‹ Les salons d'autrefoisChapitre 5 sur 6 · SALON D'ISABEY · texte numérisé non relu

SALON D'ISABEY

Jean-Baptiste Isabey fut, dans son genre, l'un des hommes les plus remarquables et les plus remarqués du commencement de ce siècle. D'un esprit aimable, simple et distingué, d'un commerce sûr, doux et facile, il ne se fit que des amis à la ville et des protecteurs à la cour. C'était le courtisan par excellence !

« Les opinions politiques d'un peintre, disait-il quelquefois en riant, doivent être comme sa palette, sur laquelle il trouve toutes les couleurs; et les peintres ne sont pas seuls dans cette catégorie, car, depuis le Directoire je fréquente les salons des Tuileries, et j'y ai rencontré, je ne dirai pas toujours les mêmes personnes, car peu de gens ont le bonheur de vivre aussi longtemps que moi, mais

toujours les mêmesnoms, ce qui veut dire les mêmes familles. »

Ce cliarmant peintre, qui poussa la miniature jusqu'aux dernières limites de la perfection, naquit à Nancy, le 11 avril 1767. Son père, honnête paysan de la Franche-Comté, qui était venu étabhr un petit commerce dans la capitale du bon roi Stanislas, professait pour les arts non-seulement la plus grande admiration, mais encore un amour sans bornes.

(( Si Dieu me prête vie, mes fils auront l'honneur d'être artistes... » disait-il souvent en regardant ses deux petits garçons d'un air de satisfaction.

Et il entassait les pièces blanches sur les gros sous pour réahser son projet; mais, par une erreur étrange, il s'était complètement mépris sur la vocation de ses bambins.

Louis, l'aîné de ces deux artistes en herbe promis si pompeusement à la postérité, barbouillait tout le jour les murs du logis de figures bizarres et sans nom.

(( Tu seras peintre, toi!... faisait le bonhomme en admirant ces traits difformes, et grand peintre encore!... Qui dit même que tu ne deviendras pas peintre du roi?... »

Et, à cette pensée, le rouge de l'orgueil couvrait déjà le front paternel du bonhomme*

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Quant au petit Jean-Baptiste, qui aimait le mouvement et le tapage qui faisait des castagnettes avec des assiettes cassées, des trompettes avec des roseaux creux, des tambours avec tout ce qu'il pouvait attraper, et qui chantait du matin au soir, son père avait décidé qu'il devait être un musicien distingué et arriver aussi haut que son frère.

Le sort , dans sa bienveillance pour cet honnête ambitieux, voulut bien exaucer ses deux souhaits ; mais il s'amusa à brouiller les horoscopes, et Louis Isabey, destinée devenir peintre duroi, devint premier violon de l'empereur Alexandre, tandis que Jean-Baptiste, le musicien projeté, montait au rang de peintre de l'impératrice Joséphine.

Isabey n'avait que dix-neuf ans quand il vint à Paris, léger de soucis et d'argent. L'espérance chantait les plus douces mélodies dans son cœur. Tout lui souriait, le temps était beau: on était alors aux premiers jours du printemps, cette jeunesse de l'année, et il avait en lui la gaîté et la confiance de la jeunesse, ce doux printemps de la vie !

L'ambition de notre jeune provincial était d'entrer comme élève dans l'atelier de David, car alors le dieu de la peinture (style du jour) était l'objet de son enthousiasme idolâtré. Mais son désir était difficile à satisfaire, car cet atelier jouissait d'une grande

vogue, et David, le farouche républicain, faisait payer fort cher l'honneur de l'approcher: heureusement, comme rien n'est impossible à la persévérance, Isabey se vit un jour admis parmi les élèves de celui qui devait tremper ses mains dans le sang de son roi.

D'abord tous ses camarades se prirent d'amitié pour le débutant : il était si gentil, d'une humeur si joyeuse, d'un esprit si divertissant, qu'il devint bientôt le favori de l'ateher. Mais, hélas ! là comme partout, la roche Tarpéienne est près du Capitole, et une plaisanterie qu'il se permit fut prise en si mauvaise part, qu'il se vit honni et au moment d'être chassé. La plaisanterie était bien innocente pourtant ! Seulement, Grandville n'avait pas encore inventé les Métamorphoses du jour, et MM. les rapins de la fin du xviir siècle avaient Tesprit bien plus mal fait qu'on ne l'a de nos jours , sans doute.

Cette plaisanterie, la voici :

Il représenta l'atelier de David : le maître en sanglier, lui et ses camarades en petits cochons, et ce qu'il y avait de plus piquant dans la chose, c'est que tous ces petits cochons-là étaient fort ressemblants. . . sans parler du sanglier, qui semblait avoir été pris sur nature. •

Vous comprenez les hauts cris de chacun, mais

enfin on se réconcilia tant bien que mal, et Isabey resta sous la direction de David.

Travailler à devenir un grand homme était une cbose fort louable, sans doute; mais il fallait vivre en attendant ce brillant avenir, et l'horizon du présent se montrait sous des couleurs bien sombres pour le pauvre Lorrain, qui avait peu d'argent dans sa bourse. Aussi, pour éclaircir l'unetgarnirrautre, comme il était fort adroit de ses mains, il se mit à confectionner des dessins de tabatière et des petits sujets pour boutons d'habits. — Les gros boutons historiés étaient alors fort à la mode. — Les boutons d'Isabey eurent bientôt une telle vogue, que la fortune, qui protégeait déjà le petit ambitieux, fit tomber une de ces microscopiques peintures entre les mains du comte d'Artois, qui d'abord l'admira, puis demanda à connaître l'artiste'qui les faisait, pour lui commander une garniture d'habit suivant son goût.

Bien frisé, bien poudré, le nez auvent et les lèvres souriantes, notre artiste fit donc son entrée à la cour ! C'était par les petits escaliers, sans doute ; mais l'avenir lui réservait les escaliers d'honneur!

Le comte d'Artois et la noble et charmante Marie- Antoinette, qui avait voulu que le jeune artiste lui fût aussi présenté, furent charmés de sa gentillesse naïve; ils lui firent plusieurs commandes assez im-

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portantes, entre autres les portraits du ducd'Angoulême et du duc de Berry dans un môme médaillon ; mais cène fut que le prélude, car bientôt on employa ses pinceaux dans les divertissements de la cour, et là, malgré ses vingt ans, le jeune artiste donna les premières preuves de l'esprit inventif et du tact délicat qu'il conserva toute sa vie.

Isabey, élevé au bruit des fêtes et dans le cœur de la monarchie, ne pouvait voir sans douleur les affreux événements qui suivirent 89, et il pleurait tout à la fois ses protecteurs et ses espérances. Aussi, triste, découragé, il songeait à quitter son genre et peut-être à changer aussi de carrière, quand un conseil, qui lui fut donné par Mirabeau, dont il eut occasion défaire le portrait, l'empêcha de commettre cette double faute.

(( Il vaut mieux, lui dit le grand tribun en parodiant les paroles de César, avoir la certitude d'être le premier dans son genre que l'espoir d'être le second dans un autre. »

Et, comme en ce temps César était fort à la mode, Isabey fut convaincu.

Mais, la manière dont il avait fait la connaissance de Mirabeau mérite d'être racontée.

Les luttes de l'Assemblée constituante attiraient une foule de curieux, et l'on entrait à la Chambre

comme dans an lieu public. Un jour donc, plusieurs élèves de David, ne sachant comment employer une heure de récréation qu'ils avaient prise, se décidèrent à aller entendre l'abbé Maury, qui devait parler. Les voilà donc dans ce lieu redoutable ; mais, au lieu d'entendre un discours, ils assistèrent à une discussion, — pour n'employer qu'un mot poli, — enfin à une discussion si peu parlementaire, qu'à la halle on l'aurait appelée une dispute.

Nos jeunes gens, fort indignés dumanque de dignité des représentants du pays, en témoignaient assez hautement leur indignation, quand tout à coup elle changea de but et se porta sur un gros monsieur fort laid qui les regardait en souriant d'un air de pitié moqueuse.

« Qui vous donne le droit de rire de nous?... lui demanda d'un air furieux le plus belliqueux de la bande en brandissant le poing d'une façon fort significative.

— Votre jeunesse, mes amis, fit le moqueur sur le même ton ; et votre naïveté surtout, car les lois sont comme les sauces, il ne faut jamais les regarder faire. »

Puis il salua du geste et s'éloigna, laissant nos jeunes amis stupéfaits.

Ce laid et gros monsieur, dont le conseil sentait son Brillât-Savarin, n'était autre que Mirabeau.

Plusieurs années après cette époque, Isabey se maria; il épousa mademoiselle de Saliènes, belle et noble jeune fille qu'il rencontrait sans cesse au Luxembourg, où elle venait conduire son père aveugle. Il fit connaissance avec le gentilhomme si cruellement frappé, se prit d'une respectueuse admiration pour cette charmante Antigone; et tous deux, n'ayant que leur jeunesse pour fortune, contractèrent alors le lien le plus sérieux de la vie.

Ce fut un peu avant son mariage qu'il arriva à Isabey une petite aventure qu'il se plaisait souvent à raconter, pour prouver que le courage devant la mort est un des plus beaux apanages de la femme chrétienne.

C'était au fort de la Terreur, quelque temps après l'époque où la reine de France avait changé sa couronne fragile contre la glorieuse palme du martyre. L'hiver se montrait triste, sombre et glacé, comme si le ciel eût pris le deuil des crimes de la terre. Et notre jeune artiste, tout seul dans sa chambrette, tremblait sur le présent et redoutait l'avenir.

Un matin, il était de très-bonne heure, Isabey, avant de se mettre au travail, préparait son poêle tout en soufflant dans ses doigts glacés, quand un

coup discret est frappé à la porte de sa chambre.

(( Entrez ! » dit-il en tremblant non de froid alors, mais de peur; car, dans ces temps affreux, l'inconnu pouvait toujours amener un danger après lui.

Aussitôt la porte s'ouvrit doucement, et une femme, la tête couverte d'un immense coqueluchon et le corps d'une grande mante noire, entra comme une apparition.

«Vous êtes le peintre Isabey? demanda-t-elle d'une voix qui tremblait, sans doute par suite d'une course rapide.

— Oui, répondit le peintre, et que me voulezvous?

— Je veux que vous fassiez à l'instant mon portrait, répondit à son tour l'inconnue.

— Diable! à l'instant!... Vous êtes bien pressée, ma belle!... fit en souriant avec légèreté l'artiste, dont la terreur s'était dissipée.

— Ce n'est pas moi qui suis pressée, c'est la guillotine, répliqua gravement cette femme étrange. Aujourd'hui je suis sur la liste des suspects, et demain je serai condamnée sans nul doute, ajoutât-elle; j'ai des enfants, je veux leur laisser un souvenir de moi, c'est pour cela que je viens vous demander de faire mon portrait : le voulezvous?...

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— Je suis prêt, Madame ; sous quel costume désirez-vous être représentée ?... dit respectueusement l'artiste en prenant ses^ pinceaux et se préparant à commencer.

— Sous celui-ci, fit vivement l'inconnue en rejetant son coqueluchon et sa mante. »

Et Isabey vit une femme. jeune et belle encore, les cheveux poudrés et recouverts d'un petit bonnet fort simple , portant une robe de taffetas gris sur des demi-paniers, un grand tablier vert, des souliers à talons, et tenant un carton à la main.

«Je suis madame Venotte, dit-elle; j'avais l'honneur d'être marchande de dentelles de la sainte reine qu'ils viennent d'envoyer vers Dieu, et je veux que mes enfants me revoient toujours sous le costume que je portais quand Marie -Antoinette daignait m'admettre près d'elle...

— Et quoique fait rapidement et les yeux remplis^ de larmes , ce fut un de mes meilleurs croquis , ajoutait Isabey; car mon admiration pour cette femme courageuse et reconnaissante conduisit mon pinceau. »

Quand madame Campan, ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, établit à Saint-Germain-en-Laye la maison d'éducation qui précéda l'établissement d'Écouen et en devint le type, elle

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chargea Isabey de diriger la classe de dessin. Là, une blonde jeune fille, qui montrait les plus heureuses dispositions, devint son élève préférée. C'était mademoiselle Hortense de Beauharnais, qui, heureuse de son succès, voulut présenter son professeur à sa mère, présentation qui devint le commencement réel de l'immense faveur qui accompagna Isabey, de règne en règne, jusqu'au dernier jour de sa vie.

De Joséphine, Isabey passa à Marie-Louise, et de Napoléon à Louis XVIII, mais cela sans trahison, sans félonie ! pleurant l'un, s'attachant l'autre, faisant en un mot, si je peux me servir de cette expression, peut-être un peu risquée, — partie du mobilier de la couronne ; ■— ce n'était pas l'artiste qui changeait, c'était le palais des Tuileries, cette auberge des passants couronnés, comme l'appelait -Béranger, qui hébergeait de nouveaux hôtes; et quand les partants revenaient, ils devaient, le jour de leur retour, retrouver Isabey aussi dévoué et aussi fidèle qu'il l'avait été dans le passé...

Ainsi quelque temps après la Révolution de 1830, quand Isabey, ayant obtenu un appartement au château de Versailles, alla s'y installer avec sa famille pour y passer tous les étés, une dame de ses amies étant allée l'y visiter, et, voyant le buste de

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Marie-Amélie posé triomphalement sur une belle console au milieu du salon, ne put s'empêcher de lui en témoigner sa surprise.

(( Oh! Isabey, lui dit-elle, vous qui avez été comblé de faveurs par la branche aînée des Bourbons, comment pouvez-vous avoir chez vous une semblable image?

— Que voulez-vous ? répondit notre Apelles avec un léger sourire, c'est le portrait de ma propriétaire!... »

Et en cela consistaient toutes les opinions politiques de l'indifférent artiste. Je n'approuve pas, je raconte.

Mais si Isabey était changeant en politique , il était constant et fidèle en amitié ; jamais ceux qui l'entouraient ne l'imploraient en vain, et son désintéressement n'avait pas de bornes; en voici un exemple pris entre mille :

Gérard, qui devint plus tard si célèbre, mais qui était encore très-peu connu alors, venait de terminer son beau tableau de Bclisaire, et, chose incroyable aujourd'hui, ne trouvait aucun acheteur; Isabey, au contraire, qui était en grande vogue et qui battait monnaie avec une faciUté extrême, émerveillé de cette œuvre, et voulant aider le pauvre Gérard à gravir le sentier toujours bien rude qui

conduit à la renommée, acheta trois mille francs, somme fabuleuse pour le temps et la circonstance, le beau tableau du nouveau débutant.

Il le garda durant quelque temps dans son atelier, pour l'orner, disait-il ; puis, un certain jour, il accourut chez Gérard, tout triomphant et tout joyeux, et, ouvrant un large portefeuille, en sortit sept billets de mille francs, qu'il offrit à son ami en lui disant avec bonheur :

(( Tenez , mon cher Gérard , voilà ce qui vous revient.

— Ce qui me revient, de quoi?... fit celui-ci avec surprise.

— Eh bien! de votre Bélisaire, donc!... je l'ai vendu dix mille francs ; vous m'en deviez trois, il vous en revient alors sept, si Barème n'est point un sot.

— Mais je vous l'avais déjà vendu, ce tableau... répHqua Gérard avec émotion.

— Je le sais parbleu bien ! reprit en riant Isabey ; mais je m'étais offert faute de mieux ; et comme je ne suis pas capable de spéculer sur le tableau d'un ami, je viens pour régler notre compte. »

Gérard fut vivement touché de cette action également généreuse et délicate; mais, comme il était d'un esprit aussi morose et aussi inquiet qu'Isabey

était vif et joyeux, ce défaut de sympathie les brouilla bientôt, et Gérard fut un des très-rares artistes de ce temps qui ne fréquentaient pas le salon où je "VOUS ai promis de vous conduire, mais où nous ne sommes pas encore arrivés.

. D'abord, en débarquant à Paris, alors qu'il n'était qu'un pauvre artiste en herbe, Isabey avait pris une modeste chambre donnant sur les Champs-Elysées, cette promenade si fashionable et si brillante aujourd'hui, mais qui était, à cette époque, un vrai coupe - gorge , comme vous le prouvera la petite historiette que je vais vous raconter avant de nous rendre au charmant hôtel de la rue des Trois-Frères, où doit enfin s'ouvrir le salon promis.

Autrefois donc, ainsi que je viens de vous le dire, les Champs-Elysées étaient une sorte de petite forêt Noire située à la porte de Paris ; il fallait avoir l'âme du chevaher sans peur pour s'y aventurer la nuit, et les pauvres familles du quartier des Tuileries, — quartier si loin du centre de la capitale, que les gens aisés s'en éloignaient avec mépris, — se racontaient le soh% en revenant du travail, de funèbres histoires où il n'était question que d'honnêtes bourgeois occis sans dire gare, et de pauvres femmes assassinées ou volées pour le moins.

Et chacun, tout en frémissant d'horreur à ces ré-

cits, assurait bien les verrous de ses portes, car en cas d'attaque, on n'avait à attendre de secours que de soi-même, puisque ni piétons ni voitures ne passaient jamais le soir dans ce faubourg perdu, et que les trop rares patrouilles qu'on y envoyait ne pouvaient pas effrayer assez les voleurs pour les empêcher d'exercer leur honnête métier.

Les Champs-Elysées avaient donc leurs légendes toutes pleines de Mandrins et de Cartouches, et, à la tombée du jour, les voyageurs qui se rendaient à Neuilly se munissaient toujours de carabines et de pistolets.

Et dire qu'il y a soixante ans à peine de cela !,.. Il est vrai qu'on venait de sortir de la Terreur, qui avait pris pour devise : Paix aux coquins ! guerre aux honnêtes gens ! Mais je vous ai promis une historiette à ce sujet, et je ne veux pas manquer à ma parole.

Un jeune Lorrain, ami d'Isabey, qui faisait l'esprit fort à ce sujet, la jeunesse ne doute de rien !... s'étant aventuré un soir d'été jusqu'au cœur de cette promenade dangereuse, se vit accosté par une demi- douzaine de méchants drôles à mines patibulaires, qui lui demandèrent classiquement : «La bourse ou la vie! »

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— Ni Tune ni l'autre, répondit notre provincial en brandissant un gros gourdin. »

Alors, comme aujourd'hui, les Lorrains étaient réputés pour avoir mauvaise tête !... Mais il ne s'en tira pas à son avantage, car bientôt il se vit désarmé, dépouille, garrotté et attaché à un arbre.

— Bonne nuit, Monsieur! » lui cria d'un air narquois le plus vilain de tous ces drôles, celui qui paraissait leur chef.

Les voleurs autrefois étaient de temps en temps assassins, et, à ce qu'on assure, toujours spirituels. Comme tout se perd, grand Dieu !

Donc au petit jour, notre malheureux patient voit s'avancer de son côté un monsieur fort bien couvert et à la mine honnête, comme un employé qui va à ses affaires; alors il se met à crier : « Au secours ! au secours!... » de toute la force de ses poumons.

Le monsieur s'arrête, écoute, regarde et se dirige enfin du côté de l'arbre où grelottait tout brisé et tout transi le martyr de son courage.

(( Délivrez-moi, Monsieur, délivrez-moi, je vous en supplie !... fit-il à l'approche de celui qu'il regardait comme un libérateur.

— Eh ! que vous est-il donc arrivé, mon Dieu?... lui demanda celui-ci avec compassion.

— Hélas ! on lî'a attaqué !... on m'a yolé !... s'écria le provincial pie.*) de rage.

— Bah !... exclama l'honî/tie bourgeois bien vêtu.

— Ils étaient dix.. . ils m'ont attaque, les lâches ! . . . terrassé, les infâmes!... roué de coups, leb' misérables !..,

— Mais c'est affreux, cela !...

~ Et quand j'ai été par terre, ils m'ont dépouillé, ils m'ont tout pris...

— Tout? les coquins!... interrompit le libérateur en regardant la victime d'un air attendri, mais sans la détacher.

— Oui, Monsieur, tout! s'écria le patient, trop enivré par la colère pour remarquer l'inaction de son interlocuteur, tout! Ma montre, mon portefeuille, mes bijoux, mon argent, mes effets.

— Tous vos effets aussi !... exclama celui-ci avec un profond soupir.

— Oui, Monsieur, oui ; ils ne m'ont laissé que ma chemise.

— Les imbéciles!... une chemise de belle toile avec de jobs boutons d'or, murmura l'honnête monsieur en s'approcliant cette fois du patient, non pour le délivrer, mais pour achever de le dépouiller complètement. »

Pais il lui souhaita le bonjour et s'éloigna pour vaquer à de nouvelles affaires..

Mais, des Ghamps-Élv^ées , nous arrivons pour cette fois à la Vae des Trois-Frères, rue fort déserte aussi alj^s, et où Isabey avait fait bâtir un délicieux hotéf dans lequel il se regardait, disait-il, aussi bien à la campagne qu'à la ville ; effectivement cette rue, qui venait d'être percée par trois frères, d'où elle tirait son nom, était prise dans de vastes marais. L'hôtel d'Isabey fut la seconde maison qui s'y éleva ; il y avait attenant un très-joli jardin , et ce fut tout à côté que M. de Jouy, devenant le plus proche voisin d'Isabey, fit bâtir un peu plus tard la maison qu'il habita.

Isabey eut l'honneur de recevoir, en 1815, dans son hôtel, l'empereur de Russie, les grands-ducs ses fils, le roi de Prusse, lord Wellington, tout brillant de son dernier succès , hélas ! obtenu contre la France, et à cette occasion l'esprit fin et adroit de notre artiste le tira, au sujet du noble lord, d'un embarras assez grand pour qu'un moins habile y fût resté.

Isabey avait été chargé de dessiner l'ensemble du Congrès de Vienne^ où il devait faire figurer, réunis à l'issue d'une conférence, tous les personnages qui prirent part à cet acte diplomatique.

Hélas ! alors la France n'était point au pinacle ! La fortune avait abandonné ses drapeaux, et, au lieu de dicter des lois, notre pays en recevait.

« Monsieur, dit avec une morgue toute britannique lord Wellington à l'artiste chargé de le pourtraire, je ne consens à figurer dans votre tableau que si j'y occupe la première place; c'est la mienne, et j'y tiens.

— Mon cher ami, lui avait dit de son côlé le prince de Talleyrand, chargé de représenter la France, pour vous et pour moi, je dois occuper la première place de votre tableau, ou n'y point figurer. »

Comment concilier ces deux prétentions ? Il le fallait pourtant ; et voici enfin ce qu'imagina notre artiste, après réflexions les plus profondes.

Lord Wellington entrait dans la salle des conférences, et tous les yeux se portaient sur lui ; il pouvait donc se croire le roi de la scène; tandis que le prince de Talleyrand, assis dans le fauteuil du milieu, avait par le fait la place d'honneur du tableau. Puis Isabey persuada au noble lord qu'il était bien plus beau vu de profil, parce qu'il ressemblait ainsi à Henri IV : ce qui flatta si bien le duc de Wellington qu'il voulut absolument acheter l'esquisse de ce tableau, lequel est aujourd'hui en Angleterre et figure

dans la famille du noble lord comme l'un des plus glorieux souvenirs de sa carrière.

Mais voici encore une autre anecdocte sur l'un des personnages qui figurèrent au congrès de Vienne, anecdote qui mérite de trouver sa place ici :

Au nombre des mandataires européens devait nécessairement se placer le célèbre baron de Humboldt, dont le nom n'a pas besoin d'éloge, mais hélas! dont la figure n'en permettait pas. Aussi, avait-on prévenu Isabey qu'il trouverait une grande résistance auprès de cet homme d'État, auquel on connaissait une aversion décidée à laisser faire son portrait.

Ce fut donc en tremblant que notre artiste se présente chez le diplomate, et cet embarras, feint du reste, augmentant la proverbiale bonne humeur du baron, celui-ci fixa sur lui ses gros yeux bleus à fleur de tête, et lui dit en riant quoique avec fermeté :

(( Regardez-moi bien, Monsieur, et convenez que la nature m'a donné un visage si laid, que vous approuverez la loi que je me suis faite de ne jamais dépenser un sou pour en conserver l'image à la postérité. Dame nature rirait trop à mes dépens si elle me voyait poser devant un peintre : et pour la punir du mauvais tour qu'elle m'a joué, je ne lui donnerai pas ce plaisir-là. »

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Frappé de cette sortie, Isabey, qui mieux que tout autre comprenait l'esprit et la gaîté, ne se tint pas pour battu.

(( Que Votre Excellence se rassure , dit-il en riant ; je ne lui demande pas de me donner une séance, mais de me permettre seulement de venir causer avec elle une heure demain matin, n

Le grand diplomate se prit à rire.

(( Bien joué ! dit-il ; seulement rappelez-vous que j e ne veux pas renoncer à mon principe de ne pas poser et de ne rien payer pour ma laide figure. »

Isabey se le tint pour dit; mais quand la gravure parut, le portrait de M. de Humboldt fut trouvé le mieux réussi de tous ; aussi le baron disait-il en riant :

(( Moi, je n'ai rien voulu payer pour mon portrait; et le diable de peintre s'est vengé de moi , il nra fait ressemblant. »

Mais revenons bien vite à l'hôlel des Trofs-Frères, c'est-à-dire à l'atelier d'Isabey. Cet atelier était gothique, et le gothique était, dans ce temps, une nouveauté; seulement ce gothique se trouvait un peu mélangé d'athénien, style adopté sous la République et qui répandit aussi ses reflets sur les meubles de l'Empire. Ainsi, vis-à-vis une grande glace, se voyaient quatre belles colonnes en marbre rouge

qui simulaient un temple entourant une sorte de petit meuble sur lequel se trouvait, comme une urne funéraire, une boîte à quatre côtés de glace, renfermant divers petits objets très-précieux puisqu'ils ont appartenu à l'empereur Napoléon, tels que : la croix qu'il portait à Austerlitz, la plume avec laquelle il avait signé l'acte de son mariage avec Joséphine, une tabatière dont il s'était servi et une feuille de la couronne de lauriers en or qu'il portait à Notre- Dame le jour de son couronnement.

Mais, à propos de ce couronnement , permettezmoi de quitter encore un peu le salon pour ouvrir une nouvelle parenthèse.

Quelques jours avant cette grande cérémonie, l'Empereur fit appeler Isabey.

(( Faites-moi, lui dit-il, deux grandes aquarelles où figurera toute la cour revêtue du costume et du manteau, en mettant chacun à la place qu'il doit occuper dans le cortège, et, afin qu'il n'y ait pas de confusion, j'ordonnerai à tous ceux qui doivent figurer dans la cérémonie de venir étudier vos dessins, qui seront exposés dans la grande galerie du palais. Allez...

— Sire, risqua en tremblant le pauvre Isabey, qui voyait l'impossibilité d'obéir à cet ordre , quand

ISABEY. Hi

ces deux peintures doivent-elles être soumises à Votre Majesté?

— Après -demain. ..fit Napoléon en tournant brusquement le dos à l'artiste pour rentrer dans son cabinet.

— Après-demain !... répéta tout contrit le malheureux Isabey, en pressentant l'orage que sa désobéissance forcée allait attirer sur sa tête. »

Ce fut donc le cœur gros, la tête basse, qu'il quitta ce palais de nos rois ; mais à quoi servirait l'esprit, si ce n'était pas à nous faire sortir de peine ?...

Une heure n'était pas écoulée que notre Apelles rentrait à son atelier avec des caisses entières remplies de petites poupées de la grandeur du doigt, avec des montagnes de chiffons, de dorures, de clinquants, et le voilà, à l'aide de fines épingles, occupé à habiller toutes ces petites poupées en personnages de la cour; rien n'y manquait, depuis l'Impératrice jusqu'au dernier petit page porte-queue.

Il travailla deux jours et deux nuits sans désemparer; et, à l'heure ordonnée par l'Empereur, il se présentait derechef, mais cette fois tout joyeux, au palais des Tuileries.

« Ah ! vous voilà, Isabey, fit le souverain , dont les lèvres s'illuminèrent d'un gracieux sourire, car

tout ce qui tenait à la cérémonie du couronnement le préoccupait uniquement pour l'instant : vous m'apportez les dessins que je vous ai commandés?

— A peu près, sire, répondit l'artiste en souriant à son tour et en montrant à l'Empereur, dans la cour des Tuileries, deux commissionnaires courbés sous le poids d'énormes caisses : voilà tout ce que j'ai pu faire de mieux pour obéir aux ordres de Votre Majesté. »

Napoléon fronça le sourcil d'un air mécontent.

(( L'Empereur veut-il me permettre de faire entrer ces caisses dans la grande galerie où mes dessins devaient être exposés, reprit vivement Isabey pour éviter l'orage qu'il voyait venir ; et, au bout d'une heure tout au plus que j'y serai enfermé. Votre Majesté verra si j'ai démérité de sa bonté, car faire deux grandes aquarelles aussi compliquées que devaient l'être celles-là, en deux jours seulement, était la chose du monde la plus impossible. »

L'Empereur donna des ordres conformément aux désirs de l'artiste; et une heure n'était pas entièrement écoulée qu'attiré par la curiosité il se rendait lui-même dans la galerie; car il lui était impossible de comprendre comment Isabey pouvait remplacer ses dessins par le contenu de ses caisses ; en entrant, il poussa un joyeux éclat de rire de satisfaction.

Toute la cour lilliputienne était rangée en cortège au milieu de la galerie, chacun à sa place, chacun à son rang, avec son costume et ses attributs; et jamais la plus belle peinture n'aurait aussi bien pu rendre la chose.

Napoléon, qui comprenait et aimait l'esprit, félicita Isabey sur son intelligente invention, puis donna des ordres pour que toutes les personnes qui devaient figurer au cortège vinssent apprendre de ces petites poupées et leur place et leurs attributions, — chaque poupée portant, écrit sur son dos, le nom du personnage qu'elle avait l'honneur de représenter.

Mais Isabey n'habillait pas que des poupées; et il n'y avait pas une couturière à Paris qui pût lutter avec lui pour les robes de bal. Il n'en faisait que pour sa femme, par exemple, mais elles étaient si fraîches et si charmantes, que les autres cherchaient à les faire imiter de leur mieux, et la copie était difficile, car, malgré toute la bonne volonté du monde,, madame Isabey n'aurait pas pu prêter sa robe pour modèle : cette robe n'existait pas...

Voici comme elle était confectionnée.

Madame Isabey toute coifTée, toute chaussée, toute prête en un mot, moins sa robe, faisait prévenir son mari; celui-ci arrivait, trouvait épars sur le

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lit des rubans, des fleurs, de la gaze ou du crêpe, prenait de grands ciseaux, coupait, taillait, rognait à sa guise à travers tout cela; ensuite, à l'aide d'une boîte d'épingles, il habillait sa femme comme il avait fait ses poupées, et cela toujours solidement et d'une façon charmante. Je vous citerai, entre autres, une robe qui fit grand bruit.

Les robes lamées d'or et d'argent étaient à la mode, mais aussi ces robes lamées coûtaient fort cher. Qu'imagina Isabey, un jour que sa femme était invitée à un bal dans une maison très-brillante et que sa bourse était un peu légère pour l'instant? Il prit du papier d'or et d'argent, y découpa des fleurs charmantes, colla ces fleurs avec de la gomme sur du tulle, et de ce tulle fit à sa femme un robe qui eut les honneurs de la soirée, car l'or tissé est toujours un peu terne, tandis que l'or du papier restait brillant et d'un grand éclat.

Vous voyez que rien n'est nouveau sous le soleil, pas même la potichomanie.

Mais si les robes qu'imaginait Isabey étaient charmantes, la femme qui les portait était bien plus charmante encore!... Je n'ai vu madame Isabey que dans sa vieillesse, et son souvenir m'est resté dans l'imagination comme une délicieuse légende!.. Sa chambre , à l'athénienne, comme on les faisait

alors, était tonte drapée, murs, croisées, portes, etc., en basin blanc, étoffe très-rare en ce temps- là ; les meubles étaient revêtus de même; le lit couvert d'une peau d'hermine , et la dame du logis, aussi blanche que du lait, les cheveux blancs crêpés à frimas, la tête recouverte d'un petit bonnet de dentelle, vêtue d'un déshabillé de mousseline blanche toute bouillonnée, filait avec des petites mains d'albâtre à un rouet d'ivoire ; — est-il possible de se figurer une plus gracieuse image ? d'autant que mademoiselle de Saliènes avait conservé toute la distinction et la noblesse de sa race.

Nous voici enfin arrivés au salon. Il se faisait remarquer physiquement d'abord, si je peux m'exprimer ainsi, par une chose fort extraordinaire. On y voyait un canapé qui s'ouvrait comme une porte, pour donner passage à un escalier conduisant à la salle à manger. C'était encore une imaginative de l'industrieux Isabey. Sa femme avait été très -gravement malade d'une affection de poitrine, et le moindre froid devenait pour elle un redoutable ennemi. Quand elle fut en convalescence, elle voulut dîner à table avec sa famille; mais la salle à manger était tout au bout de l'hôtel, bien loin de sa chambre, puisqu'elle se trouvait sous le salon, et que le salon était mitoyen avec son petit nid de basin blanc. On

116 LES SALOKS d'AUTRLFOIS.

enveloppa la malade de châles et de couvertures; mais, 'malgré toutes ces précautions, elle prit froid et eut une rechute.

Qu'imagina alors Isabey? Il fit ouvrir le parquet du salon, j fit passer un petit escalier qui conduisait à la pièce du dessous, c'est-à-dire à la salle à manger; et, comme une trappe eût été fort laide, il la dissimula par un canapé dont le dessus se levait à l'occasion pour livrer passage. Et c'était une chose qui paraissait très-bizarre, de voir, au moment où l'on s'y attendait le moins, sortir du meuble un domestique, de noir tout habillé, pour annoncer que Madame était servie.

Le salon d'Isabey était très -suivi par ceux qui aimaient le plaisir de la causerie, car il s'y trouvait une pléiade de gens de talent et d'esprit ; en outre, une fois par an il devenait de bon genre d'y être admis; et, comme ce jour-là les admissions étaient rares, on intriguait de tous côtés pour faire partie du nombre des élus.

Ce'te grande solennité était un bal costumé auquel on se préparait une année à l'avance, quand on était assuré de son invitation; or, peu de gens étaient dans ce cas-là. En effet, comme le salon de l'hôtel ne tenait que cent vingt personnes, et qu'il n'était pas alors d'usage, comme il l'est aujourd'hui,

d'entasser pêle-mêle les gens sans savoir s'ils pourront ou non entrer chez vous ou en sortir, on n'adressait que cent vingt invitations, et ces invitations , qui étaient personnelles , devaient être présentées à la porte, ce qui était annoncé dans la lettre d'une façon fort ingénieuse, car cette lettre portait en tête un charmant petit dessin représentant un arlequin entr'ouvrant une porte et tendant la main en disant : « Votre lettre, s'il vous plaît. »

C'étaient les élèves dlsabeyqui, chacun à tour de rôle, venaient, jusqu'à ce que le dernier invité fût arrivé, s'établir à la porte de Thôtel pour recevoir les gens et les faire placer dans le salon ou ailleurs, car tout était envahi ce jour-là même, ou plutôt surtout, Tescalier, lequel était couvert de tapis et de fleurs et orné de glaces, chose fort rare à cette époque, aussi les dames l'avaient-elles choisi comme un second salon ou, pour mieux dire, comme une serre charmante.

Les rafraîchissements étaient distribués par des femmes de chambre vêtues de forts joUs costumes suisses, espagnols, etc., etc.; puis, à minuit, on dressait un buffet dont Isabey et sa famille faisaient les honneurs, et on parlait durant longtemps de cette fête dans le monde, car le buffet était une de& raretés de l'époque.

Je donne tous ces détails pour montrer la différence qui existe entre alors et aujourd'hui, quoique ceialors-là ne soit pas très-loin de nous et pour vous dire que quand il y avait moins de luxe et d'ostentation chez les maîtres de maison, il y avait aussi beaucoup plus de savoir-vivre et de galanterie, car si l'on ne trouvait pas à profusion chez eux des choses inutiles, beaucoup de choses utiles s'y trouvaient par contre. Ainsi, pour les femmes,', — on s'occupait des femmes dans ce temps-là!... — il y avait de rechange, en cas d'accidents, des souhers de satin, des gants et des fleurs; et, peut-être est-ce parce que j'ai les cheveux blancs, mais je trouve qu'autrefois valait mieux qu'aujourd'hui. On était plus gai; on s'amusait, en valait-on davantage? Je l'ignore, car la gaîté mène quelquefois plus loin que le bon sens ne, le permet, comme le prouve cette petite anecdote que Je chevalier de Mirabeau racontait souvent à Isabey.

Le chevalier était capitaine de vaisseau, brave soldat, et brave h(;mme s'il en fut. Un jour, se trouvant à Civita-Vecchia en même temps que le Saint- Père honorait cette ville de sa présence, il sollicita la faveur de présenter ses gardes marines à Benoît XIV; faveur qui lui fut accordée; mais ces jeunes gens, sans la moindre tenue, se prirent à rire

ISABl-Y. 119

comme des fous durant les cérémonies d'étiquette de leur présentation. Le pauvre chevalier en était tout marri.

(( Consolez-vous, lui dit avec bonté Benoit XIV, qui s'aperçut de son désespoir ; tout représentant de Dieu que je suis, je ne me sens pas assez de pouvoir pour empêcher un Français de rire : à l'impossible nul n'est tenu... »

Isabey avait été jadis fort lié avecGrétry; mais une plaisanterie les avait brouillés à jamais, plaisanterie fort innocente pourtant. Le charmant compositeur, dont nous admirons toujours les douces mélodies, professait un culte sans bornes pour le rossignol, dont sans doute il avait suivi les leçons, et se moquait sans pitié de tous les oiseaux qui voulaient chanter après lui.

{( La fauvette chante faux , disait-il , le merle n'est que le paillasse du rossignol...» Et ainsi de suite des autres. On le plaisantait fort sur cette passion, qui n'en devenait que plus vive.

Un jour donc, il dînait chez Isabey; or, quoiqu'il fût d'une santé déhcate et petit mangeur, il était assez gourmand.

(( Mon cher Grétry, lui dit l'amphitryon en lui montrant un fort beau pâté qui étalait sa croûte dorée aux regards ailamés des convives, voici un

pâté qui a été confectionné à votre invitation ; il est aux truffes, goûtez-le, et vous m'en direz des nouvelles. »

Et, tout en parlant ainsi, Isabey ouvrit le pâté, qui exhalait un fumet délicieux, et en envoya un morceau au père de tant de chefs-d'œuvre.

Grétry le dégusta en connaisseur, y revint à deux fois et déclara que, de sa vie, il n'avait mangé chose meilleure.

(( Gela devait être, fit en riant le joyeux artiste, car c'est un pâté de rossignols... »

En entendant ces mots, Grétry pâlit, se leva de table, prit son chapeau et ne revint jamais.

Son caractère était triste, inquiet et envieux, et ceux qui pouvaient devenir ses rivaux le trouvaient implacable. Il assistait un jour à la première représentation d'un petit opéra de Boïeldieu, lors des débuts de celui-ci, et cette opérette, comme on parle de nos jours, était semée de mélodies charmantes :

«Gomment trouvez-vous cette composition? lui demanda-t-on après la représentation ; il y a, n'estce pas, des choses neuves et de jolies choses?...

— Bast! fit-il en haussant les épaules, ce qui est neuf n'est pas joli, et ce qui est joli n'est pas neuf. »

Et ce jugement était injuste de tous points.

xMais, puisque je suis sur le chapitre des méchants caractères se rencontrant avec de grands talents, j'arrêterai au passage, à ce sujet, un autre ami d'Isabey, qui, par exemple, lui resta toujeurs fidèle, je veux parler de Chérubini.

Tout le monde admirait son talent; mais ses contemporains eurent beaucoup à souffrir de sa maussaderie, car il donnait des coups de boutoir à tort et à travers, sans épargner le talent. Ainsi des amis de Zimmermann, le savant professeur de piano, tourmentaient un jour Chérubini pour qu'il donnât sa voix à celui-ci afin de le faire entrer à l'Institut. Chérubini résistait en grommelant et attaquait pièce à pièce le ballot électoral du candidat :

« Allons! un bon mouvement, monsieur Chérubini, lui dit enfin un des solliciteurs, croyant l'attendrir avec cette conclusion, c'est un si bon enfant que Zimmermann!...

— Eh parblou .'... exclama le grand maestro, Cadet Roussel aussi, il était boun enfant, et personne, que Z'é sache, n'a jamais songé à le faire entrer à VlnWtout... ))

Une autre lois, il assistait à la première représentation d'un ouvrage d'Halévy, son élève, ouvrage qui obtint un grand succès. Vers la lin de la pièce,

le compositeur triomphant entre dans la loge du maestro, heureux d'avance de recevoir de sa bouche magistrale la ratification de son succès. Mais celuici, au lieu de lui parler, regardait à droite et à gauche d'un air distrait, sans avoir l'air de le voir.

(( Ah ! mon cher maître, fit enfin Halévy avec tristesse et surprise, n'avez-vous donc rien à me dire?...

— Eh! c'est toi, malheureux! qui ne médisais rien, s'écria Chérubini avec humeur, car voilà trois heures que zè souis là, moi, et tou ne m'as rien dit doutoutj ma doutout, ma doutout... »

Et le pauvre Halévy, tout confus, sortit pour aller chercher dans les applaudissements du public une consolation aux injustices de son professeur, qui n'était pas plus juste pour les autres compositeurs de talent que pour lui.

« Comme Adolphe Adam a du charme ! disait-on un jour devant lui ; toute sa musique est populaire.

— Populaire! grommela Chérubini, vous voulez dire commune, c'est le Paul de Kock delà musique. » Et il était triste de voir un si grand génie victime d'une si petite passion ! car c'était la vanité seule qui rendait Chérubini et si aigre et si redouté. Aussi s'il était admiré de tous, était-il détesté de chacun,

et Isabey est un des très-rares amis qui lui soient restés fidèles jusqu'à son dernier jour.

Non-seulement dans son salon, mais encore dans son intimité, notre aimable artiste admit toujours aussi DaTid, malgré la part sanglante que celui-ci avait prise aux plus horribles événements de la Révolution; mais Isabey avait la mémoire du cœur, et comme, dans ses débuts, David, son maître alors, lui avait rendu service, la reconnaissance fit taire la répulsion, et le chef de l'école grecque resta toujours de ses amis. Une petite aventure faillit les brouiller pourtant; mais, comme Isabey était innocent du fait et que l'aimable coupable dont je vais parler s'éloigna de Paris, les choses reprirent bientôt leur cours, et David continua ses visites à l'hôtel de la rue des Trois-Frères.

L'auteur des Sahines était joueur et très-mauvais joueur ; un soir, le hasard lui donna pour partenaire madame Vigée-Lebrun, la charmante artiste dont la réputation était alors européenne, et qui voyageait de cour en cour, où elle était appelée par tous les souverains; il y avait donc une sorte de rivalité entre ces deux mérites, et de plus un contraste trèsprononcé entre leurs opinions. Madame Vigée-Lebrun était restée une fervente royaliste, et David, qui ne le sait? était un affreux régicide.

124 LES SALOINS d'autrefois.

La partie s'engagea donc, et la grande artiste, distraite comme toutes les personnes à vive imagination, fit faute sur faute, non sans exciter un vif mécontentement chez David, qu'elle faisait perdre quoiqu'il eût beau jeu. Pendant longtemps celui-ci se contenta de maugréer dans sa cravate; mais tout à coup la bombe éclata, à cause d'un malheureux roi de carreau que madame Lebrun avait gardé dans son jeu, au lieu de le jouer à propos; et, comme le grand maître était fort grossier de sa nature, ses reproches dégénérèrent bientôt en invectives.

D'abord l'aimable femme, quoiqu'elle fût peu habituée à des sorties pareilles, conserva le plus admirable sang-froid devant ce débordement démocratique; mais enfin, poussée à bout par David, qui, rouge de fureur, lui criait en frappant du poing sur la table :

(( Mais vous nous faites perdre, avec cette lourde sottise! Pourquoi donc ne m'avez-vous pas joué votre roi de carreau... dites?... mais dites donc?... »

Elle répondit avec mépris en se levant pour quitter la table :

(( Pourquoi, Monsieur ?... parce que je saisie sort que vous leur réservez, aux rois!... »

A ce reproche sanglant;, qui lui était adressé en présence de tous, David pùlit affreusement, tout en

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cherchant à garder contenance ; mais bientôt il s'esquiva du salon, où il ne revint plus qu'après le départ de madame Lebrun pour Londres, tant il avait peur de l'y rencontrer.

C'était une chose charmante que d'entendre celle admirable artiste deviser du passé; on eût dit une chronique vivante! Que de jolis souvenirs s'échappaient de ses lèvres et de son cœur sur ceux qu'elle avait aimés ! Voici une anecdote peu connue qu'elle se plaisait à raconter au sujet de notre saint roi Louis XVL

On a beaucoup parlé, dans les mémoires du temps, du rigoureux hiver de 1783 à 178^. Il tomba, dans le mois de décembre, une grande quantité de neige à Paris, et le froid devint si vif, que le malheureux qui s'endormait sans feu dans son grenier ne se réveillait pas le lendemain.

Le roi Louis XVI, qui aimait le peuple comme son aïeul Henri IV l'avait aimé, ordonna au contrôleur général de mettre sans retard à la disposition du lieutenant général de police l'argent nécessaire pour donner du bois et des vêtements aux indigents.

Dans la lettre du roi, on remarquait cette phrase touchante :' « Les malheureux sont aussi mes enfants, et je ne veux pas qu'ils souffrent. » Louis XVI donna plus de cent soixante mille livres de son ar-

gent, et la famille royale et la cour complétèrent un million, chiffre modeste aujourd'hui que les millions croissent et multiphent à vue d'œil sur le fumier des spéculations équivoques, mais qui était une somme fort importante à la fm du xYiir siècle.

Le 1"' janvier, une députation des dames de la halle se présenta aux Tuileries pour remercier Sa Majesté; elle fut reçue avec empressement.

Celle qui devait porter la parole était une belle jeune fille qu'on appelait la Vénus des halles. Le plaisir de se trouver en présence du roi et l'émotion, car je n'ose pas dire la timidité, lui firent perdre la mémoire et oublier ainsi le discours qu'elle avait pourtant étudié avec le plus grand soin. Voici comment elle répara cet oubli :

(( Sire, dit-elle, je n'ai pas de mémoire, mais j'ai du cœur; vous êtes un brave homme, et je voudrais bien vous embrasser. »

Et le roi ne se fit pas prier; il déposa sur les joues fraîches de la Vénus des halles dieux gros baisers qui firent plaisir à entendre, de plus elle eut l'honneur de dîner à la table royale, à la droite de Sa Majesté, au grand plaisir de Marie-Antoinette, qui se montra aimable et bonne comme elle l'était toujours. Le jour n'était pas encore venu où l'on devait l'appeler r Autrichienne et l'ennemie de la France. On

était encore au temps dont elle devait dire plus tard : « J'étais heureuse alors, car vous m'aimiez ! » Le lendemain, ce fut le tour des hommes de venir complimenter la cour. Les forts de la halle, après avoir mis en réquisition tous les gamins de Paris, aussi chaleureux au bien qu'empressés au mal, et n'ayant alors comme aujourd'hui qu'une opinion politique, celle du tapage, érigèrent en face du palais le plus singulier des monuments: c'était une pyramide de neige delà hauteur d'un premier étage, et couverte d'inscriptions poétiques comme le plus monstrueux des mirlitons. Voici la principale de ces inscriptions, qui, malgré sa médiocrité littéraire, fit pleurer de joie le bon Louis XVI :

Louis, les indigents que ta bonté protège Ne peuvent t'élever qu'un monument de neige j Mais il plait davantage à ton cœur généreux Que le marbre payé du pain des malheureux.

Pauvre roi!... Il croyait encore à l'amour du peuple !

Et la reine aussi y croyait, elle si bonne, si belle et si adulée alors ! Hélas ! pouvait-elle prévoir jusqu'où la calomnie parviendrait à la conduire...

Voici un trait de la noble reine Marie-Antoinette, que racontait encore madame Lebrun, trait qui

prouve mieux que des paroles toute la générosité du cœur de cette infortunée princesse, et la grande artiste affirmait l'avoir entendu raconter à M. de Chalabre lui-même, lequel s'était seulement abstenu de lui nommer le coupable.

M. de Glialabre tenait la banque chez la reine quand on jouait le pharaon à la cour. Un soir qu'il ramassait l'argent des joueurs qui venaient de perdre le coup, la grande habitude qu'il avait de soulever les rouleaux de cinquante louis lui fit reconnaître à l'instant qu'un rouleau, qu'il tenait dans sa main et qu'il avait vu poser sur la table par un très-jeune homme, était faux. Dans la crainte de le remettre par mégarde en circulation, il saisit le moment où personne ne le regardait et le mit précipitamment dans sa poche.

La reine seule l'avait vu. Surprise que M. de Chalabre;, dont l'extrême délicatesse au jeu était connue, se permît de soustraire la moindre somme de la banque, elle attendit que tout le monde fût parti, lui fit signe de rester, et quand ils se trouvèrent seuls :

« Monsieur de Chalabre, lui dit-elle, je désirerais savoir pourquoi vous avez ôté du jeu, ce soir, un rouleau de cinquante louis.

XSABEY. 129

— Un rouleau, Madame? reprit M. de Glialabre avec embarras.

— Oui, Monsieur, répliqua la reine, vous l'avez mis à droite, dans la poche de votre veste.

— Puisque Votre Majesté m'a vu, répondit M. de Clialabre, je suis forcé de dire à la reine que j'ai enlevé ce rouleau d'or parce qu'il était faux.

— Faux!... s'écria Marie-Antoinette; la preuve, Monsieur!... »

M. de Cbalabre sortit le rouleau de sa poche, et en déchirant l'enveloppe, on vit qu'il ne renfermait qu'un rouleau de plomb habilement travaillé.

(( Avez-vous remarqué celui qui l'a posé sur la table? demanda la reine que le saisissement avait fait pâlir et trembler. »

M. de Chalabre répondit négativement à cette question , mais avec un embarras si marqué, que Marie-Antoinette insista et finit par dire d'un ton qui ne permettait plus de détours :

(( Je veux le savoir. Monsieur, je le veux !...

— ¥.h bien ! Madame, c'est le jeune comte de *""! » dit alors M. de Chalabre.

La reine en entendant prononcer le nom d'une des meilleures familles de France, poussa un profond soupir.

« Je vous demande, Monsieur, dit-elle au bout

d'un instant, de garder un profond secret sur cette triste affaire. » Et elle le congédia.

Au cercle suivant, le jeune comte, dont le père était alors ambassadeur près d'une cour étrangère, arriva seul, comme de coutume, et quand la reine le vit s'approcher d'une table de pharaon, elle lui dit en souriant pour toute réprimande :

« Monsieur le comte, j'ai promis à Madame votre mère de vous prendre sous ma tutelle pendant son absence ; notre jeu est trop cher pour un jeune homme, et vousne jouerez plus le pharaon à la cour. »

Le jeune comte rougit beaucoup, car il avait compris; mais n'osant pas témoigner à sa souveraine toute sa reconnaissance d'une bonté si grande, il s'incUna respectueusement devant elle d'un air attendri. Seulement à dater de ce jour, il ne joua plus nulle part.

Le classique Arnault, qui était bien l'homme le plus spirituel et le plus charmant conteur qui fût au monde, était aussi rangé parmi les amis d'Isabey. Il excellait surtout dans les histoires de revenants, sorte de récits fort à la mode il y a quelques années encore, et je me rappelle le succès complet qu'il obtint un soir, grâce à un compère ou à une commère qu'il était bien loin d'attendre, et qui vint compléter le drame.

C'était à la fin de l'automne, le vent mugissait tristement dans le silence de la nuit, et, pressés autour d'Arnault, nous écoutions, bouche béante, une de ces histoires aussi intéressantes qu'effroyables. On avait baissé les lampes, afin qu'elles ne répandissent qu'une clarté douteuse ; la mise en scène était parfaite. Tout à coup, au moment le plus intéressant, c'est-à-dire le plus effrayant, un cri de terreur sortit de toutes les bouches féminines de l'auditoire, et je ne jurerais pas que quelques masculines n'aient pas fait écho ! Tous les yeux étaient tournés vers la porte... Qu'y avait-il donc? Une ombre... un spectre... une dame blanche enfin se tenait debout sur le seuil du salon !

Cette dame blanche était la princesse B..., qui posait volontiers en fantôme sans doute, car, pâle, maigre, l'air mourant, en un mot, elle était toujours couverte de longs voiles blancs, qui, alors que la crinoline n'était point inventée, ressemblaient d'une façon assez lugubre à des suaires. Elle était entrée sans bruit pour ne pas interrompre l'orateur, et eut ainsi un succès de terreur impossible à décrire.

Arnault avait la repartie vive , quelquefois trop vive, mais toujours spirituelle, et j'ose à peine vous rappeler à ce sujet une anecdote qui a couru tous les anas du monde. Il passait un matin dans la rue

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Olivier, si pimpante aujourd'hui avec ses belles maisons neuves, mais fort sale à cette époque, où la rue était en construction j l'eau,. jointe au plâtre et aux gravois , composait le plus affreux gâchis qu'on puisse imaginer. Arnault, marchant sur ses pointes, cherchait à se tirer avec le moins d'avaries possible de cet horrible bourbier, quand un cabriolet, en passant près de lui, l'éclaboussa de la tête aux pieds.

Plein de colère, comme tout homme éclaboussé, l'académicien exprima sa mauvaise humeur en se servant de mots qui ne sont point dans le dictionnaire.

«Vous m'insultez. Monsieur! s'écria à son tour le maître du véhicule en arrêtant brusquement son cheval, et vous m'en rendrez raison ! ajouta-t-il en tirant une carte de sa poche : voici mon adresse.

— Votre adresse ! parbleu ! vous feriez mieux de la garder pour conduire votre cabriolet... fit Arnault d'un air rogue. » Le jeune homme, désarmé par cette plaisanterie, se prit à rire, et fit sur sa maladresse des excuses qui furent acceptées gaîment.

Arnault aimait passionnément les chiens, mais il leur donnait des noms incroyables, des noms à coucher dehors, comme le disait un jour une soubrette. Ainsi une jolie petite chienne blondine avait été appelée par lui, — comment vous dirai-je ce nom? —

Mais si je ne vous le dis pas, comment vous raconterai-je l'histoire qui s'y rattache? — Le métier de conteur n'est pas toujours facile, quand il arrive qu'un chat doit être appelé un chat. Une... deux... pardonnez-moi , hélas ! cette chienne se nommait Salope, sauf le respect que je vous dois, et au grand désespoir du père Claude. Ce père Claude était le jardinier de la maisonnette qu'Arnault habitait alors à iMontmorency, lequel disait sans cesse à son maître, et cela de la façon la plus sérieuse du monde :

(( Est-y ben Dieu possible, Monsieur, de donner comme ça le nom d'une honnête fille à un chien? Quand j'm'en allons queuquefois avecc'te bête dans r village, toutes les filles y m' disiont des sottises, car, si j'appelons la chienne, al' croyont qu' c'est à eux qu' j' parlions, etsouventes fois même al' m'jetont des piarres. »

Et Arnault riait beaucoup du désespoir de son jardinier et de la colère des filles de Montmorency, qui, à ce qu'il paraît, n'étaient pas des modèles de propreté, ni de bonnes mœurs.

Le spirituel académicien ne renfermait pas ses récits dans un cercle exclusif d'histoires tragiques ou de contes de revenants. Il était intarissable sur le chapitre des accidents grands ou petits. Voici une

13/i LES SALONS D'AUTREFOIS.

de ses narrations qui me revient à la mémoire. . Au bout de quelques mois qu'il habitait Bruxelles, Arnault avait la prétention de connaître le flamand aussi bien que qui que ce fût dans cette petite capitale, et s'en vantait à tout propos. Or, un jour qu'il se promenait en flânant dans la rue du Parc et que l'appétit commençait à chatouiller son estomac, il avise une boutique de pâtissier dont l'aspect lui paraissait des plus agréables ; elle portait pour enseigne : A la renommée des nachtegœlen koocken.

(( Tiens ! se dit Arnault en regardant les gâteaux avec convoitise, voici une espèce de gâteaux que je ne connaissais pas : les conques, en France, sont moins difficiles à prononcer, et pourtant je les aime fort; que doivent être les flamandes avec toutes leurs consonnes pour auréole?.,. Goûtons-les, et cela me fera attendre patiemment le dîner, car mon estomac avance sur ma montre, et ce n'est pas encore le temps de rentrer. Sitôt pensé, sitôt fait. Arnault ouvre la porte de la boutique et demande en souriant à la dame du comptoir de lui donner une demi-douzaine de ces gâteaux qui font la renommée de sa maison. Celle-ci le regarde avec étonnement, et, voyant que ce n'est point une plaisanterie, lui sert la chose demandée, reçoit son argent et reprend

gravement la lecture qu'elle avait un moment interrompue pour répondre à son chaland.

Ce n'était point alors l'usage de manger les gâteaux dans la boutique où l'on venait de les acheter. Notre académicien emporte donc triomphalement ses six gâteaux dans une allée écartée du parc, s'assied, les tire de sa poche et se met à les déguster; mais, à la première bouchée, il fait une assez laide grimace.

(( C'est fort mauvais, ces conques flamandes!... exclama-t-il avec humeur ; on les a baptisées d'un nom barbare pour attraper des niais comme moi; au diable soient les biscuits! » Et il les jette brusquement loin de lui.

Quelques instants après, une volée d'oiseaux se précipite sur ces gâteaux et les enlève miette à miette avec une dextérité étonnante.

Ce qu'Arnault avait pris pour des conques françaises, grâce à la connaissance profonde qu'il avait du flamand, était tout simplement des biscuits à l'usage de tous les becs-fins en général, mais des rossignols en particulier, biscuits composés de viande crue, de vers à farine et de millet; enfin une pâtée à faire horreur. Il riait tout le premier de cette sotte mésaventure, et supportait fort bien que ses amis l'appelassent petit fi... petit mignon... car, s'il

136 LES SALOINS D'aLTREFOIS.

se moquait des aulres, il permettait aux autres de lui rendre la monnaie de sa pièce : « C'est de bonne guerre, disait-il, et tant pis pour les vaincus. »

Isabey était aussi fort lié avec Letbière, qui avait été comme lui élève de David. Cet artiste était gentilhomme, c'était le troisième fils du comte Guillon de Saint-Léger, gouverneur pour le roi dans une de nos colonies; mais, loin de partager les idées aristocratiques de Monsieur son père, au profond mécontentement de celui-ci, le petit baron montra de très bonne heure les plus heureuses dispositions et le plus grand attrait pour la peinture.

« Vous avez là des goûts de vitrier!... Monsieur le baron, » lui disait avec mépris le comte, qui, au rebours de tant d'hommes distingués de son ordre, pleins d'estime pour les arts et toujours disposés à les protéger, croyait que tout peintre était vitrier et que tout vitrier était peintre. Et, pour détruire ce qu'il appelait des mauvaises dispositions, il fit jeter par la fenêtre crayons, pinceaux, couleurs, et défendit au marmot, mais cela sous la menace de la plus sévère pénitence, de barbouiller jamais ni mur ni papier, de rien faire en un mot qui pût s'appeler un dessin.

Une vocation combattue devient bien plus impérieuse encore. Aussi notre jeune artiste en herbe,

loin d'obéir à Monsieur son père, dessinait la nuit et dormait le jour ; de telle sorte qu'il se fit chasser du logis paternel, avec la défense expresse de porter un nom qu'il déshonorait.

Le pauvre enfant, sans argent, mais non sans courage, lutta contre sa mauvaise fortune. Il prit le nom de Troisième, parce qu'il était le troisième de sa famille, et qu'il fallait bien avoir un nom quelconque. C'est sous cette dénomination qu'il fut reçu à l'atelier de David ; mais là il fut débaptisé encore, car ses camarades, auxquels il avait raconté son histoire, trouvant le Troisième trop long, l'appelèrent le Tiers, nom que l'artiste orthographia et illustra enfin sous cette forme délinitive de Lethière,

On y joignit aussi celui de du Lys à cause de son royalisme ardent, qu'il ne cacha même pas dans les instants les plus dangereux de la Terreur. Ce fut sans doute son beau tableau de Brutus qui sauva sa tête; aussi Brutus du Lys était le sobriquet plaisant sous lequel il fut connu longtemps de tous ses camarades.

Si nous laissons les musiciens, les auteurs et les peintres pour passer à des artistes d'un autre genre, nous trouvons aussi, dans le salon de la rue des Trois-Frèrcs, Talma, madame Paradol, mademoiselle Mars, Potier et toute une tribu intelligente et

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spirituelle dont les noms étaient célèbres à cette époque ; on ne disait point encore dans ce temps : les célébrités.

Talma était doux et timide ; ainsi il racontait souvent que jamais il ne pouvait entrer en scène sans éprouver un battement de cœur. Il était aussi fort gai, et prétendait qu'il aurait réussi dans les rôles comiques aussi bien que dans la tragédie, et je crois à la légitimité de cette prétention, car je me rappelle lui avoir vu jouer en petit comité la fameuse scène de rupture entre Marinelte et Gros-René dans le Dépit amoureux. Il était parfait dans ce rôle de Gros-René, et quand il disait : Romprons-nous, ne romprons-nous pas? il y avait de quoi mourir de rire.

Il s'amusait souvent aussi à contrefaire ses auditeurs des jours du théâtre gratis, et, tout en s'émerveillant du tact avec lequel ils applaudissaient les choses bonnes et bien dites et désapprouvaient, mais cela poliment, car ce n'était que par leur silence, les choses douteuses, il s'amusait à répéter une foule de niaiseries dans le genre de celle-ci :

Au moment où l'acteur disait : i( Je pars, cher Théramène... — Oui, oui, attends qu' te 1' ramène! » cria une voix émue... car, à chaque instant, les acclamations ou les réflexions interrompaient les acteurs.

Potier, de son côté, avait des prétentions à jouer la tragédie, mais la tragédie burlesque, par exemple ; et, un soir, chez Isabey, ayant trouvé dans l'atelier de celui-ci de quoi se costumer en Grec, il déclama la scène entre Agamemnon et Achille, dans Iphigénie en Aulide, scène qui commence ainsi : « Un bruit assez étrange est venu jusqu'à moi..., » d'une façon si plaisante, que Talma s'en tenait les côtes.

Quand c'était Agamemnon qui parlait, il se drapait sévèrement dans son manteau, et, avec un accent normand à faire tressaillir de joie les échos de Falaise ou de Vire, il débitait la tirade qui appartenait au roi des Grecs. Mais quand c'était Achille, il posait crânement son manteau et donnait la réplique avec le plus pur accent des bords de la Garonne. De sorte que tous les patois de France se trouvaient réunis en Argos.

K Personne n'a aussi bien compris ces deux caractères que vous, mon cher Potier, lui disait Talma en riant encore, car certes le grand Agamemnon n'était qu'un fin Normand et le fils de Thétis un Gascon renforcé... »

De grands noms, anciens ou nouvellement frappés, se mêlaient aussi aux grands talents, dans le salon de la rue des Trois-Frères. Ainsi la duchesse de Raguse, la duchesse de Massa, la comtesse Re-

UO LES SALONS d'AUTRLFOIS.

gnault de Saint-Jean d'Angély, le comte de Forbin- Janson, directeur-général des Musées, le marquis de Louvois; mais je m'arrête sur celui-ci, qu'Arnault avait surnommé méchamment le petit roman relié en chagrin^ et cela parce que le marquis d'abord n'était pas grand, qu'il se posait en éploré, c'était la dernière mode du romantisme alors, et parce qu'il était arrivé une histoire romanesque dans sa famille, à sa grand' mère, je crois, histoire qu'il racontait volontiers et que je vais vous redire à mon tour.

Le marquis de Louvois, qui vivait sous Louis XV, était un gentilhomme de la cour, fort bien tourné de sa personne, mais d'une humeur sombre et défiante, et d'une sévérité sur la plus légère infraction aux lois de l'étiquette qui ôtait tout charme à son commerce. Il se maria à une jeune fille de qualité pour laquelle il éprouvait la plus vive tendresse.

(( Madame la marquise, lui dit-il le lendemain de son mariage en lui offrant un superbe chapelet de diamants, voici un talisman qui, depuis plusieurs siècles, est dans ma famille; il vous revient de droit aujourd'hui, comme étant la première dame de notre noble maison ; mais ce n'est qu'un dépôt, car il doit passer à vos héritiers. Considérez-le donc comme telj sous aucun prétexte n'y faites rien

ISACEY. \Ui

changer, et, si vous me survivez, je vous en demande votre parole sur noire blason, ne vous en défaites jamais. »

La marquise admira le chapelet et fit la promesse demandée, puis, avec i'étourderie ordinaire à la jeunesse , elle allait le serrer avec ses autres joyaux, quand le marquis lui fit observer qu'un chapelet n'était pas un objet de luxe, mais un objet de piété dont elle devait se servir, et il l'attacha solennellement au chevet du lit de la jeune femme.

Sans doute ce talisman porta bonheur à la marquise, car elle fut parfaitement heureuse, nonobstant l'humeur sévère , susceptible et défiante du marquis, à laquelle elle avait le plus grand soin de ne donner aucun prétexte. Mais, comme ici-bas les jours heureux nous sont comptés d'une main avare, la douleur vint fondre à son tour sur cette noble maison. Le marquis fut obligé de s'absenter; son absence ne devait pas être longue, disait-il, et, après avoir recommandé à son aimable compagne, comme Barbe-Bleue, de suivre en tout point ses recommandations habituelles, il partit pour le voyage projeté.

Le lendemain de son départ, la marquise étant entrée dans sa chambre pour y dire sa prière de chaque soir, poussa un cri de terreur et de désespoir : le chapelet de diamants avait disparu! A ce

cri accourut mademoiselle Josseline, femme de chambre en titre de la marquise, et jeune fille adroite et dévouée. Elle éprouva la même émotion que sa maîtresse devant la place vide du beau bijou, chercha partout avec elle sans rien découvrir, hélas ! Puis, se frappantle front avec résolution :

(( Je perdrai mon nom, ou je découvrirai le voleur, dit-elle; que Madame la marquise se couche, tâche de dormir et se fie à moi. »

Se coucher, c'était facile; se fier aune soubrette dévouée, rien de mieux; mais dormir! cela fut impossible à la noble dame, et le jour n'apporta pas plus de repos avec lui, car toute la journée du lendemain se passa sans que la marquise vît Josseline, et elle la demanda plusieurs fois en vain.

« — Mademoiselle est sortie pour le service de Madame la marquise, et elle n'est pas encore rentrée, )) répondait chaque fois d'un air pincé la seconde femme de chambre, fort intriguée du mystère qui semblait régner autour de sa noble maîtresse, mystère qu'elle se dépitait de ne pas découvrir; la marquise et Josseline ayant décidé, d'un commun accord, qu'il fallait garder le plus profond silence sur le vol du chapelet, jusqu'au moment où il serait impossible de le cacher. Ce silence avait un double but : ne pas elTaroucher le voleur, et éviter

d'en parler au marquis, pour ne donner aucun aliment à la défiance naturelle de son caractère, dans le cas où le précieux bijou pourrait être retrouvé avant son retour.

« Ce ne fut que le surlendemain matin avec le jour que Josseline entra dans la chambre de sa maîtresse.

(( -- Madame la marquise, lui dit-elle, malgré tous mes efforts, il m'a été impossible de trouver la piste du voleur; mais tout espoir n'est pas perdu encore, ajouta-t-elle vivement en entendant une douloureuse exclamation s'échapper du cœur de la noble dame ; il paraît que dans le bois de Meudon il y a un grand sorcier qui apprend à chacun le passé , le présent , l'avenir; si Madame la marquise le veut, nous irons lui demander qui a volé le beau chapelet. »

On était esprit-fort alors, aussi était-on d'autant plus disposé à croire aux sortilèges, et Madame de Louvois fut troublée par deux sentiments bien contraires en entendant Josseline parler ainsi : le désir de risquer l'aventure de Meudon et la crainte de déplaire au marquis, si sévère sur les lois de l'étiquette et des convenances, qu'il voulait que sa femme ne sortît jamais qu'en carrosse armorié, avec deux grands laquais derrière.

«Mais comment M. le marquis le saurait-il? fit

Mlk LES SALONS d'aUTREFOIS.

l'adroite camériste, voyant que sa maîtresse flottait entre la crainte et le désir.

— Tout se sait, Josselino.... fit celle-ci en soupirant.

— Mais si madame la marquise se déguisait pour quitter l'hôtel ? de plus, elle descendrait par le petit escalier de service, et bien adroit celui qui la découvrirait. »

Plus les aventures sont étranges, plus elles plaisent à l'imagination des femmes.... Pourtant, il est vrai de dire que la marquise combattit vaillamment et longtemps avant d'accepter l'extravagant projet de sa femme de chambre; mais elle avait affaire à forte partie, et bref, une heure après, ^ la noble dame, cachée sous les vêtements d'une marchande de dentelles , et suivie de la tentatrice déguisée en grisou, sortait furtivement de son aristocratique demeure.

Une fois dans la rue, le cœur lui battit bien fort, et elle se crut perdue, car alors les grandes dames n'y marchaient jamais, ce n'était pas l'usage, et elle songeait à retourner à l'hôtel , quand un carrosse de place , qui passait par hasard , la reçut toute tremblante ainsi que sa compagne, et les conduisit après de longs détours à l'endroit qui lui fut désigné.

ISABEY. iU^

« C'était une petite maisonnette isolée et d'un aspect mystérieux à faire frissonner la plus brave. Nos voyageuses y entrèrent pourtant et se trouvèrent en présence du sorcier, lequel était un homme à longue barbe blanche, avec de grands cheveux de la même couleur qui couvraient non-seulement sa tête, mais aussi ses épaules ; il portait une ample robe noire toute brodée de têtes de morts et d'ossements ; en un mot, son aspect était le moins rassurant du monde, et ses yeux, cachés sous de vastes lunettes, semblaient lancer des flammes.

« La marquise, qui se sentit glacée de terreur à cette vue, regretta vivement l'imprudence de sa démarche; mais il était trop tard, hélas !...

(( Quand elle entra, le nécromant semblait plongé dans une méditation profonde qu'elle n'osa pas troubler; aussi, durant quelque temps, elle resta pâle et tremblante devant lui. Il leva enfin les yeux :

(( — Que voulez-vous? » lui demanda-t-il alors d'une voix sépulcrale.

« La pauvre femme, plus morte que vive, lui fit connaître en peu de mots le but de sa visite.

(( — Attendez! dit le sorcier toujours de la même voix; mais, avant de me rien demander, vous allez me faire un serment, et malheur à vous si vous y manquez! C'est que quoi que vous voyiez, quoi qu'il

l/i6 LES SALONS D'AUTREFOIS.

arrive , vous n'en divulguerez rien à personne. »

(( La marquise fit cette promesse d'une voix mourante.

(i -— Rappelez-vous de plus ceci, lui dit alors le nécromant toujours d'une voix aussi peu rassurante, c'est que, si vous parlez jamais à qui que ce soit au monde, soit de ma personne , soit de la visite que vous avez faite ici, vous mourrez huit jours après, jour pour jour, heure pour heure. ... »

« Et, après avoir achevé ces paroles, il fit entrer la marquise dans une chambre où régnait une obscurité profonde, lui recommanda le plus complet silence ainsi que la plus grande attention; recommandations inutiles, car la pauvre marquise eût été incapable de dire un mot, tant sa terreur était grande et sa curiosité éveillée.

(( Peu de temps a près, une longue trace lumineuse se dessina devant elle, et quand cette clarté phosphorescente eut disparu comme un éclair, elle vit à sa place un tableau magique faiblement éclairé, représentant sa chambre à elle-même, et un homme décrochant le chapelet de diamants attaché à son chevet.

« Cet homme avait les traits du médecin de l'hôtel, appelé effectivement le lendemain du départ du

ISABEY. lZi7

marquis pour donner ses soins à l'un des enfants légèrement malade.

« A <îette vue, la marquise poussa un cri.

« -— Gomment faire pour qu'il me rende ce bijou précieux ? exclama-t-elle presque à l'insu de sa volonté.

(( — Silence!... dit une voix plus sépulcrale encore que celle du nécromant.

« Le premier tableau lumineux avait disparu, et à sa place s'en trouvait un autre représentant cette fois le cabinet du docteur et lui-même debout devant une grande armoire où il déposait le chapelet qu'il venait de voler.

u — Allez... et profitez... dit le sorcier à la marquise en la prenant par la main pour la conduire hors de la chambre ténébreuse ; mais souvenez-vous bien de votre serment, et rappelez-vous que vous mourrez si vous y manquez, ajouta-il d'un air menaçant. »

« Madame de Louvois donna une très-forte somme à cet homme, puis retourna chez elle, fort heureuse de l'idée qu'elle pouvait rentrer enfin en possession du bienheureux bijou; et, alors qu'elle eut repris ses habits ordinaires, toujours accompagnée de la fidèle Josseline, mais cette fois ostensiblement, elle monta en carrosse et se fit conduire à la demeure du médecin.

a — Je viens vous gronder, cher docteur, dit-elle en entrant dans le cabinet de l'esculape, tout en souriant pour dissimuler son émotion ; si vous avez voulu me faire peur, vous y avez très-bien réussi, soyez-en assuré!...

(( — Peur!... de quoi? madame la marquise, exclama celui-ci, fort interdit, et saluant profondément la noble dame.

(( — Mais en cachant mon chapelet de diamants pour me faire croire qu'il était volé, répliqua-t-elle le plus naturellement qu'il lui fut possible.

(( — Votre chapelet de diamants!., balbutia le malheureux, aussi pâle et aussi tremblant qu'un condamné. Madame la marquise veut plaisanter, sans doute...

(( — C'est vous, docteur. .. c'est vous, qui vous riez de mon effroi, fit la marquise en marchant résolument vers l'armoire. Et, l'ouvrant, elle montra triomphalement le précieux bijou au malheureux coupable... Adieu... ajouta-t-elle légèrement, et elle sortit.

« Quelques jours après cet événement, le marquis revint de son voyage.

« Durant les premiers moments, il se montra tout au bonheur du retour; mais le soir même les choses avaient changé de face, et l'inquiétude et la douleur remplacé en lui le contentement.

(( Le malheur avait voulu que son valet de chambre, vieux serviteur qui lui était fort attaché, avait aperçu la marquise et Josseline sous leur déguisement, les avait vues se glisser ainsi Hors de l'hôtel et les avait suivies jusqu'à la porte du nécromant. Chose extraordinaire dont il venait de faire son rapport à son maître.

(( Le marquis, sombre et sévère, interrogea sa jeune compagne sur cette étrange révélation. Pourquoi ce déguisement?... pourquoi cette course dans un carrosse déplace?... quel était le but de cette visite chez un charlatan?... Madame de Louvois chercha d'abord à tourner la chose en plaisanterie.

(( C'était, prétendit-elle, une fantaisie de jeune femme. Elle avait voulu se faire dire la bonne aventure.

« Le marquis, en l'écoutant, devenait de plus en plus sombre.

(( — Je vous ai dit souvent, interrompit-il, que madame la marquise de Louvois ne devait jamais sortir de chez elle que dans son carrosse, avec ses gens derrière ; cette règle devait être encore plus strictement suivie pendant mon absence. S'en aller courir les rues en costume de petite ouvrière! Et si l'on vous eût rencontrée ainsi. Madame, qu'auraiton pensé de vous ? Jamais marquise de Louvois n'a

fait une pareille équipée. Il faut que vous ayez eu un motif puissant, et ce motif, vous allez me le dire.

« — ■ Gela m'est impossible ! répondit faiblement la marquise...

« — Impossible ! interrompit derechef M. de Louvois, mais cette fois avec emportement, impossible ! quand je le veux, quand je l'ordonne ! Prenez garde, Madame, c'est la révolte après la désobéissance ! Et si au lieu de mener une vie frivole et de songer à vous divertir pendant mon absence, vous vous étiez servie soir et matin du chapelet que j'aperçois là-bas appendu à votre lit, nous n'en serions pas aujourd'hui où nous en sommes, car, ne vous y trompez pas, Madame, c'est une séparation.

« — Ah ! le malheureux chapelet ! s'écria invo lontairement madame de Louvois avec un accent profond.

(( — Eh bien ! ce chapelet? reprit M. de Louvois , dont la curiosité était vivement surexcitée.

« — Hélas! vous me l'aviez tant recommandé!...

« Le marquis devint affreusement pâle. 11 avait la superstition de croire que la fortune de sa maison était attachée à ce chapelet comme à un talisman.

« — Ce chapelet est sorti d'ici! s'écria -t-il avec une inexprimable anxiété. Quand? pourquoi? comment? Je veux le savoir à l'instant. Parlez !

« — Non , c'est impossible , exclama la pauvre femme tout en pleurant.

(( — Madame, répliqua le marquis, arrivé au dernier paroxysme de la colère, et serrant violemment le bras de sa femme, ou vous parlerez à l'instant, ou je vais demander de ce pas deux lettres de cachet, l'une pour voire infâme nécromant, l'autre pour votre fille de chambre. Quant à vous, je vous enverrai dans un couvent.

« — Mais si je parle, Henri, je mourrai... murmura la marquise pâle et tremblante.

« Le marquis la regarda sans pitié et fit un geste pour sortir.

« La malheureuse hsant alors sa condamnation dans les regards de son mari, s'écria douloureusement :

« Oh ! je préfère la mort à votre haine, et je ne veux pas que vous vous rendiez coupable devant Dieu en faisant enfermer deux personnes innocentes; écoutez-moi donc, je vais tout vous dire.

« Et elle raconta l'étrange événement du chapelet Yolé.

« La vérité porte toujours un cachet auquel on ne saurait se tromper, et le marquis convaincu n'eut plus qu'à demander pardon de ses soupçonsinjustes.

(( — Je vous pardonne, ami , et je mourrai heureuse, puisque vous m'avez rendu votre estime, fit

doucement la jeune femme en levant sa blanche main vers la pendule: regardez là, ajouta- t-elle, dans huit jours, à l'heure qu'elle marque en ce moment, je vous quitterai pour vous attendre dans un monde meilleur, où vous comprendrez alors combien je vous aimais, car j'ai donné ma vie pour garder votre affection.

« Et elle apprit au marquis quel châtiment était attaché à la divulgation du secret.

({ Celui-ci la plaisanta gaîment sur sa terreur, lui dit aussi mille choses fort sensées à ce sujet; mais ce fut en vain. Le lendemain même la jeune femme se mit au lit avec la fièvre, et huit jours après, à l'heure dite, elle s'éteignit dans les bras de son époux éploré.

« Josseline n'était plus là pour lui donner ses soins. Au bruit de la scène que faisait le marquis à la marquise et dont elle avait entendu les premiers mots, elle s'était enfuie de l'hôtel, où depuis elle n'avait pas reparu. Mais un mois après la mort de madame de Louvois, cette malheureuse fille, qui était partie pour la province et n'avait appris que tardivement la mort de sa maîtresse, reparaissait à l'hôtel, et, tout en larmes, demandait à voir le marquis, auquel elle fit le récit suivant :

(( Toute la petite comédie du bois de Meudon avait

été préparée par elle et par le domestique du docteur, garçon fort intelligent, qui, ayant découvert le larcin de son maître, voulait rendre le chapelet sans se compromettre, partant sans perdre sa place , qui était des meilleures, et gagner, nonobstant, la somme d'argent fort ronde qu'il voyait au bout de son action. Pour atteindre ce triple but, il avait imaginé la sorcellerie qui réussit si bien. C'était alors l'époque du fameux Cagliostro, dont il connaissait intimement un des valets de chambre; celui-ci lui donna des leçons, lui prêta le costume, l'aida à barbouiller sur verre les scènes qui devaient être représentées, enfin fut le machiniste de la comédie qui finit si malheureusement en drame...

(( Cette confidence rendit la douleur du marquis encore plus amère. Il se retira du monde, vécut dans une haute piété, et, après un long noviciat, entra à la Trappe. « Manière de se brûler la cervelle dans ce temps-là, » a dit plus plaisamment que sagement un cerveau brûlé de celui-ci. Car c'était, au contraire, un moyen de fortifier le cerveau et de l'empêcher de céder à la commotion d'une immense douleur. Quand il n'y a pas de consolations sur la terre, il faut en demander au ciel, d

J'ai voulu raconter cette romanesque aventure, comme contraste à celle d'une autre sorcière, que

i^U LES SALONS D'AUTREFOIS.

j'ai rappelée dans le Salon de madame de Rumfort, et pour montrer que, si le hasard se plaît quelquefois à réaliser les prédictions, l'imagination ne vient que trop souvent en aide au charlatanisme et fait à elle seule plus des trois quarts des frais. Réflexion qui me remet en mémoire une gravure assez plaisante qui date de 1832, l'époque du premier choléra : elle représente la Mort voulant récompenser celui de ses sujets ou celle de ses sujettes qui l'avait le mieux servie. « C'est moi !.., disait fièrement la Peste en montrant ses boutons purulents.

— Vous n'êtes qu'une innocente, ma mie!... » répliquait orgueilleusement le Choléra.

Et la Fièvre jaune, la petite Vérole, le Typhus, etc. , de crier : « C'est moi ! c'est moi ! c'est moi !

— Personne ne mérite mieux que moi la palme!... )) fit alors la Peur en tremblant et tout en parlant à voix basse.

Elle fut accueillie de tous avec acclamation, et la Mort lui décerna le prix sans hésiter, comme à sa plus habile pourvoyeuse.

La malheureuse marquise était une nouvelle victime de cette pâle et triste conseillère.

Hélas ! presque tous ceux qui ont figuré dans ce salon ont aussi disparu de la scène du monde, semblable au théâtre de Shakespeare, où, à la fin de la

pièce, tous les personnages ont cessé de M'wre. La mort est une si habile maciiiniste! ....

Au nombre des personnages qu'on y rencontrait encore, il faut compter mademoiselle Mars. Je dirai peu de chose de cette grande actrice, qui était assure-t-on, moins souriante et moins aimable quand le rideau était tombé que lorsqu'elle se trouvait en face du parterre. Pour les grandeurs du théâtre comme pour les autres grandeurs, la vie privée est un repos. Du reste, au moment oùflorissait mademoiselle Mars, les grandeurs du théâtre étaient moins augustes qu'aujourd'hui ; car l'on dit que mademoiselle Rachel, si adulée naguère, déjà presque oubliée, aujourd'hui tant le grand fleuve du temps emporte vite les mémoires, ne voyageait jamais sans toute sa maison, et surtout sans son cordon bleu, tandis que mademoiselle Mars, reine plus débonnaire, s'asseyait familièrement aux tables d'hôte : il est vrai que la comédie chausse un cothurne moins haut que la tragédie. Et les biographes de la comédienne racontent à ce sujet mille anecdotes plus ou moins authentiques dont je vous ferai grâce. Je rappellerai seulement un bon mot qu'on lui prête , sans qu'elle l'ait dit, et une épigramme qu'elle essuya sans y répondre. Mademoiselle Mars était bonapartiste, et, après les Cent-Jours, elle parut dans

une comédie avec un bouquet de violettes à sa ceinture. C'était, on le sait, le signe de ralliement du parti alors vaincu, et Louis XVIIE n'avait pas encore dit, avec ce spirituel à-propos qui était le caractère de sa conversation : « Les violettes sont aussi comprises dans l'amnistie. » Mademoiselle Mars fat donc sifflée, et parmi les siffleurs il y avait des gardes du corps. On répandit alors le bruit qu'elle s'était avancée vers la rampe, et qu'elle avait jeté cette question impertinente au parterre : « Qu'a de commun Mars avec les gardes du corps ? » Les gardes du corps étaient de très-braves jeunes gens, aussi capables que les plus vieux troupiers d'aller intrépidement au feu et de reprendre la tradition du dévoûment et du courage, où la maison du roi, qui avait si souvent décidé la victoire par ses charges héroïques, l'avait laissée. Le mot tombait donc à faux; mais l'esprit de parti, qui l'avait inventé, le répandit de proche en proche. L'autre mot fut dit par mademoiselle Duchesnois, qui, en sa qualité de royaliste, et surtout de camarade de théâtre, n'aimait guère mademoiselle Mars. Celle-ci, qui avait déjà près de cinquante ans, passait dans le foyer des acteurs, le visage encore rayonnant de cette fleur de jeunesse qu'elle conserva si longtemps. Madame Paradol causait avec mademoiselle Duchesnois.

— « Regarde donc Mars, dit la première à la seconde, qu'elle est belle ! quel teint de lis et de roses!...

— Roses d'automne ! » dit Duchesnois assez haut pour être entendue de mademoiselle Mars, qui ne lui pardonna pas.

Je citerai aussi, mais non plus seulement au nombre des visiteurs du salon d'Isabey, mais au nombre de ses élèves, un jeune gentilhomme qui devint plus tard le roi de la mode, et qui commençait alors sa carrière artistique dans laquelle il se distingua ; seulement il débuta par la miniature avant de prendre le ciseau. Je ne sais pourquoi il quitta la France. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il passa en Angleterre, où il devint le suprême arbitre du bon ton, si bien que rien, en matière de fashion, ne se faisait sans son ordre ou sa permission. Les dandys prenaient pour coiffure le chapeau du comte d'Orsay, les nobles ladies se parfumaient au bouquet du comte d'Orsay; on copiait la coupe de ses habits, le nœud de sa cravate, sa façon d'arranger ses cheveux , de porter ses moustaches ; c'était une fureur d'imitation. Il n'y avait de bien porté que ce que portait le comte d'Orsay. Il connaissait sa puissance, et il avait la faiblesse d'en être très-fier et de constater de temps à autre son pouvoir par des actes de dictature.

Un jour, en revenant d'un steeple-chasey monté sur un cheval de prix et suivi d'un jockey, il est surpris par une pluie torrentielle, accident assez commun en Angleterre. Le jockey, peu prévoyant, avait oublié de se munir de la redingote supplémentaire qu'il portait d'ordinaire soigneusement pliée et attachée à son dos par une ceinture de cuir, Le comte d'Orsay était donc au dépourvu.

L'averse redoublait, et le dieu de la mode était menacé d'attraper un rhume comme un simple mortel, lorsqu'il aperçut un matelot vêtu d'une large et longue veste en gros drap qui l'enveloppait confortablement du menton jusqu'au milieu des jambes. Le matelot fumait sa pipe tranquillement sans s'inquiéter de l'eau qui coulait sur lui comme elle l'eût fait sur une toile cirée.

« Eh l'ami ! lui cria le comte en arrêtant son cheval, veux-tu entrer dans ce cabaret, et il désignait un tourne-bride situé tout à côté d'eux, et boire à ma santé jusqu'à ce que la pluie soit passée? »

Le matelot regarda d'un air surpris le seigneur qui lui faisait cette proposition, puis, se grattant la tête avec embarras :

« Est-ce que Votre Seigneurie se moque de moi ? dit-il.

— Pas le moins du monde, mon brave, reprit le

noble comte en mettant pied à terre et en entrant, suivi du matelot, dans la taverne enfumée ; mais j'ai besoin de ta veste, ajouta -t-il quand ils furent à l'abri, vends-la-moi, — et il tira de son gousset dix guinées qu'il offrit au pauvre diable, qui crut rêver ; — tu en achèteras une autre après la pluie.

— Volontiers, Milord, » dit joyeusement le matelot en empochant l'argent.

Puis il se dépouilla promptement de sa veste, la présenta au comte , qui la mit sur son frac, la boutonna du haut en bas, remonta sur son cheval, piqua des deux, et, ainsi vêtu, entra dans Londres.

La pluie avait cessé. Le soleil s'était remontré pâle et souffreteux, comme il l'est presque toujours chez nos voisins et bien souvent chez nous ; mais, comme c'était l'heure de la promenade et que, faute de mieux, on se contente de peu, les élégants se montraient à Hyde-Park comme par le plus beau temps du monde. Le comte d'Orsay se dirige donc de ce côté, et le voilà apparaissant au miheu de la foule brillante et richement vêtue, avec sa grosse veste de matelot en guise de seconde redingote.

« C'est original 1 c'est charmant! c'est déhcieux !. .. s'écrièrent aussitôt les dandys ; il n'y a que d'Orsay pour avoir des idées de ce genre ! »

Le lendemain tous les fashionables avaient des

enveloppes pareilles, et le paletot était inventé ! Le paletot, qui a fait le tour du monde, et qui est encore florissant après trente-cinq ans de règne, voilà quelle fut son origine.

Le comte d'Orsay était généreux comme un prince , mais presque aussi dépensier qu'un empereur ; aussi se trouvait-il souvent dans l'embarras vis-à-vis de ses créanciers. Heureusement qu'à défaut d'argent, quand l'argent devenait rare, il avait des inventions merveilleuses aussitôt qu'il s'agissait de venir au secours d'un pauvre diable qui lui paraissait digne d'intérêt.

Ainsi un jour, dans une de ses promenades à cheval, il s'arrêta en face d'une taverne, tira un cigare de sa poche, et il s'apprêtait à demander du feu, lorsqu'un jeune garçon qui sortait de cette même taverne, prévenant son désir, s'empressa de lui offrir une allumette avec laquelle il allait allumer sa propre pipe.

Cette politesse de pipe à cigare, d'ouvrier à gentilhomme, jointe à la physionomie heureuse du jeune homme, plut au comte, qui lia conversation avec lui en allumant son tabac.

(( De quel pays est-tu ? lui demanda-t-il.

— Du pays de Galles, Milord, fit celui-ci avec orgueil.

— Et tu as joyeusement quitté tes montagnes pour les rues enfumées de Londres? »

Le brave garçon poussa un profond soupir.

(( Hélas! Milord , j'y retournerais bien plus joyeusement encore , répondit-il aussitôt; mais les pauvres gens ne font pas ce qu'il veulent, et Dieu sait si je reverrai jamais mon beau pays, où ma vieille mère me pleure et m'attend. »

Le comte fut attendri.

« Tu es ambitieux, alors ? fit-il en cachant son émotion sous un sourire.

— Dame ! je veux donner du pain à ma mère et en gagner pour mes vieux jours. Je suis jeune et fort, et le travail est mieux payé à Londres qu'il ne l'est chez nous; voilà pourquoi j'y suis venu.

— Eh bien ! je veux t'aider à faire fortune, répliqua d'Orsay. Prends d'abord cette guinée pour ton allumette,— et il donna une pièce d'or au garçon ébahi. — Demain, viens à Hyde-Park à l'heure de la promenade; apporte avec toi une boîte d'allumettes toute remplie, et, quand tu me verras entouré de beaucoup de monde, approche-toi du groupe et offre-moi de ta marchandise. Adieu. »

Le lendemain , l'heureux garçon fut exact au rendez-vous. Comme à l'ordinaire, le comte d'Orsay était entouré d'un nombreux état-major.

« Qui veut de mes allumettes ? » cria le Gallois pour se faire entendre de son protecteur.

— Ah ! c'est toi ? dit celui-ci en souriant, eh bien ! donne-moi vite pour allumer mon. cigare. Et, prenant une allumette, il la paya ostensiblement une guinée.

— Figurez-vous, Messieurs, dit-il négligemment, que je ne sais pas fumer un cigare qui ne soit pas allumé avec une des allumettes de ce garçon-là, car il me semblerait détestable. »

Aussitôt que ces paroles furent entendues, on mit au pillage la boite du jeune Gallois en l'inondant d'une pluie de guinëes. Puis chacun lui donna son adresse pour qu'il pût lui en apporter une provision. Bref, huit jours s'étaient écoulés à peine que le jeune protégé du comte venait le remercier et lui faire ses adieux, car il retournait à ses montagnes, emportant avec lui le bonheur et l'aisance.

Le roi de la mode serra la main du jeune Gallois, y glissa un billet de vingt-cinq livres comme dernier souvenir, et, le cœur content sans doute de la bonne action qu'il avait faite, il alla passer en revue les bruyantes cavalcades et les brillants équipages du parc.

Voulez-vous encore une petite anecdote sur le même sujet?

JSABEY. 163

Un jour, au club, le comte d'Orsay eut une querelle avec un lord, fort connu par ses excentricités et son habileté au pistolet ; ce lord le provoqua en duel.

«Voilà une méchante affaire pour vous, dit à ce noble Anglais un de ses amis, à qui il racontait son duel, et je vous conseille de faire votre testament.

— Diable!... pourquoi donc? dit celui-ci tout rêveur ; est-ce qu'il est écrit que mon adversaire doit infailliblement me tuer, je vous prie?

— Ce ne serait là qu'une chance, reprit l'ami en souriant, chance mauvaise peut-être, car ce gentilhomme français est brave et adroit; mais c'est avec le comte d'Orsay que vous allez sur le terrain. Dès lors vous courez un bien plus grand danger encore. Il va devenir de bon ton de se battre avec vous. Tous y viendront les uns après les autres, et, ma foi, à votre place, j'aimerais mieux mourir dans la première rencontre de la main du comte d'Orsay que de tomber, dans la dixième, sous la main d'un de ses imitateurs. Mourir pour mourir, il faut bien fiuir au moins. »

Le duelliste, fort soucieux, courut chez un ami, qui alla voir le comte d'Orsay de sa part, et lui exposa les motifs que lord S. .. avait de ne pas se battre avec lui. D'Orsay rit beaucoup , convint que son

16i tliS SALONS d'autrefois.

«idversaire avait raison, et l'affaire fat arrangée de manièrequel'honneur des deux parties restât sauf.

«Au fond lord S... a raison , dit-il. Il est trèslieureux pour l'Angleterre qu'en ma qualité de Français, je sois à l'abri du spleen. Car si, en effet, il me prenait envie de me brûler la cervelle, il y aurait le lendemain trois cents suicidés à Londres, et la race des dandys disparaîtrait pour un certain temps de la terre. »

On peut plaisanter tant que l'on voudra les Français sur leur manie pour l'imitation. Jacques Bonhomme n'est pas aussi fort sur ce chapitre que John Bull, Dieu merci !

Après les événements de 1830, Isabey dut vendre son charmant petit hôtel de la rue des Trois-Frères. Mais comme compensation , le gouvernement de Juillet lui accorda un appartement à l'Institut , où , avec son goût ordinaire, il se fit un déhcieux logis dans ces grandes salles vastes et dénudées; à l'aide de planches, de tentures, de rideaux, de portières, il se ménagea des petites pièces chaudes, closes et coquettes. Seulement ses fêtes furent supprimées, mais il conserva toujours ses amis.

Isabey a laissé une foule d'œuvres d'un grand mérite, qui honorent son nom ; mais il est encore mieux honoré par son fils, Eugène Isabey, qui est

aujourd'hui au premier rang parmi les peintres dont la France est justement lière. La façon dont cet artiste débuta dans son art mérite d'être racontée.

Eugène Isabey avait les plus heureuses dispositions. Il aurait pu être tout ce qu'il aurait voulu, d'où il résultait qu'il n'était rien , parce qu'il essayait de tout sans rien approfondir. Musicien à ses heures, il improvisait sur l'orgue, sans avoir pris une leçon ; peintre par fantaisie, il crayonnait l'histoire, dessinait le paysage, mais surtout et avant tout il cherchait à se divertir, et , comme on ne se divertit pas sans argent, il faisait de fréquents appels de fonds à la caisse de son père.

« Je t'en donnerai tant que tu n'auras pas vingt et un ans, lui disait chaque fois Isabey ; mais à ce moment-là, comme tu seras uu homme, tu trouveras ma bourse fermée. »

Eugène riait sous cape, empochait l'argent et n'en continuait pas moins sa vie de désœuvré, sans songer à l'avenir, qui lui semblait bien loin devant lui; mais, un beau jour qu'il venait, comme de coutume, adresser sa requête intéressée à son père , celui-ci le conduisit devant son secrétaire, l'ouvrit, en sortit un papier timbré qu'il lui présenta gravement.

« Lis , lui dit-il.

— Qu'est-ce que ça? fit avec insouciance Eugène,

qui était à cent lieues de penser que l'heure fatale avait sonné pour lui.

— Ça ! répondit Isabey avec un imperturbable sang-froid , c'est ton acte de naissance.

— Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse, de mon acte de naissance? répliqua Eugène, qui commençait à comprendre, mais ne voulait pas en avoir l'air.

— Eh bien ! je veux que tu t'assures par tes yeux que tu as vingt et un ans accomplis, reprit le père , dépliant le papier pour que son fils pût facilement le lire.

— Ce n'est pas mon âge que je te demande, mais de l'argent, fit avec humeur le pauvre garçon désappointé.

— Je ne t'en donnerai pas, lui répondit Isabey avec gravité. Tu es un homme, travaille, ma tâche est remplie. »

Eugène demeura très-pensif.

{(Veux-tu m'en prêter au moins? demanda-t-il en relevant la tête, les yeux étincelants et où brillait une résolution prise.

— Voilà cinq cents francs; tu me les rendras, » fit Isabey toujours sur le même ton. Et il referma son secrétaire après avoir remis dans le tiroir le fatal papier timbré.

Eugène prit l'argent, dit adieu à son père, et le

soir même partit pour le Havre. Il y arriva le lendemain assez tard , car à cette époque on ne voyageait pas parla vapeur. 11 prit une modeste chambre tout en haut d'une maison située en face de la jetée. Cette chambre avait un balcon, et, au lieu de se coucher, Eugène passa toute la nuit la tête dans ses mains, les yeux fixés sur la mer, éclairée par un clair de lune superbe ; il méditait sur les difficultés de sa nouvelle position et sur les moyens d'en sortir.

— Je vais peindre, se disait-il , c'est mon unique ressource ; mais j'ai une peur terrible de ne devenir jamais qu'un barbouilleur. Je n'ai fait aucune étude, je sais à peine tenir un pinceau, et pour l'aquarelle encore; car je n'ai jamais touché à l'huile de ma vie. Parbleu! mon père en parle à son aise. Mais,' hast!... ajoutait-il chaque fois que sa méditation prenait un tour trop sombre, si je ne réussis pas, je me ferai soldat , et je deviendrai peut-être à mon tour maréchal de France. »

Le jour le surprit dans ces réflexions, et aussitôt que la ville fut éveillée, il courut acheter de petites planchettes, de mignons bambous, de la ficelle, et se rendit avec ces diverses provisions dans le plus beau des bâtiments qui se trouvait sur le port , le visita dans tous ses coins et recoins, comme s'il voulait en prendre mesure; puis, s'asseyant sur le

pont, il commença à tailler, à l'aide d'une petite lame fort effilée dont il s'était pourvu aussi, ses planchettes, coupa ses bambous, dépeça sa ficelle et confectionna un bateau comme celui qu'il venait d'admirer.

(( Tiens, ce petit bonhomme, est-il adroit ! » firent d'abord les matelots en le regardant avec admiration, car Eugène était de taille mignonne et paraissait beaucoup plus jeune qu'il n'était; puis chacun d'eux lui offrit de l'aider, ce qu'il accepta avec reconnaissance.

L'un lui faisait chauffer sa colle, l'autre découpait le bois, celui-ci mesurait les ficelles, celui-là arrondissait les mâts; bref, au bout de deux jours, car il revint le lendemain, notre héros savait très-bien comment se gréait un navire.

Alors il rentra chez lui avec deux toiles, une boîte à couleurs, et, les yeux sur la mer, se mit bravement à peindre, essayant de copier ce qu'il voyait.

Il gratta , effaça , retoucha ses deux toiles. Dieu sait combien de fois! Et, quand elles furent achevées, il ne restait plus à Eugène que l'argent nécessaire pour retourner à Paris.

— J'apporte à mon père de la bien mauvaise besogne, se disait-il, mais enfin il m'a dit de travailler,

je l'ai fait; il ne peut pas avoir la prétention que j'improvise des chefs-d'œuvre. »

Malgré ce courage factice, le pauvre garçon tremblait en approchant de la demeure paternelle. 11 avait fait de son mieux, il est vrai, mais il craignait que son père ne se moquât de ce qu'il avait fait. L'amour-propre d'auteur lui était venu.

«Ah! te voilà, fit Isabey en le voyant. Et que m'apportes-tu là? ajouta-t-il en montrant la caisse plate qui contenait les deux toiles.

— Ce sont deux tableaux que j'ai faits au Havre , répondit Eugène avec une émotion mal contenue.

— Voyons ces chefs-d'œuvre, » reprit le père avec un sourire goguenard.

Et il se disposa à ouvrir les caisses. Eugène le regardait faire de l'air d'un condamné qui attend son arrêt.

« Allons ! mon supplice commence, se disait-il intérieurement; les quolibets vont pleuvoir. »

Et chaque coup de marteau qui enlevait un clou à la caisse retentissait dans son cœur.

Enfin les tableaux furent découverts. Isabey les prend, les examine, les avance vers le jour pour les mieux voir; puis, se retournant vers le pauvre Eugène tout contrit, il lui dit avec émotion :

(( Gomment! c'est toi qui as fait cela? toi tout seul?

— Parbleu î on ne se met pas deux pour faire des croûtes, » répond avec humeur le pauvre garçon, qui croit que la mystification commence.

Isabey pose les tableaux , s'élance vers son fils, le presse dans ses bras, les yeux humides de joie, en s'écriant :

« Tu seras peintre.... tu seras un grand peintre, mon ami ; l'avenir est à toi ! Ton essai est un coup de maître. »

Le jour même, ces petites toiles furent vendues quinze cents francs ; l'une à un agent de change , l'autre à un marchand de tableaux , personnages qui généralement payent le moins qu'ils peuvent les belles choses, et la carrière de notre jeune artiste était brillamment ouverte.

Isabey père mourut à quatre-vingt-huit ans, et non-seulement le temps, mais encore les infirmités que le temps traîne après lui semblaient l'avoir oublié, car, jusqu'à ses derniers moments, il resta jeune de corps, d'esprit et de cœur; on peut même dire de talent, puisqu'il peignait toujours et toujours aussi bien qu'il l'avait fait jadis. Il se plaisait beaucoup dans le monde, où chacun l'attirait à l'envi et où il apportait ces bonnes et gracieuses manières

qui faisaient le charme des hommes d'autrefois, et que ceux d'aujourd'hui ont si complètement oubliées.

Une humeur enjouée qui ne le quitta jamais, une facilité à toute épreuve, une bonne grâce infatigable à se prêter à tous les divertissements, rehaussaient en lui le mérite d'un caractère droit, d'une discrétion invariable, d'une amitié constante, d'une obligeance attentive, d'une probité irréprochable, et, pour finir par où j'aurais dû commencer, de sentiments sincèrement rehgieux. 11 était à la fois recherché des gens frivoles et aimé des hommes sérieux; et c'est par ses qualités réelles autant que par le charme de son caractère et de son esprit qu'on peut expliquer et justifier le rare et constant bonheur qui le prit au début de sa carrière, et l'accompagna jusqu'au dernier jour de sa vie.

SALON

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