‹ Les salons de conversation au dix-huitième siècleChapitre 21 sur 60 · MADAME GEOFFRIN · texte numérisé non relu

MADAME GEOFFRIN

Madame Geoffrin Justifiait bien Testime de sa société. Elle avait, en effet, Fattrait d\me grande amabilité. Ainsi, elle avait, un jour, longuement conversé avec Tabbé de Saint-Pierre: « Vous avez été charmant aujourd'hui, » lui dit-elle, « Je ne suis qu''un instrument, » répondit-il, « dont vous avez bien joué. »

Parmi les français n^oublions pas Marivaux, homme timide, mais toujours occupé de briller. Ce n'en était pas moins un esprit charmant, plus profond qu'il n'en a l'air, qui a rencontré dans une trentaine de comédies des situations heureuses, et où la finesse des sentiments est unie à la justesse de l'expression. Il a donné à ses pensées vivantes un langage qui a pris son nom, langage précieux, mais délicat et finement sentencieux. Parmi ses oeuvres, on estime encore particulièrement lix Surprise de V amour et du ha:{ard,\es Fausses confidences, V Epreuve noziV(?//e et quelques autres. Sa Vie de Marianne^ quoiqu'il ne l'ait pas terminée, l'a placé au rang des bons romanciers.

Avec le personnel qui composait la société de madame Geoffrin, on comprend qUe les causeries fussent intéressantes et variées, affectant toute sorte d'intérêt et tout genre d'éloquence.

Mais comme il n'en était dressé aucun procèsverbal, on en est réduit,, de nos jours, à conjecturer quels en avaient été les sujets. On I lisait de la prose et des vers, et incidemment V I on traitait des questions politiques ou sociales. « Sans esprit, sans élégance, fait observer madame d'Oberkirch, sans la science du monde, des anecdotes, des mille riens qui composent les nouvelles, il ne faut pas songer à être admis dans ces réunions pleines de charmes. Là seulement on cause. On cause sur les sujets les plus légers ; c"'est une véritable mousse qui s'évapore et qui ne laisse rien après elle, mais dont la saveur est pleine d'agrément. Une fois qu'on en a goûté, le reste paraît fade, j)

Le salon de madame Geoffrin fut, comme l'a dit si heureusement Sainte-Beuve, une institution du temps. C'était le salon modèle, et cette femme de goût et de sens avec beaucoup de fermeté et autant d'indulgence pour les autres, avait l'art de donner de la durée à une assemblée de beaux esprits, genus irritabile. Il y a là des difficultés dont elle savait triompher à force de tact et d'esprit de conciliation. Elle avait fondé deux dîners, l'un, le lundi, pour les artistes, l'autre,

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le mercredi, pour les gens de lettres. Au milieu de tout ce monde, elle qui s'avouait sans culture jusqu'à ignorer rojtliographe, avait Tesprit de' se taire à propos et de ne parler que de ce qu'elle connaissait bien: son tact la servait. Elle n'avait jamais étudié le dessin, et cependant elle jugeait à merveille des œuvres d'art et rendait de grands services aux artistes. Elle n'avait pas moins de tact pour les ouvrages de l'esprit. Quand parut VEsprit des Lois, elle en fut enthousiasmée, et écrivit à Montesquieu pour lui en faire un grand éloge, sans avoir l'air de savoir qu'il en fut l'auteur. Du reste, elle possédait l'art de conter à merveille.

A ses dîners de gens de lettres étaient quelquefois appelés à y prendre part des étrangers de distinction; et toujours on y voyait mademoiselle de Lespinasse, la seule femme que madame Geoffrin admît à ses dîners.

Quant à celui des artistes, on y voyait briller Carie 'V^an Loo, le peintre à la touche spirituelle et légère, mais molle ; Joseph Vernet, Soufflot, Boucher, ce vrai peintre, mais qui aurait pris indifféremment ses modèles de Vierges et de Vénus dans les coulisses ; le sculpteur Lemoyne, le plus simple et le plus modeste des hommes; le grand

artiste, le pastelliste La Tour, Vien, Mariette auxquels se mêlaient quelques dilettanti, tels que le comte de Caylus, Morellet, Marmontel, Watelet, Billy, Tabbé de Saint Non, et des étrangers aimant les arts et faisant travailler les artistes. Tous les artistes, à l'exception de Lemoyne, affectaient l'enthousiasme, tout en ne montrant qu'un esprit naturel dénué de toute instruction.

Madame Geoffrin avait aussi le soir, de petites réunions intimes, où les plus jolies femmes aimaient à être conviées. La bonne chère y était succincte et la compagnie peu nombreuse. Le personnel se composait d''ordinaire de trois divinités : la belle marquise de Duras, la belle comtesse de Brionne et la jolie comtesse d'Egmont, desquelles le Paris était le prince de Rohan. A lui se joignait le soi-disant Gentil-Bernard avec Marmontel; et c'est là que ce dernier fit la première lecture de ses Contes moraux qui, dans ce temps-là, avaient un prodigieux succès.

Dans les réunions de madame Geoffrin, se mêlaient parfois des bavards.. Elle s'était fait une manière de les souffrir! «Jem'en accommode assez, disait-elle, pourvu que ce soient des bavards tout court, qui ne veulent que parler et qui ne deman-

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dent pas qu'on leur réponde. Mon ami Fontenelle, qui leur pardonne quelquefois, disait qu'ils reposaient sa poitrine. Ils me font encore un autre bien. Leur bourdonnement insignifiant est pour moi comme le bruit des cloches qui n'empêche point de penser, et souvent y invite... Je voudrais, ajoutait-elle, à propos de l'un d'eux, que, lorsqu'il me parle. Dieu me fît la grâce d'être sourde sans qu'il le sût; nous serions contents tous deux. »

Sterne avait fait l'épitaphe d'une femme babillarde : « Ci gît madame *"* qui, le i o août 1 704, se tut. »

Madame Geoffrin avait fort goûté l'abbé Delille, qui depuis l'a beaucoup célébrée dans son poème de la Conversation. Elle l'avait voulu aider à ses débuts. Il avait refusé, mais avait gardé sa reconnaissance.

Elle avait surtout attiré chez elle «les philosophes et les encyclopédistes. Une maladie qu'elle essuya en 1776, donna lieu à beaucoup de querelles qui firent grand bruit dans Paris. Sa fille, la marquise de La Ferté, qui ne partageait pas toutes les idées de sa mère, n'aimait pas les philosophes et reprochait à l'Encyclopédie d'avoircoûté cent mille écus à madame Geoffrin, avait pendant

la maladie, fermé la porte de la bonne dame à ceux qu'elle avait le plus en affection, D'Alembert et Thomas. A son rétablissement, elle fit à sa fille la concession de ne pas les rechercher. Ces hommes furent cependant ceux qu'elle n'oublia pas dans son testament et qui ont gardé le plus reconnaissant souvenir de ses bontés. Dans les œuvres de D'Alembert, 'en i8 volumes in-8°, on trouve deux lettres à Condorcet qui contiennent réloge très bien fait de madame Geoffrin ; Morellet et Thomas ont également payé leur tribut d'hommage à cette excellente femme; et en 1812, Morellet a réuni ces trois éloges en un volume avec un écrit de lui sur la Conversation.

Madame Geoffrin, au milieu des philosophes, avait conservé des sentiments religieux ; mais pour ne pas se brouiller avec eux, elle ne s'y était livrée qu'avec modération et avait gardé une dévotion que Marmontel appelait clandestine. A la fin de sa vie, elle ne prit plus de précautions. Frappée de paralysie, elle supporta ses souffrances physiques et morales, avec une patience exemplaire, pendant un an, et mourut le 6 octobre 1779. Elle avait demeuré rue Saint-Honoré, près des Capucins.

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