CHAPITRE II
L HOTEL DE SULLY. — LES SALONS DE LA MARQUISE DE LAMBERT. — MADAME DE TENCIN. — MADAME GEOFFRIN.
En 1720, rhôtel de Sully était renommé pour ses assemblées. Le duc de Sully était un homme aimable qui, au témoignage du président Hénault, se ressentait d"'avoir vécu avec des gens d''esprit et de goût, comme un flacon qui a contenu de Teau de senteur, en garde le parfum. La duchesse, fille de madame Guyon, avait été deux fois mariée, la première avec le comte de Vaux, la seconde avec M. de Sully. Là, brillait madame de Flamarens, dont la beauté mystérieuse rappelait la Vénus de l'Enéide sous la forme d''une- mortelle. Elle était en son nom Beauvau. Elle Joignait à la beauté et à un esprit réellement supérieur une conduite hors de tout reproche. Jamais le soupçon ne l'atteignit à cette époque abandonnée. Le duc, depuis maréchal dé Richelieu, qui avait le.privi-
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lège de faire cheoir les vertus de son temps, venait de quitter mademoiselle de Charolais, de la maison de Condé, pour tenter cette conquête. Elle eut Tadresse et la fermeté de lui échapper ( i ). Madame de Gontaut, « qui ressemblait à la Cléopâtre piquée d'un aspic, » et qui n'était pas toiit aussi sauvage que madame de Flamarens, faisait encore un des plus grands agréments de cette société (2). On y voyait aussi le comte de Plélo, M. de Caumartin, ancien intendant des finances, et qui conservait une grande considération; révêque de Blois,son frère; Tabbé de Bussy, le comte d'Argenson, le président de Lamoignon, Ramsay, qui, dans le petit comité, lisait son Cyrus, trouvé alors charmant, mais qui à Timpression perdit tout son succès.
C'est à cet hôtel que le jeune Voltaire, qui y vivait comme Penfant de la maison et y avait commencé sa Henriade, fut violemment et lâchement outragé par des valets qu'avait apostés" le chevalier de Rohan, avec lequel il avait eu une discussion et dont il s'était moqué. Frappé aux portes, il rentra tout en désordre pour
(i) Mémoires du président Hénault, page 87. (3) Idem ibid.
demander justice au duc de Sully qui ne tint compte de ses plaintes. Alors ne pouvant réussir à obtenir satisfaction du chevalier qui ne voulait pas se battre, Voltaire usa du genre de vengeance qui était à sa disposition; il substitua, dans son poème, le nom de Mornay à celui de Rosny.
On prisait surtout aussi les conversations de l'honnête et spirituelle marquise de Lambert (Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles) née en 1647, élevée par le second mari de sa mère, Bachaumont, le collaborateur du piquant voyage de Chapelle, mariée en 1666, au lieutenantgénéral, marquis de Lambert, gouverneur du Luxembourg en 1684, veuve en 1686 et qui poussa son existence Jusqu'en 1733, âgée de près de quatre-vingt-six ans. C'était une lettrée sans prétention et sans pédantisme, mais non sans quelque manière, laissant apercevoir le souvenir de l'hôtel de Rambouillet. Elle avait écrit pour sa famille et pour quelques amis des Avis d'une mère à sa fille, et des Avû d'une mère à son fils, écrits excellents, pleins de sensibilité, d'une raison qui émeut et captive. Elle voulait éviter la publicité autant que d'autres la recherchent. Elle vit cependant ses Avis imprimés subrepticement.