vous assommerez les gens dans l'entr'acte... »

Le succès de Sylla obtenu par ces moyens un peu vifs éleva l'orgueil de M. de Jouy à sa suprême puissance. 11 reçut au foyer les compliments de ses amis, qui brandissaient encore l'instrument de ce grand succès. On ne tarissait pas en louanges, et l'heureux auteur recevait sans compter. Son amour-propre avait un gros appétit, il préférait les morceaux de résistance aux petits plats.

« Il est certain, dit l'un de ses ardents complimen-

M. DE BOURRIENISE. 303

teurs, que notre ami dans cette pièce s'est élevé plus haut que Voltaire. »

Or, dans ce temps-là, Voltaire passait pour le tragique par excellence, et Corneille et Racine pour des écoliers.

«Supérieur!... murmura un des assistants à la figure juvénile et dont le cœur n'avait point encore perdu toute son innocence; supérieur! c'est peutêtre aller un peu loin ; mais ce qu'on peut dire, par exemple, c'est que M. de Jouy vient au moins de se montrer son rival. »

L'auteur, qui avait écouté ce petit colloque, se retourna aussitôt vers le jeune blondin en lui souriant d'un air plein de clémence :

« Je vous sais gré de votre austère franchise, jeune homme, lui dit-il; restez toujours simple de cœur et sincère dans l'expression de votre opinion, et je vous promets l'estime de tous, même de ceux dont vous rabaisserez le talent. »

On voyait aussi dans le salon de madame de Bourrienne le vicomte d'Arlincourt, un peu ampoulé dans sesécrits,sans doute, mais charmant causeur, et pardessus tout homme de cœur et homme de bien.

Un soir, chez M. de Bourrienne, on discutait sur la révolution de Juillet, qui était très-récente encore et qui peu de temps après entraîna la ruine et la mort

oOk Lr:s SALOAS d'auhœfois.

du maître de la maison. Tout naturellement il en parlait avec une douleur passionnée, car il était trèsdévoué aux Bourbons de la branche aînée.

(( Non, non ! s'écriait-il, vous ne m'ôterez pas de l'esprit que ce faux républicain de Lafayette, dont on chante en ce moment les cheveux blancs, qui ne sont qu'une vieille perruque, voulait la mort des ministres de Charles X, et que c'est à cette intention qu'il leur a envoyé, sous prétexte de les défendre, la plus mauvaise légion de la garde nationale : vous ne m'ôterez pas cela de l'esprit.

— Allons donc, mon cher Bourrienne ! s'écria le vicomte d'Arlincourt, Lafayette est un mouton dans toute l'acception du mot; et il est incapable d'avoir jamais désiré la tête de personne. Ce n'est pas qu'il n'eût peut-être grand besoin d'en avoir une , ajoutat-il en souriant. »

Et comme les rieurs se mirent de son côté, M. de Bourrienne fut désarmé et se laissa entraîner par l'hilarité générale.

Le vicomte avait un cousin qui siégeait dans la magistrature, dont il disait souvent :

(( Il est si bête que vous le verrez arriver à tout ! »

Et comme preuve, il racontait chaque jour des naïvetés nouvelles de ce cousin, celle-ci par exemple. Qnand ce cousin fut nomme à la cour royale de Gaen,

M. DE BOURRIENiXE. 305

il dit dans son discours de réception qu'il était fier de remplir ses fonctions dans une ville qui avait donné naissance à Malherbe, célèbre, non-seulement pour son talent comme poëte, mais encore pour la courageuse défense qu'il fitda malheureux roi Louis XVI. (( Mais, mon cher ami, vous avez fait une confusion étrange de Malherbe qui vivait sous Louis XIII, et de M. de Maleslierbes, l'avocat célèbre de la fin du xviiT" siècle, lui dit au sortir de l'audience un de ses collègues.

— C'est possible, mon très-cher, fit le débutant sans se déconcerter; mais commeje ne doute pas que, si Malherbe eût vécu en 1792, il n'eût pris aussi trèschaudement la défense du roi son maître, je ne vois pas ce qu'il y a de si étrange dans ma confusion. »

Il n'y a, en vérité, que les sots pour avoir tant d'aplomb.

Comme l'avait prédit le père du Solitaire, son cousin avec ses cheveux blonds bouclés, sa bouche en cœur et son aplomb incomparable, fit son chemin.

Un jour, présidant les assises, il adressa à un assassin que la cour venait de condamner à mort l'allocution suivante :

— Condamné ! vous avez des actions de grâce à rendre à cette cour en raison de l'indulgence dont elle vient d'user envers vous ; car elle pouvait or-

306 LKS SALONS D AUTIU-FOIS.

donner que vous fussiez exécuté dans le village même où vous avez commis le crime, et elle a bien voulu permettre q^ie l'exécution eût lieu dans cette ville si grande et si noblement habitée. Allez, et qu'à l'avenir ceci vous serve de leçon. »

Le vicomte d'Arlincourt, qui était jeune alors, était aussi fort à la mode, grâce à la vogue du Solitaire, roman que des romantiques forcenés comparaient un jour, devant madame de Staël, à l'un de ces jardins enchantés dont on trouve de si riantes descriptions dans les contes des Mille et une Nuits, en ajoutant que toute la prose semblait semée de fleurs.

« De fleurs, peut-être, fit en riant l'auteur de Corinne, mais pas de pensées, par exemple !... »

Et nous l'avouons tout bas, le succès des ouvrages de M. d'ArUncourt était fort contesté, puisque l'on racontait peu charitablement que c'était la femme de l'illustre vicomte qui en achetait tous les exemplaires, afin de faire un succès à son mari. Mais je ne repro(Juis celtemédisanceque sous bénéfice d'inventaire ; car ce qui est incontestable, c'est que le roman du Solitaire fit grand bruit. On le mit au théâtre, on baptisa de son nom les étofl'es, les rubans, les chapeaux, etc. Ce livre eut le rare lionneur d'être traduit dans toutes les langues connues, ce qui fit dire à M. de Feletz très-spirituellement :

M. DE BOLRRIl-lNNE. 307

« Le Solitaire a été traduit dans toutes les langues, excepté en français. »

M. de Bourrienne avait de l'esprit , de la grâce et de la bonté, et, tant qu'il joignit une grande fortune à ces qualités aimables, il eut beaucoup d'amis; mais, quand l'adversité vint le frapper, peu lui restèrent fidèles. Malheureusement, loin de prendre cet éloignement avec philosophie, le pauvre homme en éprouva un chagrin si profond et si vif, que ses facultés s'en obscurcirent, et que sa famille eut le malheur de le perdre, quelques mois même avant sa mort.

Vainement madame de Bourrienne eut pour lui les soins d'une mère^ et ses enfants l'entourèrent des plus tendres sollicitudes : il était blessé au cœur!... Pourtant, la veille de sa mort, il reprit sa connaissance entière, bénit sa famille affligée réunie autour de son lit, et s'éteignit avec tout le calme de l'homme désabusé et du chrétien véritable.

Un cortège nombreux suivit son cercueil, car personne ne veut jamais se montrer ingrat en plein jour; et ce dernier hommage coûtait si peu! Mais, une fois rendu, on laissa la veuve dans un oubli bien plus profond encore qu'on n'y avait laissé celui qui n'était plus. Aussi disait-elle tristement avec un

'6{)o LIÎS SALONS D'aUTREFOIS.

amer sourire , aux rares amis qui lui étaient restés encore :

(( On pardonne aux gens la perte de leur jeunesse, on leur pardonne celle de l'honneur même ; mais on est implacable pour la perte de leur argent, chose qui se comprend , puisqu'on ne peut plus leur en emprunter; et je redeviendrais, je vous jure, dans une position fort aisée maintenant, si ceux qui me tournent le dos aujourd'hui me rendaient avec conscience tout l'argent que mon pauvre mari leur a prêté dans le temps de sa splendeur. )>

Hélas ! cette vérité vraie alors est, il nous semble, au moins aussi vraie de nos jours.

Mais il n'est pas possible de jeter la dernière pelletée de terre sur ce pauvre M. de Bourrienne,san3 dire quelques mots sur son œuvre, qui eut un si grand retentissement au moment où elle vit le jour; je veux parler des Mémoires qu'il fit paraître dans la dernière année de la Restauration. Dans ces Mémoires, l'ancien ami de Napoléon racontait les scènes de la vie intime de l'Empereur, redisait une foule d'anecdotes véritables sur tout ce qui gravitait autour de ce pouvoir, en partisans ou en ennemis. Et ces récits, alors recherchés avec une impatiente curiosité, ont conservé une partie de leur intérêt, surtout au point de vue historiq^ie.

M. DE BOUr.RIENNj:. S 09

Bourrienne a bien connu V homme extraordinairQ, c'est ainsi qu'il l'appelle , et cette expression nra frappée, parce que je crois qu'elle exprime le sentiment qu'inspirera surtout l'Empereur à la postérité; il a bien connu l'homme extraordinaire qui fit marcher son pays et son siècle de surprise en surprise, et qui les conduisit en les étonnant.

Il l'a vu enfant à Brienne, à neuf ans, c'est-à-dire à un âge où l'on ne cache pas ses défauts et où l'on lit à découvert.

Il était son camarade à cette école militaire dans laquelle le futur empereur fut élevé aux frais du trésor royal. Grâce à Bourrienne, nous savons que, dès cette époque, les grandes aptitudes de Napoléon étaient pour les sciences, qu'il n'aimait pas les lettres et y réussissait peu. Son caractère était ferme, ardent, peu sociable et chagrin, ce que Bourrienne attribue aux malheurs de sa famiile, qui était dans une grande gêne.

A sa sortie de Brienne, Bonaparte a déjà cette grande idée de l'autorité qu'il conservera toujours et qu'il appliquera plus tard du haut du trône. Bourrienne raconte que les premières scènes de la Révolution lui inspirèrent une aversion profonde.

« Il s'indignait, disait-il, contre la faiblesse du pouvoir. Ainsi, dans la journée du 20 juin, quand il vit

la canaille réTolutionnaire se rendre aux Tuileries, il la suivit avec moi, ne pouvant contenir l'impatience que lui causaient tant de mansuétude d'un côté, tant d'insolence de l'autre. Et lorsque Louis XVI, auquel on avait placé un bonnet rouge sur la tête, se mit à l'une des fenêtres du jardin^ l'indignation du jeune sous-lieutenant d'artillerie éclata dans ces paroles, que Bourrienne nous a conservées :

«Gomment a-ton pu laisser entrer cette canaille? Il fallait en balayer quatre ou cinq cents avec du canon, et le reste courrait encore. »

Bonaparte et Bourrienne, nés la même année , avaient alors vingt-trois ans.

Plus tard les deux camarades de Brienne se perdent de vue, car, pendant que Bonaparte suit sa carrière militaire, Bourrienne entre dans la diplomatie. Mais la Bévolution vient bientôt les rapprocher. Quand la monarchie est tombée, et que Bonaparte, qui avait sauvé la Convention dans la journée du 13 vendémiaire, arrive au commandement de l'armée d'Italie, il appelle Bourrienne comme secrétaire, et désormais celui-ci n'est plus son égal, il est vrai, mais il est toujours son intime.

Celte intimité dure pendant l'expédition d'Egypte et lui survit.

Je ne dirai pas que Bourrienne flatte Bonaparte

M. DE BOURRIEKÎNE.- 311

en racontant son attitude aux Cinq-Cents dans la journée du 18 brumaire, au contraire, je suis trèsdisposée à croire qu'il l'a peint exactement, car, en général, s'il n'est pas courtisan, ilest auinoins juste; et, s'il proteste contre les flatteries dont son toutpuissant ami a été l'objet, il proteste aussi contre les calomnies auxquelles il a été en butte. C'est ainsi qu'on trouve dans ses Mémoires la réponse la plus judicieuse et la plus péremptoire à cetle sotte allégation de quelques républicains, « que le général Bonaparte n'a obtenu de beaux succès en Italie qu'en suivant les plans de Carnot. »

En fait de plans, le jeune général recevait tous ceux qu'on lui envoyait, parce qu'il ne pouvait faire autrement; mais il avait le bon esprit de ne suivre que les siens. Bourrienne donne une preuve assez curieuse du mépris que faisait Bonaparte des instructions qu'on lui envoyait de Paris. Celui-ci émettait un jour l'opinion que cette correspondance ne servait qu'à encombrer les cartons, et il résolut de rester pendant vingt jours sans ouvrir ses lettres, en gageant que les choses n'en iraient pas plus mal. Quand, le vingtième jour, il ouvrit sa correspondance, il se trouva qu'il avait gagné son pari. J'ajouterais, cependant, si j'osais, que ce précédent ne doit pas tirera conséquence, car tout le monde n'a

pas ce génie capable de prévoir et de pouvoir, qu'avait Napoléon.

Vous savez que l'intimiié de Bourrienne avec le premier consul se continua encore longtemps sous l'Empire. On trouve dans ses Mémoires des renseignements précieux sur toutes les époques de la vie de l'Empereur, à l'exception des années tristes et sombres que celui-ci passa à Sainte- Hélène. On peut donc dire que les Mémoires de Bourrienne sont une vue d'intérieur dans l'immense panorama de cette époque. On y trouve des anecdotes précieuses sur les grandes et les petites choses de l'Empire, sur l'effigie delà médaille et sur son revers, sur tous les personnages remarquables de ce temps; on voit Napoléon dans l'intimité de la vie domestique, on surprend l'homme derrière le politique et le conquérant ; l'homme, que Napoléon laissait voir si rarement au public, car toutes ses paroles et tous ses actes étaient calculés. Et si vous voulez parcourir avec moi ces pages curieuses, vous y verrez d'abord comment M. de Bourrienne, demeuré jusqu'à la fin l'ami et le confident de l'impératrice Joséphine, cherchait à parer des coups de boutoir napoléoniens, un peu moins à craindre dans les affaires de ménage que sur les champs de bataille, mais dont cependant elle avait grand' peur.

M. DE nOURKiEMNE. 3 13

Il raconte qu'au retour de l'expédition d'Égyple, il fut chargé par son toutpuissant camarade de Brienne, que le coup d'État du 18 brumaire venait d'élever au Consulat, cette première marche de l'Empire, d'intervenir auprès de Joséphine, dont les dettes faisaient le sujet des conversations des salons de Paris. Les créanciers, qui ont le mauvais goût de ne pas être contents quand on ne les paye pas, criaient très-haut et leurs clameurs étaient arrivées aux oreilles du premier consul comme ces chants satiriques des soldats romains qui escortaient les triomphateurs.

(( Talleyrand vient de me parler des dettes de ma femme, dit-il un jour à Bourrienne; demandezlui-en le montant exact; qu'elle avoue tout; j'en veux finir une fois pour toutes et ne veux pas recommencer ; mais ne payez pas sans me montrer les mémoires de tous ces coquins-là, car c'est un tas de voleurs...

(( Dès le lendemain donc, je vis Joséphine ; elle fut d'abord ravie des dispositions de son mari; mais cela ne dura pas ; et, lorsque je lui demandai le compte exact de ce qu'elle devait, elle me conjura de ne pas insister, en me contentant de ce qu'elle avouerait.

(( — Je ne pourrai jamais lui avouer tout ! répétait-

elle en tressaillant. Rendez-moi donc le service de taire fidèlement ce que je vais vous dire : je dois douze cent mille francs; mais je ne veux en accuser que six cent mille ; je ne ferai plus de dettes, ot je payerai le reste sur mes économies. »

M. de Bourrienne insista vivement de nouveau, mais il ne put rien obteiir, et fut obligé de n'avouer que le chiffre indiqué par Joséphine.

« La colère et l'humeur du premier consul furent extrêmes ; il soupçonna bien que sa femme dissimulait quelque chose, mais il me dit :

(( — Eh bien! Bourrienne, prenez six cent mille francs, et liquidez toutes les dettes avec cette somme de façon que je n'en entende plus parler. Je vous autorise à menacer les fournisseurs de ne leur rien donner s'ils ne renoncent pas à leurs énormes profits; il faut les accoutumer à ne pas être si faciles dans leurs fournitures à crédit.

« Madame Bonaparte me remittous ses mémoires, et je fus frappé de l'exagération dans les choses fournies; ainsi sur la note de la marchande de modes, il y avait trente-neuf chapeaux par mois et tous chapeaux d'un très-grand prix : par exemple, l'un, orné d'un /léronde dix-huit cents francs, etd'giutres qui portaient pour huit cents francs iVesprits...

(( Je demandai à Joséphine si elle mettait deux cha-

M, Dli r.OURRIENM'. 315

peaux neufs par jour; elle se récria que c'était une erreur. Comme j'insistais :

« — Que voulez-vous, me dit-elle, est-ce que c'est de ma faute?...

(( Et Joséphine prononça ces mots avec un abandon et une conviction qui les rendaient en même te)nps et touchants et excusables.

(( — On m'apporte de belles choses, continuât-elle; on les vante devant moi, je les achète; on ne me demande pas d'argent, et puis on réclame le payement quand je n'en ai pas; alors cela va à ses oreilles et il se met en colère... Mais je vais tâcher d'être économe, dites-le-lui bien de ma part. » . .

Napoléon, on le voit, n'aimait ni le désordre, ni le gaspillage, Bourrienne en donne de nombreuses preuves, et tout le monde connaît la justice sommaire qu'il pratiquait à l'égard des fournisseurs. 11 souffrait donc du désordre financier que son entourage laissait régner dans sa maison, comme plus tard il supporta avec peine les convoitises de plusieurs membres de sa famille. «Avec quelle humeur encore, dit Bourrienne, il voyait l'âpreté de sa famille à se montrer avide de richesses; plus il les en comblait, plus ils en paraissaient insatiables, à l'exception de Louis, toutefois, dont les penchants furent toujours bonne-

3iC LES SALONS D' AUTREFOIS.

tes el les goûts modérés. Quant aux autres membres (le sa famille, ils l'importunaient tant par leurs exigences, qu'il se prit à dire un jour fort aigrement : (( — En vérité, à les entendre, on dirait que j'ai mangé l'héritage du roi notre père /. .. »

En parcourant les volumes des Mémoires de Bourrienne relatifs à l'époque du Consulat:, on trouve des détails pleins d'intérêt, qui mettent dans tout son jour l'habileté avec laquelle Bonaparte jouait son rôle sur la scène où sa fortune et son génie l'avaient élevé. 11 n'était pas seulement un grand homme de guerre et un grand politique; pourquoi ne le dirais-je pas, puisque Shakespeare appelle le monde un théâtre {AU the zvorld is a stage)! il était un grand acteur. Ainsi quand il s'agit de désintéresser Sieyès, qui abdiquait sa part de puissance dans les mains de son formidable collègue, il proposa aux Anciens^ par un message, deluidécerner une récompense nationale, (( pour reconnaître dignement ses vertus désintéressées, » disait le message.

Ceux qui connaissaient Sieyès et sa cupidité proverbiale acceptèrent le mot comme une épigramme et en rirent beaucoup, mais les masses, qui ne le connaissaient pas, trouvèrent le mot très-républicain €t applaudirent.

Peu de temps après, le premier consul, qui se

M. DE BOURRIEN^E. 317

trouvait à l'étroit au Luxembourg, se préparait à transférer sa résidence aux Tuileries. Que fit-ii pour parvenir à faire accepter celte translation à la Révolution? II prescrivit solennellement à David de faire placer dans l'une des galeries du château un beau buste de Junius Brutus, récemment rapporté d'ilalie. Brutus se trouva donc le maréchal des logis chargé de préparer les logements du nouveau César qui allait régner en France. J'imagine qu'il ne s'attendait pas à cela quand, à Philippes, il se perça de son épée.

En même temps le premier consul rétablissait peu ù peu l'étiquette et le cérémonial; non qu'il eût eu grand goût pour ces oripeaux : Bourrienne affirme qu'il détestait son costume de consul, et j'accepte d'autant plus volontiers cette affirmation, que j'ai vu, comme tant d'autres, au musée des souverains, cette horrible souquenille qui atteste le mauvais goût de la France au sortir de la Révolution. Bonaparte, je le crois donc avec Bourrienne, ne se sentait à l'aise que sous le modeste vêtement du camp, sous ces livrées delà victoire qu'il avait déjà portées sur tant de champs de bataille; mais il se résignait par système à une mascarade qui plaît à la multitude.

C'est ainsi qu'il disait à son secrétaire au moment de quitter le Luxembourg pour les Tuileries :

(( — Eh bien ! Bourrienne, c'est donc aujourd'hui que nous allons coucher aux Tuileries. Vous, vous êtes bienheureux, vous n'êtes pas obligé de vous donner en spectacle, vous irez de votre côté. Moi, il faut que j'aille avec un cortège : cela m'ennuie , mais il faut parler auryeux, cela fait bien pour le peuple. »

Parler aux yeux, je crois que tel a toujours été un des grands mobiles de la conduite de Napoléon, et je ne puis assez insister sur la justesse de cette observation de Bourrienne ; parler aux yeux du peuple présent, parler ensuite aux yeux de cette autre foule qu'on appelle la postérité. Napoléon, du haut du piédestal où l'avaient placé son génie et les événements, posait à la fois devant le présent et l'avenir. Mais il avait une horreur naturelle pour tout ce qui rappelait l'anarchie révolutionnaire. Quand il entra aux Tuileries, voyant les bonnets rouges qu'on avait peints sur les murs, il dit à l'architecte du palais:

(( — Faites-moi disparaître tout cela, je ne veux pas de pareilles saloperies.» Et avec cela, il employait Fouché, dont Bourrienne peint la figure louche et malfaisante se détachant sur les pompes renaissantes du pouvoir, hibou de la poUce qui servait l'aigle pendant les jours de sa fortune et devait le trahir au jour de ses malheurs.

M. DE BOURR[i;iS?^E. 319

Mais ce nom de Fouclié me fait involontairement songer à l'arrestation de Georges Cadoudal, dans laquelle le ministre de la police eut une grande part. Et s'il m'a paru curieux de chercher, dans les Mémoires de Bourrienne, cette galerie de portraits où l'on voit figurer tour à tour Joséphine, Lucien, Joseph, Louis Bonaparte, le prince de Talleyrand, qui s'appelait sous la République le citoyen Talleyrand, Desaix, Moreau, Necker, madame de Staël, et tant d'autres, il m'a paru curieux aussi de chercher dans cette galerie le portrait de Tindomplable chouan tracé par la main du secrétaire du premier consul :

« Georges, dit-il, dans toutes les circonstances de son procès, lit preuve d'un caractère vraiment héroïque. On l'arrêta le 9 mars avec un autre conjuré nommé Léridan. Ce jour-là, vers sept heures du soir, il passait en cabriolet sur la place de l'Odéon, où sans doute l'avait dirigé l'agent de police qui ne le quittait point. En ne le saisissant point à son domicile, on voulut certainement donner plus d'éclat à son arrestation, afin de produire plus d'etTct sur la multitude. Ce calcul coûta la vie à un homme et faillit la coûter à deux, car Georges, qui ne marchait jamais sans être armé, tua d'abord d'un coup de pistolet l'officier de police qui avait arrêté son cheval

3*20 LLS SALO-NS D'aUTREFOîS.

el blessa d'an second coup celui qui s'avança le premier pour le saisir dans le cabriolet. On trouva sur lui, outre ses pistolets, un poignard de fabrique anglaise ; il était naturel que dans sa position ces armes se trouvassent sur lui. Mais on argua de cette circonstance pour répandre, dès le lendemain, dans le public par la voie des journaux que Georges n'avait point hésité à avouer qu'il était depuis plusieurs mois à Paris dans l'intention d'assassiner le premier consid. On jugera, lorsque je raconterai ce dont je fus témoin aux débats, ce qu'il faut penser de ce prétendu aveu

a Georges inspirait d'abord moins d'intérêt que de curiosité, car plein de résignation sur le sort qui l'attendait, il l'envisageait avec une fermeté presque barbare. Comme pour venger sa mort avant d'en subir la peine, il reprenait parfois le ton de causticité injurieuse auquel il semblait avoir renoncé le jour où il harangua ses compagnons avant leur sortie du Temple.

« Georges avait le ton et les manières d'un soldat; mais sous cette enveloppe grossière il cachait l'âme d'un héros. Quand les témoins avaient répondu aux interpellations du président et que celui-ci se tournait vers Georges pour lui demander s'il avait quelques observations à faire sur la déclaration qu'il venait

M. DE BOLRRlEiNNE. 321

d'entendre, voici à peu près la forme et la substance du dialogue qui s'établissait entre l'interrogateur l'accusé :

f( — Avez-vous quelque chose à répondre? (( — Non.

u — Convenez-vous des faits?

a — Oui.

« — Vous convenez d'avoir été arrêté dans l'endroit désigné par le témoin ?

(( — Oui.

<( — Avez-vous tiré deux coups de pistolet?

<« — Oui.

« — Avez-vous tué un homme?

(( — Ma foi ! je n'en sais rien.

<( — Vous aviez un poignard ?

(( — Oui.

<( — Et deux pistolets ?

u — Oui.

« — Avec quiétiez-vous?

(( — Je ne sais pas.

<( — Où logîez-vous?

(/ — Nulle part.

(( — Aumomefttde votre arrestation, ne logiezvous pas chez une fruitière ?

« — Au moment de mon arrestation, j'étais dans un cabriolet, je ne logeais donc nulle part.

322 LES SALOKS d'autrefois.

({ — OÙ avez-Yous couché la veille de votre arrestalion?

(( — Nulle part.

« — Que faisiez-vous à Paris?

{( — Je me promenais.

(( — Quelle personne y voyiez-vous?

(î — Je n'en nommerai aucune, je ne connais personne...

(( Par cette courte esquisse de la manière dont Georges répondait, on peut juger de son inébranlable fermeté pendant les débats. En tout ce qui le concernait personnellement il ne taisait rien; mais, en tout ce qui pouvait compromettre ses compagnons, il avait la bouche close, et tout l'art des insinuations, des rapprochements et des inductions, vint échouer devant son inébranlable résolution.

(( Bonaparte partageait du reste ma façon de penser sur Georges, continue Bourrienne.

« — Tenez, me dit-il, il y a parmi les conjurés un homme que je regrette, c'est Georges Cadoudal: celui-là est bien trempé. Entre mes mains, un pareil homme eût fait de grandes choses; car je sais apprécier tout ce que vaut la fermeté d(rson caractère, et je lui aurais donné une bonne direction. Je lui ai fait dire que, s'il voulait s'attacher à moi, non-seulement il aurait sa grâce, mais qu'encore je lui aurais donné

M. DE ROLRUlEiN.NE. ^T6

un régiment. Que sais-je? je l'aurais peut-être pris coiiîme aide de camp. On aurait crié ; mais cela m'eût été, parbleu, bien égal ! Georges a tout refusé, c'est une barre de fer. Qu'y puis-je? il subira son sort... On ne voit dans Georges qu'un brutal : moi j'y vois autre chose. »

Certes, ce sont là des pages qui méritent d'être tirées de l'oubli. Elles jettent une vive lumière sur l'histoire des temps qui ne sont plus. Elles font apparaître, non pas le Bonaparte légendaire, tel que l'adulation l'avait placé sur la colonne de la place Vendôme, en costume de demi-dieu, mais le vrai Bonaparte, celui des camps et des conseils, celui de ce cabinet des Tuileries qui vit de si grandes choses et qui en vit ausside bien petites, comme ledilBourrienne. Il ne pose plus devant son temps et devant la postérité, il a son attitude naturelle, ses élans et ses chutes, ses vives saillies, ses grandes vues obscurcies par ses passions, un goût naturel pour le talent et l'intrépidité, pourvu qu'ils s'enrôlent à son service.

S'il fallait résumer en peu de mots l'idée que m'en laisse la lecture des Mémoires de Bourrienne, la voici : Le Bonaparte humain, je veux dire celui qui n'est pas dieu, ne ressemble ni au Bonaparte de Marco Saint-Hilaire, ce Florian de l'épopée impériale.

o2U LES SALONS D'AUTREFOIS.

ni à celui que les pamphlets ennemis représentent comme une espèce d'ogre ou de cyclope affamé de chair humaine. C'est une prodigieuse intelhgence douée de peu de sensibilité, sans être incapable d'affection , car il aima véritablement Desaix, et regretta sincèrement sa mort. Mais le cerveau tient tant de place chez lui, qu'il en reste peu pour le cœur. C'est par le côté logique et intellectuel qu'il voit les événements, et presque jamais par le côté moral ou sentimental.

On lui annonce la mort du général Boudet, auquel il témoignait beaucoup d'amitié :

(( Par qui remplacerai-je Boudet? » voilà son premier mot.

Boudet est une pièce sur son échiquier de guerre ; la pièce n'est plus dans sa case, il faut la remplacer.

Il a deux passions dominantes sur le chemin desquelles il ne faut pas se trouver : la passion de la puissance et celle de la gloire et de l'immortalité ; et la seconde n'est pas moins vive que la première. Ainsi, il répondait à Bourrienne, qui, au retour delà seconde campagne d'Italie, de celle que Bonaparte avait faite conune premier consul, lui disait qu'il avait conquis l'immortaUté :

(( Taisez-vous donc, je n'ai encore rien l'ait. Si je mourais actuellement, savez-vous quelle place j'oc-

M. DE ROURRIENINE. 323

cuperais dans une histoire générale ? Une demi- place, et voilà tout. »

11 avait donc deux préoccupations continuelles, l'opinion de son temps et celle de la postérité. Une se contentait pas de dire comme Alexandre, qu'il préférait à César à cause de son audacieuse expédition en Asie, qu'il voulut peut-être égaler par sa campagne de Russie : « Que dit-on de moi à Athènes ? » il se demandait ce qu'on dirait de lui dans ces Athènes de l'avenir qui n'étaient pas encore fondées, et il voulait parler à l'imagination des populations qui devaient naître.

Je me suis souvent demandé en lisant les Mémoires de Bourrienne, quelle avait été la cause véritable de sa rupture avec Napoléon. Les torts étaient-ils du côté du maître ou bien du côté du serviteur? Et après avoir bien cherché, je crois avoir trouvé le mot de l'énigme.

Ce n'est pastel ou tel incident quia brouillé Bourrienne avec Napoléon, c'est leur situation réciproque. Napoléon, à mesure qu'il s'élevait dans les splendeurs éblouissantes de son apothéose impériale, voyait avec un déplaisir croissant les témoins des commencements de sa fortune. Bourrienne constate déjà cette disposition du premier consiîl à l'égard de M. Collot, riche fournisseur à l'époque de

la seconde campagne d'Italie. Car il raconte que Bonaparte était importuné par le souvenir des services que M. Coliot lui avait autrefois rendus, dans un temps où sa fortune était médiocre.

Bourrienne, qui le connaissait depuis l'école de Brienne, qui avait assisté aux épreuves de son enfance et aux vicissitudes de sa jeunesse, devait être un témoin bien autrement importun, et, en même temps qu'un témoin , un mémento désagréable du passé. 11 avait beau ne pas en parler, sa vue le rappelait. Il avait renoncé de bonne heure à tutoyer Napoléon, qui lui avait su gré de ne point prolonger cette familiarité, que la distance des rangs aurait rendue peu convenable; mais Napoléon ne pouvait oublier que Bourrienne l'avait tutoyé jadis. A son aspect, tons les souvenirs de leur enfance et de leur jeunesse commune , et des luttes qu'elles avaient dû livrer, se réveillaient dans l'esprit de l'Empereur. Il revoyait les années qu'il avait fallu traverser avant d'arriver à la puissance, de sorte que la vue de son secrétaire finissait par lui causer une impression désagréable. Ajoutez à cela que Bourrienne était un libre esprit, plus disposé à la critique qu'à l'admiration, peu susceptible d'enlhousiasîue, qui n(f savait pas feindre une idolâtrie contre laquelle il était défendu par ses vieux souvenirs,

M. DE BOURRIENNC. 327

ot no put jamais aller au delà d'une familiaiilë respectueuse. Il n'était pas dans sa nature de faire plus, et il arriva une époque où ce n'était pas assez....

Mais je m'arrête, car, lorsqu'on commence à citer quelijues passages de ces Mémoires de Bourrienne, on voudrait y faire passer le livre tout entier. Homme aimable et spirituel, conteur véridique, observateur fin et ami sûr et dévoué, tout se réunissait en lui pour conduire ses lecteurs à travers cette longue période de sa vie durant laquelle il fut au moins témoin de tous les événements extraordinaires qui ferment le dernier siècle et commencent les premières années du nôtre. Aussi les Mémoires de M. de Bourrienne survivront-ils à beaucoup de gens et à beaucoup de choses et feront-ils un jour partie de l'histoire du premier Empire.

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