‹ Les salons de conversation au dix-huitième siècleChapitre 1 sur 60 · Les salons de conversation au dix-huitième siècle · texte numérisé non relu

Les salons de conversation au dix-huitième siècle

Le désintéressement de l'esprit n'était pas précisément la qualité dominante de tous les cercles de conversation, à l'époque brillante des causeurs. On rêvait le matin au succès du soir, et ce vers si connu du Méchant de Gresset :

l'esprit qu'on veut avoir gâte celui qu'on a, a été pris sur le fait en plein dix-huitième siècle. L'esprit était devenu une affaire d'escrime et de tournois. Et comme tout le monde n'était pas pourvu d'une verve d'humeur native toujours diverse, toujours nouvelle, on arrivait bien vite à se savoir par cœur les uns les autres. Aussi la vieille comtesse de Sandwich (i)

(i) Fille du fameux Wilmot, comte de Rochester, morte en ijSy, à l'âge de 92 ans, célèbre par la hardiesse de ses opinions et l'originalité de son esprit. Elle avait été l'amie de Ninon et de l'a'cbé Dubois.

avait-elle surnommé les beaux esprits de l'hôtel de Brancas, des esprits notés. En effet, aux premières notes de leurs gaietés, on devinait sur-le-champ la gamme du reste. Qui donc aurait cru pouvoir se tirer d'aflFaire avec son esprit de tous les jours? Celui-ci se jetait à corps perdu dans une conversation dont il voulait garder le de. Cet autre épiait l'occasion de placer un mot à effet. On se battait les fîancs pour épancher sa sensibilité, pour faire éclater son âme, comme on disait alors, pour faire de la profondeur et de la flamme à la Jean-Jacques, pour s'envoler à perte de vue dans la haute politique ; car il n'est peut-être pas de siècle où plus d'idées politiques aient été remuées. On commentait le Contrat social du philosophe de Genève, sans se douter que ce serait un jour le catéchisme des Jacobins (i). Mais en revanche, il n'est pas d'époque qui ait eu moins le sentuiient politique, si l'on considère le sens pratique du mot. La politique était dans les conversations, dans les discussions, dans la polémique, dans les hardiesses des causeries de chaque jour, partout, excepté dans la vie. Purs philosophes spéculatifs,

(i) « C'est surtout dans le Contrat social que Jean-Jacques a établi des doctrines funestes, qui ont si bien servi la révolution, et, il faut le dire, dans ce qu'elles ont de plus détestable, dans cet absurde système d'égalité, non pas devant la loi, vérité triviale et salutaire, mais égalité de fortune, de propriétés, d'autorité, d'influence sur la législation, principes vraiment destructeurs de tout ordre social.» (Morellet, Mémoires, T. I, p. 120). Benjamin Constant appelle le Contrat social le plus terrible auxiliaire de tous les despotismes. {Cours de droit constitutionnel, Tome I" p. 276).

hardis novateurs au coin du feu, par amour de l'art, par simple jouissance de l'esprit, dj^es de leur libérale sensibilité, les hommes de la bonne compagnie amusaient d'utopies leurs loisirs désœuvrés, sans s'ingénier à l'application immédiate de leurs maximes, par des jurisconsultes et des législateurs. Pour eux, en d'autres termes, la politique n'était qu'une science abstraite, et les idées dominaient les faits. Esprits forts sans indépendance ; respectueux, genou en terre, devant la personne d'un souverain ennuyé, voluptueux, et plus despote, il est vrai, que tyran ; toujours prêts à baiser la mule de la maîtresse régnante, ils étaient satisfaits pourvu qu'ils pussent parler, chanter et fronder tout à l'aise. Et cette liberté tempérée de temps à autre, par un peu de Bastille, leur suffisait. Ils justifiaient à merveille, cette définition donnée de l'ancien régime: que c'était une monarchie despotique tempérée par des chansons. Ils ne pensaient pas que la France fût disposée à jouer aux révolutions. D'autres y pensaient pour eux. L'idée de République avait germé, au XVIII« siècle, comme d'elle-même, dans les esprits, par l'influence des études classiques. Un mouvement secret s'était opéré vers les réformes, vers l'étude du droit naturel, qui bientôt allait s'attaquer aux hiérarchies consacrées. L'heure n'avait pas sonné encore où les esprits de politique active et résolue, héritiers de ces doctrines spéculatives, allaient les faire passer en action et les

traduire en résultats sociaux. La Salante de Fe'nelon n'était, au siècle précédent, qu'un rêve d'homme de bien, une politique faite avec des théories, non avec des hommes, et ce n'est pas ainsi qu'on résout les grands et terribles problèmes d'équilibre entre la royauté, le clergé,la noblesse etle peuple. Les utopistes dutempsdeLouisXV et Louis XVI étaient bien autrement dangereux ; à force de tout remettre en question, dans les choses de foi et de gouvernement, par un travail moral et social, patent ou souterrain, ils devaient finir par faire naître un courant d'idées propres à enivrer, à éblouir et à renverser. Toutes les correspondances du temps sont remplies, à des points de vue divers, de menaces d'un cataclysme inévitable. Qu'on se rappelle Louis XV enfant blasé avant d'être homme, promenant ses vaporeux ennuis de la culture des laitues au travail du tour, aux pitoyables et impitoyables minuties de l'étiquette et à l'aiguille de tapisserie (i) ; plus tard, plongé dans l'ivresse des voluptés et dans le profond dégoût des affaires, il conserve dans son palais la magnificence de Louis XIV, mais sans aucun caractère de grandeur. Tout décline, tout s'affaisse, à peine nous reste-t-il un vaisseau, capable de tenir la mer, et finalement Louis XV semble disparaître de son règne. Témoin de sa prodigieuse indifférence sur toutes les affaires du gouvernement, l'énergique duchesse de

(i) Mémoires du duc de Luynes, T. II et III.

Châteauroux, cette autre Agnès Sorel, qui de son amant aurait voulu faire un homme et un roi, voyait dans cet abandon, une menace de bouleversement total. Qui pourrait croire, eii effet, que dans la guerre de Bavière, le roi ait écrit de sa main, le 23 janvier 1728 (la lettre existe) : « Il y a des nouvelles de Bavière du i3 (décembre précédent) ; mais je ne les ai pas vues. » Il était resté trois semaines sans se faire rendre compte des nouvelles de Bavière (i) ! « Au conseil, on lui ferait signer sa condamnation, » écrivait, le 12 mai 1744, le cardinal de Tencin au duc de Richelieu.

Madame de Tencin, à la même époque, parlait aussi d'un avenir de renversement général. Ainsi, dès l'année 1742, des femmes par l'excès de leur sagacité, devançaient de quinze ou vingt ans, les pronostics qui, depuis ont fait honneur à celle des philosophes et de quelques hommes d'Etat (2).

Une nombreuse série de passages des Mémoires du marquis d'Argenson épouvante le lecteur par l'insistance de ses funestes prévisions. Sans cesse Voltaire prédit une catastrophe : « Tout ce que je vois, écrivait-il à M. de Chauvelin, le 2 avril 1762, jette les semences d'une révolution, qui arrivera immanquablement et dont je n'aurai pas le plaisir d'être le témoin. La lumière est tellement répandue de proche en proche,

(1) Chamfort, T. III, p. 264.

(2; Id. ibid.

qu'elle éclatera à la première occasion ; et alors ce sera un beau tapage. Les jeunes gens sont bienheureux : ils verront bien des choses!!! »

Le vieux coupable du XYIII" siècle comptait sans les échafauds de la Terreur.

Horace Walpole annonce itérativement une révolution. L'abbé Bonnet de Mably, qui répétait souvent l'adage de Leibnitz : « Que le tetnps présent était gros de l'avenir, » et qui avait prédit la liberté des colonies anglaises, les changements arrivés à Genève et en Hollande, annonça, dans son dernier ouvrage, que le déficit des finances en France amènerait des impôts désastreux; que, pour les établir, les parlements demanderaient les Etats Généraux, et qu'alors naîtrait une révolution dans le gouvernement. «Vous vous fiez, disait, Jean-Jacques, dans son Emile (i), en 1760, à l'ordre actuel de la Société, sans songer que cet ordre est sujet à des révolutions et qu'il nous est impossible de prévoir ni de prévenir celle qui peut regarder vos enfants. Le grand devient petit, le riche devient pauvre, le monarque devient sujet : les coups du sort sont-ils si rares que vous puissiez compter d'en être exempts ? Nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions ...Je tiens pour impossible que les grandes monarchies de l'Europe aient encore longtemps à durer : Toutes ont brillé, et tout Etat qui a brillé est à son déclin. »

(i) Vers la fin.

<c Le siècle des révolutions, » dit Jean-Jacques, peutêtre ne croyait-il pas dire aussi juste. A peine douze ans étaient-ils écoulés, que trois grandes puissances se partageaient la Pologne", au mépris de tous les droits de la politique, de la nature et des gens... Quand les gouvernements donnent le signal de la violence, les révolutions ne sont pas loin. Et qu'en ont-ils fait de cette malheureuse Pologne? Il n'est pas jusqu'au valétudinaire et vaporeux Colardeau qui, seize ans auparavant n'ait eu ses peurs et ses prédictions : « Tout en ce pays est en alarmes, dit-il, dans une lettre du 2g juin 1741, à son bonhomme d'oncle, curé de Pithiviers, tout ce pays est en alarmes, et chacun tremble pour sa fortune, comme pour son état. Des générations qui préparent le bonheur des autres sont bien à plaindre. Les malheurs du XVI« siècle ont fait la gloire de ceux de Louis XIII et de Louis XIV ; mais l'avenir le plus heureux peut-il être un dédommagement pour ceux qui n'en jouiront pas ? »

Duclos, qui se fit une place considérable dans la société de son temps et qui sut se faire craindre et respecter de Voltaire lui-même par son caractère et. par son esprit, disait en 1767 : « La souffrance gagne toutes les classes de citoyens par une sorte d'ondulation, jusqu'à ce que l'Etat ait repris un peu de consistance. Les choses reprennent ensuite le même train et préparent une nouvelle révolution. Tout arrive en France,

OÙ tout s'oublie tous les quarante ans ; nous touchons à une des crises d'Etat. »

Madame la duchesse de Choiseul qui possédait une collection de lettres de Louis XV au ministre, oncle de son mari, en montra une un jour, à M. d'Argout, où se trouvaient ces mots :

« Je ne sais comment, après ma mort, on pourra se tirer du torrent révolutionnaire qui menace de tout entramer. »

Je lis dans une préface aux Mémoires que le maréchal de Richelieu projetait d'écrire lui-même, en 1784, préface conservée en autographe par la marquise de Créquy, ces mots : « Je trouve seulement que ma difficulté se trouve à savoir écrire d'une façon qui puisse persuader comment un royaume sans roi, sans ministres, sans l'observation d'aucune loi, sans punitions ni récompenses personnelles, a pu subsister et donner pour ainsi dire la loi à l'Europe pendant quelque temps. J'ignore la catastrophe qui suivra et si la monarchie est à sa fin, comme il y a grande apparence, ou si elle se relèvera. Mais quoi qu'il en soit, on verra avec étonnement cette léthargie, et en la représentant au vrai, je me divertirai à retracer dans ma mémoire une partie des choses qui me sont arrivées dans ma jeunesse, et les temps qui ont précédé et amené l'espèce d'anarchie du règne précédent.» Madame Lebrun rapporte, de son côté, en ses Souvenirs, qu'un soir, son père, le peintre

Vigée, sortant d'un dîner de philosophes,' où se trouvaient Saint-Lambert, Diderot et Helvétius, paraissait si triste, que sa femme lui demanda ce qu'il avait : « Tout ce que je viens d'entendre, ma chère amie, lui répondit-il, me fait croire que bientôt le monde sera sens dessus dessous. »

« Il s'élève derrière nous, disait Chateaubriand, une génération impatiente, ennemie de tous les rois, — elle rêve la République ; elle s'avance, elle nous presse, elle nous pousse, bientôt elle va prendre notre place. y>

Hélas 1 on s'aperçoit trop tard que les révolutions ne résolvent pas les anciens problèmes, et qu'elles en posent souvent de nouveaux, qu'on voudrait conjurier à tout prix.

C'est un lieu commun que le gouvernement monarchique a besoin de majesté : à l'extérieur le pays est sans puissance, quand le chef est sans dignité ; à Tintérieur, où le respect finit, le danger commence. Louis XV a dégradé le trône. Avec lui s'est éteinte la monarchie antique. Immoral et impolitique, son âme s'est affaissée dans les plaisirs faciles, jusqu'à ce qu'il en vînt à humilier l'orgueil de la France devant l'orgueil anglais, en chassant publiquement de Paris le prétendant, et néanmoins c'est sous un pareil prince que la France a fleuri pendant quarante années ! chose étrange, vers la fin de ce règne, nos idées rayonnaient sur le monde, nos grands hommes étaient les grands hommes de

l'univers entier, nous étions forts et respectés ; le pacte . de famille était la garantie de notre sécurité extérieure; notre influence était incontestable et incontestée. « Estil besoin d'autre preuve de l'existence d'une Providence, disait le pape Benoît XIV, que devoir prospérer la France sous Louis XV ? » Mais la Providence s'est lassée, et un roi martyr a payé pour un roi voluptueux et fainéant. Il est vrai que Louis XV, eût-il été le plus chaste des rois, n'aurait pas arrêté le torrent philosophique, matérialiste et démocratique qui entraînait la Société aux démonstrations de la philosophie du temps, surtout à celles du Contrat social, de Rousseau. Et puis Louis XIV avait méconnu un fait, c'est qu'il est des points dans l'histoire des peuples qu'on ne doit plus remuer : l'Edit de Nantes en était un. Il avait été pendant un siècle, l'honneur de la France et le principe fécond de l'élévation intellectuelle et morale de son Eglise. La révocation a obscurci les esprits, et de proche en proche a contribué à la révolution de 89 (1).

Il) Le père Lacordaire.

Page 1