CHAPITRE I
ORIGINES DES CAUSERIES. — l'kOTEL DE RAMBOUILLET. — l'HOTEL DE NEVERS. — MADAME DUPESSIS-GUÉNÉGAUD. — MESDA.MES DE SÉVIGNÉ ET DE LA FAYETTE. — LES PALAIS ROYAUX. — SALON DE MADAME DE VAUVRAY. — FONTENELLE ET ROLLIN. — LE PRÉSIDENT HÉNAULT. — LA SOCIÉTÉ DE l'eNTRESOL. — LES SALONS DU PALAIS ROYAL. — LA COURTE SCEAUX. — LA SOCIÉTÉ DU TEMPLE. — LA MARÉCHALE DE MONTMORENCY-LUXEMBOURG.
Sous Louis XV et sous Louis XVI, au milieu des cercles à prétention e s beaux esprits, existaient des assemblées où Ton portait tout son naturel et où, sans s'évertuer à montrer de Pesprit, on en montrait, beaucoup, avec un enjouement discret et délicat, avec la grâce et la vivacité des
honnêtes gens: « Société charmante,» disait, après une vie de rudes combats, M. Guizot, qui, écrivant ses mémoires, se plaisait à retrouver les souvenirs de ce passé: « société charmante, elle avait conservé le goût désintéressé des plaisirs de l'esprit, la curiosité bienveillante, le besoin de mouvement moral et de libre entretien, qui répandent sur les relations sociales tant de fécondité et de douceur. » De là cette merveille de sociabilité, Tun des cachets du règne de Louis XV, et qui n'a eu d'analogue en aucun autre pays que la France( i ) . Toute la classe intelligente vivait par la conversation,et la frivolité comme la sagesse, la profondeur comme la légèreté, le bon, le mauvais, l'excellent se confondaient dans les salons et les boudoirs, qui dominaient alors les horizons embrasés de la
(i) Rien de tout à fait semblable dans les civilisations anciennes. Cependant le besoin d'échanger des idées rassemblait au Lycée, prèsde rilissus ou au Portique, les plus instruits entre les Athéniens, et l'on discourait à perte de vue. Pour causer aussi, on vit, dans le premier cercle où les femmes aient été admises à prendre part à la conversation des hommes, la brillante Aspasie et l'éloquent Périclès s'entourer de Socrate et d'Alcibiade, du grand sculpteur Phidias, d'Anaxagore et de Zenon. Quant aux Romains, chez qui la matrone honnête était si peu de chose dans la Société et filait la laine dans le gynécée, ils allaient au prétoire ou au forum, disputer aussi d'éloquence au pied de la statue de Platon, ou lutter dans les jeux publics, ou s'oublier chez les courtisanes.
On trouve dans Plutarque un petit traité Du trop parler.
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société. Un étranger qui serait venu à Paris sousla Régence du duc d'Orléans, aurait trouvé toute la ville dans la rue Quincampoix ou sur la place Vendôme, et tous les espri-ts dans la fièvre dePagi^otage. Venu après la Régence, il eût trouvé toute la société oisive dans les boudoirs, et toute la nation occupée à causer, surtout à partir du milieu du siècle. Mais le goût des causeries n'était pas né à cette époque, et qui voudrait étudier la domination de Pesprit féminin, en d'autres termes les salons de conversation et les dîners et soupers caquetés, chez les peuples modernes, aurait à remonter autrement en arrière. La vie de salon, ornée par les femmes, éclairée par les gens de lettres, relevée de politesse et de goût par les gens du monde, cette vie d'épigrammes, de grands discours, de petits vers et de
L'art de converser a inspiré un certain nombre de poètes en France, en Italie et en Angleterre. Le premier chez nous est le père Carillon, auteur d'un petit poëme latin : Ars confabulandi, en un chant. Mais ses préceptes d'érudit ne sont guères bons que pour un collège: Il n'avait pas vu le monde. Parurent ensuite les vers français d'un autre jésuite, le père Janvier, sur le même sujet. Puis le père André, l'auteur distingué d'un iissaz sur le Beau, composa un petit poème sur cet art de converser. Il y eut encore un poème d'un M. Marsilly et une lettre d'un M. de La Louvetière. Tous ces ouvrages sont oubliés et méritaient 'de l'être. Au commencement du siècle, on eut un petit poème français de madame de 'Vannoz et enfin un poème en trois chants de l'abbé Delille. Alissan de Chazet a publié aussi une jolie épitre sur \'art de causer. L'Italien Bondi a donné un poème sur le même sujet ainsi que l'Anglais Stillingfieet.
I belles grâces ingénieuses, commence au xiv" siècle. On la voit poindre en Provence, en Italie, en Espagne. Elle se pare à Toulouse des fleurs du gai savoir avec Clémence Isaure; avec le duc de Bourgogne, Philippe-le-Bon,run des plus puissants princes du xv"' siècle, qui tenait une cour lettrée et galante, où s^était réfugié Louis XI, .roi en 1461, mais qui alors avait levé contre son père GharlesVII le drapeau des résistances aristocratiques, et qui, avec le sire de Créquy, le maréchal de Chastellux, Pierre de Luxembourg et Philippe lui-même, composa les Nouvelles, pâles contre-épreuves de Boccace. Là se réunissaient Antoine de La Salle, Fauteur du joli roman du Petit Jehan de Saintré; Georges Chapelain, auteur de bonnes chroniques en prose ; Pierre Machault, Técrivain le plus spirituel de cette académie, auteur du Doctrinal de cour et de la Danse aux aveugles ; Olivier De La Marche, poète et chroniqueur, à qui Ton doit une Histoire de Charles-le-Téméraire, sous le titre du Chevalier délibéré et le Triomphe et parement des Dames d'honneur où il définit le costume d'une loyale femme qui doit avoir Ce/w^wre de chasteté. Tablier de diligence et Pantoufles
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(Vhonnesteté[\]. Les belles châtelaines et les Jolies damoiselles venaient se mêler à cette cour, et Ton se livrait à d'aimables causeries. Les réuiiions et causeries s'épanouirent encore à Narbonne, à Ferrare, à Florence, à Mantoue, à Lyon, chez la belle cordière Louise Labé, qui traitait les questions de littérature et d'amour. Elles finirent par tenir leurs assises à Thôtel de Rambouillet, sous la présidence de Catherine de Vivonne, et le samedi, chez mademoiselle Bocquet, sous la présidence de mademoiselle de Scudéry. Madame de Sablé continua la tradition de l'hôtel de Rambouillet en son hôtel de la place Royale.
Quand les portes de ces hôtels eurent été fermées, les débris de ces brillantes sociétés allèrent se fondre, dans Thôtel de Nevers (hôtel de Guénégaud), que fréquentaient la marquise de Sévigné, la comtesse de La Fayette, le duc de La Rochefoucauld, monsieur de Sens (Henry de Gondren), oncle de la marquise de Montespan ; monsieur de Saintes, Louis de Bassompierre, fils naturel du maréchal et de la marquise d'Entraigues, un des plus aimables hommes de son
(I) Voir le Tableau de la littérature française au XVh siècle par St-Marc-Girardin, 1829. Firmin-Didot.
temps, au rapport de madame de Sévigné ; Claude de Mesmes, comte d'Avaux, Barillon, Chastillon, qui devint capitaine des gardes de Monsieur, Caumartin, homme de robe comme Barillon devenu ambassadeur en Angleterre ; révoque de Saint-Paul de Léon, la marquise de Feuquières, sœur d'Antoine, duc de Gramont.
Madame Du Plessis-Guénégaud, qui était sœur de la maréchale de Praslin et de la maréchale d'Etampes, réunissait les beaux esprits, pendant l'hiver, en son hôtel où s'élève aujourd'hui, celui de la Monnaie, et, dans Pété, à son magnifique château De Fresnes, situé un peu au-delà de la Claye, près du confluent que forme la Beuvronne en se jetant dans la Marne. Tous les habitués et habituées s'étaient surnommés les Qiiiquoix et se considéraient comme les tritons et les naïades de la Beuvronne. Madame de Guénégaud était Amalthée, M. Du Plessis-Guénégaud, Alcandre, M. de Pompone, Clidamant, M. de La Rochefoucauld, Rimanes, etc.
Arnauld d'Andilly, le frère du grand Arnauld, parle, dans ses mémoires, d'une manière brillante de Madame Du Plessis-Guénégaud, dont lui et son fils Pompone étaient les familiers. « Notre